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guerres ci\iles, à un système de gouvernement r|ui donnait la paix et des plaisirs. La corruption avait d’ailleurs disposé les âmes à la servitude; le bien-être acheva la dégradation; il ne resta que l’artifice des arts pour orner la décadence; les poètes la firent aimer par l’enthousiasme, les historiens la dissimulèrent par l’adulation.
« Grâce à toi, disait Horace au maître de Home, le boeuf foule les champs en sécurité ; Cérès nourrit la teire et la féconde; les matelots volent sur la mer apaisée; la foi redoute jusqu’au soupçon de la faute; la chaste famille ne connaît point les souillures de l'inceste; les mœurs et les lois ont vaincu la perversité; la ressemblance des pères et des enfants est l’honneur des mères ; le châtiment suit les méfaits et les comprime; qui tremble au nom des Farlhes ou des Scythes glacés, ou de ceux qu’enfante l’horrible Germanie, tant qu’Auguste est vivant? qui a souci des armes de l’atroce Ibérie? Chacun remplit sa journée en ses coteaux ; chacun conduit sa vigne aux branches veuves do ses arbres, et puis revient joyeux à son foyer t’invoquer comme un dieu dans ses festins1. »
Ainsi chantait la poésie, et l’histoire parlait avec les mêmes éclats d’admiration et de joie. Elle disait : « les guerres civiles éteintes après vingt ans, les guerres étrangères ensevelies, la paix ramenée, la fureur des hommes partout endormie, la fora* rendue aux lois,
• Uor. C.arm. IV, 5. In alteris, dit le texte, dans la seconde moitié de ses festins.
A I CI STK.
l’autorilé aux jugements, la majesté au sénat ; la jxiissance des magistratures rap|M‘lée à son ancien mode; seulement deux prêteurs adjoints aux huit autres; cette forme antique de la république ravivée; la culture rendue aux champs, l’honneur aux rites sacrés, la sécurité aux particuliers; à chacun la possession certaine de sa chose ; les lois réformées avec utilité, refaites avec sagesse, le sénat choisi sans âpreté, mais non sans sévérité ; une élite d’hommes considérables, tous décorés de triomphes et d’honneurs, appelés par le prince à travailler à l'ornement de la ville; » et en regard de tant de biens, l'histoire « se déclarait impuissante à dire, soit les guerres terminées, soit le monde pacifié par les victoires, soit tant d’œuvres entreprises;') l'intérieur ou au dehors de l'Italie;» récit immense qui seul remplirait une vie d’homme. Tout ce qui lui était donné, c’était de présenter de la sorte aux yeux et aux coeurs celte universelle image du principal'.
Telle était la langue de l’histoire. C’était entre l’histoire et la poésie comme une émulation d’enthousiasme; il en arrivcainsi à toutes h» Pinsde révolutions, lorsque le peuple, ayant poussé la liberté à son dernier terme, et s’étant épuisé dans les victoires alternatives de ses factions, fatigué de l’anarchie et de ses crimes, se laisse tomber aux pieds d'un maitre; alors la glorification du despotisme est une excuse de la soumission, et comme la paix rendue à la société politique
1 Wll. I*aterc. Ii|>. II.
mérite toujours d’être bénie, les âmes énervées sont promptes à absoudre la puissance qui la vend au prix de la servitude. De là la popularité d’Auguste, même alors qu’il abolissait les lois de la république.
D’autre part, il est vrai, se nourrissaient de secrètes aversions qui, devant éclater plus tard, embarrasseraient un jour l’impartialité des jugements. C’est la remarque de Tacite. «Après la bataille d’Actium, dit-il, et lorsque dans l’intérêt de la paix toute la puissance fut transférée à un seul, les grands génies d’écrivains disparurent : alors la vérité fut atteinte en mille façons, d’abord par l’ignorance des choses de la république, qui était devenue comme étrangère, bientôt par un besoin déréglé d’adulation, ou bien enfin par une propension inverse de haine contre les dominateurs; de sorte qu’entre ennemis ou complaisants il ne restait point de vrai souci de la postérité : volontiers on maudit la lâcheté calculée, aisément aussi l’oreille s’ouvre au dénigrement et à l’insulte1 ».
Toujours est-il que pour le moment l’abaissement des âmes était avéré; Rome acceptait la dépendance comme si elle eût senti qu’elle devait une expiation pour le long abus qu’elle avait fait de la liberté.
Tandis qu’ Auguste jetait de la sorte les fondements d’une domination excessive, il n’ôtait pas violemment et indifféremment aux peuples soumis la forme entière de leurs constitutions. A quelques-uns il laissa leurs rois, mais pour être instruments de son jiou-
1 Tac. Hist. lib. I.
AUGUSTE
voir. Toute puissance distincte de celle de Rome était ennemie; Rome donnait ou relirait les sceptres; la royauté était une magistrature de l’empire.
Après la bataille d’Actium, Octave avait fait mourir Philopator, fils de Tarcondimote, roi deCilicie, et I.ycomède, roi d’une partie du Pont. « Il donna le pays de ce dernier à un Médée ou Mède, et il parait que ce même Mède était roi de la petite Arménie *. »
Hérode était roi des juifs. Obode possédait les environs de la Judée, et s’étendait jusqu'à Damas dans la Phénicie, sous le litre de roi des Arabes Nabatéens. Il y avait un autre roi des Arabes, nommé Jamblique; il avait un frère, du nom d’Alexandre, qu’Octave avait aussi dépossédé après la bataille d’Âctium. Auguste ne laissa régner que ceux qui sauraient servir : il fit mourir un Antiochus de Comagène, et ne lui donna (mis de successeur. Dans la grande Arménie il laissa Artabaze; dans la Galacie, Amyntas; dans la Cappadoce, Archélaüs; dans la N'umidie, Juba, à qui il fit épouser Cléopâtre, fille d’Antoine et de la Cléopâtre célèbre *; d'autres nations semblaient garder un reste d’indé- |K‘ndance. Les Thraccs étaient alliés plutôt que soumis. Pliraate, roi des Partîtes, était l’ami d'Auguste, mais non sujet de Rome. La reine Candace régnait dans l'Éthiopie. «Elle n’avait qu’un œil, dit le savant Tillemont, mais elle avait un grand cœur. » Par degrés
1 Tillcinoul, d'après Uion., liv. Ll.
* Tillemont. — Art. v.
1/F.MIMRK HOSIAIN.
tout fui atteint par l’empire, el rien n’échappa à la servitude.
Cependant, avec la puissance d’Auguste grandissait I adulation romaine. I,e sénat décréta l’institution de cohortes préposées à la garde de l'empereur : on les désigna sous le nom de cohortes prétoriennes, nom destine a la célébrité. 11 ordonna qu’un laurier surmonté d’une couronne civique décorât l’entrée de son palais avec celte inscription : Ob cires sen atos. Le nom de Jui.es César avait été donné à un mois de l’année; on donna au mois suivant le nom d’Auguste', mois fortuné, disait le sénat, où César Auguste a pris possession de son premier consulat, a célébré trois triomphes, a reçu le serment des légions retirées au Janicule, a réduit l'Égypte, a mis fin aux guerres civiles. Enfin, on vit un tribun du peuple, du nom de Pacuvius, faire un acte nouveau dans Rome, celui de se vouer û
Auguste; imitation, disait-il, d'une coutume des Celteset il donna de l'éclat à cette consécration par des fêtes et par des sacrifices, comme s’il se fût voué à Dieu même; lâche Huilerie, que d autres imitèrent et rpi’Augusie encouragea.
C’est alors qu’il visita les Gaules, cette conquête de César, délaissée dans les guerres civiles, mais restée paisible après tant d’exterminations de peuples el de cités.
Auguste tinta .Narbonne une assemblée de Gaulois,
1 Macrolx; a conservé ce ilcerel .
AUGUSTE
appelés des trois divisions principales des Gaules, l’Aquitaine, la Celtique et la Belgique. Là se fit le dénombrement des peuples et le règlement des tributs. L’ordre romain, c’était d’abord l’impôt; les peuples payaient leur servi tude.
An de R. 726. Av. J. C. 26. — Auguste voulait passer dans la Bretagne que César n’avait qu’entrevue. Les révoltes des Cantabres l’appelèrent en Espagne. 11 était alors consul pour la huitième fois avec Statilius Taurus. Mais d’autres guerres éclatèrent à la fois vers les Alpes, où les Salaces s'étaient révoltés. Auguste s'établit à Tarragone pour suivre ce double événement : il n’avait pu dompter les peuples de Biscaye et d’Asturie; il chargea uu lieutenant de les réduire, et pendant ce temps Varron venait à bout des révoltés des Alpes par des défaites et par des barbaries. On en enleva quarante mille; on les expatria et on les jeta comme esclaves en des contrées lointaines. Trois mille prétoriens allèrent occuper leur pays désert, et de là vint la fondation d'Augmta prætoria, devenue la ville d'Âoslc.
Vers ces temps, on commença à entendre des rumeurs de conspiration. Dans les nouveautés de pouvoir, il se trouve tou jours des esprits vulgaires, prompts à remplacer l'indépendance des cœurs par la témérité des attentats. Les gouvernements, de leur côté, sont prompts à croire à la réalité des périls; ils prennent les punitions pour de la puissance.
Un poète, Cornélius Gallus, ami de Virgile, qu’Au-
guste avait fait préfet d’Égypte, fut accusé do faire des complots; dans la liberté des festins il avait prononcé quelques paroles d’irrévérence; un ami se fit son délateur : le sénat grossit le crime. Auguste affectait de la miséricorde, tout en louant le zèle et la piété du sénat; il versa môme des larmes, dit Suétone, « se plaignant d’être le seul à qui sa destinée ne permît pas de s’irriter comme il le voudrait contre des amis*. » Le sénat fut inexorable : il condamna Gallus à l’exil; et Gallus se donna la mort. Le sénat ordonna de solennelles actions de gnàces aux dieux pour le péril auquel ils venaient de soustraire l’empire.
,4n de Ii. 727. Av. ./. C. 25. — Auguste cependant n’avait pas quitté l’Espagne. Il était devenu consul pour la neuvième fois avec Junius Silanus : la guerre ne lui était point propice; les Cantabrcs, peuple indépendant et valeureux, luttaient toujours dans leurs montagnes. Pendant ce temps, le sénat ordonnait qu’un arc de triomphe/serait érigé au sommet des Alpes pour cette soumission des Salaces, qui s’était achevée par l’extermination.
Enfin, après deux ans de guerre acharnée, les Cantabres et les Astures furent soumis. Agrippa, l’ami d’Auguste, fut un des lieutenants qui domptèrent ces populations énergiques. La victoire fut atroce et la défaite désespérée*. On vit des familles s’exterminer clles-
1 Suet., 60
1 Flor., lib. IV, cap.[xii -Oros. lib. VI, cap. xn el xxii. — Dion, lib. LUI cl L1V
A LGL’ ST B.
mêmes pour ne point servir. Auguste, plus habile dans les arts de la politique que dans le métier des armes, laissa néanmoins la plupart de ces vaincus disposés à jouir des biens de la paix. Il leur montra les richesses de leur sol, et surtout celles de leurs mines, et il leur fit aimer le travail qui les mettait en possession de ces trésors. Auparavant, dit Florus, ils les cherchaient pour autrui ; ils commencèrent à les apprécier pour eux-mémes. « Telle fut, dit un autre historien adulateur, la paix qu’Àuguste imposa à ces provinces, que n’ayant jamais été sans guerres effroyables, elles finirent par être même sans brigandages1. » Auguste put rentrer en Italie; « le sénat, dit encore Florus, avait cru la chose digne du laurier, digne du char; mais César était si grand, qu’il pouvait dédaigner les triomphes.» Il se contenta de fermer pour la deuxième fois le temple de Janus et de célébrer des jeux militaires.
Peu d’événements remplissent ces débuts d’empire. Rome renouvelle ses édifices ; Agrippa sert en cela les desseins d’Auguste ; il orne la ville, il érige des temples, il construit des bains publics, il multiplie les monument^ Un entre autres est digne d’être noté dans l’histoire. Dans la liberté de la république, les assemblées du peuple se tenaient en un vaste emplacement, à découvert, divisé par des compartiments en bois, où entraient par ordre les tribus elles centuries. Lorsque César faisait la guerre dans les Gaules, il avait voulu faire de cette place un monument de marbre, entouré
1 Ydl. Paterc. lib. II, 90.
L’EMPIRE ROMAIN
•le portiques et couvert d’une toiture immense. L'ouvrage fut commencé, mais seulement en pierre. Quand il n’y eut plus de république, l’édifice se revêtit d’ornements splendides, le marbre s’incrusta dans la pierre; le monument se couvrit de toutes les richesses de la peinture et de la sculpture; étonnante façon de faire croire au peuple que la place publique était souveraine encore! Cet édifice reçut le nom de Julien (les parcs Jules), à cause de la mémoire de César; on l’inaugura comme un temple. Quand on veut asservir un peuple, le grand art est de l’éblouir.
Peu après s’élevait le Panthéon, ce temple voué à tous les dieux, conquête préparée au Dieu véritable, et au front duquel brillerait plus tard le nom béni de la sainte, Vierge.
An. de li. 728. ,4e. J. C. 24. — C'est alors qu'Augusle rentra à Rome. 11 y eut à l'occasion de son retour une comédie de libel lé, où le sénat lit son rôle. Auguste, cheminant vers Rome, avait fait avertir qu’il se proposait de faire au peuple un don de quatre cents sesterces par tète; mais il voulait que le sénat ratifiât cette libéralité, et que le décret impérial ne lût affiché que sous forme de sénatus-consulte. Le sénat délibéra et décida qu’Auguste, non-seulement pour le cas présent, mais pour tous les cas sans exception, était affranchi de toutes les lois, et qu’il pouvait tout ordonner et tout faire à son bon plaisir1.
1 1)io, lit». LUI. L'hislorien fait le tableau de la puissance d'Auguste: elL* (lait sans limites.
Rome se concentrait dans Auguste; et aussi l’histoire a fait de la vie d’un homme la vie de l’empire. Et lui-même put aisément s’accoutumer à tout absorber dans sa famille. Il fit des mariages pour s’assurer l'hérédité du pouvoir suprême. Il n'avait qu’une fille, du nom de Julia, destinée à une célébrité funeste; ilia donna en mariage à Marcel lus, son neveu , jeune homme sur qui se portaient ses affections et ses espérances.
Sa femme (Livie) avait un jeune fils du nom de Tiberius, autre destinée sinistre; Auguste l’entoura d’honneurs comme pour le montrer également à l’avenir.
A ce moment Tiberius, l'histoire l’appelle du nom terrible de Tibère, n’était encore qu’un enfant ; le sénat lui donna une dispense d’âge de cinq ans pour les charges publiques ; Auguste le fit questeur.
Marcellus n’avait que dix-huit ans ; le sénat lui décerna le droit de voter au rang des anciens préteurs et d’être consul dix ans avant l’âge fixé par les lois; Auguste le fit édile pour l'année suivante.
Lui-même était perpétué dans le consulat, mais en même temps les citoyens manquaient pour les magistratures. Il était consul pour la dixième fois avec Norbanus Flaccus, lorsqu’il ne se trouva point dequestcurs pour toutes les provinces; il fallut y envoyer de vieux questeurs. Les hommes n’étaient plus qu’une ombre, quand la république pour les citoyens n’était plus qu’une étrangère.
Cependant quelques émotions se faisaient sentir vers l’Orient. Ælius Gallus, gouverneur de l’Égypte,
L’EMPIRE ROMAIN
voulut porter la guerre dans l’Arabie contre un roi nommé Sabas, sans autre motif que l’avidité des dépouilles. L’expédition fut désastreuse : l'armée romaine avait exterminé des multitudes d’Arabes, mais elle fut vaincue par les maladies ; elle périt presque entièrement dans les déserts. Et tandis que l’Egypte était sans défense, une armée d’Ëthiopiens l'avait envahie. Le préfet d’Égypte, Petronius, fit l'office de général d’armée. Il lui restait quelques soldats romains avec lesquels il mit en fuite trente mille Barbares, et courut les atteindre dans leur ville de Napata; là régnait Candace, cette femme de courage ; il la soumit à des tributs, et laissa à Auguste l’honneur de lui faire grâce.
L’attention se reporta sur les événements domestiques. Auguste avait vu naître en sa famille des jalousies funestes. Li vie, sa femme, gardait des préférences pour Tibère et pour Drusus, deux fils qu'elle avait eus d'un premier mariage. Ce fut la source de divisions intérieures, cl bientôt de soupçons sinistres.
An de H. 729. Âc. J. C. 25. — Auguste était entré dans le onzième consulat ; il se donna pour collègue Cn. Pison, un ami de Brutus, qui avait été son questeur à la bataille de Philippes. La république se laissait désarmer par ces artifices de générosité savante. Alors vint l'édilité de Marcellus, qu’Augustc voulut rendre agréable au peuple par un déploiement inusité de magnificence. Bien ne manqua à la variété et à la pompe des fêles; le jeune édile avait fait couvrir de tentes le lieu de réunion populaire ; durant tout l’été
AUGUSTE
le Forum fui abrité contre les ardeurs du jour. « Ce n’était plus là, dit Pline, les mœurs de Caton, le censeur, qui eût voulu le Forum hérissé de cailloux1,» pour en écarter les oisifs et les plaideurs. Les mœurs suivaient la décadence de la liberté.
Alors éclatèrent les scissions dans le palais et dans la famille d’Auguste. Agrippa, son ami, l’homme nécessaire de son pouvoir, avait commencé par s’étonner de la faveur de Marcellus; et Marccllus, enivré d’espérance, supportait mal les services et l’importance d’Agrippa. Entre ces rivaux, d’abord secrets, puis déclarés, Auguste se prononça pour celui qu’il destinait à l’hérédité de l'empire. Agrippa fut envoyé en Syrie comme gouverneur.
Peu après, Marcellus était frappé d’une maladie qui alarma le palais. Un médecin, du nom de Musa, qui avait peu auparavant soigné Auguste et l’avait sauvé de la mort, ne sauva pas de môme Marcellus. Le mal avait été soudain, la mort fut prompte ; et aussitôt tout se remplit de soupçon et d’épouvante. Les Romains aimaient ce jeune homme qui les avait éblouis, et ils parurent faire de leurs regrets une accusation contre la mère de Drusus et de Tibère. Auguste garda le silence et se contenta de pleurer une destinée dont la poésie ne tarda pas à faire une apothéose*.
1 Plin. XIX, ti.
« Ostendent terris hune tantum fata...
Si (jua fata aspera rampas !
Tu Marcellus eris. «
(Virg. Æneid. I l) VI.)
L’EMPIRE ROMAIN
Bientôt il reprit ses habitudes d'empire. Tout étant • remis à sa fantaisie, on le vit quitter le consulat et mettre à sa place L. Sestius, un autre Romain qu’on disait fidèle à la république et à la mémoire de Brutus; et « cette action, dit le docte Tillemont, fil beaucoup estimer Auguste même. »
En même temps, il se laissait décerner à perpétuité par le sénat la puissance tribunitienne dans Rome et la puissance proconsulaire hors de Rome; c’étaient des titres et des formules qui n'ajoutaient rien à sa souveraineté, mais qui semblaient en légitimer l’exercice. Le sénat lui-môme était un nom et un simulacre; mais son intervention dans la politique ressemblait à un reste de légalité.- Aussi Auguste le caressait en lui laissant des apparences de délibération. C’est ainsi qu’il lui remit à juger la cause de deux rois rivaux, Tiridate et Phraate, qui s’étaient arraché tour à tour le trône des Parthes. Tiridate était à Rome, où il avait emmené captif le fils de Phraate. Phraate, de son côté, maître en ce moment du royaume, demandait par des ambassades qu'on lui renvoyât non-seulement son fils, mais Tiridate en personne, un perfide et un rebelle. Tiridate, au contraire, demandait aux Romains de s’armer pour lui contre un spoliateur. Le sénat fit un sénalus-consulle: la guerre ne sembla pas opportune; on ne crut pas non plus devoir livrer Tiridate, mais on renvoya son fils à Phraate, et on lui demanda en retour les prisonniers et les drapeaux restés aux mains des
Parthes depuis les désastres de Crassus et d'Antoine.
An de R. 730. Av. J.-C. 22. — Mais tandis qu’Augusle laissait au sénat ces semblants d’autorité, le peuple continuait de se livrer à la toute-puissance d'Auguste. Des fléaux étaient venus fondre sur Rome : le Tibre débordé avait ravagé les campagnes, la famine et la peste avaient suivi les inondations. Le peuple, frappé par les dieux, voulut les désarmer en offrant à Auguste la dictature; et il li' e-e'.k comme une bruyante et tumultueuse scujihoi : t .
dit qu’il se faisait libre en contraignant César de IV servir. César joua la modération : il se fit suppliant du peuple ; il se mit à genoux, déchira sa robe, montra sa poitrine, et déclara que nulle violence ne le pouvait forcer à prendre un titre od ;ux à la liberté*.
Ce qui suffisait à Auguste, c’était la réalité de la puissance. Et aussi ce qui suffit à tout peuple qui a rompu ses vieilles lois, c est l’abaissement de ce qui l’a longtemps dominé. Auguste laissait aller les vieilles' magistratures en des mains impuissantes ou déshonorées ; c’était une façon de s’en assurer l'autorité. On avait voulu lui faire prendre le titre de censeur perpétuel; il le refusa comme un excès d’honneur, mais il laissa élire deux censeurs, l’un souillé devins, l’autre dépourvu de courage. Leur charge fut une dérision; Auguste les suppléa et fit des règlements contre les désordres et surtout contre les jeux du cirque et du théâtre. Il fut interdit de donner des
• Suet., 52.
L’EMPIRE ROMAIN
spectacles de combats de gladiateurs sans une permission du sénat, cl le nombre des paires (paria) (c’est le nom que la langue romaine donne aux couples de ces malheureux) fut fixé à soixante. Auguste, dès ce moment, ne souffrit plus de censeurs à Rome; l’empereur fut seul gardien des mœurs, comme il était maître des lois.
Les historiens se plaisent à mêler aux récits de celle politique savante d’Auguste des détails sur les habiletés privées de sa vie. 11 était familier, affable, populaire; son palais s’ouvrait à tous les citoyens; il fuyait la pompe des hommages; il affectait de laisser aux vieux amis de la république la liberté de leurs souvenirs; il parlait de Caton avec honneur; lui-même ne voulait pas qu’on l’appelât maître ou seigneur : « Cette appellation lui faisait horreur comme une injure et un opprobre1; » et un jour le peuple, au spectacle, lui ayant fait l’application d’un vers : «Ole bon maître! ô le maître plein d’équité! » il s’irrita et fil afficher ce que la langue politique appellerait de nos jours une proclamation contre le peuple qui l’avait offensé par la lâcheté de sa flatterie *.
Mais, pendant ce temps, les provinces lui dressaient des temples et des autels, et il souffrait qu’on le fît dieu.
Cependant des restes de liberté bouillonnaient encore en quelques âmes, et il se fil des essais nouveaux
1 Suet., 52.
* « lndecoras adulationcs repressit. » Ibid.
AUGUSTE
de conspirations. « Il y avait, dit l’historien adulateur, des âmes qui ne supportaient pas le bonheur public1. » Fannius Cepio entraîna dans un dessein de cette sorte quelques Romains mécontents, un avocat entre autres, Lieinius Muréna, beau-frère de Mécène, un de ces esprits ardents qui, dans les temps de servilité, prennent l’exaltation pour l’indépendance et la haine pour de la vertu. Un délateur trahit le complot: Cépion fut mis à mort dans une retraite par des soldats ; Muréna prit la fuite; mais le procès fut fait contre l’absent, et comme les lois romaines étaient en ce cas indulgentes, Auguste fit un règlement sur le mode d’opiner dans le jugement. Auparavant le juge inscrivait son vote sur un bulletin, il fut ordonné qu’on volerait de vive voix ; il était superflu d’ajouter que le vole serait une condamnation. Mais les supplications de Mécène obtinrent la grâce du fugitif.
An de R. 751. Ao. J. C. 21. — Auguste alors entreprit des courses dans l’empire. 11 était en Sicile lorsque le peuple de Rome fit quelques troubles pour l’élection des consuls; Auguste rappela Agrippa de son gouvernement de Syrie, et l’envoya à Rome discipliner ces semblants de faction. En même temps il lui fit répudier sa femme Marcelle pour lui donner Julie, la veuve de Marcellus. Puis il s’en alla à Samos passer l’hiver, et de Samos il visita l’Asie, la Bithynie, la Syrie, disposant dans ses courses de la liberté des villes
1 Vell. l'aterc., lib. II.
L'F.MI’IRE ROMAIN
et des peuples, recevant les ambassades des rois, et parfois la plainte des sujets contre les rois, réglant les différends, ôtant les trônes, donnant les sceptres. C’est alors que Phraate, roi des Parthes, lui renvoya les drapeaux de Crassuset d’Antoine, triste effacement des derniers désastres de la république. Alors aussi il commença à montrer Tibère au monde. les peuples de la grande Arménie lui avaient demandé de les délivrer de leur roi Artabaze ou Artaxias, et de leur donner Tigrane, son frère, qui était à Rome. Auguste chargea Tibère, de leur amener Tigrane avec une armée ; mais ils prévinrent la délivrance qu’il leur apportait en assassinant Artaxias. Tibère ne fit que paraître; le trône était vide, Tigrane le prit pour le perdre peu de temps après.
Auguste retourna à Samos, d’où il semblait veiller sur le monde, 11 lui vint des ambassadeurs du fond de l’Inde avec des dons d’une magnificence étrange, des tigres, des éléphants, des serpents prodigieux, des animaux rares ou inconnus, et aussi une énorme quantité de perles et de pierreries que portaient huit esclaves nus1; parmi ces présents était un homme sans bras qui bandait un arc et lançait la flèche avec ses pieds, et enfin un philosophe indien, venu tout exprès pour montrer i\ Auguste de quoi était capable en son pays la folie humaine. Ce philosophe, un nommé Zarmare, dit Tillemont, ayant suivi l'empereur à Athènes,
* Strabo, lib. XVI. Flonis, IV, 12. — Oros., Al, 21.
AUGUSTE
se fit préparer un bûcher, où il monta en riant, cl- il se brûla en cérémonie pour se couronner de gloire.
An de II. 732. Av. J. C. 20. — Le peuple de Rome, à chaque élection consulaire, recommençait ses agitations ; son caprice était de vouloir qu'Augusle fût un des deux consuls. Il ne voulut en nommer qu’un; ce fut Scxtius Saturninus, et, comme Auguste refusait obstinément d’être l’autre consul, peu s’en fallut que le peuple ne fît cette fois de son caprice de soumission une manifestation de liberté. Un Romain pétulant, qui avait été édile peu auparavant, et qui, dans son édililé, avait capté le peuple, Equatius Rufus, s’offrit à son suffrage pour être consul à la place d’Auguste, et le peuple se tourna vers lui avec sa mobilité accoutumée. Sextius Saturninus lutta contre cette élection, comme il eût fait aux temps républicains. Rome se remplit de trouble ; on se hâta de recourir à Auguste, qui alors se rapprochait de l’Italie. 11 priva le peuple du droit d’élire, et lui-même choisit le second consul. Tout s’acheva par ce coup décisif.
An de II. 733. Av. J. C. 19. — Peu après, Auguste rentrait à Rome. On lui avait préparé des honneurs inusités; le peuple, le sénat, les magistrats devaient aller à sa rencontre et le ramener comme un dieu sauveur. Il échappa à ces hommages en rentrant de nuit dans sa demeure; il se contenta d'un autel qui lui fut érigé avec cette inscription : Fortunæ redici, à la Fortune ramenée.
Pendant son absence le sénat lui avait remis la
charge nouvelle d'intendant général des voies publiques. Il en laissa l’office à deux prêteurs, et peu après on voyait s’élever, au centre de la place publique, la célèbre colonne dite Militaire d'or, point central d’où priaient les directions de tous les chemins de l’empire.
Tout achevait de s’accumuler aux mains d’Auguste. Il ne voulait pas être consul, mais il se laissa remettre la puissance consulaire pour toute sa vie. Déjà il possédait à perpétuité la plénitude de la puissance tribunitienne; il retint de même, mais pour cinq ans, la préfecture des mœurs et des lois, et, quand il fut ainsi armé de toutes les forces, de toules les prérogatives, de tous les titres même de l’ancienne république, le sénat crut bon de s’obliger par le serment à obéir à toules les lois qu’il lui plairait de faire. Auguste le dispensa de cet engagement, comme pour lui laisser un air d’indépendance dans la soumission.
Pendant ce temps, Agrippa avait quitté Rome pur aller combattre les Can labres, qui avaient repris les armes pur la liberté. Cette guerre avait été acharnée et périlleuse. Les Romains avaient fini par n’oser plus attaquer ces puples dans leurs montagnes; Agrippa fut habile à les attirer dans les plaines, et la victoire alors devint facile. Los Cantabres furent domptés pur toujours. Agrippa couronna scs succès par le refus du triomphe; sa modestie fut une préméditation. Plus il lui était dû d'honneur pour ses victoires, plus il sentit qu’elles pouvaient prter d’ombrage. Aussi, dès lors, le
AUGUSTE
triomphe devint sans prix, et on se plut à l’accorder pour des succès qui n’étaient point sérieux; c’était une autre façon de ne point troubler la susceptibilité du maître et de lui laisser toute la gloire des succès véritables.
An de II. 754. — C’est en cette année que mourut Virgile, le doux chantre des vertus de Rome, dans un temps qui n’avait plus de vertus. Poète plus parfait que brillant, moins inspiré qu’Ilomère, mais plus délicat, imagination pure et chaste, bien qu’effleurée par les vices publics; sa voix, dans le déclin du paganisme, sembla prophétique : il pressentit un nouvel ordre de siècles, et ces siècles ont gardé sa renommée comme une partie de leur gloire. Il était né dans un petit village près de Manloue; Naples fut son séjour aimé. Il voulut passer en Asie pour achever son Enéide sous l’inspiration des grands poètes et des grands philosophes de la Grèce; il ne croyait pas à la perfection de son œuvre. La maladie le saisit à Athènes, et il regagna l’Italie pour aller mourir à Brindes, à l’àge de cinquante ans. 11 demanda que son corps fût rapporté à Naples, et un tombeau lui fut érigé sur la route de Pouzzoles; c’est là que le voyageur va rêver de ce génie, le plus doux et le plus tendre génie de l'antiquité.