‹ Histoire intérieure de Rome jusqu'a la bataille d'Actium. Tirée des Roemische Alterhümer de L. LangeChapitre 9 sur 175 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

RÉACTION CONTRK LA LÉGISLATION DES GRACOUES. — INCAPACITÉ DE LA NOBLKSSE

La réaction commença par les attaques dirigées contre la colonie Junonia de Carthage. Les pontifes déclarèrent que les présages avaient été contraires, et qu'au point de vue religieux l'acte de fondation était nul. Le sénat décida qu'elle devait être supprimée ' : un des nouveaux tribuns, M. Minucius Rufus, se chargea de porter la proposition devant le peuple, en même temps que d'autres propositions demandant la suppression, en totalité ou en partie, des lois semproniennes". C. Gracchus combattit la lex minucia dans les assemblées préparatoires [conciones] % et parla aussi contre Mœnius, qui était probablement un collègue de Minucius, ayant les mêmes idées politiques '. On attendit que L. Opimius fût consul pour faire voter le peuple ; C. ne se fit aucune illusion, et comprit qu'on ne pourrait empêcher l'adoption de la loi que par la force. Il ne voulait pas y recourir, il refusa même de se rendre à l'assemblée et chargea M. FuriusFlaccus de combattre la loi; mais il arriva que, par méprise, les partisans armés de C. tuèrent ^ Anhyllus, le héraut du consul L. Opimius ^. L'assemblée se dispersa; G. parutsurle forum, et le peuple se rassembla de nouveau pour l'entendre '. Le sénat s'appuya sur ce fait pour lui re-

') App., b. c, j,24.

2) Flor , 3, 15. Aur Vict., V!r. ilL, 65. Gros., 5, 12.

S) Fest., p. 201.

*) ls\à.,Orig., 19, 32, 4.

») App., 6. c, i, 25. Plut., C. Gr., 1. i3. DioJ., in Hlst. gr.fr., vol. Il,

p. XXI.

«^ Oros.,5, 12. Aur.. Vict., VI r. ilL, 65. ') App., /'. r., 1. 25.

lY. 4] RÉACTION CONTRE LA LÉGISLATION DES GRACQUES OO

procherd'avoir, en qualité de triumvir'^ soustrait l'assemblée du peuple à la direction des tribuns'. La nuit suivanle C. Cracchus et M. Fulvius Flaccus se firent garder chez eux par des gens armés; la même nuit le consul Opimius fit occuper le Capilole par des gens également armés, et convoqua le sénat dans le temple de Castor pour le matin. Le sénat invita C. et Flaccus à venir se justifier, ils ne comparurent pas ; il s'étaient retirés sur l'Aventin avec leurs partisans, et s'étaient retranchés dans le temple de Diane". Le sénat, probablement sur la demande de M. yEmilius Scaurus*, chargea par un sénatus-consulte [senatus consultum ultimtmï) spécial le consul Opimius de prendre les mesures nécessaires pour sauver l'État: vtderet ne quid respuhlica detrimenti caperet ^. Bien loin d'imiter P. Mucius Scévola, L. Opimius suivitl'exemple de P. Cornélius Scipion Nasica® ; il repoussa par deux fois les fils de Flaccus qui se présentaient pour négocier ', et fit attaquer les insurgés. Des sénateurs illustres prirent part au combat, D. Junius Brutus% Q. Cœcilius Metellus Macédoniens'', et le prince du Sénat, P. Cornélius Lentulus '". M. Fulvius Flaccus et son fils aîné furent égorgés dans les bains où ils s'étaient réfugiés^'. Les amis de C. Gracchus l'empêchèrent de se donner la mort ^', il s'enfuit parle pont Subliciusdansle boisdesFuries'^^ oùil se fit donner la mort par un de ses esclaves '*. Opimius se fit livrer

') Sali., Jug., 42.

â) Aur. Vict., Yir. ilL, 65.

3) App., h. c, 1, 26. Plut., C. fil'., 15. Liv., c.p., 61. Aiirel. VicL, Yir. i//.,65. Gros., 5, 12.

0 Aur. Vict., Vir. ill., 72,

») Cic, Cat., 1, 2, 4. Plut., C. Gr., 14. 1«. Cic, Phll., 8, 4. 14. Liv., ep., 61.

6) Val. Max., 2,8,7.

') App ,b. c, 1, 26. Plut., r. a,',, 16.

S) Oros., 5, 12.

9) Cic, Phil. y 8, 4, 14.

'0) Cic, Bhil., 8, 4, 14. Cat., 4. G, 13.

") Plut., C.Gr.,16. App., b. o., 1, 26. Oros., 5, 12. Vell.,2,6. Cic. , Cat., 4, 6, 13. Schol. Gron., p. 413, Sali., .Jiig., 42.

12) Plut., C.Gr.,i6.

'') Aur. Vict., Vir. ill., 65, Cic, Nat deor., 3, 18,46.

") App., 6. c, 1, 26. Plut,, C. Cri'., 17. Gros., 5, 12. Vell.,2, 6. Val, Max., 4,7, 2. 6,8, 3.

o6 r.A nissouTiox nr, la RKPUiîLioTjE [IV, 4

la trto (le C pour son posant d'or ' ; le Ironc du cadavre fui jetédans le lleavo', 2o0 personnes périrent avecC. Gracchus et Flaccus'; le sénat défendit à leurs femmes de porterie deuil''.

Le parti sénatorial se partagea les dépouilles de la guerre civile. On confisqua les biens de G. et de Flaccus % on rasa leurs maisons jusqu'à la base '\ En vertu de son autorité pour ainsi dire dictatoriale", L. Opimius fit condamner 3,000 partisans de G. Gracchus, parmi eux le plus jeune fils de Flaccus qui était absolument innocent **, La vengeance alla si loin, que le peuple finit par avoir honte de ce qui se passait; son mépris pour le parti vainqueur fut grand quand il vit Opimius décréter que la ville serait purifiée, qu'il y aurait une fête en rhonneur de la réconciliation des ordres, et que, suivant les exemples anciens % on élèverait un temple à laGoncorde*". Opimius voulut encore éterniser sa gloire, en construisant un*hasilica opimia ".

Gependant il fallut garder quelque mesure et montrer de la circonspection. Le peuple témoignait hautement son aiïection pourlesGracques, il leur élevait des statues, considérait comme sacrés les endroits où ils avaient trouvé la mort, et déjà y offrait des sacrifices''. La colonie de Garthage fut, parait-il, supprimée^, la loi ]\Jinucia ayant été votée ^\ 'mais les assignations faites auparavant furent respectées'*. Bien que la colo-

') Plut., C. Gr., 17. Diocl., 34,55. Plin., n. h., 33, 3, 14, 48. Vell., 2, 6. Val, Max., 9, 4, 3. Flor., 3, 15. Aurel. Vict., Vir. ill., 65.

2) Plut., C. Gr., 17. Vell., 2, 6. Val. Max., 6, 3, 1. Gros., 5, 12 donne une autre version.

^) Oros., 5, 12. Plut., C. Gr., 17 parlo de plus de 3,000 victimos.

^j Plut., C.Gr., 17.

^) Plut.,C. Gr., il. Oros., 5. 12.

•■■) App., b.c., i, 26. Val. Max., 6, 3. 1. Cic, >le Dnw., 38, 102. 43,

■) Plut., C. Gr., 18.

«) Oros., 5,12. Plut., C.Gr., 17. App., b. c, 1,20. Liv., rp., C>1. Vell., 2, 7. Val. Max., 9, 13, 6. C\c., Cnf., 4, 6. 13. Phil., S, 4, 14. Sali., Juy.. 16. 31. 42.

■•') Voir tome I. pages 228, 329.

'") App., /.. c, i^26. Plut., C. Gr.A'.

") Varr.. /. /.. 5, 156. I. L.A., p. 229.

'2) Plut., C. /Tr.,18.

'3j Lex agr., 59. I. L. A., p. 83.

") App., Lib.. 139. Solin., 27. Lex agr., 59.

IV, 4] RÉACTION CONTRE LA LÉGISLATION DES CtRACQUES o7

nie jNeptuniade Tarente n'ait pas été dissoute par une loi ', la ville de Tarente resta une ville grecque avec sa constitution grecque'. La colonie de Capoue ne fut pas établie. Il est possible que tous ces changements dans les dispositions do la loi Sempronia aient été sanctionnés par les leqe!^ mhmcise. Une seule des colonies fondées sous le tribunat de C. fut maintenue, la colonie Miiiervia àc Scylacium '. Quant aux colonies demandées par Livius Drusus, elles ne furent pas soumises au vote de l'assemblée populaire; il n'en fut plus question*.

Quant à la loi agraire, on se contenta de supprimer une de ses principales dispositions, celle qui interdisait aux citoyens mis en possession d'un lot, de l'aliénera Beaucoup des nouveaux propriétaires furent très lieureux de cette mesure, les riches purent reconstituer et agrandir leurs laiifundia. Nous ne savons pas si l'exemption d'impôts, — c'était l'objet de la deuxième rogatio livia, — fut assurée par une loi. Dans tous les cas la permission de vendre suffisait pour ruiner dans son esprit la loi de C. Gracclius: la reconstitution d'une classe agricole libre était désormais impossible.

Nousne savons pas nonplusqui remplaça C. etFlaccus dans le triumvirat agraire. Le triumvir survivant, C. Papirius Carbo fut nommé consul pour 120 sous le consulat de L. Opimius, mais on ne peut considérer cette élection comme une victoire du parti favorable aux Gracques, Depuis son tribunat Carbo avait abandonné le parti des réformateurs, s'était abstenu dans les luttes des derniers temps, et avait certainement donné des garanties au parti des nobles. Il alla plus loin, quand vint devant le peuple le procès intenté à L. Opimius parle tribun Q. Decius'^pour violation de la loi Sempronia de eapiie civis romani — c'était un procès do haute trahison [perdiieUio). — Carl)o prit la défense de l'ancien consul ;

') Vell.,1, 15.

-) Cic, A?'c/t., 3, 5.

■') Vell., {, 15.

*) App., b. c, 1, 35.

") App., h. c, 1, 27.

fi) Liv., ep., 61. Cic, part. Or., 30, 106, de Or., 2, 30, 132.

il alla jusqu'à dire que le meurtre de C. avait été légal, que la mort de C. avait été ordonnée pour le salut de la République*. L. Opimius fut acquitté'; le succès encouragea les partisans du sénat : un tribun dévoué aux nobles^, L. Calpurnius Bestia osa proposer de rappeler de l'exil P. Popillius Lœnas'', condamné pour un fait pareil à celui que l'on venait de reprocher àL. Opimius. La proposition fut encore adoptée. Il devient alors difficile d'admettre que l'on ait voulu donner une légère satisfaction au peuple, en imposant un exil déguisé sous forme démission libre [legntio libéra) en Sicile* au prince du sénat^ P. Cornélius Lentulus, qui avait été un des plus ardents à combattre C. Gracchus. Lentulus alla en Sicile pour guérir les blessures qu'il avait reçues pendant le combat ^ ; elles étaient assez graves, puisqu'il en mourut peu après.

En 119, le parti démocratique recommença à grouper ses forces en vue d'une lutte nouvelle. C. Marias venait d'être nommé tribun grâce à la protection de Q. Ccecilius Metellus; la loi Sempronia de Suffragiis n'ayant pas même été présentée à l'acceptation du peuple, Marins voulut d'abord s'occuper de rendre plus difficile l'action des nobles sur leurs clients : il proposa de rétrécir les passages [pontea] qui conduisaient au lieu du vote, espérant garantir par là la sincérité des suffrages ^ Les consuls L. Aurelius Cotta et L, Caecilius Metellus Dalmatiens firent une violente opposition. Marins dut menacer de les faire appréhender, s'ils ne faisaient voter immédiatement le sénatus-consulte nécessaire pour porter la loi devant le peuple; la loi Maria de suffragiis ferendis fut votée, mais c'était une bien faible victoire pour le parti démocratique. Du reste C. Marius ne soutint pas d'une manière constante le parti populaire; il ne voulut pas laisser passer une loi frumentaire inspirée de celle de C. et proposée

1) Cic, de Or., 2, 25, 106. 39, 165. 40, 169. -) Gic, Brut., 34, 128. Sest., 67, 140.

3) Cic.,Bn/^., 34, 128. de Dom., 32, 87. P. red., In Sen., 15, 37. 38, Ad Quir.,3, 6. 4, 9. 10. Schol. Bobb., p. 347. ') Val. Max., 5, 3, 2.

5) Cic, Phil., 8, 4, 14. Cat., 4, 6, 13. ") Plut., Mar., 4. Cic, de Leg,, 3, 17, 38.

lY, 4] RÉACTION CONTRE LA LÉGISLATION DES GBACOUES o9

par un de ses collèg-ues*. Cependant il ne voulut pas, ce qui d'ailleurs eut été impossible, s'opposer à ce que C. Papirius Carbo reçut enfin la récompense justement méritée de ses palinodies politiques'. Le jeune L. Licinius Crassus, le futur orateur, alors âgé de vingt et un ans^ l'accusa d'avoir pris part aux agitations causées par les Gracques"; Carbo s'exila^ ou se donna la mort^.

La noblesse se montra aussi plus énergique, elle se crut assez forte pour porter un nouveau coup à la loi agraire. Quinze ans après Ti. Gracchus, par conséquent en H 8, le tribun Sp. Thorius proposa de suspendre les assignations, de laisser l'ager publicus aux possesseurs, en maintenant l'ancienne redevance {vectigal) dont le produit serait réparti entre les pauvres^. Le peuple fut très satisfait, les distributions d'argent lui paraissant plus utiles que des terres, La loi Sempronia était dès lors abolie, il n'y aurait plus de Tresviri agrarii, parlant plus de juges pour déterminer les propriétés de l'État et celles des particuliers ^

Une conséquence de la loi Thoria fut l'établissement d'une colonie de citoyens hors de l'Italie, dans la région de la Gaule transalpine que l'on venait de soumettre ; maintenant que le peuple ne pouvait plus compter sur des assignations, on lui offrait comme compensation d'aller s'établir en Gaule . Déjà, en 122, le proconsul C. Sextius Calvinus avait construit un poste militaire à Aquae Sextite/ ipour assurer la domination romaine dans cette région si importante de la Gaule, par laquelle on devait établir les communications entre l'Italie et l'Espagne; on sait que la conquête avait commencé en 125^. Une fraction du Sénat combattit le projet de la colo-

') Plut., Mar., 4.

2) Cic.,rfe Leg.,2, 16, 35.

3) Cic, Brut., 43, 159. de Or., 1, 10, 40, 2, 40, 170. 3,20, 74, In Vetr. accus., 3, 1, 3. Val. Max., 6, 5,6. Tac. Dial, 34.

') Val. Max., 3, 7, 6,

S) Cic, Brut., 27, 103. Fam., 9,21, 3.

«) App., 6. c, 1, 27. Cic, Brut., 36, 136. de Or., 2. 70, 284.

') App.,6. c, 1, 27.

») Strab., 4, 1, 5. Liv., ep., 61. Cassiod., «.,632.

3) Liv.,ep., 61. 62. Oros., 5, 13. 14. Diod., 34, 'i6. Strab., 4, 2, 3. App.,

60 LA niSSOLlTIOX DE LA RÉPrBLTOIE [IV. 4

nie': elle fut votée cependant, dédiée au dieu Mars et surnommée JSarbo Martius'. L. Licinius Crassus, qui avait défendu la loi. fut chargé d'aller fonder {dpducpre) la colonie ^ Elle donna son nom à la province qui s'appela désormais Gallia

La loi Porcia, présentée par le consul de 118, M. Porcins Caton, petit-fils de Caton l'ancien, devait avoir aussi pour but, si tant est qu'elle fût une lex fejiebris, de soulag-er les plus malheureux des citoyens romains. La loi déplut à la noblesse, et, avant de partir pour l'Afrique où il mourut comme proconsul', Caton fut oblig-é de la défendre contre les nobles qui voulaient l'abrog-er -.

Les censeurs de cette époque paraissent aussi ralliés au parti des nobles, dont ils servent la cause. Nous ne savons rien des censeurs de 120, Q. Cœcilius Metellus Baliaricus, l'aîné des fils du Macédonien '^; et L. Calpurnius Frugi^ qui fut plus probablement le censeur de 120 que Q. Fabius Maximus Servilianus*. Ceux de Ho furent L. Csecilius Metellus, neveu du Macédonien", et Cn. Domitius Ahenobarbus, le consul de 122 qui avait fait la guerre en Gaule'"; ils chassèrent 32 membres du sénat". Pour expliquer une pareille sévérité tout à fait inattendue, il faut remarquer que les 32 sénateurs furent chassés moins à cause de leurs mœurs qu'à cause de leurs sympathies pour le peuple; parmi eux se trouvait le

Celt., 12. Val. Max., 9, 6, 3. 6, 9, 4. Flor., 3, 2. Plin., n. h., 7, 50, 166. Ve!l., 2, 10.

*) Cic, Cluent , 51. 140.

2) Vell., 1, 1.5. Eutrop., A, 23. Cic, Font., \, 3.

3) Cic, Bntt., 43, IfiO. dr Or.. 2, 55, 223. Clupnt.., 51, liO. Quint., G. 3,44.

*) Gell.. 13, 19.

'') Prise, 3, p. 00 II.

«) Cf. Val. Max., 7, 1, 1. Cic, Fin., 5, 27,82. Vell.. 1, 11. Plin., ». h., 7,44, 142.

") Cf. Dion., 2, 38. 39. Plin., n. h., 13, 27, 87. Censor , 17, 11.

^') Cl. Val. Max., 0, 1, 5. Gros., 5, 10.

«) Liv., ep. 62. App., lUyr., 11. Ps. Ascon., p. 199. Fast. iriomph., I. L. A., p. 460, surnommé Dalmaticus.'û avait conquis la Dalmatie.

'») Liv., ej;,61.

") Liv., ep. 62.

IV, 4j RÉACTION COM'KE LA LÉGISLATION DES GRACQUES 61

consul de 116, G. Licinius Geta, qui, malgré cette flétrissure, fut plus tard censeur'. Les mêmes censeurs s'occupèrent aussi de la moralité populaire, ils défendirent les spectacles nouveaux'. Ils poussèrent encore le consul M. yEmilius Scaurus, sorti d'une famille patricienne ruinée ', à faire une loi somptuaire; elle entrait dans les moindres détails sur les repas*, elle fut si désagréable aux nobles habitués au luxe, que M. .Emilius Lepidus Porcina proposa bientôt de la supprimer". M. vEmilius Scaurus fit aussi, probablement sur la demande des censeurs, une loi de Lihertinorum saffragiis : partisan déclai'é de la noblesse*^, ennemi du peuple", il classa le plus d'atïranchis possible dans les quatre tribus urbaines \ Les censeurs de llo ne firent rien naturellement dans le sens des réformes des Gracques; les baux qu'ils signèrent sont mentionnés dans la loi agraire de 111*; le nombre des citoyens resta sensiblement le même : 394,336'°. Ils nommèrent prince du sénat, à la place de P. Gornelius Lentulus, M. ^Emilius Scaurus"^ qui conserva cette haute fonction jusqu'à sa mort en 89 ". Il avait la réputation d'être l'homme d'Etat le plus méritant et le plus expérimenté de son temps '^

Quel était l'état moral de la noblesse? Excellent si l'on en juge par quelques familles, celle de Q. Gœcilius Metellus

0 Cic, Clnmt., 42, 119. Val. Max., 2, 9, 9.

2) Cassiod.,rt.,639.

3) Plut., de fort. B'-m., 4. Cic, Mur., 7, 1(3. Ascon, p 22. Val. Max., 4, 4, 11.

^) Aur. Vict,, Tir. ill., 72, Cell., 2, 24, 12. Plia., h. h., 8, ,57, 82, 223. Miicrohe, Saty., 3, 17, 13 = 2, 13, 13 l'aUribue faussement au second M. .-Em. Lepidus de 78.

"-) Prise, 9, p. 474 H.

«) Cic, Brut., 29. 30. de Or., 1, 49, 214.

'0 Cic, Sest.,i7, 101.

«) Aui'. Vict., Vir. ill., 72.

8) Lex agr. ,S8.J. L. A., p. 76.

'"j Liv., cp. 63*

") Cf. Sali., Juy., 25.

»2) Val. Max., 8, 5, 2. 3. Cic, de Or., 2, 47, 197. S^st., 17, 39. Rah. pprd.yl, 21. Ascon., p. 22. 27.

'■') Cic, d:' Or., i, 49, 214. Font., 7, li. dr iiff'., 1, 22, 70.

Macedonicus* par exemple; il niourul à cette époque, laissant quatre fils, dont trois avaient obtenu le consulat de son vivant, un avait été de plus censeur (le Baliaricus) , et le quatrième (^^Caprarius) avait été préteur. L'exemple de quelques familles restées fidèles aux traditions ne doit pas nous faire illusion ; la noblesse était profondément corrompue, les procès de l'époque en témoignent. Il faut citer surtout les accusations de brig-ue [ambitiis) que se renvoient M. ^milius Scaurus, et Rutilius Rufus', qui n'avait pu se faire nommer consul; le procès de Scaurus avec le préteur P. Decius'; et surtout l'action infamante qui dut être intentée contre les Vestales par le grand pontife, L. Ca^cilius Metellus Dalmaticus,, le neveu du Macédonien (114). Le procès révéla que trois vestales entretenaient depuis longtemps déjà des relations coupables avec des chevaliers*. Une seule, ^Emilia, fut condamnée par le grand pontife ; les deux autres, Marciaet Licinia furent acquittées^ Le tribun Sex. Peducaeus profita de ces révélations pour demander l'année suivante l'établissement d'un tribunal extraordinaire"; ce fut l'objet de la rogatio de incestu' . L. Cassius Longinus fut nommé président [quœsitor) de ce tribunal ; il montra une grande sévérité ; Marcia, Licinia, malg-ré la belle défense de L. Licinius Crassus^ furent condamnées avec un grand nombre de chevaliers". Ce procès '"paraît avoir duré plusieurs années; on y rapporte encore unelex Memmia du tribun de lil, G. Memmius, en vertu de laquelle M. Antoine, le futur grand orateur, fut impliqué dans ce

') Gic, de fin , 5,27, 82. Tiisc, 1, 3o, 85. Val. Max., 7, 1, 1. Vell., 1, H. Plin., n. h., 7, 13, 59. 44, 142. Plut., de fort. Rom., 4, Auron.. ad Hor.Saty., 2, 1,75. Aur. Vict., Vir. ill., 61.

'-) Cic, Brut., 29. 30. de Or., 2, 69, 280.

^) Aur. Yict., Vir. ill., 72. Cf. Cic , Brut., 28, 108. de Or., 2, 31, J35.

*) Li\-., ep. 63. Obseq., 37. Gros., 5, 15. Dio C, fr. 87 B. Plut., Qu. Rom., 83. Schol. ad Horat Sat., 1, 6, 30.

») Ascon., p. 46. Cf. Macrob. Sat., 1,10, 5.

^) Ascon . , p. 46.

■^ Cic, Tusc.,3, 30,74.

8) Cic, Bnit., 43, 160. Cf. de Doux., 53, 136.

8) Ascon., p. 46.

"') Cf. Cornif. ad lier., i, 16, 35. Cic, Brut., 32. Sch. Bob., p. 330. Cf. Cic, de lue., i, 43, 80. Cornif. ad lier., 2, 20,33.

IV, 4] RÉACTION CENTRE LA LÉGISLATION DES GRACoUES 63

procès, mais acquitté*. Pour ramener les femmes à la pudeur, le sénat, sur la proposition des decemviri sacrorum, fit élever un temple à Véîius Verticordia'

En présence de cette démoralisation croissante, ne nous étonnons pas de voir juger insuffisante la loi de C. Gracchus sur la concussion ; on remplaça la lex Acilia parla /exServilia beaucoup plus sévère"'. Elle doit être de 112 ou de IH, puisque la table sur laquelle était inscrite la loi Acilia qu'elle abrogea servit, en 111, pour l'inscription (au verso) de la loi agraire dont nous parlerons tout à l'heure. Elle fut présentée par C. Servilius Glaucia*, qui fut préteur en 100 et peut bien avoir été tribun en 111. Elle resta en vigueur jusqu'à l'époque de Sylla%" les chevaliers " en tirèrent encfu-e plus d'avantages que de la loi Acilia. La loi Servilia supprimait Yampliatio'^ et réservait pour les Latins seuls les avantages que la loi Acilia étendait aux alliés ^

En. 111, une nouvelle loi agraire fit disparaître ce qui restait encore de la loi Sempronia; elle fut inscrite sur le verso de la lex Acilia. Elle doit être de 111, parce qu'elle fait mention des consuls de 112 et de 111 '■', et doit être l'œuvre d'un tribun*", probablement de C.Ba'bius, qui fit opposition'* en 111 au tribun démocrate G. Memmius. Elle supprima '■ les vectigalia rétablis par la loi Thoria sur les possessions ; elle abolit, si ce n'était déjà fait auparavant, tous les impôts sur les pro-

I) Val. Max., 3, 7, 9. 6, 8, 1.

==) Val. Max , 8, 15, 12. Obseq., 37. Plin., n. h., 7, 35, 120.

3) Cic.,B((/6., 2i, 54.

'*) Cic, Brut., 62, 224. Ascon., p. 21 .

-) Cic, Ruh. pnst., 4, 9. Val. Max., 8, 1, 8.

«) Cic, Brut. ,62,22L Ascon., p. 21.

'^) Cic, in Verr. accusât., 1, 9, 26. Ps. Ascon., p. 164. Lex acil., 49. ]. L. A., p. 61. Quand le tribunal n'était pas suffisamment éclairé, il renvoyait Taffaire, et le déclarait en disant /(ou liquet, lirnnuntiare amplius . La lex Servilia prescrivit que la cause devait passer par deux débats distincts, séparés par un renvoi, et que le jugement définitif serait rendu après ce second débat, sans autre renvoi possible. [N. D. T.]

») C'ic, Balb., 23,53.24, 54.

'■') Lcxagr., chap. 29. 95. I. L. A., p. 81. 85.

10) App., 6. c, 1, 27.

II) Sali., Jwy., 33. 34.

12) App., b. c, 1, 27. Lexagr., ch. 19. 20. I. L. A., p. 80.

64 LA DISSULLTION DE LA RÉPUBLInlK [IV, 4

priétés agricoles; eniin, elle assura la propriété complète' fie i'ager publicus aux possesseurs actuels , et à ceux qui avaient reçu des assignations de la commission agraire (Tresvirij. Pour les pâturages, la loi confirma les immunités existantes-, et décida que tout a^er publicus, qui n'aurait pas été affermé parles censeurs, ou aurait été retenu pour les besoins de l'État ^ (dans ce cas la loi Sempronia défendait aussi de l'attribuer à un particulier) ne pourrait jamais être utilisé autrement que pour les pâturages*. Elle confirma aussi les immunités accordées aux Latins et aux étrangers par leurs traités (fœdera), en spécifiant cependant que les mêmes avantages seraient assurés partout aux citoyens romains \ Elle rétablit enfin la juridiction des consuls^ des préleurs et des censeurs pour les procès qui pourraient s'élever au sujet de la nature d'une propriété foncière "; pour les procès entre les particuliers et les fermiers des douanes^, les juges naturels seraient les consuls, les proconsuls, les préleurs et les propréteurs. La loi renfermait encore des dispositions concernant l'ag'er publicus d'Afrique et le territoire de Corinthe; pour les faire exécuter on nomma des duovin^, nous en reparlerons quand il sera question de l'administration provinciale.

Il ne pouvait plus être question désormais de la lex Sefnpronia afjraria\ celui qui entreprendrait de présenter une nouvelle loi agraire conçue dans le même esprit, devait rencontrer plus de difficultés encore que les Gracques.

De toutes les lois de G. Sempronius Gracchus, il ne restait plus que : la lex de capite civis romani ; la lex friunentaria\ la lex de provincia Asia a censoribus locanda; la lex i/iilitaris: la lexjudiciaria: et la lex de provinc/is cumalarihus.

La noblesse avait triomphé sur le terrain des lois agraires après une lutte de vingt-deux ans, mais elle avait prouvé

') Lcxufjr., ch. 2-10 I. L. A., p.

■j L.fx uyr., eu. -iu i. l. .a., p. /v. -) Lex agr., ch. 14-15. J. L. A., p. S(i. =î) Cf. Lex agr, ch. 11-13. 31. 32. I. L. A., *) Lexaijr., ch. 24. 25. I. L. A., p. 79. 81. -) Lex agr., ch. 29. 30. I. L. A., p. 81. 6) Lex agr., ch. 33-36. I. L. A., p. Xl. -) Lex agr., ch. 36-39. I. L. A., p. 81. **) Lc.r agr., ch. 52. I. L. A., p. 82.

IV, 4] HÉA(.TION COiNTKE LA LÉGISLATION DES GKACQUES 6o

qu'elle était désormais incapable de gouverner; sans doute elle montrait de brillantes dispositions dans l'élude de la lillérature et de l'art grecs', mais la corruption avait fait de terribles ravages dans son sein; elle n'avait plus d'honmies d'État, plus de chefs militaires, l'esprit de sacrilice en faveur de la patrie avait disparu. Dans les événements récents comme dans ceux qui suivront, on voit bien que la noblesse est dépourvue d'hommes de valeur. Il n'y a plus de grandes guerres, parlant plus d'occasions de s'exercer au métier militaire; les nobles passent leurs années de service in contiibernio imperatoris* et n'apprennent plus à devenir des chefs capables^; l'égoïsme a gagné l'ordre entier, et on ne peut plus se fier à personne pour négocier avec l'ennemi. On voit des généraux sacrifier, par suite d'incapacité, des milliers de soldats dans des guerres sans importance; on voit des diplomates vendre les intérêts de la République argent comptant.

Devant Numance, le neveu de Massinissa, Jugurlha avait déjà remarqué, en observant la conduiti' des jeunes nobles, que tout s'achetait à Rome \ Encouragé par ses jeunes compagnons de Numance, il forma le projet de prendre pour lui seul la Numidie, au lieu de la partager avec les fils de son oncle et père adoptif, Adherbal et Hiempsal". Il ne tint aucun compte des avertissements de Scipion ; il savait qu'il arriverait sûrement à son but en achetant les sénateurs et les magistrats de la République. Il assassine HiempsaP, bannit Adherbal, et fait acheter par ses ambassadeurs un grand nombre de nobles à Rome ', M. /Emilius Scaurus s'opposa à ce que l'on prit une résolution par trop favorable à Jugnrtha *\ mais Scaurus était aussi égoïste que les autres", on pouvait le corrompre; alors le sénat décida simplement qu'Adherbal serait

') Cic, A/di., 3, 5.

-) Sali. .hi(j., 64, 4. Front., Sir., i, t, 11. U.

■') Sali., J«y., 85, 10 et seq.

^) Sali., Jug., 8, 20. 28.

S) Liv., ep. 62. Sali., Jiuj., 9. 10.

«) Sali., hig., \2.

') Sali., Jurj., 13.

^) Sali., ]u(j., 15. Aur. Vict., Vir. ilL, 72.

«) Cic, de Or., 2, 70, 283.

66 LA DISSOLI HUN DELA UÉI-LULIuLE [IV, i

rétabli * : il aurait moitié de la Numidie , Jugurtha l'autre moitié. En 117, on envoya dix ambassadeurs pour fixer les limites des deux royaumes; Jugurtha en acheta plus de la moitié, entre autres le célèbre L. Opimius; le partage fut tout à fait favorable àJug•urtha^ Ensuite ce dernier attaque Adherbal"';le sénat lui envoya deux ambassades, la seconde avait pour chef le prince du sénat Scaurus*; rien n'arrêta le roi, il prit Cirta où Adherbal tomba entre ses mains ; Adherbal fut mis à mort ^ A Rome , le sénat no put faire autrement que de déclarer la guerre, après avoir consulté le peuple ^ Mais les sénateurs vendus à Jugurtha eurent encore assez d'influence pour faire refuser par le sénat l'alliance deBocchus, rui de Mauritanie'.

Le consul de 111, P. Cornélius Scipio Xasica^, fils de Sérapion**, déclara la guerre; L. Caipurnius Beslia, à qui la Numidie était échue, en eut la direction ^o. Bestia chassa de Rome les ambassadeurs de Jugurtha ; mais en partant pour l'Afrique, il n'en était pas moins décidé à se laisser acheter. Pour cacher ses vues, il prit avec lui quelques nobles influents, M. ^Emilius Scaurus entre autres, et se les attacha comme lieutenants; tout en paraissant combattre, il entama les négociations, et ne craignit pas de prendre Scaurus pour confident. Quand Jugurtha eut fourni assez d'argent pour acheter Scaurus décidé à ne vendre son honneur que pour un prix élevé, le consul fit la paix, sans y être autorisé ni par le sénat ni par le peuple".

On ne connut le traité à Rome qu'au moment du retour de (lalpurnius, venu pour présider les comices*-; il y eut une

'j Liv., ep. 62.

^) Sali., Jwj., 16.

3) Sa'I., Jny., 20. 21.

') Sali., Jug., 21. 25. Diod., 34, 57. Liv., ep. 6t. Cf. Flor., 3, 1. 5) Sali., Jug., 26.

'"■) Oros., 5, 15.

•) Sali., Jug. y 80.

8) Val. .Max., 7, 5, 2. Diod., 34, 60. •■') Cic, deOff., 1,30, 109.

»") Sali., J«^., 27. Liv., ep. 64.

n) Sali., Jug., 28. 29. Liv., ep. 64. Flor.. 3,1. Eutr.. 4, 26. Gros., 5, 15. Aiir. Vicl., Vir. ill., 72.

•2) Sali., ./(/,/., 29.

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