IV, 13] TRIUMVIRAT DE CN. POMPÉE, M. CRASSUS ET C. CÉSAR
que nous n'avons plus *; il fut livré au public malgré son auteur, et Cicéron eut à s'en repentir plus tard'.
Pendant le procès de Clodius, la situation de Pompée qui étaTt déjà difficile, le devint plus encore : il s'aliéna quelquesuns des membres les plus influents du parti des Optimales, il se brouilla surtout avec Q. (laecilius Mélellus Geler en répudiant sa sœur Mucia^ La principale préoccupation de Pompée était alors de faire approuver les mesures qu'il avait prises en Asie^ surtout celles qu'il avait prises sous la réserve de la sanction sénatoriale; il désirait aussi pourvoir ses soldats*. Dans ce but il se rapprocha de Cicéron qu'il avait assez maltraité dans une lettre écrite d'Asie; Pompée ne connaissait pas encore les services importants qu'il avait rendus^; il se lia avec lui d'une étroite amitié ^ Pompée voulut g-agner Caton et demanda une de ses nièces en mariage ; au nom de ses principes républicains Caton repoussa les avances de Pompée : il ne comprit pas qu'en agissant ainsi il forçait Pompée à se jeter dans les bras de César '. Pompée refusa toutes les distinctions qui pouvaient porter ombrage aux optimates ; il ne prit pas de surnom honorifique**, repoussa toutes les propositions qui avaient pour but de lui conférer des honneurs extraordinaires ", et fit usag-e une fois seulement des droits que lui conférait la loi Atia Ampia'°. Pompée n'avait donc d'autre ambition que d'accepter dans la république la place qu'avait eue autrefois Scipion; les optimates ne surent pas lui en tenir compte, ils n'eurent pas pour lui les égards que
') Schol. Bob., p. 329,
3) Cic, AU., 1, 12, 3. Ascon., p. 19. Suel., Ca?.s,, 50. Plut., Pomp., 42. Zon., iO, 5. Mucia était la sœur de Q. Metellus Celer et de Q. Metellus Népos. (Cic , Fam., 5, 2, 6. Dio C, 37, 49). Le premier Metellus était candidat au consulat pour 60.
') Dio C, 37, 49. Vell., 2, W.
■■) Cic, Fam., 5, 7. Cf. Schol. Bob., p. 271.
") Cic, AU., 1, 12, 3. 1, 14, 3. 1, 16, 11. 1, 17, 10. P/;//., 2, 5, 12. dr Off., \, 22,78.
■) Plut.. €at. min., .30. Pomp., 44. Zon., 10, 5, «) DioC, 37, 21.
•') Dio C, 37, 23.
'") Vell., 2, 40.
298 LA DISSOLUTION DE LA RÉPUBLIQUE [lY, 13
leur imposait la plus vulgaire prudence. D'ailleurs on ne discuta pas les mesures prises par Pompée; après le procès de Clodius on ne s'occupa plus que des élections.
On nomma d'abord les censeurs; selon une hypolhèS? de BorghesiS qui a tous les caractères de la vraisemblance, C. Scribonius Curio", le défenseur de Clodius, fut élu, et avec lui un optimate qui sans être un partisan déclaré du même Clodius, lui était du moins favorable ; nous avons là une preuve de la décadence profonde du sentiment moral chez les citoyens de Rome. Pompée se mêla des élections consulaires : il soutint L. Afranius qui avait été son lieutenant en Asie ', et ne rougit pas d'employer la corruption pour le faire triompher \ Les scandales furent tels, par suite de la connivence du consul M. Piso, que le sénat rendit sur la proposition de Caton et de son beau-frère L. Domitius Ahenobarbus deux sénatus-consultes pour arrêter la corruption^ ; il chargea en outre le tribun M. Aufidius Lurco de présenter une loi sur la brigue ; le tribun se fit dispenser de la loi vElia Fufia et recula le jour des comices du commencement de juillet au 27 du même mois^ Nous ne connaissons qu'une seule disposition de la rogatio Aufidia de a?7ibitu, celle dont Cicéron s'est tant moqué : elle portait que l'on ne poursuivrait pas celui qui se serait contenté de promettre de l'argent; mais celui qui en aurait doimé serait condamné à payer tous les ans jusqu'à sa mort 3,000 sesterces à chaque tribu; la rogation du reste ne fut pas votée''. Les consuls élus furent Q. Métellus Celer et L. Afranius.
Rassuré par le succès de L. Afranius, Pompée se contenta en 61 de célébrer son triomphe^ ; la fête eut lieu les deux der-
') Œuvres, tome IV, 41.
î) Cf., Cic, Off., 2, 17, 59. Val. Max., 9, 1, 6. 9, 14, 5. Plin., ». //., 7, 10, 12, 55.
3) Plut., Pomp., 34. 36. Zon., 10, 5.
'•j Cic, Att., 1, 16, 12. Plut., Cat. min. ,30. Pomp., 44. Zon., 10, 5. Cf. Dio C, 37, 49.
») Cic, Att.,i, 16, 12.
•^) Cic, A«., 1,16, 13.
■) Cic, AU., 1, 18, 3.
«) Dio C , 37.21,
IV, 13j TRIUMVIRAT DE CN. POMPÉE, M. CRASSUS ET C. CÉSAR 299
niers jours de septembre avec le plus grand éclat'. Pompée se montra généreux pour les prisonniers, et fit grâce de la vie à la plupart d'entre eux, surtout au jeune Tig-rane". Il fit inscrire sur les tables triomphales qu'il avait combattu vingt-deux rois ', et porté les frontières de l'empire jusqu'à TEuphrate'; maintenant l'ancienne province d'Asie se trouvait au centre des possessions romaines^; il avait presque doublé les revenus de l'État % et avait triomphé des trois parties du monde '. Après le triomphe il réunit le peuple en assemblée, et expliqua dans un pompeux commentaire l'inscription qu'il avait fait graver sur les tables.
L'empire romain avait pris une grande extension territoriale; l'État n'en était pas moins profondément corrompu. Pendant cette année 61, le préteur C, Octavius, le père d'Auguste, eut à juger de nouveaux procès dirigés contre les Syllaniens à qui l'on contestait leur fortune ^ L'union des ordres, indispensable pour le gouvernement des optimates et le maintien de la constitution républicaine fut de nouveau compromise par celui qui se montrait le plus zélé pour la défense de cette constitution républicaine, par Caton lui-même. Scandalisé du jugement rendu par le tribunal qui avait acquitté Clodius, Caton vint demander au sénat qu'un magistrat fût invité à présenter une loi, ut de eis, qui ob judicanduni pecuniam accepissent qusereretuf\ La proposition ne fut pas acceptée'"; les chevaliers n'en furent pas moins irrités contre le sénat qui avait laissé reproduire la proposition déjà faite
') Plin., n. h., 7, 26, 27, 98. 37, 2, 6, 12. Dio C, 37, 2t. Plut., ?omp., 'i5. Zon., 10, 5. Diod., 40, 4. App., Mithr., 116. 117. 103. Liv., ep., 103. Eutr., 6, 16. Vell., 2, 40. Val. Max., 8, 15, 8. Fasti Iriuraph., I. L. A., p. 460.
^) Ascon., p. 47, App., Mithr., 105. 117 fait erreur.
3) Gros., 6, 6.
'0 Cf. App., M. 119.
') Plin., n. h., 7, 26, 27, 99. Cf. Gic, prov. cons., 12, 31.
") Plut., Pomp., 45. Dio C, 37, 20
') Cf. Vell., 2, 40. Plut., Fomp., 45.
«) Cic, ad Q. fr., 1, 1, 7. 21. Cf. Vell., 2, 59. Suet., Auy., 2. I. L. A., p. 279.
9) Cic, AU., 1, 17,8. 2, 1,8.
'») Cic, AU., 1, 18, 3.
300 LA DISSOLUTION DE LA RÉPUBLlQrE [IV, 13
par le parti démocratique, de rendre sénateurs et chevaliers responsables de leurs jug-ements'. On vit hientôt surgir une nouvelle cause de discorde : les fermiers d'Asie avaient subi de grandes pertes à la suite des incursions de Mithridate; ils demandèrent au sénat que leurs traités avec l'État pour le versement des impôts fussent rompus. Crassus appuya leur demande, Cicéron en fit autant, bien qu'en principe il y fùl opposé; il ne se décida à les soutenir que pour maintenir la paix entre les ordres'. Caton, lui, ne transigea pas avec les principes ; il détestait du reste les piiblicains ' ; il fit durer la discussion tout un mois', et réussit à faire rejeter la pétition°.
La conduite des censeurs accuse d'une manière plus évidente encore la décadence morale de cette époque; la censure des mœurs, cette pierre angulaire de la constitution républicaine, n'existe plus; les censeurs admettent au sénat indistinctement tous ceux qui ont exercé une magistrature ^ Ils admettent Clodius et beaucoup d'autres, qui, comme lui, avaient mérité plusieurs fois de ne jamais entrer dans l'auguste assemblée. Les censeurs restent spectateurs passifs de la dégradation des mœurs; ils ne s'occupent que du cens".
En 60 on discuta enfin au sénat les actes de Pompée. L. Afranius se montra peu reconnaissant des services rendus ^ L. Lucullus, dans l'intérêt de son parti encore plus que pour des raisons personnelles, se vengea de l'injustice dont Pompée s'était rendu coupable à son égard; il s'opposa à ce que Ton adoptât en bloc les mesures prises en Asie par Pompée, il voulut que l'on discutât chacune d'elles, espérant faire valoir ses propres actes dont Pompée n'avait tenu aucun compte. Lucullus fut soutenu par Q. Métellus Créticus qui avait ou
') Cic, AU., 1, 19, 6. 2, 1, 7. 8.
2) Cic, AU., i, 17, 9.
^) Cf. Cic.,0^., 3, 22,88.
■') Cic, AU., 1, 18, 7.
••'; Cic, AU., 2, 1, 8. Cf. arl n.,fr.. 1, 12, 33. T'Ianr., 14, 34. Schol. Bob., p. 259.
'•) Dio C, 37, 49.
•) C'ic, AU., 1, 18, 8. 2, 1, 11. CI. Place. , 32, 80.
=<) Cic, AU., i, 18, 5.
IV, 13] TRIUMVIRAT DE CN POMl'Éb:, M. C.RASSUS ET C. CÉSAR 301
aussi à soutl'rir de la conduite de Pompée, par Crassus ', rancien rival du grand conquérant, et enfin par l'inévitable Caton-.
Le sénat se montra peu disposé à accorder des terres aux soldats de Pompée •' ; alors ce dernier lit proposer par le tribun L. Flavius la rogalio Flavia agraria\ Cicéron, comblé de llatteries par Pompée ^ approuva la loi et la défendit en mars en demandant quelques changements. Cicéron excepta du partage les terres dont avaient disposé les lois semproniennes et la loi agraire de 6o3/lll, les possessions des Syllaniens, et les territoires d'Arretium et de Volalerraî confisqués par Sylla, mais restés depuis aux mains de leurs propriétaires ; il ne s'opposa pas à la disposition renouvelée de la loi ServUia et qu'il avait lui-même combattue auparavant, qui consistait à consacrer pendant cinq ans le produit des nouveaux impôts établis par Pompée en Asie à l'achat des terres que l'on devrait partager entre les soldats'*. La rogatio Fulvia fut combattue par Galon ', et surtout par le consul Q. Métellus Celer; ce dernier on 61, après son élection au consulat, s'était signalé par sa violente opposition au parti populaire : il avait fait échouer la proposition d'un tribun, qui voulait faire célébrer les jeux dits Compitalicii**, sans tenir compte du sénatusconsulte de 64; nous avons vu plus haut (page 253) que ce sénatus-consulte supprimait les clubs populaires [collegia). Pendant son consulat, il fut un des plus énergiques défenseurs des optimales; rien ne l'arrêta dans son opposition, pas même la menace faite par le tribun de le faire jeter en prison'', pour l'empêcher de communiquer avec le sénat*". Pompée finit par abandonner Fulvius et sa proposition; d'ailleurs la menace
') Cf. Dio C, 37, 54.
-) Dio C, 37, 49. Plut., Luc, 42. Vomp., 46. Cat., min., 31. App., 6. c, 2, 9. Vell., 2, 40. Suet., Cœs., 19. Flor., 4, 2, 9. ^) Plut., Luc, 42.
*) Cic, AU., 1, 18, 6. Dio C. 37. .50. Plut., Cat. min., 31. «) Cic, Att., 1, 19, 6. 7.
«) Cic, A«., 1,19, 4.
') Plut., Cat. min., 31.
^) Cic, Pis., i, 8. Ascon., p. 8.
9) Cf. Cic, de Leg. agr., 2, 37, 101. ">) Dio C , 37, 50. Cf. Cic, Att., 2, 1, 8.
dune guerre avec la Gaule ' avait beaucoup refroidi la bonne volonté du peuple, quin'avaitpas montré jusque-là grand zèle pour la proposition chère à Pompée.
Une autre proposition inspirée par Pompée et par les censeurs ses partisans, eut plus de succès; la lex Cœcilia de vectigalibus présentée par Q. Métellus Népos, frère du consul, alors préteur, portait que tous les impôts seraient supprimés en Italie". Les amis de Pompée avaient calculé que les nouveaux impôts d'Asie étaient assez considérables pour que le trésor pût supporter sans peine cette diminution do recettes; ils espéraient aussi qu'en débarrassant les citoyens de l'Italie des ennuis que leur causaient les fermiers de l'impôt ^ ils disposeraient ces derniers à se montrer plus favorables à la rogation Fulvia.
Il y avait à Rome bien d'autres agitations que celles dont Pompée était la cause directe ou indirecte; cette année Clodius s'avisa de devenir tribun du peuple. Après son acquittement il avait espéré suivre M. Pupius Piso en Espagne en qualité de questeur extraordinaire*; il n'avait pas réussi et avait dû partir pour la Sicile'. A ce moment sa grande ambition était le tribunat qui lui permettrait de se venger de ses ennemis. Déjà en sortant du tribunal il avait menacé d'abandonner les nobles pour passer à la plèbe par adoption ^ il renonça à ce projet, il lui eût fallu pour le réaliser le concours du grand pontife César; en janvier 60 il décida le tribun C. Herennius à le faire déclarerplébéien par un vote des comices centuriates''. Comme parent de Clodius dont il avait épousé la sœur, le consul Q. Métellus Celer mit aussi son nom au bas de la Royatio Heroinia de P. Clodio ad plebem fi^aducendo* . C^était là un procédé encore inusité pour passer dans la classe des
') Cic.^Alt., 1, 19, 4. 2, 1, 6.
*) Dio C, 37, 51. Cf. Cic, AU., 2, 16, 1.
') Cic, ad Q. fr.A,{,^i, 33.
') Cic, Clod. et Cur., 2, 2. Schoi. Bob., p. 332. Cic, AU., i, 16,8.
S) Cic, AU., 2, 1. 5.
«) Schol. Bob., p. 330.333.
") Cic, AU., i, 18, 4.
«) Cic, AU., i, 18, 5.