‹ Histoire l'Empire romainChapitre 17 sur 39 · L ENI’IIIE H01I AI. Y · texte numérisé non relu

L ENI’IIIE H01I AI. Y

statues d’Auguste suivaient le corps; l’une d’elles destinée aux honneurs divins; elle était d’or; des chœurs d’enfants des races patriciennes suivaient les statues, en chantant des vers en l’honneur du mort; puis, en longue file les images de ses ancêtres, avec les tableaux de ses victoires et de ses hauts faits, les titres de ses lois, la nomenclature des [toupies vaincus avec la représentation de leurs coutumes et de leurs armes; tous les ordres, toutes les magistratures, le sénat, les chevaliers, l’armée, les collèges dits prêtres, Rome tout entière dans le cortège; l’antiquité n’avait rien vu d’égal à cette pompe. On s’achemina de la sorte vers le champ de Mars où était le bûcher; des centurions y mirent le feu, et lorsque la flamme se fut élevée, on fit partir du milieu du bûcher un aigle qui emporta au ciel T âme d’Auguste; un prêteur nommé Numerius Atticus jura qu’il avait vu l’àmc s’envoler; il reçut pour son serment un million de sesterces de Livie.

Ce ne fut pas toute l’apothéose. On déclara qu’Àuguste était dieu; le sénat lui décerna les honneurs divins, et lui éleva un temple avec des prêtres et une prêtresse, qui fut Livie, sa femme. Tibère institua même un collège de prêtres d’Auguste, et vingt et un des plus illustres sénateurs furent désignés par le sort pour ce sacerdoce; Tibère en voulut être, avec Drusus son fils, et Germanicus et Claudius son frère. Les provinces imitèrent ces adulations; tout se couvrit de temples d’Auguste; on lui fit même des autels domestiques, et chaque famille eut un des siens voué à ce culte. Ce fut

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comme une contagion qui gagna jusqu'aux peuples étrangers. Horrible impiété! s’écrient les histoires'; mais surtout infâme délire, qui attestait que le monde romain n’était plus fait que pour la servitude et pour la honte.

Cependant Tibère redoublait d’ambiguïté et de mystère au sujet de l’empire. 11 affectait de redouter la puissance qu’Augusle avait exercée, et les sénateurs n’en étaient que plus prompts à le supplier de la saisir. « L’âme d’Auguste, répondait-il, avait seule été capable de porter le poids de l’empire; et pour lui, en prenant j>art à quelques-uns de ses travaux, il avait appris combien était difficile, combien était hasardeux le soin total du gouvernement du monde; Rome avait en son sein un grand nombre de personnages illustres; pourquoi tout remettre à un seul? Plusieurs, en associant leurs travaux, rempliraient plus aisément les offices du gouvernement. » Ainsi déguisait-il ses pensées; mais les sénateurs, tremblant de le comprendre, redoublaient de plainte, de larmes et de vœux ; ils tendaient leurs mains vers les dieux, vers l'image d’Auguste, vers lui-même; et alors Tibère fit apporter un mémoire qu'Auguste avait laissé sur la situation de l’empire; c’était un tableau de la puissance publique, du nombre des armées, des flottes, des royaumes, des

* Tillciuont. — Crcvicr. « Le démon s’efforçait ainsi d'augmenter l'idolâtrie et de la relever par tout le faslo de la majesté impériale, et de l'appuyer par touto la puissance du nom romain. > Tillemont sur Aug., art. XXII.

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provinces, des tribus, avec l’indication des charges du gouvernement. Les prières des sénateurs n’en étaient que plus empressées cl plus lâches. Enfin, Tibère dit, comme par hasard, que ne se sentant pas égal à tout ce fardeau, il recevrait néanmoins la portion qui lui en serait remise. Alors il y eut une scène imprévue. «Je vous demande, César, dit Asinius Gallus, quelle portion de la chose publique vous désirez qu’on vous remette. » Étonné de cette brusque interrogation, Tibère se tut un moment; puis, s’étant recueilli, il répondit « qu’il convenait peu à sa dignité de choisir ou de repousser une partie des soins dont il aimerait mieux être affranchi tout à fait. » Gallus put voir à l’air de Tibère qu’il l’avait blessé; « et il se hâta de dire qu’il ne l’avait point interrogé dans la pensée de séparer ce qui devait rester uni, mais pour l’amener à reconnaître lui-même que la république était un corps, cl qu’une seule âme la devait régir. » Puis il se mit à parler d’Auguste et de sa gloire, de Tibère et de ses exploits. Mais la blessure était faite; et d’ailleurs cet Asinius Gallus était depuis longtemps odieux à Tibère; c’est lui qui avait épousé Yipsania, fille d’Agrippa, qui d’abord avait été la femme du prince; en lui revivait l’indépendance de son père Asinius Pollion, et on lui pouvait croire, dit Tacite, des desseins qui allaient au delà de l’ambition d’un citoyen.

La délibération se traîna parmi ces anxiétés et ces hypocrisies. Le sénateur L. Arrunlius parla dans le sens de Gallus, et comme lui blessa Tibère. 11 n’v avait

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envers lui nul sujet de vieille haine; mais il était riche, indépendant, honoré; c’étaient assez de motifs de suspicion. Aussi bien, dans ses derniers entretiens, Auguste, cherchant quels seraient les personnages qui, désignés pour le principal, ou le refuseraient quoique dignes, ou l’accepteraient quoique incapables, ou se sentiraient à la fois la force et la volonté de le prendre, avait prononcé de la sorte sur quelques-uns: Lepidus, capable, ne le voudrait; Gallus Asinius, avide, ne le pourrait; Arruntius, non indigne, le cas échéant, le saisirait. D’autres nomment Cn. Pison à la place d’Arrunlius. Quoi qu’il en soit, tous ces hommes restaient suspects, et tous, à l’exception de Lcpidus, devaient périr plus tard pour des crimes machinés par Tibère1.

Q. Haterius et Mamercus Scaurus blessèrent également son âme soupçonneuse; l'un en s’écriant: « Jusqu'à quand, César, souffrirez-vous qu’une tète manque à l’État? » L’autre en disant : « Que rien n’était désespéré, et que les prières du sénat ne seraient pas vaines, puisque Tibère, en vertu de sa puissance tribunitienne, ne s’était pas opposé à la délibération ouverte par les consuls. » Et aussitôt Tibère avait éclaté contre Haterius; quant à Scaurus, il ne lui avait point répondu ; et alors, enfin, fatigué par les cris de tous et les sollicitations de chacun, il céda peu à peu, et, sans dire qu’il prenait l’empire, il cessa de le refuser. On

1 «Slraente Tibcrio. » (Tac., Ann. tib. 1).

sait, ajoute Tacite, que Halcrius, ayant suivi Tibère eu son palais pour désarmer son courroux, et s’étant roulé à ses pieds, avait failli être mis à mort par les soldats, parce que Tibère était tombé, soilpar accident, soit embarrassé par les mains du suppliant; il fallut qu’Augusta protégeât la viedu maladroit par ses prières.

Tout le reste est digne de ces scènes, où l’adulation affecte d’être libre, et finit par être peureuse et lâche.

El une fois armé par la délibération d’une puissance qu’il avait de fait, Tibère continua ses allures de modestie, refusant les titres de sa dignité : celui de Père et celui d’Iju’ERATOR, ne voulant pas de couronnes sur les portes de son palais et ne souffrant pas qu’on jurât d’obéir à ses édits présents et à venir, n’acceptant jtas enfin les appellations de matlre ou de seigneur, et disant qu’il était seulement le maître de ses esclaves, le général des soldats et le chef des citoyens *.

11 refusa de même les honneurs extrêmes que l’adulation du sénat décernait à sa mère : on voulait lui donner le nom de. Mère de la patrie; on proposait qu’au nom de César fût ajoutée l’appellation de Fils de Julia. Tibère répondait qu’il fallait modérer les hommages envers les femmes, et qu’il donnerait l’exemple en ce qui le concernait lui-même. Ce qui est sûr, dit encore Tacite, c’est que, troublé par l’envie, et craignant que l’élévation d’une femme ne diminuât sa propre dignité, il ne voulut pas même qu’un licteur

1 Suot., in Tib.

fut donné à sa mère, et il rejeta de même pour elle les autres honneurs.

Tibère, après ces scènes sénatoriales, entra dans l’exercice de la puissance. Il demanda pour Germanicus César l’autorité proconsulaire, et il voulut qu’un message lui fût envoyé par le sénat pour consoler sa douleur de la mort d’Auguste; puis il désigna douze candidats pour la préture, nombre fixé par Auguste ; le sénat lui demandait de l’augmenter; il jura par serment qu'il ne le dépasserait pas. Entre ces candidats fut l’historien Paterculus : « Nous avons eu, dit-il dans son livre, la gloire d’être recommandés les derniers par Auguste et les premiers par Tibère1.»

Ces sortes de recommandations allaient être désormais toute la liberté des élections romaines. Alors les comices, dit Tacite, furent transférés de la place publiqueau sénat; Paterculus, l’adulateur, dit la même chose autrement : « La sédition sortit du forum ; la brigue, de la place publique. » Le peuple, du reste, ajoute Tacite, ne se plaignit de la perte de son droit que par une vaine rumeur; quant au sénat, affranchi des largesses et des basses prières, il trouva très-bon que tout se bornât à la délégation de quatre candidats présentés par Tibère, et dont l’élection n’avait à redouter ni les oppositions ni les cabales.

Ainsi le nom du sénat allait couvrir tous les actes impériaux; il put croire avoir retrouvé son antique

' Vell. Palm- , 11. 124.

prééminence dans la république; mais autrefois il exerçait sa propre puissance, maintenant il servait celle d’un autre ; les sénalus-consultes ne furent qu’une forme de l’arbitraire et un mensonge delà liberté.

Mais à peine Tibère avait-il établi son autorité dans Rome, que tout l’empire parut s'ébranler par des séditions militaires. Les légions de Pannonie et les légions du Rhin s’émurent à la fois, sans autre cause que le changement d’autorité; changement, dit Tacite, qui promettait l'impunité de l'indiscipline, et offrait dans la guerre civile le prix des révoltes. Tacite a fait un drame du récit de ces séditions ; il va nous suffire d’en indiquer rapidement les accidents principaux.

Dans les légions de Pannonie, commandées par Blésus, un ancien chef de bateleurs, qui s’était ensuite enrôlé, fil de l’émotion, en semant parmi les soldats de ces paroles d’indépendance qui, dans tous les temps, et surtout dans les temps serviles, remuent les passions et appellent les crimes. Il avait l'effronterie que donne le théâtre, et, avec sa parole facile et libre, il groupa autour de lui quelques mécontents, fit des conciliabules, sema les plaintes sur la vie misérable et précaire des soldats, trouva des échos, puis des auxiliaires, et enfin ébranla les trois légions et les réunit dans un même disordre.

Blésus accourut au milieu de la confusion demandant la mort, invoquant le dieu Auguste, suppliant les révoltés, et puis traitant avec eux, recevant leurs plaintes, et offrant d’envoyer pour eux son fils à Tibère. Mais

la sédition par moment apaisée renaissait avec ses fureurs. Le camp se remplit de meurtres; les soldats se débandent, et portent le pillage et le crime dans les bourgades; on essaye des punitions, elles exaltent la colère. Un centurion, nommé Lucilius, était surtout odieux aux soldats ; ils l’appelaient altérant : une autre! parce qu’ayant rompu sa canne sur le dos d’un soldat, il en avait demandé une autre: céda altérant! Les furieux le mirent à mort. Tous les autres centurions avaient fui; les tribuns étaient chassés; la sédition était sans frein, et les révoltés, dans le conflit de leurs amours ou de leurs haines, furent près de s’exterminer eux-mêmes, lorsque enfin on sut des nouvelles de Rome.

Tibère, au bruit des révoltes, avait envoyé Drusuÿ son fils1, avec quelques principaux de Rome et deux cohortes prétoriennes , fortifiées de soldats d’élite , d'une grande jmrtie de la cavalerie de sa maison, et des Germains de sa garde; à la tète de ces forces, Séjan, son préfet du prétoire, et déjà son confident et son conseiller; c’est lui qui devait servir de conseil à Drusus, parler à la sédition, l’effrayer par la menace ou la désarmer par les concessions.

Il y eut à l’arrivée de Drusus des scènes dramatiques, les soldats mêlant l’audace à la peur, la fureur au remords. Drusus montrait du courage; la sédition s’attaqua à ses conseillers. Un vieux sénateur, autrefois

• Ce Drusus était (ils de Titièrc et de sa femme Vipsania, autrefois femme d" Agrippa.

consul et orné du triomphe, homme de guerre accoutumé à braver l’indiscipline, C. Lentulus, fut assailli dans le camp avec des pierres; blessé et sanglant, les gardes de Drusus coururent l’arracher à la mort .

Les harangues, les menaces, les punitions, rien ne calmait les mutins; un événement imprévu glaça leurs courages. Une nuit était survenue, annonçant des crimes, dit Tacite; mais au milieu du désordre, par un ciel serein, la lune tout à coup se voila; c’était une éclipse. La soldatesque ignorante vit là un présage; la déesse, par sa défaillance, prenait part aux souffrances des légions; et tout irait bien si elle retrouvait son éclat. « Alors les séditieux font résonner l’airain et remplissent le camp du bruit des trompettes et des clairons; et selon que la lune est plus brillante ou plus sombre, éclate la joie ou la douleur; puis des nuages étant venus la soustraire à la .vue, ils pensent qu’elle s’est perdue dans les ténèbres; et comme les esprits frappés une fois se laissent aller à toute sorte de superstition, ils s’écrient avec des lamentations que tout leur annonce des maux éternels, et que les dieux excitent leurs fureurs1. »

César profila de ces symptômes. Des paroles d’ordre et de paix furent portées dans les tentes par des centurions restés populaires, et le matin Drusus assembla les légions pour les haranguer. Il n’était pas orateur; il le fut assez pour blâmer les désordres passés, pour

1 Inn. lib. I. 28

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louer les dispositions présentes; il ne cédait pas, disaitil, à la terreur et aux menaces; mais s’il voyait les légions incliner à la soumission, il écrirait à son père pour désarmer son courroux et le disposer à entendre leurs prières. Des envoyés, en effet, partirent j>our Rome; mais les conseils étaient divers autour de Drusus, les uns voulant qu’on désarmât le soldat par l’indulgence, les autres proposant des expédients extrêmes; rien de modéré dans le populaire, disaient ces derniers; il est effrayant, s'il n’a peur; et s’il tremble, il est impunément humilié; il fallait donc, tandis que la superstition le tenait glacé, ajouter à la terreur par l’autorité, et faire disparaître les auteurs de la révolte'.

Drusus était prompt à embrasser les conseils de rigueur; il fit aussitôt amener les chefs principaux, et les fit tuer devant sa tente. D’autres, sortis du can p, erraient alentour; bientôt surpris çà et là on les mit à mort. On était aux approches de l’hiver; la pluie inondait le camp; les soldats ne jwuvaient se tenir hors des tentes; les drapeaux étaient emportés par les tourbillons et par les eaux; et comme la crainte de la colère céleste durait toujours, les tempêtes déchaînées parurent confirmer les présages des astres contre les impies; les légions épouvantées voulaient quitter un camp souillé parleurs crimes, et, l’effroi tenant lieu de remords, il fut aisé de les ramener en leurs cantonnements. Drusus alors s’en retourna à Rome.

' Tac., ibid.

L’EMPIRE ROMAIN

Telle avait été la sédition des légions pannoniennes. Celle de l’armée du Rhin ne fut pas moins atroce. Germanicns qui la commandait était dans les Gaules, présidant à des recensements, et recevant le serment pour Tibère. Cette armée était divisée en deux corps, le long du Rhin, l’un plus haut, l’autre plus bas, celui-ci dans le pays des Ubiens, vers les lieux où devait s’établir bientôt une colonie, devenue ensuite la ville de Cologne; le premier sous les ordres de Silius, le second sous les ordres de Cécina. Quatre légions, avec les auxiliaires, formaient un ensemble de quarante mille hommes, que l’oisiveté avait disposés à de vagues desseins d'agitation et de nouveauté. Les armées commençaient à soupçonner qu'elles pouvaient disposer de l’empire; les légions du Rhin imaginèrent de faire de Germanicus le maître de Rome. A ces desseins se joignait la plainte des rigueurs du service militaire, excitation toujours facile des esprits rebelles. C’est dans le corps de Cécina qu’éclata la sédition; le corps de Silius se borna à en suivre la marche pour se prononcer selon la nécessite5. Cécina était faible, nulle répression ne contint 'es premiers éclats de la révolte. Aussi le désordre put s’organiser à l'aise; « le symptôme principal d’une immense et d’une implacable émotion, dit Tacite, c’est quecen’est pas isolément, ni sous l’impulsion de quelques-uns, mais sous une commune inspiration que tous s’exaltaient, ou bien s’apaisaient à la fois, et avec un tel ensemble et une telle énergie, qu’on eût dit un môme commandement. » Fn

TIBÈKE.

un moment la plupart des centurions furent mis à mort; on s’amusa à les déchirer ou à les jeter demimorts hors du camp ou dans le fleuve. L’un d’eux, nommé Septimius, courut s’abriter aux pieds de Cécina; Cécina le livra aux meurtriers. Un autre, Gassius Ché réa, se fit jour l’épée à la main au travers des furieux: c’était alors un jeune homme, à l'âme impétueuse; plus tard il devait se rendre célèbre en tuant l’empereur Caligula.

La révolte était maîtresse; elle se disciplina ellemême; les séditieux se distribuèrent les fonctions du commandement militaire, posant des gardes, exerçant l'autorité, maintenant l’obéissance.

Germanicus accourut des Gaules, avec sa femme Agrippine et ses enfants, et la sédition devint alors un drame plein d’alternatives et de terreurs.

Germanicus, fils de Drusus, était neveu de Tibère et petit-fils d'Augusta (Livie) 1 ; l’antipathie secrète de son oncle et de sa grand’mère jetait de l’anxiété dans sa vie, antipathie non justifiée, dit Tacite, et plus ardente par cela même. Drusus, son père, était resté populaire; on croyait à Rome que s’il était devenu maître, il aurait rétabli la liberté; de là une faveur

* Je rappelle In filiation. Livic avait d'abord été mariée h Tiberins Drusus Nero, qui l'avait cédée à Auguste. Elle était alors mère de Tibère, et enceinte d'un enfant qui vint au inonde trois mois après. Cet enfant ne dans la maison d’Auguste, fut envoyé îi son père, et fut nommé Nero Claudius Drusus. Plus tard il se maria à Antonia, nièce d’Auguste et fille de Mare Antoine ; c'est de ce mariage que naquit Germanicus.

égale envers Germanicus avec une égale espérance. On aimait son affabilité et sa bienveillance, contraste frappant avec l’air arrogant et la parole mystérieuse île Tibère. Ajoutez, dit Tacite encore, les haines de marâtre de Livie envers Agrippine; Agrippine, «le son côté, était superbe, arrogante, passionnée; mais son chastt' amour pour son mari domptait son indépendance et la ramenait au devoir

Elle était tille d Agrippa et de Julia, fille d’Auguste; célèbre par sa chasteté en «les temps impurs et par son indépendance en des temps «le lâcheté, elle avait donné à Germanicus neuf enfants, Néron et Drusus, dont la mort devait être funeste, Caïus Galigula qui devait succéder à l’empire, trois autres fils morts dès leurs premiers ans, et trois filles, dont l’une fut Agrippine, la mère de Néron : c’est cette fécondité <|ui la rendait imposante et vénérable aux Romains.

Plus donc la faveur publique ouvrait d’espérance à Germanicus, plus il se dévouait à Tibère. Il courut au lieu principal de la scnlilion, dans le camp de la première et de la vingtième lésion ; et par son autorité il rétablit quelques moments la discipline. Mais la plainte survivait; les soldats montraient leurs corps déchirés, non-seulement par l«'s armes ennemies, mais par les armes de leurs centurions; les vétérans déploraient la prolongation d’un service où s’usait leur vie; et comme Germanicus les écoulait avec hienvfûllance, ils

1 Tac.. Aim. lit». I. 33.

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se mirent à lui offrir l’empire; à celte parole il s’irrita, s’indigna, et voulut se frapper de son épée. « Frappe! » criaient les furieux. Et un d’entre eux lui présenta la sienne en disant : « En voici une meilleure! » A ces excès toutefois la sédition s'effraya un instant d'elle-même; les amis de Germanicus eurent le temps de l’arracher et de l’emporter dans sa tente; et là on délibéra du remède1.

Les conseils étaient divers; Germanicus résolut de demander à Tibère des concessions de congé pour les vieux services avec la promesse que le legs d’Auguste pour chaque soldat serait payé et doublé; condescendance extrême qui lendit à la rébellion toutes ses audaces. Il y eut des incidents nouveaux de désordre et d’attentat, et lorsque parurent les envoyés de Tibère, le camp était en feu. Tout à coup la soldatesque, égarée par la peur et par le remords, imagine que les envoyés apportaient un sénatus-consultc qui retirait tout ce qu’ils avaient arraché par la sédition. Il lui fallait un coupable; elle désigne leur chef, Munatius Planais, un personnage c insulaire comme l’auteur de ce sénalus-consulte, et alors éclatent mille fureurs. Dans la nuit, les soldats de garde exigent qu’on leur remette le drapeau déposé dans la demeure de Germanicus; ils brisent la porte, arrachent César de son lit, et enlèvent le drapeau, et puis se répandent, portant <;à et là la menace et le meurtre. Ils rencontrent les envoyés

' Tac.. Ann. lili I.

qui, au bruit du tumulte, se rendaient auprès de Germanicus ; ils les accablent d’outrages, et Planais surtout, menacé de mort, ne se sauve qu’en courant embrasser l’aigle de la première légion ; « et sans l’énergie de Calpurnius, gardien de l’aigle, on eût vu, chose rare, même chez des ennemis, un envoyé du peuple romain rougir de son sang, dans un camp romain, les autels des dieux'. »

Au jour, « lorsqu’on peut distinguer le chef, le soldat, les actes, Gcrmanicus entre dans le camp, fait amener Plancus, et le reçoit sur son tribunal. Alors maudissant la rage fatale de la sédition, rage moins due à l’emportement des soldats qu'à la colère des dieux, » il explique le message, accuse l’offense faite à Plancus, déplora la bonté de la légion, étonne plutôt qu’il ne calme l’assemblée, et met les envoyés sous la garde des auxiliaires.

Le péril ne cessait pas. On pressait Gcrmanicus de se retirer auprès de l’autre armée sur le Rbin supérieur; là le soldat était fidèle et offrait une force contre les rebelles; on avait assez témoigné de faiblesse, ou, si Gcrmanicus était peu touché de son salut, pourquoi laisser son fils et sa femme enceinte parmi des furieux, violateurs de tout droit humain?

Gcrmanicus hésitait ; Agrippine bravait le péril ; elle était née du divin Auguste, disait-elle, et on la verrait digne de son sang! A la fin Gcrmanicus la

1 Tac., Ann. tilt. I.

TIBÈRE

força avec larmes de quitter le camp, et alors ce fut un spectacle digne de pitié : la femme du général s’en allant, son petit enfant dans ses bras, et avec elle les femmes des amis de Germanicus, cortège lamentable, et « non moins tristes ceux qui ne les pouvaient suivre »

Mais alors se fait une réaction dans le camp. Ce départ, celte fuite, ces lamentations de femmes avaient remué la sédition ; les soldats sortaient de leurs corps de garde étonnés, émus. Quel est ce bruit? Quels sont ces gémissements? Quelle est celte nouveauté? Quoi ! des femmes illustres s’en vont de la sorte chercher un abri chez les Trévires’! Ni centurion, ni soldat pour les protéger ! point de cortège d’honneur pour la femme du général ! La honte s'éveille avec la pitié ;la pensée de celte femme vénérée pour sa fécondité, illustre pour sa pudicité; le souvenir d’Agrippa son père, d’Auguste son aïeul, de Drusus son beau-père; et jusqu’à son enfant né dans les camps, grandi sous ^ la lente des légions, et qu’on se plaisait à appeler du nom militaire de Caligula, parce que pour le rendra populaire on lui faisait porter d’ordinaire la calige, chaussure des soldats, tous ces souvenirs émeuvent les rebelles, et ce qui les émeut plus que tout le reste, c’est qu’on aille demander la sécurité aux Trévires. Un sentiment de jalousie s’ajoute à la honte, et on les voit aussitôt courir les uns vers Agrippine, les autres

* Tac., Ann. lib. I, 44.

J Ad Treveros. — Los gens do Trêves.

L’EMPIRE ROMAIN

vers Germanicus : Qu’elle revienne ! qu’elle demeure! s’écriaient-ils avec des supplications1.

C’était l’indice d’un retour des esprits. Germanicus aussitôt assembla les soldats pour les haranguer. Tacite a fait de ce discours un chef-d’œuvre d’éloquence militaire. Êtes-vous des soldats? leur disait-il, êtes-vous des citoyens? Soldats, vous tenez assiégé le fils de votre empereur; citoyens, vous foulez aux pieds l’autorité du sénat. Il leur fil un tableau effrayant de leurs désordres et de leurs fureurs, et telle fut l’émotion, qu’ils finirent par vouloir expier leurs attentats par des vengeances atroces. Eux-mêmes firent la justice; ils saisirent les plus coupables et les traînèrent devant Celronius, chef de la première légion ; les légions étaient réunies devant le tribunal, le glaive en main; on leur présentait chaque accusé, et si l’acclamation militaire le déclarait coupable, il était mis à mort sur place, « et le soldat, dit Tacite, se plaisait à ces meurtres, comme s'il se fût absous lui-même; César, de son côté, ne mettait point d’opposition à une justice, qui se faisait sans ses ordres, et dont l’odieux était laissé à d’autres. « Toutefois c’était là un triste exemple de discipline; aussi les vétérans ayant de la même façon puni leurs coupables, on ne tarda pas à les envoyer dans la Rhétic sous prétexte de défendre la province contre l’invasion des Suèves, mais en réalité jiour les éloigner du camp, qui restait

• Tac., ibid,.

TIBÈHE.

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