CHAPITRE
lVu d'événements. — Tibère supporte niai sa relraile à Rhodes. — Perspective d’avenir. Les deux Césars. Morts nouvelles. Adoptions. — Faveur de Tilière. Auguste le rapproche de lui. Angoisses d’Auguste. Conjuration de Cinna. — Fléaux dans Rome. Nouveaux règlements d'administration. — Morts célèbres. Révoltes et troubles en divers lieux. Guerres dans la Germanie. Terreurs d'Auguste, l’n moment calmées, puis renouvellées par le désastre de Yurus, — Récits dramatiques. Auguste songe h venger les légions. Chagrins domestiques. Suites des guerres. Auguste associe Tibère à l’empire. Derniers actes ]>oli!iqucs. Lois nouvelles. Dénombrement du peuple romain. Transformation de l’État. Pressentiments publics. — Uésitalion dans le choix d'un successeur. Auguste meurt. Tibère est maitre. Jugements de l'histoire.
De H. 754. De J. C. 1 *. — Peu d'événements s’offrent à l’histoire. Caïus Julius César est consul avec Æinilius Paulus. L’attention de Rome reste fixée sur l’Orient, où la paix s’achève avec les Partîtes.
De J. C. 2. — Une autre année s’ouvre; c’est Vinicius, aïeul de celui à qui Vell. Paterculus adresse scs livres d histoire, qui est consul avec Alfenus, qui de cordonnier est arrivé par son génie à ce qui fut l’ex-
1 Je suis lu chronologie de Tilicmont.
AIGUSTK.
pression de la souveraineté dans la république, et qui reste dans l’empire le premier honneur.
Caïus a une entrevue avec Phraate, le roi des Partîtes, dans une île de l’Euphrate; il se fait entre eux un échange d’hospitalité, et la paix est sanctionnée dans ces rapports intimes. Phraate révèle à Caïus quelques perfidies de Lollius, « esprit plein de duplicité et de fourberie, » dit Patcrculus1; il s’élail enrichi des dons qu’il imposait aux rois d’Orient, profilant de la guerre comme de la paix, et c’est lui qui avait semé des dissensions entre Caïus et Tibère; la révélation de ses noirceurs irrita Caïus, qui l’éloigna de lui, cl Lollius se donna la mort.
En même temps une guerre nouvelle se levait dans la Germanie: Vinicius y est envoyé; ses armes sont heureuses, et les honneurs du triomphe lui sont décernés; mais la guerre n’était pas finie.
Tibère cependant supportait mal sa retraite à Rhodes; souvent il avait supplié Auguste de lui jternieltre de la quitter, s’excusant d’avoir fui Home pour n’ètre pas un objet de défiance en regard de la fortune des Césars, Caïus et Lucius. Auguste, gardant ses rancunes, lui avait fait de sa retraite un exil, et Tibère, esprit souple autant qu'envieux, affectait la soumission et attendait la fortune. La mort de Lollius lui était propice, et sa faveur ayant cessé de paraître redoutable à Caïus, Auguste enfin le laisse reparaître, mais en
* « I'iena versuli fl suixloli consiüa. # (V. l’iilorc., lilj. II).
'J7ü L'EMPIRE ROMAIN.
lui faisant une loi de vivre à Home dans l’obscurité.
De J. C. 5. — Tout reposait sur les deux Césars ; mais celle espérance n’allait pas tarder à s’évanouir, f.e jeune Lucius venait d'être envoyé en Espagne avec un commandement militaire; il fui surprisà Marseille par la mort. Peu après, Caïus était frappé à son tour. Il était allé porter la guerre dans l’Arménie, où se nourrissaient encore des troubles. À la place de Tigranc, roi protégé par les Parlhes, il avait mis au Irène Ariobarzanc, un homme de génie, Mède d’origine; mais dans les combats il avait reçu une grave blessure, qui le condamnait à renoncer désormais à la guerre. Abattu, languissant, il n’aspirait plus qu’à mourir dans un coin de l’Asie; Auguste le rappela en Italie, et il mourut dans son voyage à Limyre, dans la Lycie. Ainsi tombaient les desseins d’Auguste; il avait destiné ces deux petits-fils d'adoption à la perpétuité de sa maison; leur mort soudaine ne lui laissa que Tibère pour soutien de l’empire; de là des rumeurs atroces et qui attestaient le caractère funeste des temps nouveaux' : on supposa que Livie, femme d’Auguste et mère de Tibère, n’avait pas été étrangère à ces deux morts. Tacite, selon son habitude, laisse à cette occasion échapper un seul mot, et ce mot est un doute sinistre’; c’est son grand art de faire croire aux crimes par i’ambiguïté des soupçons; l’histoire toutefois exige plus de clarté, et Tacite mérite davantage d’être
' Tac., Ann. lib. I, 5.
■ • Mors fato [ Topera vel novercæ Liviæ dolus abstulit. s
AUGUSTE
écouté, quand il résume en quelques lignes la révolution qui se fait dans le palais. « Néron, dit-il, survivait seul de tous les beaux-fils d’Auguste; aussitôt vers lui se portent toutes les pensées; Auguste le prend pour son fils, pour collègue de l’empire, pour participant de la puissance tribunitienne, et il le montre aux armées, non plus comme auparavant, avec les artifices obscurs de sa mère, mais avec la provocation manifeste des vœux publics. Car cette femme s’était tellement emparée de la vieillesse d’Auguste, qu’il relégua dans l’île de Planasia1 son petit-fils unique, Agrippa Posthume, esprit étranger à toute culture d’élégance et dont la force corporelle avait quelque chose de sauvage, mais à qui toutefois on n’avait à reprocher aucune infamie1. »
Cet Agrippa était fils d' A grippa et de Julie; il avait une sœur du nom de sa mère, et digne d’elle par les licences de sa vie; Auguste la relégua à Trimète, île du golfe de Venise. Elle avait épousé Paulus, qui de son côté était suspect de conspiration; ainsi Auguste était comme solitaire, et sa famille était en proie aux ignominies et aux terreurs.
Par là s'explique la faveur de Tibère. Auguste le rapprocha de lui non par affection , mais par nécessité; il n’avait plus à choisir un héritier de sa puissance, il prit celui que lui avaient laissé tant de morts. Toutefois
1 « Nunc dicitur Pianota, Italiam inter ot insiitam Cnrsicam. » (Brnl. Nnt., in Tac.)
1 Tac. Ann., lib. I, 5.
il redoutait son génie, et la vie de retraite qu’il avait menée à Rhodes n’avait rien ôté à la défiance de son caractère sombre. A Rome, depuis son retour il avait également vécu dans le silence; mais l’énergie de sa dissimulation était comme un présage, et Auguste avait pu pressentir ce que promettait à l’empire un génie d’homme qu’on avait vu tour à tour avide de l’éclat des guerres, et capable de s'enfermer huit ans dans les espérances mystérieuses de la politique. Aussi, dans un discours prononcé à l’occasion de la puissance trihunitienne déférée à Tibère, Auguste avait laissé, dit Tacite, «échapper quelques mots sur ses penchants et ses habitudes, comme s'il les eût notés seulement pour les excuser1. » L’avenir commençait donc à se montrer, et l’empire s’y laissait aller, poussé par une force plus impérieuse que les précautions de la sagesse et de la peur.
C'est parmi ces secrètes angoisses qu’ Auguste donnait ses soins au gouvernement de Rome et du monde. Une cinquième prorogation de la puissance souveraine venait de lui être déférée; il se mit à raffermir la discipline intérieure de l’Étal; il révisa le sénat, lui adjoignit des membres nouveaux et lui donna des censeurs, fil des règlements de police, et régla en particulier les formes de l'affranchissement des esclaves et les conditions auxquelles les esclaves pouvaient devenir citoyens.
1 T;ir., Ami. lili. I. 10.
AUGUSTE. 279
L'Étal semblait paisible, et neanmoins des haines fermentaient dans le secret. C’est alors qu’éclata une conspiration célèbre, celle de Cinna.
Cinna était petit-fils de Pompée, et il avait hérité de pensées et de passions qui n’étaient guère en rapport avec les habitudes romaines. « A Rome, dit Tacite, tout était en paix; rien de changé dans les appellations des magistratures; les plus jeunes étaient venus au monde depuis la bataille d'Actium; les vieillards même étaient nés dans l’horreur des guerres civiles; que restait-il d’hommes qui eussent vu la république ’? »
Cinna, esprit aventureux, ne se jota pas moins dans la témérité d’un complot. Mais il eut des affidés, et ses affidés le trahirent. Auguste, qui jeune avait eu du courage pour proscrire, s'eitraya, vieillard, delà nécessité de punir. Sénèque a raconté ses angoisses* et le génie tragique a fait de cet épisode d’histoire un drame plein de générosité et de grandeur.
Au dire de Sénèque, la femme d’Auguste, Livia, ne fut pas étrangère au dénoûment de la tragédie. Tandis qu’Auguste allait de la vengeance à la pitié, de la colère à la peur, se demandant quelle serait la fin de tant de supplices, et ce que valait la vie, s’il la fallait payer du sang de tant de jeunes Romains armés contre lui de poignards, Livie l’aborda avec ces paroles : « Admettez-vous le conseil d’une femme? Faites ce que font les médecins; dès que les remèdes connus sont im-
1 Tac., Ann. lit). I, 3.
’ Son. de Clem. I. 9.
puissants, ils recourent à des remèdes contraires. La sévérité ne vous a point profité; après Salvidienus, il vous a fallu frapper Lepidus; après Lepidus, Murena; après Murena, Cœpio; après Cœpio, Equatius, pour n’en pas nommer d’autres dont il est triste de dire les entreprises; essayez si la clémence ne vous serait point meilleure. Pardonnez à Cinna; il est en vos mains; il ne |>cul point vous nuire, il peut servir votre renommée. » Et à ces mots Auguste se sentit comme soulagé de ses terreurs. Un conseil était convoqué; il l’éloigna, appela Cinna tout seul auprès de lui, et l’ayant fait asseoir, il lui parla en ces termes : « Je te demande une grâce, Cinna, c’est de ne me point interrompre; écoulemoi, tu me répondras. Je l’ai trouvé, Cinna, dans le camp de mes ennemis; né plutôt que devenu mon ennemi, je l’ai laissé avec la vie ton patrimoine entier; aujourd'hui tu es heureux, et ta richesse fait que, vaincu, lu es aux victorieux un objet d’envie. Tu as souhaité le sacerdoce, et je te l’ai donné de préférence à plusieurs dont les pères avaient combattu avec moi. El après que je t’ai de la sorte prodigué les bienfaits, tu formes le projet de me tuer... » A cette parole Cinna s’écrie que cette folie est loin de sa pensée. « Tu ne tiens pas ton engagement, dit Auguste; il est convenu (pie lu ne m’interrompras pas. Tu le prépares à me tuer, dis-je. » Et il lui désigne le lieu, les affidés, le jour, l’ordre de. l’exécution, le nom de celui qui doit frapper. Et lorsqu’il le voit saisi, et celte fois muet, « non plus par la convention, mais par la conscience, »
AUGUSTE
il ajoute : « Quel est ton dessein? Est-ce d'être prince à ma place? Je plains le peuple romain, si je suis le seul obstacle à ton ambition. Mais vois! tu ne peux défendre ta maison. Tout à l’heure, dans une affaire privée, lu as été vaincu par le crédit d’un affranchi. Ainsi, rien ne t’est plus facile que de t’armer contre César! Je le veux, si seul j’empêche la réussite de tes espérances. Mais auras-tu l’aveu de Paulus, et de Fabius Maximus, et des Cossus, et des Servilius, et de cette masse de nobles, non-seulement de ceux qui portent vainement de beaux noms, mais de ceux qui sont un ornement de leurs images? » Et il continua à parler de la sorte pendant plus de deux heures, comme pour faire durer le seul châtiment qu’il voulût infliger au coupable. « Je te donne une seconde fois la vie, Cinna, dit-il à la fin ; une première fois je l’avais donnée h Cinna ennemi; aujourd’hui je la donne à Cinna traître et parricide. Que de ce jour l’amitié commence entre nous ; voyons qui de nous deux attestera une foi meilleure, moi qui t’aurai donné la vie, ou toi qui me la devras ' . »
Puis il le déclara consul pour l’année suivante; Cinna fut vaincu et Rome s’émut de cette clémence. Il n’y eut plus dès lors de conspirateurs.
Rome fut en proie à d’autres fléaux : des tremblements de terre, le débordement du Tibre, des commencements de famine la désolèrent, et Dion signale
' Son., de Clem. lit). I. cap. ix.
L’EMPIRE ROMAIN
une éclipse fie soleil comme indice de malheurs plus effroyables. On chassa de Rome des multitudes d’esclaves et d’étrangers, et le trésor d’Auguste fournit du blé au reste de la population ; à Rome, c’est l'Etal qui subvenait aux besoins publics par un système de largesses et de dons, auquel participaient les tributs de
toute la terre.
Alors aussi se firent des règlements nouveaux pour l’organisation des armées. Dion rapporte que, au temps d’Auguste, Rome avait vingt-trois ou vingt-cinq légions, outre six mille soldats pour la garde de la ville, sept cohortes du guet et dix mille prétoriens préposés à la garde de l’empereur*. Il y avait, de plus, des troupes auxiliaires fournies par las provinces, dont le nombre égalait au moins celui des troupes romaines; ce qui fait supposer près de quatre cent mille hommes tou jours sur pied pour la défense de l’empire. La paye des soldats était devenue régulière ; autrefois, après leur service, ils recevaient des distributions de terres qui n’étaient le plus souvent qu’une dépossession des propriétaires ou des vieux colons *. Auguste avait voulu que cette sorte de récompense fût remplacée par une somme fixe d’argent que le prétorien devait recevoir après douze ans, et le légionnaire après seize ans. L’habitant des champs put ainsi vivre en paix dans son domaine; mais il arriva que la rétribution des soldats
1 Voj. aussi Tac., Ann. IV, 5.
1 Ou sait les vers fameux tic l’égloguc :
.... Vcleros misrato cnloni.
AUGUSTE
devint médiocre, dans la cherté progressive des choses vénales. De là quelques murmures, qu’Auguste apaisa en augmentant la rétribution fixe des soldats1, et cotte énorme dépense fut à la charge d’un trésor qu’il institua sous le nom de trésor militaire. Tous les peuples et tous les rois concoururent à former ce trésor par des dons privés; puis un décret du sénat porta qu’il serait entretenu par un impôt d’un vingtième, prélevé sur les successions collatérales et sur les legs testamentaires. Un moment, ce surcroît de charges fil naître des plaintes dans le peuple, bien que les plus pauvres eussent été exemptés de ce droit. L’impôt n’en devait pas moins subsister; on y ajouta même le droit de un pour cent à percevoir sur toutes les choses vendues, et ainsi fut assuré l'entretien du trésor militaire. Le peuple se tut, et l'organisation de l'armée fut dès lors l’organisation définitive de la servitude romaine*.
A ce moment, l’histoire mentionne quelques morts célèbres, en particulier celle de Pollion, un vieux débris de la république, et qui était resté comme une protestation vivante contre l’empire. Orateur, poète, historien, c’était un des beaux génies de cette époque lettrée; il avait quelque temps suivi le parti d'An-
1 II porta à vingt mille sesterces celle îles prétoriens, — selon M. Lgtronne, 4.002 fr.; à 12.000 celle des légionnaires, — selon le même, 2,45.1 fr. — Selon M. Girod (l)ict des Monnaies), 20,000 seslerees
t,252 fr. 50 c., 12,000 — 2,550 fr.
* Voy. le chap. de Tillemont sur les troupes romaines, sur la pave -les soldats, sur le rongé, etc. Ang., art. VI.
toine. Les lionles de Cléopâtre le déterminèrent A sortir des partis ; il ne garda que la liberté de ses opinions, et elle le rendit imposant et redoutable, même aux vainqueurs. Auguste le caressait, mais il ne désarma pas son indépendance. Poil ion laissa un lils, Asinius Gallus, digne de son père par son génie et aussi par sa fierté ; mais, réservé pour cela même à une périlleuse destinée. Asinius Gallus avait épousé Vipsania, cette première femme répudiée par Tibère; ce mariage ne devait pas tarder à lui être fatal.
Une autre mort fut celle de Messala. Caractère différent de Pollion, mais d’une culture égale, Quintilien le loue pour son éloquence et pour sa bonne grâce. Dans les temps où tombe la société politique, on aime à rencontrer quelques âmes fermes et pures, qui gardent, ne fût-ce que par le goût des lettres, quelque chose de la dignité qui n’est plus.
An de J. C. 4 et 5. — Cependant le monde étai^ troublé çà et là par des révoltes. Fæs Germains avaient reparu; c’était pour les Romains un sujet d’alarme, et Paterculus s'écrie : « Une immense guerre s’était allumée. » Néanmoins Vinicius avait suffi d’abord „ pour arrêter le péril ; mais il fallait occuper Tibère. Il* fut envoyé sur le Rhin, et le temple de Janus, fermé depuis douze ans, fut ouvert.
Dans la Dalinatie et dans la Pannonie, les révoltes s'annonçaient comme devant être également formidables. Partout éclataient des soulèvements; il y en eut dans lTsaurie, dans la Mauritanie, dans la Nar-
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daigne. C’était la haine des exacteurs romains qui armait les peuples ; la misère faisait ce qu’eût fait autrefois la liberté.
* La Judée eut aussi ses événements. Archélaüs, ce fils •l'IIérode, qu’Auguste avait laissé aux Juifs sous le titre d’ethnarque, les avait irrités par son despotisme; ils se plaignirent à Auguste, ce souverain des rois. L’ethnarque fut entendu à Rome et condamné. Peu après, on le reléguait à Vienne, dans les Gaules, et la Judée devenait une province romaine, soumise à un intendant, sous la juridiction du gouverneur de Syrie.
Tibère cependant avait déjà refoulé les Germains par delà le Rhin; les Caninéfales1, les Àltuaniens’, les Bructères étaient tombés sous ses coups, et il était allé frapper à leur tour les Chérusques au delà du Weser. Ce fut sa première campagne.
Àn de J. C. 5. — La deuxième année, sous le consulat de Gn. Cornélius Cinna Magnusel de L. Valerius Messala Volusus, il recommença ses batailles et s’avança jusqu’à l’Elbe avec ses légions, tandis que sa flotte allait se montrer à l’embouchure du fleuve ; ce double appareil effraya les barbares, qui demandèrent la paix. Auguste, à ces nouvelles, prit le litre d'imperator, qu’il avait pris déjà quatorze fois, et le laissa prendre pour la quatrième fois à Tibère \
1 Ile file des Balaves.
1 Des bords de la Lippe.
5 Volt. Paterc., lib. II.
l.’KMIMRE ROMAIN.
Cependant la Germanie n’était j»as entièrement paeiliée. Tandis que la partie occidentale s’était soumise, la partie orientale prenait les armes avec un appareil inusité, et qui annonçait l’inspiration d’un homme savant dans la guerre et dans la politique.
Un chef marcoman, qui avait passé sa jeunesse à Itoine sous la laveur d’Auguste, et qui savait les arts et les vices de la civilisation, Maroboduns, « barbare «le nation, non d'intelligence, » dit Paterculus, imagina de concentrer les forces germaines vers la Bohème, et là il attira tous ceux «pii fuyaient la servitude. Bientôt on le vit, avec le titre de roi, dominer ces vastes régions, se composer une armée de près de quatre-vingt mille hommes, et menacer dans le lointain les frontières de l’Italie. Borne, en effet, commença de s’alarmer, et Tibère eut ordre d’aller attaquer ce grand ennemi dans son domaine. Tout annonçait un vaste système de guerre. Tibère, avec un lieutenant déjà renommé pour ses exploits sur le Rhin, Scxtius Satnrninus, s’apprêtait à envahir la Bohême; mais tout à coup éclata un autre péril : les Fannoniens et les Raima tes, dont les révoltes éparses avaient semblé contenues par l’activité de quelques légions, venaient de profiter du mouvement qui allait porter la guerre vers le fond de la Germanie, et, conduits par deux chefs, chacun du nom de Bâton, on les vit assembler brusquement des multitudes armées, et menacer l'Italie d’une irruption effroyable. Deux cent mille hommes divisés en trois corps marchaient, les uns vers la Macé-
AUGUSTE
Ml
doine, les autres vers Trieste; le reste gardait le pays. Au bruit de cette invasion, Rome trembla; on crul voir la ville aux mains des barbares. Citoyens, vieux soldats, chevaliers, patriciens, esclaves même, tout s’arma à la fois, et Tibère eut ordre de changer son plan de guerre. Il fil la paix avec Maroboduns, et courut aux périls présents.
Déjà Cecina Severus, qui commandait dans la Mésie, vers le Pont-Euxin, avait devancé la défense en courant aux Pannoniens, qui assiégeaient Sirmich; puis parut Messalinus, lieutenant de Tibère, courant aux Dalmales, du côté de Salones. Enfin se montra Tibère avec quinze légions et une force égale de troupes auxiliaires. « Tibère, dit l’historien adulateur, ne crul jamais opportune l’occasion d’une victoire qu’il eût à payer du sang des soldats; pour lui, le parti le plus glorieux fut toujours le parti le plus sur. Songeant au devoir avant de songer à la renommée, jamais il ne soumit le conseil du chef à l’opinion de l’armée, mais toujours la conduite de l’armée à la sagesse du chef1. »
Ai i de J. C. 7 el 8. — Quoi qu’il en soit de ces apologies, Tibère évita les hasards des batailles el, par ses lenteurs calculées, contint les irruptions. Auguste même craignit qu’il n’entràl dans les desseins de Tibère de faire de ces lenteurs un moyen de prolonger la guerre pour perpétuer ses commandements, el il
' Yell. Patcrc., lit). 11, I lü.
pensa l'exciter en lui envoyant les levées d'Italie avec Germanicus, fils de Drusus, un nom montré dès lors à la renommée ; mais Tibère justifia son système on forçant les Pannoniens à la soumission.
Cecina Severus, au contraire, ,en voulant hâter la «pierre, s’était exposé à des défaites. Il avait été obligé de regagner la Mésie, envahie par des ilôts de Sarmates; puis, ayant voulu de nouveau se retourner vers les Pannoniens, il s’était laissé envelopper de tous les côtés, et son armée ne s’était sauvée que par des efforts extrêmes de courage. Il avait vaincu néanmoins; mais sa victoire avait été sanglante. Il fallut que l’année suivante Tibère , secondé de Germanicus , achevât d’éteindre cette guerre par des coups décisifs et pleins d’éclat.
.4» de J. 9. — Les Dalmates, poursuivis par le fer et par le feu, n’eurent pour défense extrême que de s’enfermer dans deux villes, Andélrium, près de Salones, et Arduba ; la première fut assiégée par Tibère, la seconde par Germanicus. L’une et l’autre sc défendirent avec courage, mais Arduba avec frénésie. Les femmes voulaient périr plutôt que de se rendre, et, comme les hommes étaient résolus d’ouvrir les portes, elles allumèrent de grands feux et s’y jetèrent avec leurs enfants. L’un des chefs des révoltés, le Dalmate Bâton, ayant paru devant le tribunal de Tibère, se montra digne d’une autre fortune. Tibère lui demandait les motifs de sa révolte. « C'est à vous, Romains, qu’en est la cause; pour paître vos troupeaux,
AUGUSTE
vous envoyez des loups, non des bergers. » Les gouverneurs romains exerçaient, en effet, l’autorité par les exactions, et les provinces étaient comme en proie à la perversité et à l'avarice; la révolte n’était qu’un effort désespéré contre la souffrance.
Celte fois néanmoins elle avait eu tous les caractères d’une grande guerre entreprise pour l’indépendance, et aussi elle avait jeté la terreur dans Home et dans l’ilalie. « Jamais, depuis les guerres puniques, dit Suétone, ne s’était montrée une guerre plus formidable'. » Auguste était surtout épouvanté; on l’avait vu s’avancer du côté de Rimini comme pour épier de plus près les événements, cl, quand la soumission des révoltés fut achevée, il laissa éclater sa joie et permit au sénat de prodiguer à Tibère tous les honneurs. La victoire, au reste, était féconde; elle rendait les Romains « maîtres de toute celte étendue de pays qui est bornée par l'Ilalie, la Norique, le Danube, la Thrace, la Macédoine et la mer*. »
Mais la joie d’Auguste fut courte ; cinq jours après, tombait à Rome la nouvelle d’une catastrophe effroyable. Une armée romaine avait péri tout entière dans les forêts de la Germanie.
L’auteur de ce grand désastre était P. Quintilius Varus ; il avait été consul et gouverneur de la Syrie, et là on avait vu, dit l’historien, sa passion pour l’or. « Pauvre, il avait trouvé la province riche; riche, il
1 Suet., Tib. tC.
* tell. Paterc., lit). II, liô.
xao
la laissa pauvre1. » Envoyé dans la Germanie, au moment où toute l’attention était captivée par les guerres des Dalmates et des Pannoniens, il se mil à gouverner sa province comme en pleine paix, cherchant ce qui pouvait rester de rapines dans un pays ruiné, étalant le luxe, affectant la magnificence et tentant les révoltes par la sécurité. C’était un esprit borné, un de ces hommes que la faveur élève et qui semblent prédestinés au malheur des Etals.
Il y avait au centre de la Germanie un peuple indompté, les Chérusques ; entre leurs chefs brillait « un jeune homme, de race noble, fort de la main, prompt de 1 esprit, génie au-dessus du barbare, portant l’ardeur de sa pensée dans le visage et dans les yeux. L’indolence du gouverneur lui fut une occasion de crime, pensant, non sans raison, que nul n’est plus facilement accablé que celui qui ne soupçonne point de danger, et que d’ordinaire le commencement du malheur est la sécurité*. »
Arm in, ou Àrminius, c’était le nom de ce barbare, ayant conçu son dessein de révolte, y fit entrer les tribus voisines, et il s'appliqua à envelopper dans ses pièges l’esprit même de Yarus. Il avait servi dans les armées romaines; ce lui fut une raison naturelle de se montrer dans le camp do Yarus et sous sa tente, affectant l’amitié et la confiance; Yarus put se croire au milieu de nations paisibles, à qui il rendait la
1 Tillemmil, ail. XV.
4 Vcll. Pateit., lit). II.
UGUSTE.
justice sur son tribunal, laissant ses légions dispersées et ne voyant aucun indice de péril.
Il fut toutefois averti par un chef germain, fidèle à Home, du nom de Ségeste, qu’une vaste trame le menaçait. Varus ne le crut point. « Ainsi voit-on souvent, dit encore Paterculus, que Dieu, voulant changer la fortune, obscurcisse, corrompe les conseils, de telle sorte, ce qui est le comble des maux, que ce qui arrive paraisse ne pas arriver sans justice, et que le malheur même devienne un crime. »
Tout à coup donc, au sortir d'un festin où Aririinius s’était trouvé, Varus apprend que les cantons germains sont en armes, que les légions éparses au loin sont attaquées, et que les troupes d'Arminius accourent pour le surprendre lui-même dans un défilé. Varus éperdu veut tenter la défense. Trois légions lui restent; elles sont l'élite des légions romaines. Mais l’attaque est soudaine, immense; des multitudes pressent les Romains surpris. Aux ténèbres de la nuit s'ajoute l’horreur d’une tempête; nulle disposition militaire n’est possible. On ne peut ni fuir ni combattre, et la mêlée n'est bientôt qu’un massacre. Varus désespéré ne sait alors que mourir; il se perce de son épée. Quelques chefs se tuent comme lui; d'autres se livrent avec leurs arn es. Numonius Vala veut s’ouvrir un passage avec la cavalerie des légions; il est partout enveloppé, et il périt avec tous les siens. Des trois légions, nulle n’échappe au carnage; quelques prisonniers sont vivants. Arminius, du haut d’un tribunal,
les l'ail amener devant lui, et les condamne tous à mourir. Alors on les égorge avec des raffinements de cruauté. Les tribuns et les centurions sont mis à mort, comme des victimes, sur les autels des dieux, au milieu des forêts. Le supplice des autres n'est qu’un jeu; on les met en croix, on les déchire avec des flèches. On s’amuse surtout à torturer ceux qui ont servi aux exactions du gouverneur; un jeune Romain, Cœlius Caldus, pour échapper à cqj> barbaries, se brise la tète avec sa chaiue de fer. La vengeance s’exerça jusque sur le corps de Varus. Ses soldats l’avaient enfoui dans la terre pour le dérober aux insultes; on le découvre, on le inutile, ou disperse ses membres. Jamais armée romaine n’avait passé par un si fatal désastre; les drapeaux et les aigles restaient aux mains des barbares. L’aigle seule de la troisième légion fut sauvée par celui qui en avait la garde ; il la détacha de la pique, la cacha sous son baudrier et s’alla cacher lui-même dans un marécage. Telle avait été la destruction des légions de Varus, et c’est cette nouvelle qui était venue troubler à Rome la joie des victoires de l ibère et de Germanicus. Auguste resta comme foudroyé; il prit le deuil, laissa croître sa barbe, et sa douleur ressembla à du délire. On le vit, en ses 1 fansports, se frapper la tête sur les murs de son palais, et, dans une sorte de frénésie, il s'écriait : « Varus, rends-moi mes légions. » Son désespoir accrut l’épouvante; Rome crut voir approcher les barbares. La garde veillait sur les murailles comme dans un danger
Aiir.rsTF..
présent. Feu à peu toutefois les terreurs se calmèrent. La Gaule était paisible; les Germains n’avaient rien tenté au delà de cette extermination de Varus et île ses légions. Auguste songea à la vengeance, et il chargea Tibère d’une guerre nouvelle à porter sur le Rhin.
l)e J. C. 10. — Auguste vieillissait, et les chagrins dévoraient sa vie. Cotte même année, il eut à punir les désordres de sa petite-fille, et son palais devenait de plus en plus solitaire. Néanmoins il s’occupait encore des soins de l’État. Il essaya surtout d’attaquer le célibat, qui pour les nobles romains était devenu une violation effrontée des mœurs domestiques. Déjà des lois avaient été faites contre ceux qui ne se mariaient point, ou même qui n’avaient pas d’enfants. Les chevaliers demandaient l’abolition de ces lois ; Auguste au contraire les aggrava par une loi célèbre qu’il fit porter par Pappius et Poppée, qui étaient consuls subrogés, et qui eux-mêmes n’étaient point mariés. Los chevaliers opposaient à ces lois l’exemple des vestales qui ne se mariaient point; Auguste alléguait leur vœu de chasteté, et disait qu’il fallait donc que les violateurs de la pudeur se soumissent à être punis comine elles. La loi fut mise en vigueur, mais elle devait être plus faible quela corruption; il y a des temps où il n’est pas permis aux lois d’être meilleures que les mœurs publiques.
Cependant des levées nouvelles s'étaient faites, non sans de graves difficultés, par la terreur qu’inspiraient toujours les barbares, et aussi par suite de l’amollissement des âmes et de l’aversion du service militaire.