‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. LangeChapitre 5 sur 175 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

PKRSISTANCE DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN

La mort de Ti. Gracclnis ne fit qu'accentuer la division du peuple romain en deux grands partis'. Sans doute le parti victorieux comprit que, afin de calmer l'exallation populaire, il devait quelque réparation pour le meurtre du tribun. Mais espérait-il sérieusement calmer les esprits, en envoyant sur la demande des decemviii sacrorum, une ambassade au temple de Cérès à Henna en Sicile*. Suffisait-il pour cela d'organiser dans Rome une procession de vingt-sept jeunes filles qui parcoururent la ville en chantant des hymnes pacifiques "?11 faut reconnaître que le Sénat faisait plus, en maintenant la loi agraire \ il fit même remplacer immédiatement ïi. Gracchus dans le triumvirat : on élut P. Licinius Crassus Mucianus, qui venait de marier sa fille avec G. Gracchus ^ Le sénat donna encore une autre satisfaction au peuple ; on n'entendait que des malédictions contre ScipionNasica; M. FulviusFlaccus voulait le mettre en accusation \ le sénat le sacrifia en lui donnant une ambassade libre [legitio libéra) pour l'Asie \ Cependant c'étaient des réparations insuffisantes et peu sérieuses; le sénat continua à semer la discorde en faisant poursuivre les partisans de Ti. Gracchus; il maintint que Gracchus avait aspiré à la tyrannie, et qu'on avait bien fait de le sacrifier.

') Cic, de Rep., 1. 19, 31. App., 6. c , 1, 17; cP. Sali., Jug., 41 et seq.

2) Cic, in Verr. accus., \, ^i9, 108. Val. Max.. 1, 1, 1. Diod., 34, 32.

^) Obseq., 27.

*) Val. Max.. 7. 2, 6.

=) Plut., Ti. Gr., 21. G. Gr., 15. 17.

«) Gic, de Orat., 2, 70, 285.

') PI., Ti. Gv., 21. Val. Max., 5, 3, 2. Aur. Vict., Vir. ill., 64.

22 LA DISSOLiniON DE L4 RÉPUBLIOUE [lY, 2

Le consul P. Mucius Scévola partageait cette opinion' ; voilà pourquoi on chargea les consuls de 132' do punir les amis politiques de Ti. Gracchus"'. Plusieurs furent bannis, d'autres, comme Diophanes , furent cruellement torturés et mis à mort, Blossius échappa à une condamnation par la fuite. C. Lselius avait pris part à ces vengeances, les consuls se l'étaient adjoint comme conseil.

Le trimuvirat reconstitué se mit à l'œuvre pour délimiter ïager privatus et Vager puhlicm * ; le consul P. Popilius Lfenas soutenait les tresviri et faisait exécuter leurs décisions, en remettant les assignations à'ager publicus aux citoyens désignés par la commission ^ A ce moment Scipion Emilien rentra à Rome, il venait de prendre Numance. On pouvait espérer que sa haute influence calmerait les discordes civiles, et qu'il servirait d'intermédiaire pour rapprocher les deux partis du sénat et du peuple ; le premier était alors dirigé par Q. Cspcilius Metellus et par P. Mucius Scévola; les chefs du peuple étaient Appius Claudius Pulcher, et P. Licinius Crassus. Mais ces deux partis étaient trop passionnés pour l'entendre •"' ; du reste Scipion Emilien agit avec une grande indépendance : il mécontenta le peuple en blâmant la tentative de Ti. Gracchus, et, en apprenant sa mort, il se serait écrié :

II ne réussit pas non plus à gagner la confiance des optimales. Ainsi il ne put, probablement par suite des divisions survenues dans le parti dos optimales, faire parvenir au consulat L. Rupilius, frère du consul de 132 ^ Le parti des

') Cic, Tlnm., 36, 88. de Boni., 34, 91.

2) P. Popilius Lfcnas, fils du consul de 172 et de 158, et P. Rupilius, ami de Scipion Emilien. (Cic, LxL, 19, 69. 27, 101.)

') Val. Max., 4, 7, 1. Vell., 2, 7. Cic, Lxl., 11, 37. Plut., Ti. Gr., 20. C. 6r. 4. Sali., Jng., 42.

*) I. L. A., p. 156. 167. 558 ; cf. Lib. col., p. 242 Lachmann.

*) Cic, de Rep., 1, 19,31.

') Homère, Odyss., 1, 47. Plut., Ti. Gr., 21. Diod., 34, 29.

«) Cic, Lfp.l., 20, 73; Tusc., 4. 17. 40.

IV, 2] PERSISTANCE DES DIVISIONS DANS l'kTAï ROMAIN 2^^

Gracques fit nommer son chef, P. Licinius Crassus ; l'autre consul fut L. Valerius Flaccus, le préteur de 139'.

Cette élection fut une victoire pour le peuple, mais la mesquine ambition de Crassus la rendit inutile. A Pergame un prétendant, Aristonicus^ avait contesté le testament d\\.[tale'; profilant d'une révolte d'esclaves^, qui avaient voulu imiter les esclaves siciliotes, Aristonicus avait usurpé le trône ; il fallut envoyer une armée romaine en Asie. Qui aurait le commandement? Crassus était grand pontife et ne pouvait pas quitter l'Italie ; du reste l'intérêt de la cause populaire lui faisait un devoir de mettre la puissance consulaire au service du triumvirat; personne mieux que lui ne pouvait mener à bien l'œuvre de Ti. Gracchus. D'autre part, L. Valerius Flaccus, flamine de mars, ne pouvait pas exercer de commandement ; en sa qualité de g'rand pontife, Crassus le lui rappela, et le contraignit à l'observance de ses devoirs relig-ieux : Crassus avait dû lui faire cette défense au sénat, au moment oii fut réglé le partag-e des provinces. On fit appel au peuple qui donna raison au grand pontife \ Dans ces conditions on aurait dû remettre le commandement à un simple particulier, et il était tout désigné, c'était Scipion Emilien. Mais Crassus s'était pris tout à coup d'une violente passion pour la gloire, et il entrevoyait dans cette campagne l'occasion de remporter des lauriers faciles. Les tribuns durent poser au peuple celte question : quem id hélium gerere placeret. Le peuple fut assez aveugle pour en confier la direction à Crassus ; deux tribus seulement votèrent pour Scipion Emilien \

Crassus partit donc pour l'Asie; mais alors le peuple fut assez heureux pour trouver un nouveau chef, un véritable chef de parti plein d'énergie et doué d'une rare éloquence % ce

') Cf. Jos., Ant.Jiid., 14, 8.5.

2) Strab., 13, 4, 2. Flor., 2, 20. Vell.. 2, 4.

3) Strab., 14, 1, 38. Diod.. 34, 4. *) Gic, Phil., 11, 8, 18.

^) Gic, Phil., 11, 8, 18. Liv.. ep., 59.

«) Gic, Brut., 27, 86, 296. 97, 333; de Or.. 3. 7. 28; Lwl.. 11. 39. Vell., 2,9.

2i LA DISSOLITIOX DK LA RÉPUBLlOlK [IV, 2

fui C. Papiriiis Carbo , élu tribun pour 131. Afin de soustraire les votes des comices à l'influence personnelle des nobles, il proposa la Ipx popiria tahellaria'. le vote secret et écrit, qui était déjà en usage pour les élections et les jugements, devait être employé également pour le vote des lois *. Il proposa aussi d'autoriser la réélection des tribuns, en supprimant la loi qui avait été fatale à Ti. Gracchus ;sa proposition est intitulée rogatio papiria de trihimis rcficiendis - : on pouvait réélire un tribun autant de fois qu'on le voulait \ Scipion Emilien, aidé de C. Lailius, fit rejeter la proposition '*. Dans la discussion Emilien se trouva amené à parlei:, de Ti. Gracchus, et déclara que Ti. avait été traité comme il le méritait , puisqu'il avait aspiré à la tyrannie ''' ; le peuple ayant protesté avec violence, Emilien répondit avec tant de hauteur ^ que tout fut rompu entre lui et le parti populaire ; d'ailleurs il ne remporta qu'un succès momentané ; avant 123, la proposition de Carbo fut reprise et convertie en loi : désormais tout plébéien, même celui qui avait été tribun les années précédentes, pouvait être élu, quand il n'y avait pas le nombre voulu de candidats '. Il est possible que Carbo ait repris la lex jiidiciaria de Ti. Gracchus : on expliquerait ainsi le passage de Macrobe disant que Scipion Emilien, absent pendant l'année 133^ aurait prononcé un discours contre cette loi judiciaire ^

Le peuple témoigna sa reconnaissance à Carbo en le faisant entrer dans la commission des Tresviri qui fut renouvelée cette année par suite du départ de Crassus ; en même temps

') QÀc.dr Lpg.. 3,16. M.").

2) Cic, Lxl., 25. 96.

') Liv., cp., 59.

'') Cf. Cic, IcT/., 12, 41.

«) Liv., ep.. 59. Vell., 2. 4. Val. .Max., (>, 2, :-î. Cic, dr. Or.. 2, 25, ]()(•. Mil., 3, 8.

«) Vell., 2, A. Val. Max., 6, 2, 3. [Aur. Vict.l Vit: ilL. 58.- Plut.. Apnphth., Se, 22. Ti. CtI'., 21.

') App., b. c. J, 21.

8) Macr., Sut.. 3. 1',. 6 i= 2. 10).

lY, 2^ PERSISTANCE DES DIVISIONS DANS L ÉTAT ROMAIX 2")

M. Fulvius Flacons remplaça ' Appius Claudiiis Piilchor qui viiiiait (le mourir '.

La commission déploya une grande activité pour rétablir la distinction entre Tager privatus et l'ager publicus^ : on a conservé des bornes en pierre qui sont de cette époque'. Elle exig-ea avec rig-ueur les titres des propriétés particulières, les actes d'entrée en jouissance des possessions ; généralement les propriétaires furent dans l'impossibilité de les produire. Elle ne se contenta pas d'enlever aux possesseurs ce qui dépassait les cinq cents ou les mille jugères autorisés par la loi, elle fit rentrer dans le domaine public tous les biens pour lesquels on ne put justifier d'un titre authentique. Elle excita lacolère d'un grand nombre de citoyens romains, qui furent dépouillés de leurs prétendues propriétés, elle mécontenta aussi les Latins et les alliés . Chez ces derniers^ au moment de la conquête, on avait confisqué de grandes étendues de territoires, qui avaient grossi l'ager publions du peuple romain^; or les riches avaient acheté dos terres do Tagor publions, et, les réunissant à leurs propriétés particulières, avaient constitué des latifundia à l'exemple des Romains ^ L'hostilité des communautés latines était d'autant plus dangereuse que là on ne pouvait pas compter sur l'appui de la population pauvre : la loi de Ti. Gracchus portait que dos assignations ne pouvaient être données qu'aux citoyens romains.

On vit accourir à Rome tous les Latins mécontents, ceux qui avaient été dépouillés, ceux qui craignaient de l'être, et aussi les pauvres qui demandaient à être assimilés aux citoyens pour les distributions de terres. Scipion Emilion prit leur défense ; il s'était placé en dehors des partis et affectait une hautaine indépendance; il venait d'irriter les nobles en présentant une accusation, qui fut sans résultat, contre L. Aure-

') App., h. c, i, 18. VpU., 2. a. Liv., <'p., m. ôbseq., 28; cf., Plut. C. Gr., 10.

2) Cic, dcRep.. 1, 19.31.

■•») App., b. c, 1, 18.

■■) App , h. c, 1, 18. Lexagr., 31. 32. I. L. A., p. 81. CL 90. ^) Cf. App., b. c, 1, .36.

26 LA DISSOLUTION DE L\ RÉPTBLîOrE jIV, 2

lins Cotta au sujet des exactions qu'il avait commises pendant sapréture'. Il no craignit pas d'ameutor le peuple contre lui en prenant les Latins sous sa protection; on croit qu'il se borna d'abord à revendiquer pour eux les droits que conféraient les traités sur Fager piiblicus'. Puis il alla plus loin; il demanda, probablement au moment des élections pour le renouvellement du triumvirat en 129^, il demanda que les fonctions judiciaires, accordées aux Tresviri par la deuxième loi Sempronia, leur fussent retirées ; elles seraient rendues aux consuls, déjà juges des ditTérends entre l'État et les fermiers des douanes\ Scipion remettait donc la réforme agraire entre les mains de la noblesse, c'est ce qu'il voulait depuis longtemps, et il la liait à la cause des Latins. Mais la noblesse n'eut pas le courag-e d'entrer dans la voie que lui ouvrait Scipion. Le consul présent à Rome, C. Sempronius Tuditanus, s'empressa de se dérober à une tàcbe dont il connaissait les difficultés, pour entreprendre une campagne dans les Alpes contre les Iapydes^

La réforme ag'raire n'en était pas moins arrêtée, le parti des Gracques fut très irrité contre Scipion, il lui reprocha dé vouloir supprimer la loi Sempronia par la force ; dans les assemblées tenues par les tresviri, on parla tout haut de le mettre à morf'. Le lendemain d'une violente discussion au sénat et à l'assemblée du peuple, à laquelle Scipion Emilien avait pris part, le défenseur des Latins fut trouvé mort dans son lit''. Il était naturel que Ton désignât comme les auteurs de sa mort, C. Papirius Carbo\ M. Fulvius Flaccus^ G. Grac-

') Cic, Mur., 28, 58. Divin, in ('œc, 21, 69. Bruf., 21, 81. Ps. Ascon.. p. 124. Val. Max., 8, 1, 11. App., b. c. 1, 22. Tac. Ann., 3, 6(3.

'-) Cic, de Rep., 1, 19, 31. Schol. Bobb., p. 283.

3) App., b. c, 1. 9.

') App., b. c, i, 19.

■') Liv., ep., 59. App., lllyr.. 10.

«) Plut., Apopht. Se, 23.

■) App., b. c, 1, 20. Liv., ep.. 59. Vell., 2, 4. Plut., C. Gr., 10. Oros.. 5, 10. Cic. de Xat. deov., 2, 5, 14. 3, 32, 80. de Fat., 9, 18. ad Attic. 10, 8, 7.

8) Cic, Fam., 9, 21, 3. de Or.. 2, 40, 170, ad Q. fr.. 2, 3, 3.

') Plut., C. Gr., 10.

IV, 2] PERSISTANCE DÈS DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMAIN 27

chus*, même Sempronia, sa femme, et Cornélie la mère des Gracques*. Mais, si l'on s'en rapporte au témoignage de G. Lselius, Scipion mourut d'une mort naturelle'. Il n'y eut pas d'enquête judiciaire ' : le sénat ne voulut pas augmenter l'agitation du peuple qui avait bruyamment manifesté sa joie; pour le sénat d'ailleurs, la mort d'un personnage qui lui était peu sympathique, était un événement indifl'érent'; quant au peuple, il se garda bien de solliciter une enquête qui aurait été dirigée contre ses partisans ^ Telle fut la fin d'un homme qui réunissait toutes les qualités pour gouverner un grand peuple. Son ami G. Lœlius écrivit pour Q. /Elius Tubero", et pour Q. Fabius Maximus les éloges funèbres'' qu'ils voulaient prononcer en l'honneur de l'illustre défunt. Son vieil adversaire, Q. Cœcilius Metellus Macédoniens, alors censeur, engagea ses fils à suivre le cortège, en leur disant : Ite, filii, celebrate exeqmas, minquam civis majoris fiiniis videbitis^ .

Après la mort de Scipion, les triumvirs provoquèrent de nouvelles agitations, plus violentes que par le passé '" ; ils firent savoir au peuple*' que toutes les misères devaient se solidariser : les Latins ruinés et les malheureux de Rome devaient s'unir pour combattre les nobles et les capitalistes. Ainsi, par la faute de la noblesse, qui maltraitait les Latins et les alliés dans toutes les circontances de la façon la plus odieuse *', par la faute aussi des citoyens qui voulaient garder pour eux seuls les privilèges de ce titre, la question latine, devenue insoluble, allait servir de prétexte aux agitations de la démago-

') Plut., C. Gr., 10. Schol. Bobb., p. 283. -) App., h. c, 1, 20. Liv., Ep.y 59. Gros.. 5. 10. 3) Sch., Bob., p. 283. Cic, Lœl., 3, 12.

*) Liv.,ep., 59. Val. Max., 5, 3, 2. Cic, Mil., 7, 16. Vell., 2, 4. Plut., C. Gr., 10.

') Cïc.,de Rep.,l, 19, 31.

') Plut., C. Gr., 10.

') Cic, d^ Or., 2, 84, 341. Cf.. Val. Max., 7, 5, 1.

8) Sch. Bob., p. 283. Cic, Mur., 36, 75.

9) Pbn., n. h., 7, 44, 144. Val. Max., 4, 1, 12. Plut., Apopht. Cxc. Mrt., 3; cf. Dio C, fr. 84 B.

10) Liv.. ep., 59. Dio C, fr. 84 B.

•1) App., b. c, 1, 20 et seq.

12) Gell., 10, 3.

28 LA DISSOLiriON \)K L\ ItÉPURLlorK [IV, 2

gie,eiimème temps que la réforme agraire. Avec de l'entente, du désintéressement, de l'énergie, la noblesse aurait pu résoudre CCS deux graves questions par la voie administrative , c'est-à-dire par l'intermédiaire des censeurs. Les censeurs, entrés en fonctions en 131, étaient Q. Cœcilius Melellus Macédoniens et Q. Pompeius' : ils ne s'occupèrent nullement de la loi agraire ni de la question latine. Comme leurs prédécesseurs, ils se contentèrent d'inscrire sur les tables du cens un certain nombre d'alliés, sans examiner soigneusement leurs droits; malgré cela, le chiffre des citoyens, 318,823', n'était guère plus élevé qu'au dernier recensement, ce qui prouvait que la population de l'Italie avait diminué. Metellus, laissant de côté la loi agraire et la question des alliés, s'appliqua à en rechercher les causes; il remarqua que le nombre des mariages et le chiffre des naissances avaient diminué pour deux raisons : par suite de la misère dans les basses classes, et de la démoralisation dans les premières familles^ Alors il composa un magnifique discours de ducendis u.ioribus ou dcpro/e ai(gendà\ plus tard Augusie en louait la composition, et reconnaissait qu'il s'appliquait bien à la société de son temps*. Metellus avait surtout insisté sur les difficultés qui surviennent dans le mariage par suite des exigences de la femme. Metellus était un esprit étroit, incapable de calmer les haines de parti, en voici un autre exemple : en dressant la liste du sénat, il n'exclut aucun personnage intluent, et Dieu sait combien étaient indignes de siéger, et il omit le nom du tribun C. Alinius Labeo, sans doute un des collègues de C. Papirius Carbo. Le tribun fut tellement irrité qu'il ne craignit pas de faire un scandale, en demandant que le censeur fût précipité de la roche Tarpéienne^: les autres tribuns essayèrent de le

*) C'étaient deux plébéiens (Liv., ep., 59) brouillés depuis longtemps; voir tome I, page 283.

-) Liv., ep., 59; le chiffre du dernier recensement donné plus haut, = 317,923.

^) Exemples donnés par Val. Max., G, 7, 1. Plut., Cat. Maj., 2'i. App., b. c, 1, 20.

*) Liv., ep , 59. Suet., Aug., 89; cf. Gell., 1, 6, qui attribue faussement le discours à Metellus Numidicus.

'') Labeo ne considérait pas le censeur comme coupable de haute trahison

IV, 2J Pl!:ilSISTANC.li DES DIVISIONS DANS l'ÉTAT ROMALN 29

contenir, et alors Labeo ordonna la confiscation [cojisecratio] des biens de Melcllus'. A ce moment de lutte implacable entre la noblesse et le peuple, les cbofs populaires voulurent ail'aiblir l'influence des nobles, en empêchant les sénateurs de voter dans les centuries des chevaliers; on proposa même, sans doute quand les censeurs firent le recensement des chevaliers [Recofjnitio equitum), de retirer Vequiis publicus à tous les sénateurs. La discussion eut lieu devant le peuple, du vivant de Scipion; nous savons qu'il s'opposa à cette mesure, parce qu'elle pouvait compromettre l'union du sénat et de la classe riche, si précieuse pour la noblesse*. Cette proposition, plebiscitum reddendorum equorum^ fut adoptée^, mais nous ne pouvons pas dire si ce fut pendant ou après la censure de Metellus et de Pompeius.

La noblesse soutenait la lutte et s'acharnait à froisser le parti populaire pour des motifs futiles. P. Licinius Crassus avait été battu dans la guerre entre Aristonicus ', il fut même fait prisonnier et égorgé "; alors on nomma grand pontife*^, à sa place, P. Scipion Nasica Serapion qui était absent, uniquement pour lui fournir le prétexte d'une rentrée solennelle. Mais Scipion ne put entrer en fonctions, il mourut à Pergame', quelque temps avant Scipion Emilien. Animé des mêmes intentions hostiles à l'égard du peuple, on le remplaça par P. Mucius Scevola, qui avait trahi la cause des Gracques^

M. Perperna, consul de 130% et M'Aquilius'", consul de

(perducllio), il lui reprochait d'avoir violé la lex sacrata, et voilà pourquoi il voulait le précipiter de la roche Tarpéienne.

') Liv., ep., 59. Cic, deDom., 47, 123. Plin., n. /i., 7, 44, 143.

2) Cic, de iîep.,4, 2,

3) Q. Cic, de Pet. co7îs.,8, 33.

i) Cf. Gell, 1, 13, 11. Val. Max., 8, 7,6.

5) Liv., ep., 59. Obseq., 28. Oros., 5, 10. Vell., 2, 4, Flor., 2, 20. Eulr., 4, 20. Val, Max., 3, 2, 12. Ascon., p. 24. Strab., 14, 1, 38.

6) Vell., 2, 3.

') Cic, de Rep., 6,8, 8. Flacc, 31, 75. Val. Max., 5, 3, 2. Plut., Ti. Gr.,

») Cic, de 0)\, 2, 12, 52. de Dom., 53, 136. Dig., 1, 2, 2, 39.

«) Liv., pp., 59. Oros., 5, 10. Eutr., 4, 20. Val. Max., o, 4, 5. Strab., 14, 1,38.

•0) Flor., 2, 20. Vell., 2, 4.

30 LA DISSOLLTIU.N DE LA KÉl'LBLIuUE [IV , 2

129, terminèrent la guerre d'Aristonicus' ; on organisa la province d'Asie'. Cette guerre, comme celle de Syrie, eut des conséquences déplorables, elle encouragea encore le développement du luxe à Rome ^ M. Aquilius fut même accusé de concussion [l'epetundce]^ probablement par P. Cornélius Lentulus, le consul de 462 qui avait succédé à Appius Claudius Pulcher comme prince du sénat*. Aquilius se fit acquitter en achetant ses juges ; le sénat ne laissa pas passer la chose : il se fit soumettre les comptes et les actes d'Aquilius, et voulut savoir pourquoi ce dernier avait cédé la Phrygie à Mithridate%

La commission agraire agissait toujours ; elle provoqua à Rome un grand rassemblement d'étrangers et de Latins ; la noblesse fut effrayée et se crut obligée de prendre en 1 26 des mesures préventives. Poussé parles nobles, le tribun M. Junius Pennus*^ ordonna l'expulsion de tous les étrangers et de tous les Latins hors de Rome"; c'était une mesure radicale qui pouvait se justifierpar un précédent, celui de lalex Claudia de 177. Pour appliquer la lo'ijunia^ il fallut faire des recherches, et on acquit la preuve que le père de M. Perperna, le consul de 130 avait usurpé le titre de citoyen; le fils avait donc été illégalement proclamé consuP.

Les partisans des Gracques reprirent l'avantage en 123 : M. Fulvius Flaccus, qui était toujours membre de la commission agraire^ fut nommé consul. Il voulut donner à la question des Latins une solution législative, et proposa la loi de civitate sociis danda : elle renfermait un article qui assurait à ceux qui préféreraient rester attachés à leur communauté autonome,

'j Strab., 14,1, 88.

^) Sali, Eist., 4, 61, 8 D. Vell., 1, 38.

') Flor., 3, 12. Just., 36, 4. Plin., h. h., 33, 11, 53, 148.

^) Cic, divin, in Cœcin., 21, 69; cf. Font., 13, 28. App., h. c.. 1, 22. Dio G., 46, 20.

^) App., Mithr., 57; cf., 12. Justin., 38. 5.

") Pennus est peut-être aussi l'auteur de la Icx Jania repctundarum qui fut votée peu de temps avant le tribunat de G. Gracchus . Lex rep., 23,74. I. L. A., p. 59. 62. Cf. p. 555.

^) Cic, Brut., 28, 109. de Off., 3, 11, 47; cf. Festu?, p. 286.

8) Val. Max., 3, 4, 5, parle d'une loi Papia, il a voulu sans aucun doute parler de la lex Junin.

») App., b. c'.,l. 21.

IV, 2] PElVSlSTAiSCE DES DIVISIONS DANS l'ÉIAT ROMAIN 31

le bénéfice des lois Valeriœ eiPorcias^, c'est-à-dire le droit do faire appel au peuple [de provocatione ad popidum eoriim, qui civitate?n mutare nohiissent') \ un article analogue existait dans la lui Claudia. Ceux au contraire qui se feraient inscrire comme citoyens , auraient par ce seul fait droit aux. assignations do terres. Naturellement le sénat combattit la loi et Flacons fit tous ses oiïorts pour essayer de modifier les dispositions de l'assemblée qui défendait la noblesse'. La proposition dut déplaire aussi au peuple, et le consul finit par désespérer du succès. Il laissa tomber sa proposition et partit pour aller défendre Marseille contre les Gaulois Salluves\

Trompés dans leurs espérances les Latins et les alliés se laissèrent aller au désespoir : la colonie latine de Frégelles essaya de se révolter^; elle avait déjà, dans une circonstance que nous ne pouvons préciser, pris la parole au nom des colonies®; on ne connaît pas les circonstances qui la poussèrent alors à cette résolution, elle devait compter'' sur l'appui des autres colonies et des chefs du parti populaire à Rome^ Le préteur L. Opimius étouffa l'insurroction, et détruisit Frégellos^ livrée par Q. NumitoriusPullus^". Le sénat eut cependant assez de pudeur pour refuser le triomphe à L. Opimius qui le demandait '\ Il dut même approuver des plébiscites particuliers, qui conféraient le droit de cité à une partie des alliés ; on explique ainsi la subite augmentation du nombre des citoyens : de 318,823, il monte à 394,726 au recensement de 125-124'". \]nQ pareille conduite est bien une application

') Cf., Lex. rep., 78. 85. I. L. A., p. 63, cf. p. 71. -) Val. Max., 9, 5, 1 ; cf. App., b. c, 1, 21. 34. Plut., C. Gr., 10. ^) Val. Max., 9, 5, 1. App., b. c, 1, "il. •) Liv., ep. 60. App., b. c, 1, 34.

•') Plut., C. Gr. 3. Cic, Lcrj. ayr., 2, 33, 90. •■•) Cic, Brut., 46, 170.

') Cf. Aur. Vict., Vir. ilL, 65.

8) Cornif,, ad. Her., 4, 9, 13. 11, 16. 27, 37.

'■>) Liv., ep. 60. Obseq., 30. Strab.,5, 3, 10. Cornif., ad, Her., 4, 15, 22. 27, 37. Cic, Pis., 39, 95. Plane, 29, 70. Ascon., p. 17. Vell., 2,6. '"j Cic, de Fin., 5, 22, 62. de lav., 2, 34. Phil., 3, 6, 17. ") Val. Max., 2, 8, 4. Amm. Marc., 25, 9, 10. "-) Liv., t?p. 60.

(lu fanu'iix principe dlvide et impera, qui réglait la conduite de Rome à l'égard des alliés et des peuples sujets , mais elle ne tranchait pas la question latine : les alliés qui ne furent pas admis dans la cité, n'en furent que plus irrités, ils devinrent irréconciliables.

Les censeurs de 125, Cn. Servilius Csepio et L. Cassius Longinus Ravilla', se distinguèrent par leur sévérité à l'égard de M. ^Emilius Lepidus Porcina , déjà condamné par le peuple sous le tribunat de L. Cassius ; ils lui reprochèrent les dépenses exag-érées faites pour la construction d'une villa". Ils méritèrent d'ailleurs la reconnaissance de tous les citoyens eu procurant à Rome une nouvelle source, laqua Tepula ^; ils fondèrent aussi une colonie de citoyens à Fabrateria, poui' remplacer Frégelles, et peut-être celle de Dertona dans la Gaule eispadane'\

Au rencensementdes chevaliers présidé par les mêmes censeurs, le peuple put revoir C. Gracchus, absent depuis longtemps, et qui cependant n'avait cessé de faire partie de la commission agraire °. Après la mort de son frère, il s'était retiré à l'écart*^; puis, se faisant violence à lui-même, il s'était résigné à parcourir la carrière des honneurs. Le souvenir de son frère ne lui laissait pas de reposa II n'avait paru devant le peuple que pour défendre son ami Vettius * ; il révéla dans cette circonstance son brillant talent d'orateur, supérieur à celui de son frère et de tous ses contemporains". En 431 il avait défendu la proposition Papiria de tribunis reficiendis^^ et su exciter la sympathie du peuple en rappelant le

') Gcepion avait été consul en 141, Ravilla tribun en 137, et consul en 127. (Cic. in Yen. ace, 1, 55, 143.)

2) Vell., 2, 10.

^) Front. Aq.,%.

'') Vell, 1, 15.

") App., b, c, 1, 21.

<■■) Cic, Lxl, 11, 39. Plut., Frœc. pulit.,2.

■') Cic, de Div., 1, 26, 56. Har.rcsp., 20, 43. Val. Max., 1, 7, 6. Plut., C. Gr., 1. Schol. Bob., p. 365.

8) Plut., C.Gr.,i.

. ») Cic, Brut., 33. 86, 296. 97, 333. Har. resp., 19, 41, Plut., TL Gr., 2. Dio C, fr. 85 B. Liv., ep. 60. Vell., 2, 6. Val. Max,, 8, 10, 1.

'") Liv., ep. 59.

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