‹ Histoire l'Empire romainChapitre 16 sur 39 · CHAPITRE lï · texte numérisé non relu

CHAPITRE lï

Avènement d’un maitre nouveau. Origine de Tibère. Sa jeunesse, ses mœurs, son génie. — Premier acte du règne. Meurtre. d'Agrippa Posthume. — Tout se précipite dans la servitude. — Jugement de Tacite. — Honneurs rendus h Auguste. Déploiement de forces militaires. Moquerie publique. Description de la |>ompc funéraire. Apothéose. — Tibère redouble d'ambiguïté. Délibération du sénat. Lâchetés et hypocrisies. — Tibère, après des affectations de modestie, entre dans l'exercice de la puissance. Hèle du sénat et du peuple. — L'empire s'ébranle par des séditions. Blésus et les légions de Pannonie. Drusus est envoyé aux légions. Scènes dramatiques. Punitions éclatantes. Teneur des séditieux. Sédition vaincue. — Autres révoltes. Germanicus sur le Rhin. Agrippine et ses enfants. Scènes atroces de soldatesque. Caractère d'Agrippine. Elle ipiilte le camp. Réaction soudaine. Discours de Germanicus. Horrible punition des séditieux. — Désordres militaires en d'autres lieux. Impression de sombre terreur dans l'Jme des légious. Elles demandent l'ennemi |>our expier leurs crimes. — Succession d'alarme et de joie dans Rome. Rumeurs populaires. Sécurité. — Mort de Julie, fille d’Auguste. Cruautés de Tibère. Horribles meurtres. — 11 affecte l'aversion des flatteries. 11 siège au tribunal. — Premières satires. Le rire est toute la liberté. — Crime contre la divinité d'Auguste. Lois de majesté. Exemples atroces de pumiion. — Licence des histrions.

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Règlement de répression. — Barbaries nouvelles. — Règlement d'impôt. Système de défiance. — Tibère se renferme en lui-même. Besoin de cacher sa vie. —Ravages du Tibre. — Récits de guerre sur le Iîhin. Gcrmanicus et Arminius. Émotions diverses. Cérémonies expiatoires pour les légions de Varus. Première liataille défavorable. Ccsena vaincu. Agrippine arrête la fuite. Sombres jalousies à Rome. Germanicus répare le désastre. — Contrastes dans la conduite des Germains. — Nouveaux combats. Génie d' Arminius. Victoire de Gcrmanicus. Tout tremble dans la Germanie. Tibère rappelle Germanicus.

Rome attendait son maître nouveau; non point que l’hérédité fût déterminée comme dans un état naturel de monarchie, mais la servitude était déjà une partie des mœurs publiques, il y a des temps ainsi faits; la domination s’établit comme si elle était une loi, et les peuples l’acceptent comme si elle était une nécessité.

Mais nous allons voir ce que deviennent les peuples, lorsqu’ils sont arrivés à ce degré d’abaissement où la volonté d’un homme est seule maîtresse, et que cette volonté ne connaît ni une lumière qui la guide, ni une puissance qui la modère.

Tibère nous est connu comme un général d’armée. Il s’est révélé dans les grandes expéditions de la Germanie. Il ne nous est [joint connu encore dans ses mœurs politiques, ni dans ses habitudes privées; nous l’avons vu s’appliquer à se voiler devant un maître, et cet indice toutefois a pu laisser soupçonner un caractère d’hypocrisie, redoutable dans l’exercice d'une souveraineté sans contrôle.

Tibère sortait par Tibère Néron * son père, de la famille patricienne des Claudius, famille orgueilleuse

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et intraitable, disent les histoires'. Sa mère était dn même sang; mais Drusus, de qui elle était fille, avait été adopté dans la maison des Livius, et elle en eut le nom de Livia. Nous avons vu que Tibère était entré dans la maison d’Auguste, par un de ces échanges qui à Rome déshonoraient les mariages, c’est-à-dire par la cession que Tibère Néron fit à Auguste de sa femme Livia, laquelle était alors déjà mère de Tibère et enceinte d’un autre enfant, qui fut Claudius Drusus; de là des destinées tristement mêlées. Ce Drusus entra aussi plus tard dans la famille d’Auguste en épousant Antonia, qui était sa nièce et en même temps fille d’Antoine, et de ce mariage sortit Germanicus, grande ligure jetée dans une histoire pleine de crimes et de malheurs.

La jeunesse de Tibère avait été cultivée; mais au goût des lettres s’alliaient des penchants vicieux. Son caractère s’était de bonne heure fait entrevoir, et son précepteur s’était effrayé de ses instincts de cruauté et de bassesse ; c’était, disait-il, « une boue pétrie avec du sang1. » Et néanmoins son intelligence était élevée; double nature qui promettait à la fois un génie éminent cl pervers, un homme de qui on pouvait attendre de grands exemples et de grands forfaits.

Tout fut en lui plein de contradiction ; de bonne heure on l'avait vu ennemi de l’adulation servile aillant que de la liberté; livré aux débauches, il déles-

: « Imita superbia, > dit Tacite. — Tillcmont, art, I.

* Suct., in Ttb.

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lail los débauchés cl les infâmes; dès sa jeunesse il fut brillant à la guerre, il le fut moins aux conseils ; il lui fallait des résolutions soudaines; la délibération lui était moins heureuse1; et cela même fut un contraste de plus, dans un caractère sombre et hypocrite, qui semblait renfermer en soi la méditation de tous ses actes.

Rien ne lui manqua, en un mot, de ce qui honore et de ce qui dégrade; mais par la pente naturelle de la corruption, la perversité fut maîtresse de l’intelligence, et toutes les sortes de vices dévorèrent cette nature qui, sous une discipline morale, eût été grande et pleine d’éclat. Sa nature physique même en fut dégradée. Il était fort, bien fait, beau de visage; il finit par être décharné, et sa face se couvrit d’ulcères : on le vit s’enfuir de Rome pour cacher, disait-on, ses ignobles difformités5.

Tel était le nouveau César.

AndcU. IQo.DeJ. C. 14 . Seitus Pompeius Magnus, Seitus Apuleius, consuls. — Son règne, car désormais ce mot de règne doit entrer dans l’histoire, son règne va se révéler tout entier par le premier acte de son pouvoir, et c’est Tacite qui va nous faire ce récit; Tacite, parfois calomniateur de la nature humaine, mais instructif à force d’en soupçonner toujours et d’en exagérer souvent la corruption.

« Le premier acte du nouveau principat fut le

* « Rqientinis consiliis inelior quant niedilalis. » (Aur. Vict.)

* Tac., Ann. IV, 57. — Suel., 3.

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meurtre d'Agrippa Posthume; surpris à ('improviste et sans défense, le centurion, bien que résolu au crime, eut peine û lui donner la mort. Tibère ne dit pas un mot de l’événement au sénat; il feignait certains ordres de son |>ère, qui aurait prescrit au tribun chargé de la garde d'Agrippa de ne point hésiter à le mettre û mort, aussitôt que lui-même aurait quitté la vie. Et assurément Auguste avait souvent exprimé de sombres pensées sur la nature morale de ce jeune homme, et il avait fait ratifier son exil par un décret du sénat. Mais jamais il n’avait donné les mains au meurtre d’aucun des siens, et il était peu croyable qu'il eût ordonné la mort de son neveu pour la sécurité de son beau-fils ; ce qui était plus proche de la vérité, c’est que Tibère et Livie, inspirés l’un par la crainte, l’autre par sa haine de marâtre, avaient hâté la mort d’un jeune homme suspect et odieux. Et lorsque le centurion, selon la loi militaire, vint annoncer à Tibère que l’ordre qu’il avait donné était exécuté, Tibère répondit qu'il n’avait pas donné d’ordre, et qu'il allait rendre compte du fait au sénat. Mais Sallustius Grispus, confident de ces mystères (c’est lui qui avait envoyé la dépêche au tribun), effrayé d’une révélation qui pouvait faire de lui un accusé, et jugeant le péril égal soit qu'il fût produit des récits vrais ou imaginaires, courut avertir Livie d’empêcher qu’on divulguât les secrets du palais, les conseils des amis, les offices des soldats ; Tibère n’allail-il pas affaiblir le neif de l'empire en ramenant tout au sénat; la condition du com-

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mandement, c’était qu’il n’y eût de compte rendu qu'à un seul.

« Cependant, ajoute Tacite, tout sc précipitait dans la servitude, consuls, sénateurs, chevaliers. Les plus illustres, plus hypocrites et plus empressés, tous composant leur visage pour ne paraître ni trop heureux de la mort d'un prince, ni trop attristés de la venue d'un autre, tous mêlant dans l’adulation les larmes, la joie, la douleur.

« Les consuls Sextus Pompeius et Sextus Àpuleius prêtèrent les premiers serment à Tibère César; puis Sejus Strabo et C. Turranius, l’un commandant des cohortes prétoriennes, l’autre intendant des subsistances; et enfin le sénat, l’armée et le peuple. Car Tibère mettait toujours en tête les consuls, comme en pleine république, jetant ainsi l'ambiguité dans l’empire. L’édit même par lequel il appelait les sénateurs au palais, il ne le rendit qu’en vertu de la puissance tribunitienne qu’il avait reçue sous Auguste ; les termes en étaient brefs et modestes : « il y avait à délibérer sur « les honneurs à rendre à son père; que quanta lui, « il ne quittait pas son corps; c’était tout, le privilège « qu’il se réservait en ces témoignages publics. »

« Toutefois, après la mort d'Auguste, il avait remis le drapeau aux prétoriens en qualité d’empereur, retenant les insignes de la souveraineté, les gardes, les armes, tout le reste ; des soldats le suivaient au Forum, le suivaient au sénat ; il adressa des lettres aux armées, comme, maître de l’empire, ne gardant ses hésitations

que lorsqu’il parlai! au sénat. Celle ambiguïté tenait surtout à la crainte qu’il avait de Germanicus, qui. ayant en ses mains tant de légions et d’immenses secours d’alliés, avec une admirable faveur du peuple, pouvait aimer mieux saisir l’empire que l'attendre; et puis il songeait à l’opinion, voulant qu’on le crût élu et provoqué par la république, plutôt que de paraître s’être glissé au pouvoir par l'intrigue d’une femme et par l’adoption d’un vieillard. El enfin on sut bientôt que ses hésitations lui étaient un moyen de pénétrer les pensées secrètes des principaux de Rome; car les paroles, les visages même, il étudiait tout, pour en faire des crimes plus tard'. »»

Ainsi parle Tacite. Aisément on se laisserait entraîner à copier toujours ce grand et inexorable narrateur; mais tout en le suivant en ses récits, nous allons hâter les nôtres.

Le corps d’Auguste fut transféré de Noie à Rome en grande pompe; Tibère le suivait. L’ordre sénatorial et équestre vint le recevoir; on l'alla déposer dans le vestibule du palais.

Le lendemain, le sénat était assemblé dans un appareil de tristesse et de deuil; nulle décoration, nul insigne de dignité, nulle distinction de rangs, sénateurs, chevaliers, magistrats, tous mêlés sur leurs bancs, tous affectant la douleur; Tibère parut en robe noire avec son fils Drusus. Il avait préparé un discours,

* Tac., Ann. lil>. I.

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qu’il interrompit souvent par ses sanglots; son fils en acheva la lecture. Puis le testament d’Auguste fut apporté par les vierges de Vesta 1 . Auguste instituait ses héritiers Tibère et Livie ; il admettait Livie dans la famille des Jules, et lui donnait le nom d’Augusta. A défaut de Tibère et de Livie il désignait ses petits-fils, et en troisième lieu quelques-uns des plus grands de Rome, la plupart odieux à Auguste, dit Tacite, mais choisis par un raffinement de gloire, en vue des jugements de l’avenir. 11 léguait des dons énormes en argent au peuple, aux tribus, aux soldats des cohortes prétoriennes, aux légionnaires, aux cohortes des citoyens *.

Il s'excusait sur la modicité de la succession qui reviendrait après cette distribution à ses héritiers, bien que lui-même eût reçu de ses amis des legs testamentaires pour plus de quatorze cents millions de sesterces’; toutes ces richesses, disait-il, avaient été employées au bien de la république.

Après quoi on délibéra des honneurs à rendre à

* Tac., Ann. lit). I.

* A» peuple quarante millions de sesterces — 8,185,000 fr. — 5,500,000 aux tribus — 7 16,030 fr. — A chaque prétorien, 1,000 sesterces => 204 fr. 58 c. — A chaque légionnaire 500 = 73 fr. 35 c. — A chaque soldat des cohortes de la ville, 500 sesterces = 105 fr. 25 c. Calculs faits d'après M. Lelronne dans les notes de l 'llisl. des Empereurs de Crevier. Éd. de 1821.

Voir les notes sur Tacite, ex poslreina Ed. Olsortini, curante de Calonne, M.DCCC.XXIV. Les calculs de M. la-tronne sont un |ieu différents de ceux de M. Girod, dans son Dictionnaire des Monnaies, 1827. J'ai déjà cité cet ouvrage élémentaire, je le citerai encore ; il part de cette évaluation, le sesterce =21 c. 25 de notre monnaie présente.

s 286,412,000 fr., selon .M. Lelronne, ibid.

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Auguste. Gallus Asinius voulait que le cortège funèbre fût conduit par la porte triomphale; Arruntius, qu’on jwrtàl en tète du convoi l’inscription des litres des lois d’Auguste, avec la liste des nations vaincues ; un autre, Messala Valcrius, ajoutait qu'il fallait dès ce moment renouveler le serment au nom de Tibère ; et Tibère aussitôt demanda au sénateur si c’était par son ordre qu’il énonçait un tel vote; et le sénateur répondit que c’était bien de lui-méme qu’il parlait de la sorte, et que dans les choses de la république il suivrait sa propre inspiration, fût-ce au péril de déplaire. «C’était tout ce qui restait de formes de flatterie, » dit Tacite. Et à ce moment tous les pères s’écrièrent qu’il fallait que le corps fût porté au bûcher sur les épaules des sénateurs. « César les arrêta par une modération arrogante, et il avertit le peuple par un édit de ne pas troubler les funérailles d'Auguste, comme on avait troublé celles du divin Jules, par une exagération de zèle; le corps devait être brûlé dans le champ de Mars ; le peuple n’avait pas à vouloir qu’il le fût dans le Forum. »

Puis, au jour des funérailles, on déploya des forces militaires comme pour une défense de la cité, à la grande risée de ceux qui avaient vu ou qui avaient su ce que le meurtre du dictateur avait jeté d’émotions dans Rome, soit par l’espérance de la liberté, soit par le désir de la vengeance, et qui se demandaient si la sépulture d’un vieux prince, dont la longue puissance n’avait point été troublée, et qui avait pu léguer à

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ses héritiers la domination de la république, n’était donc pas sûre d’être paisible, et s’il était nécessaire de la protéger par un appareil de force armée1.

Ainsi, quelque reste de liberté semblait survivre; mais les âmes n’étaient point remuées. On parlait d’Auguste, mais pour admirer des circonstances futiles*. Le jour où Auguste avait pris le pouvoir avait été le même que celui de sa mort; puis il était mort à Noie, dans la chambre et dans le lit où était mort son père Octavius; le nombre de ses consulats avait égalé celui des consulats réunis de, Valerius Corvinus et île Marius; la puissance tribunitienne lui avait été continuée trente-sept ans, le titre d’empereur renouvelé vingt et une fois; on comptait enfin ses honneurs, et c’étaient là tous les discours. Mais les esprits graves allaient au delà; ils rappelaient la vie d’Auguste, les uns pour la glorifier, les autres pour la condamner, et pendant ce temps se déployait la magnificence des obsèques : on en fit un triomphe, et un spectacle; c’est tout ce qu’il faut au jieuple pour l’émouvoir ou le captiver, lorsqu’il ne lui reste que la curiosité pour toute passion.

les récits de celte pompe remplissent et déshonorent les histoires. Le lit sur lequel reposait le corps était d’or et d’ivoire; il était couvert de tapis de pourpre brodés d’or. C’étaient des sénateurs qui le portaient sur leurs épaules, selon le vœu du sénat. Deux

1 Tac., Ann. lib. I.

* Ibidem.

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