‹ Histoire l'Empire romainChapitre 12 sur 39 · CHANTRE II · texte numérisé non relu

CHANTRE II

Politique d'Auguste. 11 renouvelle le sénat. Reste de lilierté' en quelques âmes. — Autres réformes. Désordre des mœurs. Répression des infamies. Lois contre le luxe. — lavis inlirmé'es |iar l'exaltation des jouissances. Fêles publiques. Combats des gladiateurs. Autres réformes. Jeux séculaires — Essais de guerre en divers lieux. Rapacités proconsulaires. Scandales d'opulence.— Expéditions dans les Gaules. Auguste, du fond des Gaules, dispose du monde. — Génie et modestie d’Agrippa. Il refuse le triomphe. — Auguste à home. Nouveaux monuments. Suite de sa politique. Mort d'Agrippa. — La maison d'Auguste commence à se troubler. Tibère associé A la puissance. Enthousiasme d'adulation. — llrusus dans les Gaules. Premiers instincts de séparation des peuples gaulois. Apparition des Germains. Guerres sur le Rhin. Temple à Auguste à Lyon. Concours de tous les peuples. — Suite des guerres dans la Germanie, llrusus est arrêté dans ses victoires. Sa mort. Jugements de l'histoire. Famille de llrusus. — Tibère succède à son commandement dans la Germanie. Fin de la guerre. Auguste imperator. — Reformes nouvelles d’administration. — lads intérieures. Sénalus-ronsultcs. — lavis politiques -contre les conjurations. — Règlements de police. Auguste poursuit la popularité. Habileté politique. Il est l'idole du peuple. 11 est salué père delà pairie. — Emulation de flatteries. Morts célèbres. — Le deuil entre dans le palais. — Tibère est montré â sa destinée. — Partage de la faveur. — Evénement d'une autre sorte. Naissance de Jésus-Christ. — Rome continue de s'endormir dans les fêtes. Jeux inaccoutumés. — Humiliation dans la famille d'Auguste, Drames domestiques. — L'Orient se trouble. — Ère nouvelle.

An de H. 734. — Auguste, maître absolu de Rome et du monde, se faisait renouveler les commande-

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raenls et les titres ; ils n’ajoutaient rien à sa puissance, mais, la revêtant du suffrage, ils la rendaient imposante et sainte. Il se fit associer Agrippa dans son pouvoir tribunitien pour cinq ans; puis il modifia l’existence du sénat, vieux pouvoir dont l’ombre était suspecte. Il réduisit le nombre des sénateurs à six cents, par un système de triage où il les fit intervenir eux-mêmes, en leur faisant jurer qu’ils ne choisiraient que les plus dignes; ce fut une occasion de cabale, et Auguste s’effraya un moment de sa réforme. Il y eut un sénateur, nommé Labion, qui conserva dans son choix Lepidus, le triumvir exilé. « N’en connaissais-tu pas de plus digne? lui dit Auguste. — Chacun a son jugement, » répondit le républicain '. Il ajouta qu’apparemment celui-là méritait d’être sénateur, qui était encore revêtu du titre de souverain pontife.

C’étaient des indices d’un reste de liberté, mais perdus dans la soumission universelle. Toutefois, Auguste s’effaroucha de quelques murmures; il suspendit le travail qu'il avait confié aux sénateurs, et il l’acheva lui-même avec Agrippa. Les exclus n’en furent que plus irrités; on leur supposa des pensées «le vengeance. On surprit des commencements de trames nouvelles. Egnatius Rufus, « plus près d’un gladiateur que d’un sénateur, » dit Paterculus, s’était acquis de la faveur dans son édilité. Auguste l’avait laissé grandir en lui continuant la préture, et maintenant Egnatius osait prétendra au consulat. On le crut

1 Sucl., 54.

ai.-

LEMPIRE ROMAIN.

capable d’entreprises de meurtre, et on le prévint en l’étranglant dans sa prison avec ses affidés, « morl digne de sa vie, » dil le même historien, sans expliquer autrement le crime ni la punition *.

Le sénat, ainsi refait, représentait mal la dignité de cette assemblée, autrefois maîtresse de la république. Les vieilles familles patriciennes avaient vu leurs fortunes englouties dans les guerres ou dans les proscriptions. La noblesse romaine était ruinée, et la plupart des sénateurs n’étaient pas possesseurs des biens qu’exigeaient les anciennes lois pour le droit de siéger. Auguste y suppléa par les largesses de l’État. Ainsi le bienfait enchaînait l’indépendance, et les sénateurs ne furent plus que des salariés.

Auguste, cependant, tendait à d’autres réformes. Les mœurs étaient devenues infâmes; il ne se faisait plus de mariages, ou bien les mariages couvraient la fantaisie des passions et des vices. Les adultères étaient publics; il n’y avait plus de familles : les vieilles races romaines s’éteignaient dans les turpitudes du célibat. Auguste, par son titre de préfet des mœurs, devait veiller sur ces désordres; mais lui-même les autorisait par ses exemples. Sa vie privée était souillée d’adultères; on savait surtout ses amours avec Terentia, femme de Mécène, son ami. La vie de sa femme Livie était impure, et sa fille Julie commençait à l’effrayer par la liberté de la sienne. Auguste ne put s’attaquer à découvert à ce qu’il y avait de plus vicieux

• Vell. Paterc., lit) II, 98.

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dans les lois du mariage; il se borna à renouveler contre le célibat d’anciens règlements de pénalités, et comme, pour s’y soustraire, les corrompus se mariaient à des enfants, il fixa l’âge de dix ans, au-dessous duquel nulle fille ne pourrait être fiancée; le mariage devait se faire deux ans après : c’est l’indice le plus effrayant de l'état de Rome. Les divorces étaient faciles et se multipliaient chaque jour; Auguste porta des peines contre les divorces qui n’auraient point été motivés par des causes légales. Enfin, il encouragea les mariages légitimes par des récompenses et dota les familles qui auraient plusieurs enfants. Il y eut même une loi contre l’adultère, mais rendue vaine par l’universalité des scandales1. Aussi le sénat s’étonnait de ces répressions; il eut du courage pour défendre la liberté des vices, et, comme Auguste parlait de la nécessité de réformer chaque famille et de contenir par le conseil la passion des femmes, une voix lui demanda par quel conseil il contenait celle de la sienne.

An de lt. 735. Av. J. C. 17. — Il parut plus aisé de faire des règlements contre le luxe. Le luxe est en effet le signe extérieur des décadences; mais, bien qu’il semble pouvoir être facilement atteint par les lois, il finit par s’abriter dans les mœurs. On régla le luxe des repas, celui des noces et des fêtes de famille, frêle barrière contre l’amour des raffinements dans la jouissance des biens et des plaisirs.

1 Sud., 34.

Auguste lui-même infirmait ses lois par l’éclat qu’il donnait aux fêles publiques; luxe funeste, celui-là, et qui allumait dans les âmes l’ardeur des joies violentes, jointe à l’amour de l’oisiveté. Il donna aux spectacles une magnificence inusitée : en tous les temps c’est le moyen assuré de capter les multitudes. Et lpi-mème, dit Tacite, se mêlait aux plaisirs du peuple, autre moyen de le flatter et de le séduire. Ainsi Rome était entraînée en sens inverse des lois qui la devaient corriger. La noblesse, à qui on interdisait le luxe des festins, se jeta dans le luxe des jeux populaires. Tout était contradiction. Des règlements de police prescrivirent la décence dans l’assistance aux jeux publics : les jeunes gens n’y devaient paraître qu’avec leurs gouverneurs; les femmes furent séparées des hommes; il y eut même des jeux qui furent interdits aux femmes; elles purent aller aux combats des gladiateurs, non aux combats des athlètes. Mais les uns et les autres n’en restèrent pas moins infâmes, soit par la licence, soit par l’atrocité.

11 se fit d’autres règlements, quelques-uns sur la vénalité ou la rapacité des juges et des avocats; tout avait besoin de réforme. En même temps Auguste faisait transcrire les livres sibyllins que le temps avait à demi effacés. Ces livres renfermaient les mystères de la destinée romaine, et les pontifes seuls en avaient le secret. Mais cette destinée était accomplie. Ces livres n’étaient plus un objet de superstition, tout au plus étaient-ils un objet de curiosité.

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Les traditions néanmoins restaient sacrées. Il y avait une institution de jeux qu’on appelait séculaires, fête nationale célébrée, en souvenir de la fondation de Rome, par des sacrifices, par des chants, par des spectacles, et aussi par des désordres qui duraient plusieurs jours. Auguste essaya de mettre de la décence dans ces joies; il fit défense aux jeunes gens des deux sexes de paraître aux spectacles de nuit, sans être accompagnés de personnes âgées. Horace a immortalisé le souvenir de ces fêtes séculaires par un chant célèbre*. Le poète sceptique a trouvé des paroles sacrées à mettre dans la bouche du chœur pour invoquer et supplier Ira dieux; on dirait un chant fait pour les temps de foi et de piété.

Cependant la famille d’Auguste s’était accrue : sa fille Julie avait eu d’Agrippa deux fils, Caïus et Lucius. Auguste aussitôt les adopta pour assurer dans sa famille l' hérédité de l’empire, et il leur donna le nom de César.

An de R. 736. .1». J. C. 16. — Alors quelques essais de guerre commençaient à troubler le monde romain. Les Sicambres avaient paru dans les Gaules : c’était comme la première poussière qui se levait, annonçant les torrents d'invasions qui devaient se faire un jour et changer toute la destinée de l’Occident. Les Sicambres « et d’autres Allemands conduits par un nommé Melon, » c’est Tillemont qui parle, avaient battu la

• Carmen scculare pro imperii romani incolumitatc.

L’EMPIRE ROMAIN

cavalerie romaine et même les légions conduites par Lollius; l’aigle delà cinquième légion était restée en leurs mains, grande ignominie pour l’empire. Auguste crut devoir, de sa personne, aller arrêter les succès de ces barbares ; il laissait à Rome le préfet Slatilius Taurus pour gouverner en son nom ; Agrippa était en Syrie; Mécène suivait Auguste, et avec lui sa femme Terentia l. Le temple de Janus avait été ouvert ; toutefois la guerre eut peu d’éclat, et les Gaules allaient bientôt s’apaiser d’elles-mêmes. L’histoire ne semble appliquée qu’à raconter les dilapidations et les vols infâmes d’un intendant nommé Licinius, ancien esclave, puis affranchi de César, et enfln favori d’Auguste. Cet homme avait le génie de la rapacité proconsulaire, il avait profité de la désignation des deux mois nouveaux, Julius et Auguste, jwur donner à son année quatorze mois de contributions au lieu de douze. Les provinces étaient ruinées; Auguste entendit leur plainte et vit leur détresse. Licinius courut s’absoudre en mettant ses rapines aux mains de son maître. « Auguste eut la faiblesse de se laisser éblouir par l'avantage qui lui revenait d’une si riche proie1. » C’est toute la flétrissure que la liberté de l’histoire, il y a cent ans, osait imprimer à de telles tyrannies.

Ce n’est pas le seul exemple de ce que l’honnête

* Élail-ce un mojen d'imposer silence à ces bruits (aux bruits de Rome sur les amours d'Auguste) que d'emmener avec lui celte dame? (Crcvier.)

* Crcvier.

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disciple du bon Rollin appelle du nom de faiblesse. Un autre affranchi, Védius Pollion1, favori d’Auguste comme Licinius, avait amassé des richesses monstrueuses, et il les étalait avec une audace qui allait jusqu’à la barbarie. Il engraissait ses murènes en leur jetant des esclaves pour pâture dans ses viviers. Un jour, dans un repas qu’il donnait à Auguste, un esclave ayant cassé un vase de cristal, le maître féroce ordonna qu'il fût jeté aux murènes. Le malheureux tomba aux pieds d’Auguste, demandant un autre supplice. Auguste se fit pour lui suppliant, mais Védius restait inexorable. Auguste alors se fit apporter tous les vases du banquet et les brisa de sa main ; celte étrange leçon étourdit le maître, et l’esclave fut sauvé.

Tel était un des amis d’Auguste. Cet homme mourut tandis qu'Auguste était dans les Gaules, il l’institua son héritier; l'empereur ne craignit pas d’accepter l’ignominie de cette fortune.

An de R. 737. Av. J. C. 15. Drusus Lïbon et Cal purnius Pison, consuls. — En même temps que les Sicambres avaient troublé les Gaules, quelques guerres s’étaient allumées dans la Pannonie et dans la Thraee; les Alpes rhétiennes avaient été agitées par des révoltes. Drusus, encore enfant, fut envoyé pour apaiser ces émotions; Tibère, son frère aîné, lui fut donné pour collègue ou pour guide. L’expédition fut rapide,

1 Je remarque que Crevier est exact !i recueillir tous ces récits ; rien n'échappe à son érudition ; ce qui lui échappe, c’est la liberté chrétienne. Et cependant il est plein de foi !

les rebelles, s’étanl laissé atlirer dans les plaines, furent vaincus, le pays fut pacifié ; aux combats succédèrent des établissements de colonies, Drusomagus chez les Rhétiens, Augusta (Augsbourg) chez les Vindéliciens. Horace célébra ces succès, et la postérité classique chante encore ses apothéoses'.

De son côté, Auguste achevait d’apaiser les Gaules par des fondations de villes. Bibracte, la célèbre cité où avait failli se briser la fortune de César, devint Augustodunum (Autun), et Augustodunum fut un centre d’études et d’arts où les jeunes Gaulois allèrent apprendre la servitude sous le nom de civilisation.

An de H. 758. Av. J. C. 14. Licinius Crassus , Cornélius Lentulus, consuls. — Du fond des Gaules, Auguste disposait du monde; les Alpes maritimes étaient réduites en province romaine, en même temps que la liberté était rendue à ceux de Cyzique; Paphos, en Chypre, recevait le nom d’Augusta; les villes dcBéryte, en ^Phénicie, et de Patras, en Achaïe, étaient transformées en colonies, et enfin le Bosphore cimméricn (Chersonèse Taurique) était remis aux mains de Polémon, roi du Pont, à la place d’un concurrent nommé Scribonius, se disant petit-fils de ce grand Mithridate, dont le sceptre brisé donnait encore des alarmes*.

Ce dernier événement n’avait pas été sans importance, et il avait fallu qu’ Agrippa allât montrer son

• Qualcm ministrum fulminis alitem, etc. »

(Cari». . lib. IV, 4.)

* Tillcmont, art. yiii.

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épée sur le Bosphore pour mettre fin à des prétentions de royauté, d’où pouvaient naître des guerres sérieuses pour l’empire. Son nom remplissait l’Orient, la Syrie avait éprouvé sa valeur, tous les peuples admiraient et redoutaient son génie; les Juifs le célébraient plus que tous les autres depuis qu’ils l’avaient vu faire un sacrifice à Jérusalem; il était en un mot la tête et le bras de l’empire. Lorsqu’il parut à Sinope, tout s’apaisa, et Auguste, à ces nouvelles, voulut que le triomphe lui fût décerné; mais, selon sa pratique modeste, il le refusa. Dès lors aussi on cessa de parler du triomphe pour les généraux de l’empire, il fut réservé à la famille du prince ; on se contenta, pour les autres vainqueurs, de ce qu’on appelait les ornements du triomphe : c’étaient la tunique brodée, la robe de pourpre, la couronne et le sceptre d’or, c’est-àdire ce qui resplendit encore lorsque la dignité est évanouie.

An de H. 739. 4r. de J. C. 1 3. — Auguste alors reparut à Rome ; on lui fit des honneurs comme à un dieu, il affecta de les éviter et courut porter à Jupiter les lauriers dont on avait orné ses faisceaux; puis il se remit aux soins accoutumés de l’empire.

les historiens, à cette occasion, le louent de son respect pour les choses antiques, et surtout pour les vieilles gloires de la république. « 11 honorait presqu’à l’égal des dieux, dit Suétone, les grands hommes qui, d’un si petit commencement, avaient porté si haut l’empire du nom romain. » Il couvrit Rome de mouu-

ments élevés à leur honneur, et il l'emplit la place publique de leurs statues : c’étaient, disait-il, des exemples sur lesquels le peuple aurait à juger, et luimême, et les princes des âges suivants. Mais ces exemples n’étaient que des souvenirs, ils n’avaient rien qui pût désormais être imité; ce qui restait de Rome antique, c’étaient des images.

Auguste voulait aussi que les noms fameux fussent dans son sénat, mais ils n’y pouvaient être que comme une décoration; le sénat n’était plus un pouvoir, il était à peine une dignité; chacun le fuyait pour des prétextes de maladie ou de pauvreté.

Toutefois Auguste essaya de faire croire à la liberté des délibérations du sénat, en y laissant discuter parfois ses opinions. C’est un autre artifice qu’a loué l’histoire; elle a même recueilli quelques traits épars qui attestent, du moins, la suite qu’il sut mettre dans sa politique. Cet homme, qui s’était plongé dans les barbaries du triumvirat, devenu maître absolu, fut soigneux à éviter les caprices de la colère et les emportements de la toute-puissance. Mécène, dit-on, le tempérait par ses conseils. Un jour, il s’aperçut qu’ Auguste, en son tribunal, allait porter quelques sentences de mort; il écrivit sur un bulletin ces deux mots : Surge, camifex (lève-toi, bourreau), et les lui fit passer. Auguste se calma, et il n’y eut pas de sang versé.

On ne saurait s'étonner que l’histoire ait été prompte à l’admiration de cette politique. Il y a des

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temps où c'est une justice de glorifier les hommes pour le mal qu’ils ne font pas à l’humanité.

Rome, d'ailleurs, s’était mise hors d’état de se gouverner elle-même ; c'est ce qui rendit facile le gouvernement d’Auguste. Dès son retour des Gaules, il s’était revêtu de la charge de grand pontife, qu’il avait laissée à Lepidus, le triumvir, jusqu’à sa mort. C’est en celte qualité qu’il fit rassembler deux mille volumes grecs et latins de prédictions de toutes sortes, qui, à cette époque tourmentée d’une vague attente de nouveauté, s’étaient répandus dans l'empire, et il les fit tous brûler, ne laissant subsister que les livres fameux des sibylles, qu’il fit déposer et sceller sous une statue d'Apollon*.

An de R. 740. .4». J. C. 12. — Peu après mourait Agrippa; il avait été l’auxiliaire le plus habile de l’ambition d’Auguste, le conseiller le plus savant de sa politique, l’instrument le plus souple de ses desseins. 11 avait eu la plus grande part à la victoire d’Actium, et, depuis, il avait porté son génie et son épée partout où la fortune d’Auguste semblait fléchir. Auguste, de son côté, avait su s’attacher cette nature faite pour servir aux desseins d’autrui. « Vertu antique, dit Veileius Paterculus, invincible à la peine, à la veille, au péril, très-habile à obéir, mais à un seul, ardent à commander à tous les autres, prompt au conseil comme à l’exécution*. » Agrippa avait semblé fuir la

1 Suct., 31. — Tac. Ann. lib. VI, 12.

* Vell. Paterc., lib. 11, 79.

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renommée ; il s’effaçait pour être utile. C'est pourquoi l’histoire l’entrevoit à peine. Déjà on était entré en des temps où la gloire serait suspecte; Agrippa avait deviné ces temps. Son crédit fut grand, parce qu’il se contenta de servir, et sa modestie fut un calcul d’habileté.

Agrippa avait moins négligé les richesses; il laissa de grands héritages, soit au peuple, soit à Auguste ; au peuple des jardins et des bains publics, restés célèbres sous son nom ; à Auguste, la Chersonèse de Thrace, « dont on ne sait, dit Tillemont, comment il était devenu seigneur. »

11 avait eu une fille, nommée Vipsania, de sa première femme Attica, fille d’Àttieus, et puis cinq enfants de sa femme Julia, fille d’Auguste, entre autres Agrippine, réservée à une destinée pleine de grandeur et d’infortune.

A la mort d'Agrippa, la maison d’Auguste commença à se troubler. Tibère avait épousé Vipsania, sa fille; il la répudia pour épouser Julia, sa veuve, cette fille d’Auguste, dont la vie était déjà souillée de vices : telle était la sainteté des mariages.

Auguste lui-même détermina Tibère à ce mariage nouveau, qui allait le rapprocher davantage de l’empire. Calculs de puissance où la famille perdait son intégrité ! Puis Auguste associa de plus près Tibère à ses travaux. Les Pannoniens venaient de faire des révoltes; Auguste l’envoya pour los réprimer. En même temps, Drusus allait contenir les Sicambres, qui avaient reparu dans les Gaules.

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Ici l’adulation de Velleius Palercnlus touche au délire poétique. « Dieux bons ! s’écrie-t-il , quelles œuvres miraculeuses nous avons accomplies dans l’été suivant sous la conduite de Tibère César ! » Et il dit ces œuvres avec enthousiasme : « Toute la Germanie traversée, des nations d’un nom inconnu réduites par nos armes, les Chauques reçus en obéissance, toute leur jeunesse, infinie en nombre, immease de corps, abritée par des retraites assurées, venant se livrer avec ses chefs, et, enveloppée de nos légions brillantes sous les armes, tomber aux pieds du tribunal du général romain ! » Et il continue de la sorte, gâtant sa narration pittoresque par une adulation servile1.

La gloire de Drusus dans les Gaules, d'abord moins applaudie, parut bientôt plus réelle. C’est par les Gaules que s’étaient montrés toujours pour Rome les grands périls. Bien que soumises depuis César, elles s’ouvraient d’elles-mêmes aux invasions, et il semble que ce fut pour elles, comme une vengeance de la conquête, de se laisser pénétrer par des populations encore indomptées. Cette remarque va désormais s’appliquer à trois cents ans d’bisloire; tandis que l’empire s’efforcera .de s’assimiler les Gaules par les lois, par les arts, par tous les expédients de la domination, on verra les Gaules se laisser aller à une séparation instinctive de l’empire, et chercher l’indépendance jusque dans la barbarie.

< Lih. il. toc.

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Ce n’est point le lieu de remonter aux origines des peuples qui, parla Germanie, prenaient la route des Gaules. Cimbres, Sicambres, Usipiens , Teuctères , Bructères, Chamaves, Angrivariens, Catles, Chauques, Chérusques, Frisons, Suèves, tels sont les noms sous lesquels s’étaient montrées tour à tour vers le Rhin, depuis deux cents ans, des populations venues pour la plupart des bords du Danube et de la Vistule, et qui, s’étant à la longue établies en diverses contrées de la Germanie, finirent par n’étre connut» que sous le nom générique de Germains. C’est sous ce nom que Tacite devait plus tard décrire si merveilleusement leurs coutumes. Nations éparses et barbares, c'est par elles que devait tomber la civilisation romaine, c’est-à-dire l’asservissement du monde.

L’apparition des Germains sur le Rhin n’avait pas manqué d’exciter un certain frémissement dans les Gaules. L’émotion s’était accrue par la mission donnée à Drusus, de faire un relevé des richesses gauloises. Ce qu’on appelait le cens était une partie du secret de l’empire; mais, à cet expédient, s’en ajoutaient d'autres, et particulièrement l’art de diviser les hostilités par des choix d’alliance, ou de désarmer la soumission en l’entourant de flatterie, et la faisant même participer aux honneurs de la domination.

Drusus était allé sur le Rhin, et, après quelques combats, il avait fait un traité avec les Frisons; puis il s’était replié sur Lyon, et là il avait convoqué toutes les Gaules à une solennité faite pour étonner les peuples.

AUGUSTE

U s’agissait de dédier un temple, élevé en l'honneur d'Auguste, au confluent de la Saône et du Rhône. Soixante peuples gaulois avaient été appelés à concourir à cette érection; chacun d'eux y avait envoyé une statue. C’était un triste monument de la lâcheté humaine, ignominie égale pour celui qui appelait de tels honneurs et pour ceux qui consentaient à les rendre. La dédicace de ce temple se fit avec une grande pompe. Des envoyés de toutes les Gaules étaient présents ; c’est par la honte que l’empire enchaînait les vaincus. On célébra des jeux autour de ce temple, et l’étourdissement des fêtes fit oublier la servitude. Ces jeux devaient se renouveler tous les ans ; ils durèrent, en effet, jusqu’aux premières années du troisième siècle de l’ère chrétienne, où la dignité humaine retrouvée les fil enfin disparaître1.

Cependant les barbares continuaient leurs invasions sur le Rhin. Il y eut un moment où Rome trembla, et la voix du prince fit entendre au sénat cette parole sinistre : « Si on n’avisait, l’ennemi pourrait en dix jours paraître en vue de la ville*. » Mais c’étaient des alarmes exagérées; Drusus attaqua sur leurs propres terres les Usipiens et les Sicambres, et, pour faciliter la guerre, il creusa un canal pour la communication du Rhin avec i’Issel. Ses travaux furent gigantesques, et il en reste encore des traces ; le génie des Romains, dans l’empire, fut de dompter les fleuves et les montagnes.

1 Tillcinont, art. iv.

* Vcll. Pat., lib. II.

Dans la république, leur gloire avait été de dompter les hommes.

AndeR. 741 et 742. ,4p. J.C. 11 et 10. — Les campagnes de Drusus dans la Germanie eurent de l’éclat ; Tibère, de son côté, faisait la guerre dans la Pannonie cl dans la Dalinatie, et L. Pison, qui fut plus tard préfet de Rome, combattait dans la Thrace contre « un Yologèse1, grand pontife de Bacchus, qui employait l’autorité de la superstition pour satisfaire son ambition et sa cruauté. »

Dans la Pannonie, comme dans la Germanie, les armes romaines avaient été heureuses. Après de brillantes victoires, les soldats de Drusus lui avaient décerné le titre d’ Impcralor, général vainqueur, et le sénat lui avait décerné l’ovation. Tibère avait également reçu des honneurs militaires; mais Auguste prit pour lui la gloire et les litres de ses généraux. On était arrivé à un temps où il était suspect de mériter des honneurs, dangereux ou inutile de les décerner.

Il y eut pour Drusus un moyen de se passer des récompenses de César; ce fut de mourir au milieu de ses victoires.

*4h de R. 745. Av. J. C. 9. — Sa troisième campagne l’avait conduit par delà le Wescr, jusqu’aux rives de l’Elbe. Les Chérusques, les Suèves et les Sicambres avaient réuni leurs multitudes, et déjà ils se partageaient en espérance les fruits de la victoire Les femmes, avec leurs enfants, grossissaient

1 Tillcmont, art. iv.

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ces flots de combattants, et telle était, dit Orose, la férocité de ces barbares, que les mères broyaient leurs enfants sur la pierre, et de leurs os brisés se faisaient des armes contre les Romains, « deux fois parricides, ajoute-t-il, dans ce meurtre de leurs enfants1. »

Drusus s’avançait toujours contre ces multitudes forcenées; l’Elbe l’arrêta. Là, disent les historiens, un fantôme s’offrit à lui : « Téméraire, où vas-tu? lui dit-il. Les destinées ne te permettent pas de passer outre ; ici est la fin de tes victoires et de ta vie. »

Il y mourut, en effet; les uns disent d’une chute de cheval, les autres disent de maladie. Une rumeur fil entendre le mot de poison, et Suétone, qui rapporte ce murmure, fait des dissertations pour le réfuter1. On supposait que la gloire de Drusus était importune à Auguste; on parlait de ses vœux pour le rétablissement de la république, et ainsi croyait-on assez motivé le soupçon d'un crime. Crédulité injurieuse, cl qui accusait déjà le caractère des temps nouveaux. Tacite, l'inexorable, dit néanmoins qu'Auguste « ne se laissa aller au meurtre d'aucun des siens1. » Drusus en particulier lui était cher, et, bien que sa gloire pût lui faire ombrage, il ne sentait pas moins qu’elle était un ornement de l'empire. Ce qui est certain, c’est qu’Auguste fit rendre au jeune héros les plus grands

1 Orose, VI, 21.

5 Dion. — Ep., Tit. Liv. — Suel., ïib. 50; Cliiud. 1.

1 Ann. I, 6.

honneurs. 11 alla jusqu’à Pavie au-devant de ses restes ramenés à Rome ; les chevaliers romains et les (ils de sénateurs portèrent son corps au champ de Mars, pour y être brûlé avec pompe. En même temps le sénat lui décernait le titre héréditaire de Germanique. On lui érigea des statues ; on lui dressa un arc de triomphe sur la voie Appienne; on lui éleva jusqu’à des autels, et Auguste voulut que, tous les ans, les armées romaines allassent lui rendre sur le Rhin des honneurs comme à un dieu.

Quant à l’histoire contemporaine, elle répondait à cet enthousiasme par ses accents accoutumés d’idolâtrie. « Jeune homme, dit V. Palerculus, doué d’autant et d’aussi grandes vertus qu'il soit donné à la nature mortelle de les contenir, ou à l'éducation de les perfectionner, on ne saurait dire si son génie convint plutôt aux œuvres de la guerre ou aux arts de la paix. Ce qui est certain, c’est que la douceur ci f agrément de ses moeurs, et ce partage égal de dignité envers ses amis et envers lui-même, fut quelque chose d’inimitable'. »

Drusus laissait de sa femme Antonia, fille de Marc- Antoine et d’Octavie, trois enfants, dont deux étaient réservés à de dramatiques destinées : Germanicus, digne de la renommée de son père; Claudius, plus connu sous le nom de Claude, nom souillé plus tard d'ignominie, et une fille, Livia, qui fut mariée à Drusus, fils de Tibère. Sa mort fut opportune; il mourut

' Vell. Pal., Il, 97.

AUGUSTE. 2511

dans la gloire, et ne pressentit pas les jours funestes de sa famille.

Cependant, au premier bruit de sa mort, Tibère était accouru de la Pannonie ; Drusus avait couvert le Khin d’immenses travaux exécutés pour la défense des Gaules. C’étaient des ponts, des canaux, des forts, des flottes, attestation d’un génie puissant et actif. 11 fut aisé à libère de rendre la confiance aux années romaines, que la mort de Drusus avait consternées, et de contenir les barbares. 11 put même accompagner les restes de son frère à Home, et là, après les solennités funèbres, recevoir l’ovation qui lui avait été décernée à lui-même pour ses exploits de Pannonie et de Dalmatie.

An de R. i\ 4. Av. J. C. 8. — Puis il ivlourna sur le Rhin , refoula la plupart des barbaivs par delà l'Elbe, cantonna les autres en deçà du Rhin, dépeupla de la sorte les régions envahies, enfin imposa la paix à toute la Germanie.

te succès furent brillants; Auguste permit enfin que Tibère reçût le litre militaire d'imperator; mais eu même temps il se l’attribua à lui-même; il l'avait déjà pris quatorze fois comme pour attester que toute gloire était sa gloire; les généraux qui gagnaient des batailles étant ses lieutenants, c’est à lui que revenait l’honneur de leurs victoires. Il voulut cependant cette fois que Tibère reçût le triomphe, et lui-même se borna à aller déposer un laurier aux pieds de la statue de Jupiter. L. Pison avait de son côté continué de frapper

les Thraces de son épée, et tout l’Orient était soumis. Alors la paix couvrit le monde, et le temple de Janus fut fermé pour la troisième fois.

Celte paix devait durer douze ans, et c'est dans celte tranquillité de toute la terre qu’allait apparaître bientôt le Sauveur des hommes. Le monde faisait silence, comme dans l’attente d’un événement immense et plein de mystère'.

Ces années de paix furent remplies par des actes d’administration; l’histoire ne les rapporte pas dans l’ordre des dates; mais dans la confusion des récits se révèle encore le génie de l’empire.

L'application d’Auguste n’avait point cessé de paraître garder les formes et les noms anciens des magistratures, en retenant pour lui la réalité de tous le* pouvoirs. C'est ce qui lit que les candidatures sérieuses manquèrent à des charges qui n'étaient plus que des fictions. Il en fut ainsi du tribunal, puissance autrefois si redoutée et si enviée. Les sénateurs, d’après une loi de Sylla, pouvaient seuls aspirer au tribunal; mais comme ils ne le recherchaient point, Auguste autorisa les chevalière à le poursuivre’ , moyennant un cens d’un million de sesterces3.

1 Oros., VI, 22.

* Dion., I, Ai. — Suct., Aug. 40.

5 Deux ccnl quatre mille cijuj cent quatre-v ingts francs d'apres les calculs de M. Lclronnc. — Deux cent douze mille francs d'après le Dicl. des monnaies de M. Girod. Je citerai souvent ce livre de M. Girod, publié en 1Î127. V usez à la fin du présent volume la note sur la valeur et la comparaison des monnaies.

AUGUSTE

Quant au sénat, il raviva sa discipline intérieure, comme pour lui faire accroire que sa dignité était survivante. Les délibérations furent réglées, les rites sacrés renouvelés, les formes des sénatus-consulles définies; savante décoration de la servitude.

Il ne restait guère d'ardeur, à Rome, que pour la poursuite des charges lucratives. Auguste imagina de soumettre la brigue à des cautionnements déposés en ses mains, et qui étaient confisqués, si les candidats avaient employé des moyens de corruption. Cela put ressembler à un impôt levé sur la convoitise.

11 fit des lois politiques pour s'abriter contre le péril secret des conspirations, une entre autres qui concernait les esclaves. Dans les procès criminels contre les maîtres, d’anciennes lois interdisaient de mettre leurs esclaves à la question. On craignait que les trames n’échappassent de la sorte à la répression; et il fut réglé que les esclaves d’un maître accusé pourraient être achetés par la république ou par le prince, et rien alors ne s’opposa plus à ce qu’on soumît les malheureux aux tortures, et qu’on leur arrachât des témoignages contre ceux à qui ils avaient cessé d'appartenir. Telle était la sécurité cherchée contre les complots.

Il y eut des lois meilleures, une entre autres, favorable aux mœurs domestiques, laquelle accordait des privilèges aux pères et aux mères de plusieurs enfants, à savoir, l’exemption des droits sur les successions collatérales, et la préférence pour la nomination aux emplois.

Il on fui ainsi do quelques règlements de police, on en (il pour la sûreté et pour l’ornement de la ville; on en lit sur les incendies, sur les aqueducs, sur le guet de nuit; on intéressa fous les citoyens à se proléger mutuellement, et ces règlements méritent encore d’être cités et imités aujourd'hui pour leur sagesse1.

Auguste, au milieu des soins du gouvernement, était attentif à se ménager la faveur publique. Il affectait la simplicité et il se mêlait aux jeux du peuple, gardant toutes ses coutumes et s'associant à toutes sis joies. Ainsi au renouvellement de chaque année il recevait les dons de chaque citoyen, et offrait les siens en échange. Suétone parle même d’une pratique étrange; tous les ans, il se faisait mendiant et tendait la main au peuple qui lui remettait des menues pièces de monnaie; c’était, disait-on, un vœu qu’il avait fait à la suite d’un songe: il y a des temps où l'extrême despotisme se fait absoudre par l'extrême abaissement. Tout ne lut pas faux cependant dans les vertus d'Auguste; il ne manquait point d’humanité : il vint souvent au secours des populations par ses largesses, et comme il recevait des dons immenses, parfois il les appliqua à réparer des malheurs publics*. Fidèle aux vieilles amitiés, on vantail son indulgence pour las inimitiés obstinées. On sait la liberté qu’il donna à ses conseillers de le reprendre; c’est par là que Mécène eut longtemps auprès de lui de l’autorité. Toutefois à la lin

1 liion, 55. — Sud.. Aug. Ji5.

* Sud., Aug. 01

AUGUSTE

son crédit s'était épuisé, « par une fatalité, dit Tacite, qui ne permet pas à la faveur d’être éternelle, soit que la satiété vienne aux uns, quand ils ont tout donné, ou aux autres, quand ils n’ont plus rien à recevoir'. »

Toujours est-il que par les artifices d’une conduite toujours maîtresse d’elle-même, Auguste était devenu l’idole du monde. Servilité ou affection, toutes les classes de la société romaine étaient à ses pieds. S il s’éloignait, on l’appelait par des vœux; s’il reparaissait, on l'accueillait avec enthousiasme. Il était à Anlium, lorsque le sénat lui décerna, au nôm du peuple entier, le titre de père de la pairie. Il le refusa; mais étant rentré à Home, le peuple le poursuivit avec cette appellation comme il entrait au théâtre, et puisMessala, dans l’assemblée du sénat, lui jeta ces paroles soudaines: « César Auguste, et que ceci soit bon et fortuné à toi et à ta maison (car nous pensons de la sorte faire fies vœux pour la félicité perpétuelle de la république), le sénat, d'accord avec le peuple romain, te salue père de la patrie. » Et Auguste, dit Suétone, versant des larmes lui répondit en ces termes: «Rien ne manque à mes vœux, pères conscrits; et que puis-je désormais demander aux dieux immortels, sinon qu’il me soit donné de voir cette affection que vous me témoignez, me suivre jusqu'à la fin de ma vie*! »

Partout c’était une émulation de flatteries ; mais,

* Ann. III, 20.

* Sue!., 58.

I/EMP1RË ROMAIN.

comme il arrive, dans les temps serviles, l'adulation finissait par être infâme. Des pères de famille, en mourant, lui léguaient leurs biens; des villes lui dressaient des autels; des provinceslui élevaient des temples. Ainsi, à force d’excès, l’amour était un mensonge, et le culte était une lâcheté. C’est parmi ces empressements d’idolâtrie qu' Auguste reçut la quatrième prorogation de la puissance impériale. Il n’avait d'abord reçu la souveraineté que pour dix ans; puis, à deux reprises, il avait souffert qu’elle fût prorogée de cinq ans; formule merveilleuse pour en assurer la durée par la liberté apparente laissée au peuple qui la déférait. Cotte fois c’est pour dix ans, qu'il consentait à l’accepter encore; et chacun affectait de penser qu’il ne cédait que par un effort de sacrifice à la violence qui lui était faite.

Vers ce temps eurent lieu des morts célèbres, celle d’Octavie, sœur d'Auguste, mère de Marcellus si longtemps pleuré; celle de Mécène, l’ami d’Auguste et le patron des poètes; celle d’Horace, le chantre de la gloire et des plaisirs.

An de It. 745-740. .de. J. C. 7 et 6. — La tristesse entrait dans le palais d’Auguste, et l’avenir s’assombrissait. Près de lui grandissaient Caïus et Lucius, que sa fille Julie avait eus d’Agrippa, et qu’il avaitdéclarés Césars, successeurs de l’empire; ils étaient tout jeunes encore; l’un avait quatorze ans, l’autre onze; mais l’un et l’autre couraient au-devant de leur destinée par la pétulance d’un orgueil précoce : la flatterie déjà

AUGUSTE

les exaltait, et autour d'eux naissaient des nuages.

Auguste crut politique de mettre en regard de ces ambitions prématurées la renommée de Tibère. 11 le laissa entrer dans le consulat avec Cn. Pison, et lui permit de jouir du triomphe pour ses exploits dans les Gaules; puis il lui déféra la puissance tribuni tienne pour cinq ans. Mais en môme temps il l’envoyait en Arménie, où s’étaient déclarés quelques troubles; et Tibère* au lieu d’obéir, s'en alla, vivre à Rhodes comme un simple particulier; autre indice de blessures secrètes, par où se révélait un avenir troublé'.

Caïus et Lucius l'estaient maîtres de la faveur. Ils ne savaient rien des mœurs anciennes de la république, et facilement ils s’étaient accoutumés à l’idée de tout soumettre à leur fantaisie. Le peuple aussi se plaisait à exalter leurs caprices. Lucius, un enfant, s’en allait se faire applaudir au théâtre, et un jour il lui vint à la pensée de demander à la multitude le consulat pour son frère Caïus; on lui répondit par des applaudissements; Auguste affecta de redouter un si grand honneur pour un âge si tendre, mais il céda à la popularité; « sous le semblant de la résistance, dit Tacite, il nourrissait Tardent désir de voir Caïus et Lucius appelés princes de la jeunesse, et désignés consuls*. » Le sénat acheva ces jeux de politique; Caïus fut dé-

1 ■ On rend bien des raisons de cette retraite qu’on peut voir dans les historiens ; — et on en rend beaucoup, parce rpi'nn ne sait pas la véritable. • — Tillcniout, art. X.

* Ann. 1. 3

claré pontife, et il prit rang parmi les sénateurs; il avait quinze ans et il venait de revêtir la robe virile. Trois ans après, les mêmes honneurs étaient déférés à Lucius. Ainsi Rome voyait ses antiques dignités devenir un jouet d’enfants. Tout était changé dans sa destinée, et Tibère pouvait de loin épier à l’aise sa propre fortune dans ces étonnants caprices de la puissance et de la faveur.

Alors un événement d’une autre nature se passait silencieusement dans un coin de la Judée, et cet événement allait changer la face de toute la terre.

L’année où se consomme cette révolution est douteuse dans la chronologie romaine. Les uns la fixent à l’ffjt 747 de linmr' ; Auguste est consul pour la douzième fois avec Cornélius Sulla ; c’est l'an 27 de l’empire. Les autres, Tillemonl et Bossuet, la fixent à l’an 754*; ce qui fait un vide de quelques années dans l'histoire. El en effet, à ce moment, le monde semble suspendu dans sa marche et comme arrêté par une attente mystérieuse. « Victorieux par terre et par mer, dit Bossuet, Auguste ferme le temple de Janus. Tout l’univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »

Auguste avait, trois ans auparavant, ordonné un dénombrement général du monde romain. Quirinius, qui avait été consul, était chargé de présider à ce dénombrement en Syrie, et pour obéir aux ordres de

1 C.rcvier, Hist. des Empereurs.

1 Tillemonl, .luij., art. xu. — Bossuet. Dise, sur l'Ilisf. univ.

AUGUSTE

l’empire, Marie el Joseph, deux noms couverl.s alors d’une sainte obscurité, mais marqués de Dieu pour une gloire ineffable, partirent de Nazareth, ville de la Galilée, et arrivèrent en Judée, dans la ville de David, qui s’appelle Bethléem1. On sait le reste de cette mystérieuse naissance du Sauveur des hommes. Une étoile illumina l’Orient; des voix chantèrent dans le ciel: « Gloire à Dieu dans les hauteurs, et sur la terre paix aux hommes de bonne volonté ! » Le monde entier tressaillit d’espérance; mais aussi l’enfer frissonna. La rédemption de l'humanité s’annonça par une sanglante barbarie. Ilérode était roi de Judée, tyran féroce, qui avait rempli son palais de meurtres: il avait égorgé sa femme et trois de ses fils; effrayé de la naissance du Messie, il ordonna de faire mourir tous les enfants nouveau-nés de la Judée pour atteindre celui que les prophéties avaient désigné sous le nom de roi. Son atrocité fut vaine, les parents de Jésus avaient fui en figvpte, et peu après il mourait lui-même, laissant un nom à jamais maudit. Il avait partagé ses filais entre trois fils qui lui restaient : à Archélaüs il donnait la Judée, l’Idumée et la Samarie; h Philippe, la Trachonite; à Ilérode Antipas, la Galilée. Auguste effaça le litre de roi que devait porter Archélaüs; il lui donna le titre d’ethnarque, ehej de la nation .

An de 11. 749-750. — R.ome cependant continuait

1 F.v. sec. Lvc.

L’EMPIRE ROM \IN

de suivre sa destinée; le monde élait immobile; le peuple romain s'éloignait dans les fêtes et dans les joies de ses théâtres. Les histoires mentionnent des jeux inaccoutumés : trente-six crocodiles réunis dans le cirque Fiaminien transformé en lac, et un combat d’hommes contre ces monstres; puis un combat naval dans un bassin creusé à cet effet, de dix-huit cents pieds de long sur deux cents de large, où manœuvraient trente vaisseaux de guerre ; ainsi charmait-on la servitude par des spectacles prodigieux.

Auguste ne délaissait pas pour cela l’affermissement de sa puissance. Il fortifia l’organisation des gardes prétoriennes en leur donnant des chefs pris dans l’ordre des chevaliers1, comme si l’ordre sénatorial lui eût promis moins de zèle et de sécurité.

Mais, d’autre part, l'humiliation entrait dans sa famille par les scandales effrontés de sa fille Julie. « De même, dit Tacite, que la fortune fut propice à Auguste par rapport à la république, elle lui fut ennemie par l'apport à sa maison !. » Il avait élevé soigneusement sa fille : à une nature heureuse s’unissaient les charmes d’une éducation brillante et polie; mais la facilité des vices, dans une élévation entourée de flatteries, fit de cet éclat de beauté et d’ornements un péril pour la dignité de sa vie. «Déjà elle avait souillé son premier mariage avec Agrippa ; devenue la femme de Tibère, elle le dédaigna comme étant nii-

* Tac., Ami. IV, 5.

a Ann. III. 24.

AIGISTK.

dessous d’elle, et, entourée d'une cour de corrompus, on la vit se donner nuit et jour en spectacle à Rome, et étonner par ses scandales une société sans pudeur1. » « Oublieuse d'un tel père et d’un tel époux, dit Velleius Paterculus, qui retrouve ici l’énergie de l’histoire, elle s’était permis toutes les licences d'une femme, mesurant la grandeur de sa fortune à la liberté de ses débauches5. »

Auguste, qui d’abord n’avait pas vu ou avait feint de ne pas voir cette perversion, fut obligé à la (in de la réprimer. 11 se tint renfermé plusieurs jours dans son palais comme pour cacher sa honte; là il délibérait seul s’il ne ferait pas mourir cette fille qui le déshonorait5; et comme, sur ces entrefaites, une affranchie du nom de Pliœbé, affidée des débauches de Livia, mit fin à ses jours en se pendant : «J’aimerais mieux, dit Auguste, être le père de cette Phœbé. » Enfin il déféra au sénat les infamies de sa fille par un mémoire que son questeur alla lire en son nom. 11 publiait l’ignominie pour justifier la punition ; mais il ne fit pas que l'histoire ne portât sur ces drames domestiques des jugements contraires ; Auguste lui-même devait être atteint par d'affreux soupçons : on était en des temps où la croyance dépassait toutes les énormités.

Quoi qu’il en soit, le mariage de Julie et de Tibère

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