‹ Histoire l'Empire romainChapitre 18 sur 39 · JO O · texte numérisé non relu

JO O

sombre et tout agite du souvenir des crimes et de l’horreur des expiations1.

Mais la sédition avait sévi en d'autres quartiers. La cinquième et la vingtième légion, campées dans un lieu appelé Yclcra avaient fait les mêmes révoltes, commis les mêmes meurtres, et Cécina était impuissant à les ramener à la soumission. Germanieus résolut d’aller les dompter à force ouverte. Cécina recourut alors à un expédient atroce. Il réunit les hommes les plus fidèles, et leur parla de la vengeance qui menaçait les légions; si les plus séditieux ne sont punis de mort, tous sans exception seront exterminés. A celle menace s’organise dans le camp un meurtre immense. Les affidés communiquent aux amis les plus sûrs le dessein de frapper dans la nuit ceux qui avaient fait la révolte; et lorsque tout est prêt puur cette justice, à un signal donné, toutes les tentes se remplissent de carnage. « Jamais, dit Tacite, les guerres civiles ne virent pareille atrocité. Ce n’est pas pour un combat, ce n'est pas de deux camps ennemis, c’est des mêmes lits que sortent ceux que le jour avait réunis à la même table, et la nuit au même repos, pour se former en partis et se servir de leurs armes. C est partout une scène de cris, de blessures, de sang ; la cause est inconnue ; et du reste on frappe au hasard ; il y eut des innocents égorgés, lorsque, ayant vu contre qui était organisé le carnage, les plus criminels s'armèrent à leur tour. Ni

* Tac., Ann. lil>. I. 44.

1 Saule», dans le vieux duché de Clè'cs.

lieutenant, ni tribun pour modérer la furie; la licence est déchaînée, la vengeance est sans frein ; le soldat se rassasie de meurtres. Et peu après, Germanicus entrait dans le camp ; ce n’est pas là une répression, disait-il en versant des larmes, c’est un désastre; et il lit brûler les corps1. »

Telles étaient les séditions militaires qui se levaient sur l’empire, explosions terribles, signes accoutumés d'un étal de société où ne règne que la force.

Cependant les légions qui venaient de se souiller de tant de meurtres restaient sous une impression de sombre terreur; elles se mirent à vouloir marchera l’ennemi; elles expieraient leurs fureurs, elles apaiseraient les mânes de leurs frères d’armes, s’il leur était donné de couvrir leurs poitrines impies de nobles blessures*. Germanicus profita de cette ardeur; il les jeta en plein hiver au delà du Rhin, surprit les Germains dans la sécurité que leur laissaient les dissensions, porta au loin le fer et la flamme, détruisit le temple de Taufana, divinité germaine adorée dans les forêts, et ramena dans le camp les légions chargées de butin, et se croyant enfin purifiées de leurs souillures par la victoire.

Mais tandis que les légions avaient ainsi passé tour à tour du crime à l’expiation, et de l’infamie à l’honneur, la succession de ces nouvelles avait rempli Rome d’impressions diverses de terreur et de joie. Au bruit

1 Tac., Ann. lib. I, 49.

* Tac., ibid.

TIBÈRE

des séditions non encore apaisées, la ville tremblante s’était mise à murmurer contre Tibère; « tandis qu’il s’amusait à tromper le sénat et le peuple, deux corps frêles et désarmés, par ses jeux de modestie et d’hésitation, le soldat faisait des mutineries, et deux adolescents, dont l’autorité n'était pas mûre encore, n’étaient pas de force à le comprimer; que n'allait-il montrer aux séditieux la majesté impériale? Auguste, au déclin de l’âge, avait pu se porter tant de fois dans les Grrmanics ; et Tibère, dans la vigueur de ses années, était au sénat passant son temps à épiloguer sur les opinions des sénateurs ! N’avait-on pas assuré suffisamment la servitude de Rome? Il était temps de donner des soins aux armées, et de leur apprendre à se plier à l’ordre ! »

Telles étaient les rumeurs selon Tacite ; mais Tibère

restait immobile ; il n’avait garde de s’aventurer, lui et la chose publique, dans les hasards; et toutefois il feignit de faire les apprêts d’un départ; il désigna ceux qui le suivraient, prépara les bagages, arma des navires ; puis il prétexta l’hiver, des affaires, se contentant d’avoir trompé d'abord les prévoyants, ensuite le vulgaire, et enfin les provinces; jusqu’à ce que les dernières nouvelles des révoltes comprimées vinrent lui rendre la liberté de sa politique. Sa joie fut sombre. La gloire de Germanicus le troublait ; il n’aimait pas qu’il se fût donné de la popularité par des promesses de congé et de largesses d’argent; toutefois il parla de sa gloire au sénat, mais avec des éloges douteux ; il

L’EMPIRE ROMAIN

fut plus sincère à louer Drusus, <|ui ne lui faisait point d’ombrage'.

Quant au peuple romain, il avait retrouvé la sécurité, et il ne pensa plus aux murmures.

Cette année mourut Julia, fille d’Auguste. Elle avait été exilée par son père pour ses impudicités dans l’ile de Pandalaria, et de là reléguée à Rhége’. Nulle destinée ne fut plus atroce. Mariée d’abord à Agrippa, on lui avait fait ensuite épouser Tibère, et elle le dédaignait comme inégal à son nom et à sa fortune. Ses mœurs étaient perverses; un de ses favoris fut Sempronius Gracchus, qui, dès son mariage avec Agrippa, avait eu peu de peine à la corrompre, et qui, après son second mariage, aigrit ses antipathies contre Tibère, et fut le conseil et l’instrument de ses débauches. Auguste les punit l’un et l’autre par des exils qui furent cruels et s’achevèrent par des morts affreuses. Tibère avait nourri longtemps son ressentiment. Les dédains de Julia avaient été la cause secrète de sa retraite à Rhodes; devenu maître de l’empire, et après le meurtre de Poslhumus Agrippa, il se souvint de sa femme exilée, qui depuis près de vingt ans vivait dans la détresse et dans la honte, et il la fil mourir, par la lente agonie de la faim, pensant, dit Tacite, qu'après, la longueur de l’exil cette mort serait inaperçue.

Quant à Sempronius Gracchus, relégué à Cercina, île de la mer d’Afrique, on lui envoya des soldats pour

* Tac. Ann., tib. 1.

8 Reggio, dans la Calabre.

T1BÈHE. 357

le tuer. Ils. le trouvèrent sur le rivage, livre à de sombres pensées; il devina leur mission, cl leur demanda quelques moments pour écrire à sa femme Alliara ses dernières volontés; après quoi il présenta sa tête aux meurtriers, justifiant, dit Tacite, par la constance de sa mort le nom de Sempronius; mai« par sa vie,. ajoute-t-il, il avait dégénéré. Quelques-uns ont dit que ce n’est pas de Rome qu'étaient partis Jps soldats, mais qu’ils avaient été envoyés par Asprenas, proconsul d’Afrique, sur l’avis de Tibère, qui avait pensé, mais en vain, attribuer à Asprenas l'horreur de cette mort.

Quoi qu’il en soit, la nature de Tibère se révélait avec son amour des vengeances et des cruautés; et Rome commença à savoir où peut aller le pouvoir d’un homme, quand il est placé au-dessus de toutes les lois.

L’année n’était point finie lorsque Tibère entoura de solennité le culte nouveau d’Auguste, avec des prêtres choisis par le sort parmi les premiers de Rome. Il y eut des jeux célébrés à cette occasion, mais ils donnèrent lieu à des désordres, par suite des luttes des histrions. C’était un spectacle qu’Auguste avait laissé s’établir par complaisance pour Mécène, qu’emportait sa passion pour Balhyllus; et lui-même n’était pas indifférent à ces goûts : c’était, pensait-il, politesse de se mêler aux joies du peuple. Tibère avait d’autres idées, mais le peuple avait été accoutumé aux plaisirs, et Tibère n’osait encore heurter ses habitudes '.

1 Tac., Ann. lit». 1.

L 'KMl’IllE HUMAIN.

Son application lui de tromper le peuple par d'autres arliüces. Jamais tyrannie ne fut plus soigneuse à se déguiser. Si on l'appelait mailrc ou seigneur , il s'irritait comme d’une injure. Si quelqu'un essayait de lui adresser quelque parole de flatterie, il le faisait taire; de là, dit Tacite, « l’embarras du langage sous un prince qui redoutait la liberté et repoussait- l’adulation®» Au sénat, il feignait de demander grâce pour ses opinions ; un jour il parla en ces termes : « J’ai dit souvent ailleurs, comme je le dis présentement, qu'un prince bon et dévoue au bien, armé comme je le suis par vous d’un si grand et d'un si libre pouvoir, doit toujours être le serviteur du sénat, souvent de tous les citoyens, parfois de chacun on particulier; et je n’ai point de regrets de l'avoir dit ; j’ai toujours eu et j’ai encore en vous des maîtres bons, justes et propices1. »

Par ce jeu de politique, Tibère pensa dissimuler sa tyrannie. Il voulut que le peuple même crût à sa liberté; un préteur entrant en charge assembla le peuple pour lui parler des services de ses ancêtres, comme aux jours de la république; Tibère le loua de ce bon exemple. Parfois il allait aux tribunaux pour s’assurer de la justice des jugements, « s’asseyant au coin du tribunal, dit Tacite, pour ne pas déplacer le prêteur, » s’opposant à la brigue et aux recommandations des puissants. « Mais, dit encore Tacite, tandis que l’inté-

' Suri.. Tib. 2!)i

TIBÈRE

grité était assurée, la liberté était corrompue1. » Tels étaient ses artifices de popularité : Tibère se mêlait à la multitude, lui ouvrait ses palais, accueillait ses plaintes, affectant d’écarter l'appareil impérial et de se montrer comme un citoyen, mais réservant pour d’autres l’exercice formidable de sa puissance.

/!« de R. 766. De J. C. 15. — En cette première année de Tibère, Drusus César, son fils, était entré dans le consulat avec C. Norbanus Flaccus, quelques mois après la mort d’Auguste; année déjà féconde, ainsi qu’on vient de le voir, et qui devait l’être encore.

Déjà les commencements de ce principat, mêlé de férocité et d’hypocrisie, avaient éveillé l’aversion et fait naître les satires. Dans les temps de servitude, les peuples se croient encore libres, s'ils s’exercent à la dérision des tyrans : Rome donc se remplit de discours et d’écrits violents contre Tibère ; le dénigrement et le rire étaient un semblant de liberté. Quelques-uns des vers qui circulaient dans la ville ont été conservés; c’étaient des insultes furieuses plutôt que des épigrammes acérées. « Apre et farouche, disait-on de Tibère, voulez-vous que je vous le peigne en un mot? Sa mère même ne peut pas l'aimer. » Ou bien : « Le vin le dégoûte parce qu’il a soif de sang; if boit le sang avec la même avidité qu’il buvait le vin. » Ou bien, après avoit' rappelé sa retraite à Rhodes, et avoir dit à quelles atrocités s’étaient livrés

1 « l)uin vcritali Consulitur, lilx-rlas corrumi>ebatur. > (Antti lit). II.)

L’EMPIRE ROM Al.

Marius, Sylla, Antoine, en rentrant à Home, on s’écriait : « C’en est fait, celui-là régnera par le sang, qui de l'exil est arrivé au trône'. »

Tels étaient les mots satiriques qui suHisaient à la haine; Tibère était armé des lois terribles de majesté contre ces insultes; toutefois, il dissimula ses blessures et se contenta de montrer l’usage qu'il lui serait aisé de faire de ces lois.

Deux Romains, Falanius et Rubrius, furent accusés dans le sénat d’avoir manqué de révérence envers la majesté et la divinité d’Auguste; le premier avait admis au culte nouveau un histrion, nommé Cassius, dont la vie était infâme; eide plus, en vendant un de ses jardins, où était la statue d’Auguste, il avait vendu la statue avec le jardin. L’autre avait, disait-on, fait un faux serment en invoquant le nom d'Auguste. C’étaient là des crimes nouveaux contre lesquels étaient invoquées les lois de majesté. Les consuls demandèrent l’avis de Tibère; il répondit qu’en pl ayant son père au ciel on n'avait pas tendu un piège aux citoyens; toutefois, Cassius avait pu être employé au culte. d’Auguste, et sa statue avoir pu, sans crime, être vendue avec les jardins; quant au parjure de Rubrius, le crime était égal d’invoquer à faux Auguste ou Jupiter; mais il fallait laisser aux dieux le soin de venger leurs injures.

Les lois de majesté n’étaient que montrées, maison savait quels crimes elles punissaient.

1 Suétone.

TIliÈUE 341

Pou après s'offrait à Tibère une occasion semblable do semer la terreur par l'hypocrisie des jugements.

Cranius Marrellus, gouverneur de Bilhynie, était accusé par son questeur, Cæpio Crispinus, d’avoir mal parlé de Tibère. Ce Cæpio Crispinus débutait ainsi, dit Tacite, dans une carrière que les malheurs du temps et l'audace des hommes devaient rendre célèbre. Pauvre, inconnu, remuant, il se mit à flatter, par des délations secrètes, la méchanceté du prince, semant le péril sous Ire pas des plus illustres, et tandis qu’il arrivait ainsi à la faveur d’un seul, à la haine de tous, il donna un exemple bientôt suivi par d’autres, qui, de pauvres devenus riches et de méprisés redoutables, firent la ruine d’autrui, et enfin la ruine d’eux-mômes1.

Pour allumer plus sûrement la colère de Tibère, Cæpio Crispinus avait désigné ce qu'il y avait en lui de plus infâme, comme ayant été l’objet des satires de Marcellus. « Comme les vices étaient réels, dit Tacite, les satires étaient crues véritables. » Le crime de maieslé. fut déféré au sénat, et Tibère renferma en luimême son irritation d’être mis de la sorte à découvert; mais un auxiliaire du délateur, RomanusHispo, ajouta que Marcellus s’était fait dresser une statue plus haute que celle des Césars, et enfin qu’il avait ôté d’une antre statue la tête d’Auguste pour y mettre celle de Tibère. A ces griefs, Tibère éclata, et il s’écria qu’en cette occasion lui aussi voterait de vive voix et par ser-

' Tac., Ann. I, 74.

ment. « Quelques vestiges de la liberté mourante restaient encore, » dit Tacite; donc, un sénateur, Cn. Pison, demanda à Tibère d’opiner le premier : « Si vous opinez après les autres, ajouta-t-il, je serai exposé à n’être (tas de votre avis. » Ce mot le calma; comme il s’était laissé emporter à une colère imprudente, pour cacher sa faute, il laissa absoudre Marcellus du crime de majesté; mais Marcellus fut condamné pour concussion.

Vers ce même temps, une cause d une autre nature était portée au sénat. La licence du théâtre était devenue extrême. Les histrions exerçaient à Rome une autorité qui attestait les vices publics; le goût des pantomimes était une frénésie, et ce goût trahissait des mœurs infâmes. Le dieu Auguste avait donné l’exemple de res ignominies, et la société romaine tout entière l’avait suivi. De là des spectacles hideux, nonseulement dans les théâtres, mais dans les maisons et dans les rues. Par suite on avait vu, depuis un an, des troubles mêlés de meurtres, des insultes aux magistrats, des commencements de. sédition parmi le peuple. Le sénat voulait que les préteurs pussent exercer contre les histrions le droit des verges. Ilaterius Agrippa, tribun du peuple, s’entremit pour les histrions; Asinius Gallus le combattit par un discours; mais Tibère gardait le silence, « laissant au sénat ce simulacre de liberté. » L’intercession du tribun fut triomphante, parce que le dieu Auguste avait autrefois ré|>ondu que les histrions étaient exempts de la jHÛne

TIBÈRE

des verges, et qu’il n’était pas permis à Tibère de violer ses décisions. Toutefois on fit des règlements pour réprimer les turpitudes, et les dispositions principales furent d’interdire aux sénateurs d’entrer dans lu maison des pantomimes, aux chevaliers de leur faire cortège dans la ville, aux pantomimes eux-mêmes de se donner en spectacle ailleurs qu’au théâtre; et quant aux spectateurs, les prêteurs reçurent le pouvoir de frapper d’exil ceux qui violeraient la décence. Ces règlements disent l’état moral où Rome était arrivée.

C’est parmi ces scènes de dégradation que Tibère traçait sa marche ambiguë.

La colonie de Tarragone envoya demander pour les Espagnols la faculté d’ériger un temple à Auguste; ce droit leur fut donné ; ce fut un exemple pour les provinces'.

La recherche de la popularité ne tempérait ni sa cruauté ni son avarice.

Le legs d’Auguste pour le peuple n’était point acquitté. Un railleur, voyant porter un mort à son tombeau, s’approcha et feignit de lui parlera l’oreille. On lui demanda ce qu'il avait dit au mort : il l’avait chargé, répondit-il, de dire à Auguste que son legs n’était point payé. Tibère fit payer la part qui revenait au plaisant; puis il lefitmettre à mort, lui recommandant de faire lui-même sa commission *.

Le peuple aussi demandait qu’on supprimât l’im-

1 Tacite .

1 Suétone.

I/KMPMK ROM UN.

jiôt <lu centième établi sur les choses vénales, après les guerres civiles. Tibère déclara que l’État avait besoin de cet impôt; et, à celte occasion, il rétablit le droi1 do vétérance pour les légions à vingt ans, au lieu du terme de seize ans, que les séditions de Pannonie avait arraché.

Son système d’empire s'établissait par degrés; système de défiance, par suite duquel il s’appliqua à perpétuer dans les charges civiles ou militaires ceux qu'il y avait une fois appelés. C’était, dit Tacite, ou ennui d’un choix nouveau ou calcul d’envie, afin qu'un trop grand nombre ne fût pas appelé à jouir des honneurs. « Il y en a qui pensent que plus son génie était subtil, plus il était tourmenté par le doute; et puis, il ne favorisait pas les vertus éminentes; en retour, il exécrait les vices ; des bons, il redoutait un danger pour lui, des pervers, une honte pour l’État. Et on le vit, par ce système d’hésitation, conduit à déférer des provinces à tels hommes à qui il avait interdit de sortir de Rome '. »

Il fut conduit de la sorte à se renfermer en luimême, comme s’il eût eu peur des jugements. D'abord il s’était montré dans les jeux du peuple; il ne larda pas à s’en abstenir. Il affecta surtout de ne pas paraître aux jeux de gladiateurs que donna Drusus cette année; et ce fut un sujet de bruits divers. On disait qu’il ne voulait pas paraître pour éviter les rapprochements qui seraient faits avec Auguste, dont l'affabilité était 1 Tac., Ann. lilt. t, SI).

TIBÈRK

rosléfi chènï aux Romains. D’autres supposaient qu’il avait voulu laisser Drusus seul en spectacle avec ses goûts déjà connus de férocité, afin d’éloigner de lui les affections du peuple,. Ce sont des conjectures dont Tacite même semble se défier; ce qui est vrai, c’est l’ennui de Tibère dans les assemblées, et le besoin de cacher sa vie comme ses pensées.

Il y eut cette année d’affreux débordements du Tibre, et l’inondation fit au loin des ravages; des édifices s’écroulèrent, des hommes furent noyés; dans la terreur de ces désastres, les Romains se souvinrent de leurs dieux morts. Asinius Gallus proposa de consulter les livres sibyllins; Tibère s’y opposa, « comme il convenait à un homme qui enveloppait de mystère les choses divines et les choses humaines. » Mais on chargea deux sénateurs de chercher les moyens de contenir le fleuve. Les études furent longues, mais inutiles; on laissa le Tibre couler à sa fantaisie.

Cependant des événements d'une autre sorte montraient que le vieux génie romain n’était pas mort tout entier. Quelque fût à Rome l’amollissement des âmes et des caractères, et quelle que fût dans les camps l'impatience de la discipline, les armées n’avaient point perdu l’amour des batailles, et la guerre, quand elle éclatait, trouvait les légions encore animées d’un reste d'ardeur de la république.

Cermanicus était resté sur le Rhin, bien qu’on lui eût décerné le triomphe; la Germanie était toujours prête A «les soulèvements; Arminius, le plus vaillant

de ses chefs, avait organisé une révolte générale, et il attendait une occasion propice. Gcrmanicus le prévint par une invasion soudaine.

Celte guerre fut dramatique. Elle était, chez les barbares, mélée d’incidents de haine atroce entre chefs de même race. Ségcste, un de ces chefs, avait reçu d’Auguste le titre de citoyen romain; c’est lui qu’on avait vu au banquet de Varus, la nuit du fatal désastre, et il avait révélé le dessein qui se tramait contre les légions, disant qu’on l’arrêtât lui et Arminius; plus tard les coupables et les innocents seraient reconnus. Varus ne l’avait point écouté, et Arminius avait suivi sa trame.

Depuis, Ségcste s’était vu emporté par l’impulsion universelle des Germains. Mais il nourrissait des ressentiments cachés contre Arminius, qui lui avait enlevé sa fille et l’avait épousée malgré lui. De là des scènes de vengeance et de trahison parmi des aetes de liberté et de courage. Tacite en a fait des tragédies pleines d’émotion.

lorsque parut Germanicus avec deux corps d’armée, chacun de trente-cinq mille hommes, l’effroi fut grand dans toute la Germanie. Il y eut au loin des ravages : Ségesle, suspect d’infidélité, était assiégé dans un fort parties cohortes germaines; il appela à son aide Germanicus, qui le délivra; et on le vit s’en aller dans le camp romain, rainant après lui un cortège de femmes et d’amis, et dans ce cortège sa fille, la femme d’Arminius; elle était enceinte, et Tacite a fait de cette

TIBÈRE. 347

circonstance le sujet d’un tableau en deux lignes intraduisibles : « Elle était là, dit-il, plus fidèle à son père qu’à son mari, non comme une vaincue, avec des larmes et des prières, ses mains croisées sur sa poitrine, inclinant ses yeux sur son ventre'. »

Quelques-uns de ceux qui venaient se livrer ainsi portaient des dépouilles des légions de Varus, qu’ils avaient autrefois reçues en don, souvenir sinistre, excitation terrible de vengeance.

Et d’autre part, Arminius furieux parcourait la Germanie, appelant à soi toutes les tribus. La guerre se levait comme une vaste tempête. Germanicus exalta son armée par une sorte d’expiation qu’il fil aux lieux où avaient péri les légions. Là se découvrit tout le désastre. Les restes des Romains gisaient çà et là, et ceux qui avaient survécu racontaient les détails affreux de leurs morts; ils montraient les lieux où ils s’étaient défendus, les autels où on les avait égorgés; ici Arminius avait excité le carnage; là Varus s’était percé de son épée; plus loin les tribuns, les centurions avaient péri; partout des traces de meurtre, des ossements d’hommes, des squelettes de chevaux; spectacle horrible, qui remplit les légions d’épouvante et de colère*.

Germanicus recueillit tous ces ossements dans un monument de gazon, et après .avoir ainsi allumé la vengeance, il courut aux Germains.

La première rencontre ne fut point décisive; la sai-

' < tllerum graviiluin intiirtis. »

1 Tac., Atin. lit» I. fit .

r.tx

1/ KM Hl RE ROMAIN.

son e t avancée; Germanicus se rapprodia du Rhin, H dos tempêtes dispersèrent les navires sur lesquels il faisait rentrer une partie des légions, par l’ftcéan, de l’Ems au Rhin . Arminius surprit dans ee désordre le corps d’armée confié à Cecina; peu s’en fallut (jue le désastre de Varus ne fût renouvelé; Cecina échappa au jtéril par le courage. Déjà, toutefois, la terreur se répandait sur le Rhin; on croyait voir la Gaule romaine envahie, et plusieurs conseillaient de rompre le pont construit au lieu nommé Vctern'. Agrippine, Ame intrépide, s’y opposa; les légions, qui avaient fini par repousser les multitudes germaines, purent rentrer en ordre, et Agrippine, à la tête du pont, les reçut en les félicitant de leur vaillance. Ce fut pour Tibère un sujet d’inquiétude jalouse et sombre, d’apprendre qu’une femme prenait ainsi part à la popularité militaire de Germanicus, et Séjan, son conseiller, lui grossit le crime, en en faisant une préméditation d’empire.

Toutefois, les défiances de Tibère cédaient à la terreur des invasions germaines. Germanicus put réparer les pertes qu’il venait de faire au moyen de secours d’hommes et d’argent, qui lui vinrent des Gaules, de l’Espagne et de l’Italie; et il prépara, au pays des llbiens, une campagne nouvelle.

An (le R. 707. De J. V. 16. — Staliliu* Sixcna Tanrux et L. Scrihoiiiux Lifo comu h.

* Ancien duché de Cleve*.

IIBKKE.

ôiy

L’attaque lut euninic une explosion. Mille navires portaient les légions et les auxiliaires; toute une année fut ainsi jetée de l’Issel à l’Océan, et de l’Océan sur l’Ems; de là Germanicus marcha jusqu’au Véser, et là il se trouva en face des Chérusques, campés sur l’autre bord, Arminius à leur tète, soutenu par des flots de Germains accourus de toutes parts à son appel.

Là se passèrent d’étranges choses, qui montrent l’espèce de fusion qui se faisait de tous les peuples sous le nom de Home, même dans la guerre allumée contre sa domination. Arminius avait un frère, du nom de Flavius; et celui-ci servait dans l'armée de Germanicus. Les deux frères s’approchaient chacun sur une rive du Véser, et il y eut entre eux un colloque qui finit par un échange de reproches et d’injures. Déjà ils se menaçaient du glaive; on les éloigna, mais ils promirent de se retrouver dans la mêlée du combat.

Le lendemain, Germanicus passait le Véser malgré les Chérusques; tout fut bientôt prêt des deux côtés pour une grande bataille, et les deux généraux, selon la coutume ancienne, haranguèrent leurs soldats. « Si l’ennui de tant de courses et de tant fatigues de mer leur faisait souhaiter la fin de la guerre, disait aux >iens Germanicus, une bataille allait eombler leurs vœux; ils étaient [dus près de l’Elbe que du Rhin, et au delà plus de guerre; ils n’avaient, tandis qu’il trouvait là les traces de son père et de son oncle', ils n’a-

1 Drusus cl Til^rc.

L'EMPIRE KOMAI.V.

vaieut qu’à le rendre vainqueur aux uiêmcs lieux qui lurent témoins de leurs victoires ! »

Et Arminius s’écriait de son côté: « Les voilà, ces Romains, les fuyards de l’armée de Varus, ceux-là qui pour échapper à la guerre se sonl jetés dans la sédition; les voilà, les uns, le dos chargé de blessures, les autres, le corps broyé par les flots et par les tempêtes, livrés de nouveau aux coups de leurs ennemis et à la colère des dieux; quelle pouvait être leur espérance? Ils avaient eu recours à des vaisseaux et aux détours de l’Océan, pour ne point rencontrer d’ennemis et ne se point exposer à périr; mais au combat, il n’y avait plus de rames, il n’y avait plus de vents pour les protéger. Souvenez-vous donc, ajoutait-il, de leur avarice, de leur cruauté, de leur orgueil ; rien autre chose ne nous reste que de garder la liberté ou de mourir avant la servitude1. »

On alla ainsi au combat, dans une plaine nommée par Tacite Idistaciavx*. Les Germains disputèrent longtemps la victoire; à la fin, ils furent battus; Arminius échappa au carnage en se couvrant le visage du sang qui coulait de ses blessures, pour se déguiser et fuir au loin dans la confusion. La victoire fut sans pitié. Les Germains étaient poussés vers le fleuve; des mul-

* Tac., Ann. lib. II, 13.

1 Juste Li|)se croit que ce lieu était près de Bremen. D'autres commentateurs, Brntier entre autres, disent près de llamcten,

Voy. les notes de l éd. de Tac. d» J. OberLn, par de Calonne. — Citer Gosselin, MUCCCXXIV.

T1BÈKE.

tiludcs y périrent; quelques-uns couraient s’abriter clans un bois voisin; et comme ils montaient au haut des arbres, se cachant dans les branches touffues, des tireurs s'amusaient, dit Tacite, à les percer de leurs flèches.

« Delà cinquième heure du jour à la nuit, les morts ennemis couvraient dix mille pas de leurs cadavres et de leurs armes. On trouva parmi leurs dépouilles les chaînes qu’ils avaient destinées aux Domains, comme s’ils n’avaient pas douté de la victoire. Le soldat salua Tibère du nom d'impcralor sur le lieu du combat, et sur un trophée d’armes, il inscrivit les noms des nations vaincues1. »

Ce ne fut pas la seule victoire. Les Chérusques voulaient venger leur défaite. Bientôt après, jeunes cl vieux avaient repris les armes, et leurs voisins, les Angrivariens, secondaient cet effort de liberté. Gernianicus, harcelé par eux dans ses mouvements, finit par les attaquer avec toutes ses forces: ce fut des deux côtés un acharnement désespéré. Arminius, épuisé par le sang qu’il avait perdu, n’avait plus son ardeur; Inguionierus le remplaçait, et il allait volant dans tous les rangs, abandonné par la fortune, non par le courage. Germanicus, exalté par sa première victoire, courait au plus fort des périls; il avait ôté son casque pour être reconnu, et il demandait qu’on ne fit pas de grâce; il ne fallait pas de prisonniers; la guerre ne pou-

1 Tac., Anti. lib. II.

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