‹ Histoire l'Empire romainChapitre 3 sur 39 · IÎ · texte numérisé non relu

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revers. Elle poursuivit la guerre, et à son tour elle dicta la paix. Il y avait à Rome un temple célèbre, le temple de Janus, ouvert dans la guerre, fermé dans la paix: il n’avait pas été fermé depuis Numa ; il le fut alors; mais non pas pour longtemps.

Carthage se sentait menacée par une rivalité que la paix et la guerre rendaient formidable. Elle pensa détourner le péril en s’attaquant à l’Espagne. Une seconde guerre éclata ; guerre pleine de drames.

Amilcar, général des Carthaginois, avait élevé son fils Annibal dans la haine des Romains; dès l’âge de neuf ans il lui faisait prononcer contre eux des serments et des anathèmes sur l’autel des dieux. A vingt ans Annibal était un héros.

Rome jette deux armées en Afrique et en Espagne ; Annibal dédaigne ce double péril ; c’est en attaquant Rome qu’il veut défendre Carthage. 11 passe les Alpes et parait en Italie; il n'y a pas dans l’histoire de plus étonnant duel.

Et ici encore parait le génie de Rome. Ses armées sont battues en trois grandes batailles par Annibal ; lin dictateur est nommé en cette détresse, c’est Fabius, un grand homme ; il arrête les désastres par sa lenteur ; puis un consul du peuple, Terrentius Varro, veut tout précipiter, et il s’aventure dans une bataille désespérée ; son armée est détruite à Cannes, et Rome touche à sa perte. Mais

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Gi

le sénat ne s’émeut point, il sort de Rome à la rencontre du consul populaire, et le félicite de n’avoir pas désespéré de la république ; on dirait des défis ironiques jetés à la fortune des batailles : différence du génie des peuples! A. Carthage on mettait en croix les généraux qui étaient vaincus.

Bientôt Rome se relève ; le peuple a senti l’empire moral du sénat, et il lui remet sa destinée ; des consuls sont pris dans le patriciat ; les grands noms reparaissent; la fortune change.

Annibal, après s’ètre amolli à Capoue, reprend néanmoins sa marche vers Rome, et il va camper aux portes de la ville. Le sénat suit son système de défi à l’adversité ; il met aux enchères le champ où Annibal a posé sa tente, et le champ est acheté à prix d’or. La victoire suit cette impulsion de patriotisme; Annibal est chassé d’Italie; le nom des Scipion jette son premier éclat; l’Afrique est vaincue, l’Espagne est conquise; Rome périssait, elle triomphe.

L’apparition du premier Africain Cornélius Scipio, proconsul à vingt-quatre ans, et entraînant la popularité dans Rome et dans l'armée, n’est pas un fait qui s’explique aisément par le seul ascendant du génie. Et de môme dans celte suite de guerres et de succès, succédant soudainement à la ruine et aux désastres, il y a autre chose qu’une impulsion d’ambition et de conquête. Le génie humain a

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ses illuminations sans nul doute, et la fortune des armes a ses retours; mais ici il y a une destinée plus forte que les calculs et les vicissitudes. La philosophie l’appelle du nom de fatalité, terme aveugle qui exclut la sagesse comme la liberté; le christianisme l'appelle du nom de providence, seule raison des révolutions humaines, et surtout de celles qui se dénouent en sens inverse de toute raison.

Et remarquez que ce n’est pas seulement par la guerre que se manifeste la destinée romaine; elle éclate davantage encore par la politique. Au moment où Rome échappe à Ànnihal, d’autres invasions la menacent, favorisées par la confédération des nations étrangères et par la jalousie des peuples italiques. C’est le moment où Philippe, roi de Macédoine, domine la Grèce. 11 a formé une ligue de peuples divisés entre eux d’intérêts, mais unis par une pensée commune, celle d’accabler l’Italie. Toutes les forces de Rome sont jetées sur l’Afrique et sur l’Espagne, il ne reste au sénat que sa politique. Un consul, Flaminius, court en Grèce dissoudre la confédération de Philippe; et Philippe, réduit à ses seules forces, est vaincu dans une bataille. Alors la république lui accorde la paix, affectant la modération, et n’imposant pour condition que les frais de la guerre. Puis, aux jeux Isthmiques, le consul vainqueur proclame la liberté de la Grèce et l'an-

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tonomie de toutes ses villes. La Grèce applaudit, et Rome réserve pour d’autres temps sa puissance et ses desseins.

On sait comment Ànnibal s’en alla ensuite achever sa destinée dans les exils.

Annibal avait aussi ses illuminations de génie; mais il lui manqua ce que les hommes appellent le hasard des événements. La haine de Rome l’avait suivi dans ses fuites en Asie; son âme en était comme brûlée; ce fut une haine stérile. « Les Romains, disait-il, sont invincibles partout ailleurs que chez eux1. » Il voulait donc entraîner Antiochus, roi de Syrie, en Italie, et il lui avait préparé en Grèce quelques alliances. Mais Antiochus, roi efféminé, s’épuisa en intrigues et en débauches; il donna aux légions le temps de paraître, et tout s’acheva par des victoires nouvelles remportées par d’autres Scipions.

Alors Rome parut comme la maîtresse de l’Orient et de l’Occident, et quelques années avaient suffi pour un retour si étrange de fortune. On vit de toutes parts lui venir des ambassadeurs; l’Asie, l’Afrique, la Grèce, les Gaules voyaient en elle l’arbitre du monde. Alors aussi Rome commence à se parer des dépouilles des nations. Ses temples, ses

« Tilc Live, XXXIV.

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places, scs théâtres s’embellirent de chefs-d’œuvre ravis à la Grèce. Ce furent des commencements de magnificence, d’abord signe de puissance, plus tard signe d'altércdon. C’est un moment solennel dans l’histoire! Rome touche au faite de la grandeur; la conquête du monde ne sera pas arrêtée; mais en même temps que s’achèvera la mission de Rome par rapport à tous les peuples, elle-même nourrira en son sein le germe qui devra le frapper de mort.

Toutefois, le sénat poursuit sa politique savante. Le Forum garde ses factions; le sénat les domine par sa forte et sage conduite. Jamais ne se virent de plus grandes luttes d’habileté : c'est un spectacle merveilleux.

En même temps le sénat suit au loin les pensées des peuples. 11 épie leurs desseins; il soupçonne leurs haines; il pénètre leurs trames de vengeance, et il se tient prêt à les déjouer par la paix comme par la guerre.

Philippe de Macédoine a recommencé à nouer

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des ligues en Grèce. 11 a fait mourir son fils sur le soupçon qu’il était favorable aux Romains; et pendant qu’il leur suscite des ennemis, Annibal, réfugié à la cour de Prusias, roi de Bythinie, lente d’intéresser cet autre roi à ses entreprises de guerre.

Carthage, de son côté, songe à réparer sa ruine. Mais rien n’échappe au sénat; il déconcerte les manèges par des ambassades, l'histoire ajoute : par des perfidies. 11 avait négocié auprès de Prusias la mort d’Ànnibal; Annibal prévient ces connivences par le poison. Grand homme, si ce n'est que son génie se brisa contre la force mystérieuse qui vouait le monde aux défaites.

Déjà Philippe était mort léguant sa haine à Persée son fils. A ce moment les révolutions se précipitent ; la guerre de Macédoine s’achève par des tragédies; Persée est traîné captif au triomphe de Paul-Émile ; c’est dans l’histoire un drame plein de larmes.

L’autorité du nom romain se fait sentir à tout l’Orient ; elle protège môme le peuple de Dieu contre le roi de Syrie. On connaît les magnifiques luttes des Machabées. Antiochus Dpiphatie, un roi qui se faisait appeler dieu , avait voulu s’emparer de l’Égypte ; il se trouva là un envoyé de Rome, Popilius, qui traça un cercle autour de l’usurpateur, et le força de n’en pas sortir avant d’avoir renoncé à

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son usurpation1. Antiochus, furieux, courut de l’Égypte sur la Judée, menaçant de détruire le temple de Jérusalem, et d’ensevelir le peuple entier avec sa religion dans les ruines de la ville. Dieu le fit périr dans son entreprise. Son fils, Antiochus Eupator, reprit son dessein, et alors brillèrent les Machabées. « Judas, accablé par la multitude, fut tué en combattant avec une valeur élon1 nante. Son frère Jonathas succède à sa charge et soutient sa réputation. Déduit à l’extrémité, son courage ne l’abandonna pas. Les Romains, ravis d’humilier les rois de Syrie, accordèrent aux Juifs leur protection, et l’alliance que Judas avait envoyé leur demander fut accordée, sans aucun secours toutefois; mais la gloire du nom romain ne laissait pas d’être un grand support au peuple affligé* »

Rome donc, par la politique comme par les armes, est partout un instrument de la Providence ; tout dans le monde semble ramené à sa domination. Et néanmoins les vertus romaines commencent à fléchir : la victoire devient cruelle et la politique perfide.

Puis, tandis que Rome est partout maîtresse, Carthage cherche à ressaisir la fortune. Une occasion de luttes nouvelles fut bientôt trouvée.

< Val. Max., lib. VI, 3.

* Bossuet, Il Ut. unir.

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Caton ayant été envoyé à Carthage pour régler, comme médiateur, des différends entre cette ville et le roi de Numidie, fut tellement effrayé de ce qu’il vit encore là amassé de puissance, que de retour à Rome il ne cessa plus, ayant à dire son opinion au sénat en quelque sujet que ce fût de délibération, d’ajouter : « Tel est mon avis, — et aussi qu’il faut détruire Carthage. »»

L’instinct romain courait au-devant de ce vœu, et la troisième guerre punique éclata, mais plus sanglante que toutes celles qui avaient mis l’Orient dans les mains de la république. Il fallut attaquera la fois l’Espagne et l’Afrique, Numance et Carthage ; partout se trouvèrent des héros; mais tout céda à la destinée de Rome. Ainsi allait s’accomplissant la mystérieuse unité du monde par une domination devant laquelle s’abaissaient le courage et le patriotisme de tous les peuples.

Mais en même temps l’histoire s’arrête devant le changement qui s’est fait dans la société romaine. Les vices se sont introduits dans la cité reine, et ses moralistes commencent à s’étonner et à se troubler1.

Dans l'altération de l’État et des mœurs, le génie du sénat avait, il est vrai, survécu. C’est à lui que Rome devait d’être sortie des désastres de l’invasion

• Cic., de Of/ic., Il, 8.

INTUOnUCTIOX.

d’Annibal pour marcher de victoire en victoire à l’asservissement du monde. C’est lui qui avait dompté l’anarchie du Forum, et les lois mômes portées parles tribuns avaient été rendues impuissantes par sa politique.

Mais les mœurs patriciennes n’avaient pas moins été touchées par les vices qui suivent la prospérité. L’Orient conquis avait jeté sur Rome le germe d’un mal qui devait venger toutes les victoires; ce mal, c’était le luxe, c'était l’opulence, c’était un besoin, précédemment inconnu, de jouissances (an de R. 565) l.

Alors avaient paru des habitudes nouvelles, une recherche de magnificence, une poursuite violente de bien-être et de voluptés; et comme les mœurs anciennes survivaient au fond de la société, ne fûtce que par le souvenir et par les lois, bientôt il y eut des raffinements secrets de débauche, et on arrive à un moment effroyable où l’histoire est obligée de voiler sa langue pour faire pressentir les énormités mystérieuses qui s’étaient introduites dans la vie romaine.

11 y eut comme une société secrète de turpitudes, vaste promiscuité d’infamies, et les magistrats ayant pénétré au fond de ces ténèbres, il se fit dans le sé-

• Tit. Liv., lib. XXXIX.

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nat comme un frissonnement de terreur. Les consuls furent aussitôt chargés de poursuivre cette trame immense, où la république était attaquée par les débauches. On entoura la justice d’un appareil de religion ; on invoqua les dieux ; on fit des expiations; on étala tout ce que les rites anciens avaient de pompe; et puis, l’un des consuls parla en ces termes au peuple assemblé :

« Jamais ne fut plus opportune, jamais ne fut plus nécessaire, Romains, cette invocation solennelle des dieux ; ce sont là les dieux que nos ancêtres vous avaient appris à honorer, à vénérer, à supplier, et non point ces dieux venus de religions perverses et étrangères pour fasciner vos âmes, et par des excitations furieuses (le latin dit furiale *), les pousser à toutes sortes de crimes et d’infamies. Et maintenant pourrai-je me taire? pourrai-je tout dire? Si je vous laisse ignorer quelque chose, je risque d'être taxé d’incurie; et si je vous dis tout, je risque de vous remplir de terreur l. »

Et après ce début, le consul mettait tout à découvert. Son discours est un tableau effrayant de la débauche romaine : nulle langue moderne ne saurait égaler ni cette liberté d'images, ni même cet éclat d’anathcme.

' Til. Liv., lib. XX\H.

INTROIH'CTION.

C’est donc par la promiscuité des vices que se faisait cette étrange conspiration contre la république, et c’est aus^ à ce titre que se faisait la poursuite des pervers. Dans celte conspiration étaient entrés pêle-mêle tous les ordres, hommes et femmes, et on invoqua contre elle tout ce qui restait de force aux vieilles lois, aux vieilles magistratures, aux vieilles mœurs. Home fut dans l’épouvante; toute 1 Italie s’émut d’horreur. Et vainement on calma les alarmes par les punitions, il y eut des supplices, des prisons, des fuites, des exils; les censeurs notèrent les infâmes du sénat ; la justice paraissait n’avoir rien omis dans ses répressions; mais un péril nouveau n’était pas moins révélé, péril plus redoutable que celui des révoltes et des séditions, le péril d’une corruption qui tôt ou tard condamnerait la république à passer par les fatales expiations de la servitude.

Remarquez qu’avec la licence des vices commençait à se montrer le penchant aux cruautés. C’est l’ordinaire, en tous les temps, que les âmes corrom-

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pues soient des âmes féroces. Ni la politesse de la vie, ni l’élégance, ni les mœurs, ni la délicatesse des goûts, ni ces formes de culture qu’il plaît aux hommes d’appeler du nom de civilisation, ne changent rien à cette propension mystérieuse des cœurs gâtés pour les choses atroces et sanguinaires.

Tandis que les censeurs, devenus impitoyables depuis cette explosion des Saturnales, continuaient de noter les infâmes, ils eurent à sonder un affreux mystère de barbarie. Un consul, Quinctius Flaminius, avait amené de Rome en sa province des Gaules un jeune garçon, un de ces êtres ( scortvm ) que nos langues, grâce à Dieu ! ne savent pas nommer ; lequel, dans ses familiarités horribles, lui reprochait de l’avoir enlevé à Rome et de l'avoir privé du spectacle des gladiateurs. «Or, un jour, dit l’historien, comme ils étaient à table, au moment où le vin commençait à les échauffer, on vint annoncer au consul qu’un noble boïen était là avec ses enfants, venant se livrer comme transfuge, et demandant à se mettre sous sa protection. Le Boïen fut introduit sous la tente, et une conversation commença de s’établir à l’aide d'un interprète. Au milieu du colloque, «Puisque la vue des gladia- « leurs te manque, dit le consul à son compagnon,

« veux-tu voir mourir le Gaulois? » Et sur un signe d’assentiment, le consul saisit le glaive suspendu

7ti

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au-dessus de sa tête, en frappa d'abord le Gaulois à la tête comme il parlait encore, puis courut sur lui comme il s’enfuyait, en implorant la foi romaine et la pitié des assistants, et finit par lui percer la poitrine »

Tel était le mélange de barbarie et de débauche; seulement l’instruction du crime par les censeurs donna lieu à une variante. C’est une femme qui, dans ses fantaisies de débauche, avait dit au consul qu’elle n'avait jamais vu un homme en frapper un autre de la hache, et qu’elle brûlait d’envie de jouir de ce spectacle. « Et quoi qu’il en soit, ajoute Tite Live, ce fut une chose horrible et atroce de voir au milieu des coupes et des mets, au moment où c’est la coutume d’offrir une libation aux dieux avecdes prières, devoir, pour complaire au caprice d’une infâme reposant sur le sein d’un consul, une victime humaine immolée et la table inondée de sang*. »

Ainsi la dépravation des mœurs éteignait le respect de l’humanité, et c’est par les hauts rangs que s’annonçait cette double perversion. C'est dire que Rome courait déjà sur la pente où elle devait périr.

Quant à la protestation qui se faisait au nom des vieilles mœurs et des vieilles lois, tout la rendait

• rit Liv., tiii. xxxix.

» Ihid.

ÎSTKOHUCTIOX.

dès ce moment impuissante. On aime pourtant l'énergie des magistratures, et surtout ce droit de malédiction et de flétrissure exercé par les censeurs contre les vieux ordres qui se dégradent, et il est remarquable que ce spectacle de lutte devait se prolonger jusqu’à la consommation de la décadence; mais la société dans son ensemble était emportée en sens inverse de ses lois, et c’est par elle-même que ses lois allaient être vaincues ; grand enseignement qui montre que la fidélité aux traditions politiques n’est une loi de salut que dans la conservation générale des vertus.

D’ailleurs, la démocratie même s’était altérée, et l'anarchie du Forum a vai t pris u n caractère nouveau. En regard de l’opulence patricienne et des vices qui la suivaient, la misère des masses était devenue profonde, et, avec la misère, s’étaient allumées des passions que la rivalité politique n’avait pas encore connues, passions mêlées de convoitise et d’envie, bouillonnement affreux de colère, non-seulement contre les patriciens et les riches, mais contre l’ordre entier de l’État.

Longtemps le sénat avait trompé ces fureurs par l’ardeur des guerres lointaines; mais l’irritation, pour être distraite, n’était pas calmée; et même il arriva que du Forum elle passa dans les camps, si ce n’est que dans les camps elle était contenue par la

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discipline ; et puis du camp elle rentra au Forum, plus aigrie encore par l'aspect du luxe chaque jour plus effréné des classes maîtresses.

Alors parurent des tribuns qui semblèrent remplir un saint ofiice d'humanité, en prenant la défense de ces masses vouées au malheur.

L’histoire des Gracches, à ce point de vue, pourrait bien avoir besoin d’étrc rectifiée. Ils n’apparaissent guère au monde que comme des séditieux; mais peut-être l’état de Home mérite d’être maudit plus encore que leurs entreprises.

À ce moment l’esclavage romain a changé la condition du peuple. Cent ans de guerres et de victoires ont amoncelé dans Rome des multitudes innombrables d’esclaves, lesquels ont été substitués aux classes populaires pour la plus grande partie des travaux, non-seulement dans Rome, mais dans toute l’Italie.

11 s’ensuit une situation violente, par rapport aux esclaves et par rapport au peuple à la fois. Ainsi, tandis que le travail du peuple est nul, le travail

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des esclaves est excessif, et deux sortes de colères bouillonnent à la fois, celle des esclaves et celle des prolétaires ; tous sont également quoique diversement oppressés, et tous se soulèvent à la fois : c’est comme une explosion où le monde romain parait devoir périr.

C’est en Sicile qu’éclate l’incendie. La Sicile était exploitée par un petit nombre de propriétaires romains; les masses esclaves brisent leurs chaînes et revendiquent la liberté par le meurtre. On les attaque par une guerre atroce; un million d'entre eux sont exterminés.

A Rome, le peuple continue de gémir dans la misère. Il est sans propriété, il est sans travail. Au moment où paraît le tribunat de Tiberius Gracchus, à ce moment où les richesses du monde sont entassées dans Rome, Cicéron ose affirmer «qu’il n’y a pas dans la ville deux mille hommes qui aient quelque chose.» — Mon esse in ci vitale duo millia hominum qui rem haberenl1. Exagération peut-être, mais où se démêle l’explication, sinon la justification des témérités des Gracches.

Les lois agraires qu’ils imposaient au sénat ne répondent pas à ce qu’on a d’ordinaire entendu par le partage des terres, ni surtout à l’idée que nous

1 De Offre., Il, 21 .

INTItOIlüCTlOiN.

avons vue débattre de nos jours sur le droit de propriété. Un point toutefois semblerait rapprocher les deux théories, savoir : la loi Licinia , une loi qui défendait qu’aucun citoyen possédât plus de cinq cents journaux de terre; et c’est cette loi que le premier des Gracches voulut remettre en vigueur.

«Les riches, dit Appien, représentaient qu’ils avaient fécondé leurs propriétés de leurs sueurs ; ils en avaient planté les arbres, construit les édifices; leurs pères étaient inhumés dans leurs domaines; leurs propriétés n’étaient dans leurs mains qu’une part de succession ; ou bien leurs fonds de terre avaient été payés des deniers dotaux de leurs femmes, et sur eux reposait l’hypothèque dotale de leursenfanls; et enfin ils avaient contracté desdettes en devenant propriétaires *; » c’était la défense de la propriété, telle qu’elle convient à tous les temps , si ce n’est qu’à Rome elle était devenue une exception. Les riches n'étaient pas seulement propriétaires; comme tout l’argent était dans leurs mains, il leur était facile d’être exacteurs par la puissance terrible dont la loi les armait contre les débiteurs.

Le créancier en effet, après certaines formalités, pouvait charger de fers son débiteur, l’emprisonner dans sa maison, l’y soumettre aux travaux et

* Ap|iicn, I, 1. 10 de Bell. rie.

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aux châtiments des esclaves, ou le vendre pour être transporté au delà du Tibre. Dans le principe il pouvait même le mettre à mort C’était, on le voit, le droit de possession poussé jusqu’à la brutalité de la force; mais aussi la force toute seule ne devait pas suffire à le réformer.

Aussi lesGracches, jugés au point de vue du droit romain, c’est-à-dire du droit païen, ne sauraient être rejetés parmi des séditieux vulgaires ou des criminels aventuriers. Leur logique était sérieuse; elle s’appuyait sur l’autorité souveraine du peuple assemblé en comices; leurs actes se conformaient aux lois, et les lois mêmes qu'ils invoquaient se conformaient aux révolutions déjà consommées.

Toutefois ce qu’ils entreprenaient put ressembler aisément à un ébranlement de la république, car c’était un affaiblissement du sénat, en qui résidait toute sa force.

Et ici se put voir ce qui manquait à la société romaine, depuis qu’elle avait perdu la royauté, force de tempérament et d’équité entre toutes les classes du peuple, précisément à cause de la disparition de cette force d’équilibre ; la liberté de quelques-uns était devenue la servitude de tous ; et c’est ce qui fit que Tib. Gracchus, à défaut d’une

' « Terliis nundiliis capitc prcnas d;ito, mit trans Tilicrim pcreprè Ycnuttdut'to. » — Vid. Titi Potm* de Operis servornm lib.

l. ti

INTRODUCTION’

puissance de protection, appela à son aide la puissance du peuple, qui n’est d’ordinaire qu’un grand désordre, et le sénat, en défendant les droits patriciens, put paraître défendre l’existence de la république entière.

Tib. Gracchus fut donc tué dans une émeute par le parti sénatorial , mais, malgré les flétrissures des poètes1, sa renommée devait rester assez douteuse pour embarrasser les jugements des historiens et des politiques. « Je ne suis pas de ces consuls, disait Cicéron, qui pensent avec le plus grand nombre que ce soit un crime de louer les Gracches, dont la sagesse, les lois, les conseils ont parfaitement réglé plusieurs parties de l’administration *. » Et ailleurs ils les loue encore et les exalte avec enthousiasme 3; c'est comme s’il attestait qu'au fond de ces lois agraires, dont le nom fait frémir, il y avait une pensée d'équité, en sens inverse de la distribution fatale qui s’était faite à Rome de la richesse, laquelle condamnait la masse des citoyens à vivre oppressée sous une loi d’exclusion qu’on appelait la liberté.

Quoi qu’il en soit, Tib. Gracchus mis à mort, le second Gracchus reprit son dessein, mais avec une habileté plus particulière et plus calculée. 11 eom-

* « Ouïs lulcrit Gracchos, » elc.

4 Git\, de Lege agr., II. 5.

1 Pro liabino, 5.

INTRODUCTION

mença par faire porter des lois qui affaiblissaient le sénat, une surtout, qui conférait le droit commun de suffrage à tous les citoyens et à tous les alliés, depuis l’extrémité méridionale de l’Italie jusqu’aux Alpes. '

X Vil 1

C’était, cette fois, une révolution savante; elle embrassait toutes les autres.

Ce droit de suffrage ou de souveraineté politique était distinct du droit de bourgeoisie, qui n’était que la jouissance des droits civils, en ce qui concernait les mariages, les testaments, les successions, les contrats, la propriété, Yitsucapiun ou droit par la possession ou la prescription; l’Italie n’avait jamais cessé de revendiquer ce droit politique, et le sénat l’avait obstinément refusé; c’est par cette distinction que Rome gardait sa prééminence et sa force. De là des baines dans la confédération, et parfois des révoltes et des coalitions secrètes avec les ennemis lointains de Rome.

La guerre qui a gardé dans l’histoire le nom de guerre sociale, ou guerre des alliés, n’avait pas eu d’autre cause.

INTRODUCT IO.V

Déjà, en 627, une loi semblable avait été proposée par le consul Fulvius; elle avait été rejetée; l'Italie s’était aussitôt allumée, la ville de Frégelles avait donné le signal des révoltes; jamais, au dire de Cicéron, la république n’avait couru de si grands dangers, non-seulement à cause des révoltes, mais surtout à cause de l’innovation dans les lois. Opimius, tour à tour préteur et consul, avait alors sauvé Rome par l’extermination de Frégelles *. Ainsi Rome ne se croyait maîtresse que par son droit de suffrage, et tout s’ébranlait dès que son droit était partagé.

Une autre loi de Caïus Gracchus décerna aux chevaliers le droit d’entrer dans les magistratures civiles, droit réservé auparavant aux patriciens : ce fut un coup plus mortel encore. « Enfin, s’écria le tribun, j’ai anéanti le sénat’! » Et Florus dit après Varron que par cette loi Gracchus avait fait de Rome une ville à deux têtes, source fatale de discordes civiles *.

Aussi le sénat, sentant sa puissance s’en aller, la voulut reprendre, mais cette fois par la force, non

* • L. Opimius qui prætor et consul masimis tcmp. pciiculis liberaral. » (In Pis.. 59.) — « Opiinium... seivatorein ipsum reip. » ( Pro Cii. Plan., 28.)

* App., dt Dell. civ.

* « (iracclius senatui iniquus equcslri ordini judicia tradidit. ac liicipilem civitatcm fccit, discordiarum civilium fontom. * (Varr.. in vorbo Biceps.)

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plus par la politique. La place publique se remplit de factions, les combats furent atroces, C. Gracchus fut tué dans ces mêlées sanglantes, et le sénat resta maître encore.

' Ma is la constitution romaine était ébranlée, les idées publiques étaient changées; les lois desGracches furent tempérées plutôt qu’abrogées; une vague attente de représailles formidables entra dans la pensée du peuple ; le nom des Gra.cches resta par lui glorifié; et le sénat pour toute sécurité n’eut plus qu’à tromper les irritations secrètes du forum et à écarter les orages par le bruit des prospérités de la république.

Et il est vrai ! Rome alors voyait le monde à ses pieds : des extrémités de l’Espagne aux bords du Danube, des confins de la Numidie en Afrique, jusqu’à la Cyrénaïque en Asie, tout était soumis; jamais puissance égale ne s’était levée sur les peuples.

Chose étrange ! à mesure que grandissait Rome, apparaissaient devant elle des nations toujours plus lointaines, qui se levaient comme une menace plutôt qu’elles ne s’offraient comme une proie.

Et aussi avait-elle dès longtemps comme un pressentiment des périls qui pouvaient lui venir quelque jour des nations du Nord. 11 lui semblait voir ces nations prêtes à l’envahir, et son applica-

INTnOIH'CTION.

tion était de fermer de ce côté les chemins de l’Italie. •

Cette sollicitude avaitsurtout paru dans la guerre de Macédoine. Le consul Cassius, en f»8‘2, avait conçu le dessein de passer par l’Illyrie , alliée des Romains, pour aller attaquer la Macédoine: le sénat s’effraya, et donna l'ordre au consul de rebrousser chemin. « Sc frayer une route de l’Italie à la Macédoine, disait le sénat, c’est apprendre aux ennemis le chemin pour passer de la Macédoine en Italie'. »

Cet instinct était fondé, si ce n'est que le temi>s n’était pas venu pour le Nord de sortir de ses déserts. Quel eut été le sort de Rome si les Bastarnes de Persée s’étaient répandus vers l'Italie, entraînant les Scordisques, qu’on vit cinquante ans plus tard inonder la Macédoine et exterminer une armée romaine (659)? La Providence avait l’œil sur le monde; Rome suivait sa destinée, le monde suivait la sienne à son tour.

Toutefois les nations germaniques se découvraient, et quelques-unes justifièrent les alarmes de Rome, en épiant les voies par où elles se pourraient jeter sur l’Italie. Tels on vit apparaître les Cimbres et les Teutons.

* Tit. Liv.. xr.ii.

INTRODUCTION

El le sénat avait eu aussitôt sous sa main ses hommes de génie pour les jeter au-devant de ces périls.

C’était tout le contraire du peuple, à qui manquaient les hommes dans les vrais périls de Rom'1, et qui pour tout patriotisme avait des séditions et des tumultes.

Mais tout à coup un homme se montre, et celuici, un homme du peuple, Marius, génie aventureux, capable de concevoir et d’exécuter des desseins hardis; c’est lui qui va se faire la tête et le bras du peuple contre ses ennemis du dedans et du dehors. Il commence par conquérir la popularité, non-seulement par des discours, mais par des faits d’armes. Au courage il mêle l’ambition, à l’ambition la perfidie. Son histoire est un drame. Il ravit sa gloire à Metellus, vainqueur de Jugurtha, roi de Numidie. Il est le héros du peuple, et le peuple le ' fait consul malgré les patriciens. Son nom fascine les multitudes ; et le sénat pressent, à cet enthousiasme, la nouveauté des périls où court la république. On le laisse s’en aller exercer son génie aux batailles. Les Teutons et les Cimbres se sont avancés par les Gaules jusqu’au pied des Alpes, et ils menacent d’inonder litalie. Marius va les arrêter par des victoires. Mais sa gloire même allume les séditions: le tribun Saturninus remplit la place publique de

8S IN 1 RODUCTIOM.

crimes et de meurtres; le grand Metellus est chassé de Rome ; le parti populaire est maître de la république.

Et aussitôt se fait un étonnant retour. Marius ménage ce qui reste de la grandeur patricienne, et le sénat lui remet le salut de Rome, par un de ces actes qui, en d’autres temps, avaient été le plein exercice d’une puissance souveraine, et dont la formule n’était désormais que le déguisement d’une puissance qui bientôt va s’évanouir : il le charge de veiller a re que lu république ne reçoive point de dommage ; c est tout ce qu’il faut pour légitimer la tyrannie. Marius, armé du décret d’un sénat expirant, assiège les séditieux dans le Capitole, et c’est le peuple qui les met à mort; c’était là plus qu’un caprice de sédition, c’était l’indice d’une révolution où la démocratie n’allait pas tarder à exercer l’empire par les meurtres et les barbaries.

Tout est plein de bizarrerie ! Marius, consul du peuple, est l'instrument du sénat. Metellus est rappelé de son exil; les revirements sont extrêmes, Marius en est étourdi ; il sort du consulat et reprend ses vrais desseins.

Alors Rome est de nouveau déchirée en factions; les haines sont à découvert ; les partis sont en armes ; il n’y a plus de république.

Alors aussi s’achève l’universelle décadence des

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mœurs; c’est à cette époque que se rapportent les déclamations de Salluste sur la corruption.

« L’amour de l’argent a commencé; l’amour de la domination est venue ensuite : double source de tous les maux. Car l’avarice arracha de l’âme la foi, la probité, les nobles penchants; à la place, elle inspira l’orgueil et la cruauté ; elle enseigna à négliger les dieux, à ne croire qu’à la vénalité. L’ambition, de son côté, mit la fausseté dans les cœurs; ■c’est d’elle qu’on apprit à penser une chose et à dire une chose contraire; plus d’amitiés ou d’inimitiés si ce n’est en vue du profit; on jugea l’apparence, non la réalité. Et d’abord ces dispositions grandirent par degrés, bien que parfois contenues et flétries. Mais bientôt la contagion gagna comme une peste ; toute la cité fut changée, et l’empire, de juste et d'excellent, devint cruel et intolérable... Puis, lorsque Sylla fut maître, et qu’après de bons commencements vinrent des issues funestes, tous se mirent à rivaliser de déprédation, l’un convoitant une maison, l’autre un domaine; les vainqueurs ne connurent point de retenue; tout fut plein d’attentats infâmes et atroces1. »

Mais dans cette corruption politique, où l’ambition se mêlait à la convoitise, la misère du peuple

* Suit., in Catil., ‘20. t a „

INTIlOni'CTIO.Y

s’était aggravée, et le peuple luttait contre la misère par la sédition. Les lois desGracches lui étaient présentes; toutes n’étaient pas révoquées, et il les invoquait à grand bruit.

Tout à coup, dans cette anarchie, se montre au loin un ennemi formidable, un de ces génies que la Providence avait plus d’une fois mis aux prises avec la destinée romaine , comme pour la faire éclater davantage; « Mithridate, en un mot, roi de Pont, personnage, dit Paterculus, qui nesaurail être passé sous silence, et dont on ne saurait parler sans quelque soin, ardent à la guerre, éminent par le courage, grand souvent par la fortune, toujours par le cœur, général parle conseil, soldat par l’exécution, Annibal par sa haine contre les Romains; il avait occupé l’Asie, cl, à un jour donné, il avait fait mettre à mort, à la même heure, tous les Romains dispersés dans les villes »

Rome fut alors près de l’ablme. Un tribun, Drusus Livius, essaye de sauver l’État en pacifiant les passions armées; « noble personnage, dit le même historien*, admirable d’éloquence, d’honnêteté et de sainteté, mais en tout d’un génie meilleur que sa fortune; » il veut calmer tous les partis, et il les

! VoD. Paterc.. lib. Il * Vell. Patcrc., ibid.

INTRODUCTION

irrite tous à la fois; il périt à cette œuvre sous des mains inconnues.

C’est la destinée des politiques de raison de périr ainsi entre les partis extrêmes dans les temps de lutte.

Et tandis que Rome est ainsi en proie aux factions armées de crimes, Mithridate grandit, il soulève l'Asie, et il semble près de se jeter sur la république et de l’étouffer dans son anarchie.

Mais la guerre est encore la défense de Rome. Ce n'est plus Ma ri us qui tient l’épée, il semble reculer devant les périls lointains ; il se réserve pour les aventures du Forum. C’est un autre génie qui parait, Sylla, génie de révolution comme le premier; mais celui-ci n’est pas du parti du peuple, il n’est même d’aucun parti, il n'est qu’un vaillant ambitieux, prêt d’avance à s’accommoder de tout ce qui secondera ses desseins de domination.

Il court en Asie, il remporte des victoires, mais la guerre se multiplie. Les villes grecques se détachent de Rome, et en même temps une révolution

INTRODUCTION

politique remue loule l’Italie. Les alliés, ces sujets ennemis qui depuis cinq cents ans demandent en vain le droit absolu de cité, font des coalitions secrètes avec Mithridate. A celte extrémité, le sénat fléchit, et tous les habitants des villes d Italie sont tout à coup déclarés citoyens'; si ce n’est que le sénat donne à cette décision un air de tromperie : les citoyens nouveaux ne seront pas distribués dans les anciennes tribus, mais ils entreront en trois tribus nouvelles, où leurs suffrages se perdront contre l’organisation antérieure des majorités. Grief caché dans une conquête apparente, germe profond de séparations subsistantes dans l’avenir.

La constitution romaine n’en était pas moins altérée; et tout se préparait pour des ébranlements définitifs.

En même temps Marius, jaloux des triomphes de Sylla, rallumait les incendies du Forum. Bientôt la guerre civile se mêle à la guerre étrangère ; Borne se remplit de carnage; des consuls et des consulaires sont assassinés; des bandes de sicaires sont maîtres de la ville; et Marius meurt consul dans ces atrocités.

Un autre Marius, neveu du premier, continue ces meurtres : la plupart des sénateurs sont égorgés; les autres vont s’abriter dans le camp de Sylla.

' lx>is Planlia rt Julia.

INTRODUCTION'

Cette anarchie fut longue. Sylla cependant avait grandi par des victoires contre Mithridate, et après avoir pacifié l’Orient, il reparut en Italie.

Home était comme un désert; les meilleurs citoyens avaient péri; il ne restait qu’une soldatesque effrénée et une populace en délire. Les vieux peuples d’Italie s'en venaient déjà insulter la ville, qui avait fait d’eux des instruments sous le nom d'alliés. Il fallu t que Sylla sortît en armes et s’en allât exterminer dans une bataille d’immenses multitudes accourues sur Rome comme sur une proie.

Cinquante mille allies ou fédérés ( socii ), périrent dans cette bataille de Rome, où Rome elle-même avait été près de périr. Et après ce vaste massacre, voilà Sylla devenu maître; il se fait nommer dictateur. et aussitôt il se met à expier les meurtres passés par des meurtres nouveaux , Rome est ensanglantée par des représailles dont le récit fait frissonner l’histoire.

Ne parlons pas des tables de proscription, banalité historique, qui montre où peut aller la vengeance d’un maître, qui ne dit pas où peut tomber la dignité d'un peuple.

Après la bataille de Rome, six mille prisonniers avaient été enfermés dans l’Hippodrome, voisin du temple de Rellonc, où Sylla convoqua les sénateurs. Comme il faisait sa harangue, on entendit des

INTRODUCTION

cris effroyables, et le sénat se troubla. Sylla, sans s'émouvoir, dit au sénat de ne faire attention qu’à ses paroles; «ce sont, «ajouta-t-il, quelques misérables qu’on châtie par mon ordre! » On les égorgeait.

Peu après, un fait non moins hideux épouvantait la place publique.

Sylla avait défendu qu’on prétendît désormais an consulat avant d’avoir passé parla questure et par la préture. Un de ses principaux lieutenants, Quint. Lucrelius Ofella, crut pouvoir passer outre, et il parut dans la place publique revêtu de la robe blanche des candidats.

Sylla, du haut de son tribunal, ordonna à un centurion de lui apporter la tête de ce téméraire. Un murmure s’éleva. « Qu’on m’écoute ! cria Sylla. Un laboureur, qui conduisait sa charrue, se sentit piqué par de la vermine; il interrompit deux fois son travail pour nettoyer ses vêlements. Mordu de nouveau, et ennuyé de perdre son temps, il jeta sa tunique au feu. Qu’avertis par cet exemple les vaincus prennent garde1! »

Et le peuple se tut.

Le terrible dictateur semblait néanmoins rétablir l’ordre dans la cité, la dignité dans les comices, la

• App., -le Bell. civ. I. XI. 101. — Epit. Tit. Liv., I.XWIX

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majesté dans le sénat; mais tout cela était sanctionné par des barbaries; la paix qu’il donnait était la paix des tombeaux. Ainsi s’en allait Rome, de la puissance à la dégradation, achevant sa destinée de domination universelle par des crimes et des calamités qui vengeraient la servitude du monde.

Chose étonnante ! lassé de régner de la sorte, Sylla rentra dans la vie privée et mourut dans son lit, entouré d’hommages comme un souverain; on l’appela Yhcureux Sylla , si ce n’est que la Providence le fit mourir par une maladie qui ressembla à une ignominie: il était mangé par les poux. On l'ensevelit dans le champ de Mars, où étaient les sépultures des rois; ce furent les sénateurs qui le portèrent sur leurs épaules à son tombeau. Ils en faisaient leur dieu parce qu’il les avait vengés de Marius. Ils pensaient avoir ressaisi la puissance par ses proscriptions; elles avaient seulement attesté que la république, en achevant au dehors sa destinée par la soumission de tous les peuples, l’achevait au dedans par l’extermination de toutes les lois. A. sa mort il n’y a plus ni sénat ni peuple; il ne reste qu’une ville ouverte à la liberté des usurpations.

INTRODUCTION

Alors paraissent deux grandes figures, César et Pompée, deux hommes en qui vont se personnifier et revivre les rivalités deMarius et de Sylla, c’est-àdire les deux forces romaines, le peuple et le patriciat, pour se frapper mutuellement par des coups mortels.

Sylla avait deviné le génie de César; et il s’était défié de sa destinée. Il avait voulu le proscrire; il fut désarmé par les sollicitations des amis, mais à regret. « Je vois en lui plusieurs Marius, leur dit-il ; vous réchauffez dans votre sein un homme qui un jour renversera la république'. »

Pompée avait jeté son premier éclat en Afrique, où il avait exterminé les restes du parti de Marius. Sylla, à son retour, lui avait décerné le nom de Grand; et ainsi s’étaient dessinés les rôles des partis nouveaux, par des sympathies ou des alarmes.

En même temps d'autres grands noms commencent à paraître, caractères divers, fortunes contraires, Crassus, Cicéron, Lucullus, Scrtorius,

1 Pliil., in Cm.

INTRODUCTION. UT

Caton, Catilina, Clodius, personnages d’un drame immense et complexe, où la république jettera les derniers feux de son génie et de sa puissance.

Et aussi ces scènes extrêmes s’annoncent à des signes terribles, et surtout à un progrès de perversion morale qui gagnera toutes les parties de l’État, l’armée comme la nation, et sera une provocation aux attentats politiques. Les vices ont atteint un degré d’énormité que la langue historique ne sait égaler qu’au risque de tomber dans l’exagération de la plainte. Écoulez Salluste encore.

« Sylla, pour s’assurer la fidélité de l’armée qu’il avait conduite en Asie, lui avait prodigué, contre la coutume des ancêtres, toutes les jouissances; les séjours délicieux pleins de volupté avaient amolli l’àme des soldats, si faciles à se pervertir dans le repos. Là, pour la première fois, on vit l'armée du M peuple romain se livrer à l’amour des femmes et du vin, se passionner pour les statues, pour les tableaux, pour les vases ciselés, et puis les ravir ou pour soi ou pour l’État, dépouiller les temples, souiller toutes choses, les sacrées et les profanes Et ces soldats, devenus vainqueurs, ne laissèrent rien aux vaincus, car le succès étourdit les sages; comment, avec de telles mœurs, eût-il tempéré la victoire? Et lorsqu' il n’y eut d’honneurs que pour la richesse, et que la richesse assura la gloire, le i. 7

INTRODUCTION

commandement, et la puissance, la vertu s’amortit, la pauvreté fut un opprobre, l’innocence un crime. Donc, par suite de la richesse, la jeunesse se livra à l’intempérance, à l’avarice, à l’orgueil. A la convoitise s’ajoutait la profusion, nul ne tenait compte de son avoir, chacun aspirait à l’avoir d’autrui ; rien de sacré, ni la pudeur, ni la pudicité; les choses divines et humaines également foulées aux pieds; nul respect, nulle retenue. 11 faudrait aujourd’hui, après avoir examiné les maisons bâties récemment comme en forme de villes, s’en aller visiter les temples des dieux élevés autrefois par nos ancêtres; c’est par la piété qu’ils décoraient leurs temples, ces hommes si religieux ; c’est par la gloire qu’ils décoraient leurs maisons; aussi ils n’ôtaient rien aux vaincus, si ce n’est le pouvoir de nuire. Ceux-ci, au contraire, les plus lâches des homqnes, par un crime infâme, ont ravi à des alliés ce que des héros victorieux avaient laissé à des ennemis, comme si l’outrage était la domination. Ft pourquoi dire ce qui pourrait ne sembler croyable qu’à ceux qui l’ont vu? Des monts aplanis, des mers comblées ! La richesse a été comme un jouet : on ne pouvait s’en servir avec honneur, on en a joui avec turpitude. Puis d’autres infamies sont venues ; les débauches n’ont plus eu de frein. Des hommes ont étalé des vices de femme, des femmes ont

INTRODUCTION

mis en vente leur pudicité. On a couru la terre et les mers pour chercher des raffinements aux délices des festins; le sommeil a été un plaisir, non un besoin ; la faim, la soif, le froid, la fatigue, tout n’a servi qu’au luxe et à la volupté*. »

Voilà le tableau de Rome puissante et riche.

La plainte de Cicéron est plus calme et aussi plus politique.

« Tant que l’empire du peuple romain s’affermit parles bienfaits, non parles injures, les guerres eurent pour objet la défense des alliés ou la dignité du commandement, et l’issue des guerres fut clémente, ou leurs calamités nécessaires. Alors le sénat était le port et le refuge des rois, des peuples, des nations. Pour nos magistrats et nos généraux, la principale gloire était de protéger les provinces, les alliés par l’équité et par la foi ; et aussi c’était là un patronage du monde plutôt qu’une domination. Puis par degrés s’altéra cette façon d’exercer la puissance; et enfin après la victoire de Sylla elle disparut pleinement; on cessa de croire, en effet, que quelque chose *pùt être inique envers des alliés, après qu'on avait pu voir de telles barbaries envers des citoyens. En lui donc une cause honnête fut déshonorée par une victoire in-

1 Sali., in Calil.

INTROIUCTION.

fàme; et, comme il faisait vendre, sous la hache, au Forum, les biens d’honnêtes gens, d’hommes riches, et en tout cas de citoyens, il osa dire qu’il vendait son butin... Ainsi, après tant de nations étrangères ravagées, nous avons vu Marseille objet d’un triomphe, comme exemple d’empire disparu; on triomphait de cette ville, sans laquelle nos généraux n’avaient jamais triomphé aux guerres transalpines. Et je pourrais citer d’autres méfaits commis envers lesalliés, si celui-là seul ne dépassait par son indignité tous ceux qu’éclaira jamais le soleil.

« C’est donc à bon droit que nous portons la peine de nos fautes. Si nous n’avions supporté l’impunité des crimes de plusieurs, un seul ne serait point arrivé à une si monstrueuse licence, et par lui tout est venu aux mains des pervers; à quelques-uns l’hérédité des biens, à tous l’hérédité des convoitises. Or jamais ne manquera dans Rome un germe et une cause de guerres civiles, tant que les hommes perdus se souviendront de cette hache sanglante de

Sylla Nos murs restent debout, mais ébranlés par

la crainte d’attentats. extrêmes; la chose publique, en un mot, n’existe plus, et nous sommes arrivés à ce degré de malheur pour avoir mieux aimé semer la crainte que mériter l’amour1. »

' CÙ-.. de Offir., lib. tt, 8.

INTRODUCTION'. 101

La plainte de Cicéron est plus douloureuse, celle deSalluste est plus amère; l’une et l’autre attestent une société qui tombe.

La vertu antique est évanouie, il ne reste que de l’égoïsme. Et dans ces mœurs amollies et perverses, ce qui a disparu surtout, c’est la foi publique, la foi, cette force ancienne de Rome, qui avait vaincu les passions et les partis. Présentement c’est le scepticisme qui règne dans les âmes. Les rites sacrés, la religion publique, le culte des dieux, les auspices, cette grande puissance des pontifes, devant qui fléchissait la sédition, tout cela est encore dans les lois, mais n’est plus dans les mœurs. Les sectes philosophiques sont venues du dehors s’ajouter aux débauches; les superstitions même se sont introduites pour faire un contraste de plus; la foi publique en mourant laisse entrer dans la cité des opinions étrangères, des cultes inconnus. L’impiété est crédule; il faut à l’homme quelque chose qui dépasse sa raison, même quand il la croit souveraine ou affranchie.

Ou bien ce sont des contradictions d’une autre sorte : on s’efforce d’associer aux mœurs nouvelles les lois anciennes; tout meurt d'impiété, mais on veut que la religion des ancêtres soit respectée. Ainsi Cicéron, ce grand esprit que la décadence a touché comme tous les autres, se moque des arus-

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pices et des augures, niais il s’écrie : « Et cependant (et que ceci soit bien compris !) détruire la superstition n’est pas détruire la religion ; car la sagesse veut que nous gardions les institutions de nos ancêtres, en ce qui touche lecultedes dieux1. »

C’est ici l’indice d’une fin d’empire. Quand la foi n’est qu’un artifice, et que les lois ne sont qu'un souvenir, tout est prêt pour la ruine ou la servitude.

Et déjà la servitude a commencé pour Home par le système qui met aux mains du plus petit nombre l’universalité du peuple. L’esclavage a continué de grandir sous l’action terrible de la conquête, et la condition du peuple libre a suivi cette universelle dégradation. La morale romaine en est arrivée à cet axiome : Le monde vit pour quelques-uns : Hurnamm paueis vivit qenus. Axiome effrayant, explication des représailles et des expiations qui jetteront le monde dans un gouffre plein de sang.

Il semble, du reste, que Home ait le pressentiment de ces réactions. Depuis longtemps on la voit trembler et frémir toutes les fois qu’une invasion d’ennemis se montre de loin à l’Italie ; elle sent que sa force est au dehors; au dedans elle se sent comme une proie.

• De Divin., II. 72.

INTRODUCTION’

Aussi que d’efforts contre la guerre étrangère! c’est contre ce péril qu’elle amasse tout son génie; et, chose admirable! son génie reste entier jusque dans la ruine : Rome est près de périr, et jamajs ses armes n’eurent plus d’éclat.

Trois guerres paraissent à la fois, chacune suffisante pour épuiser les forces de la république.

Sertorius, un proscrit, a soulevé les provinces; il est maître de l’Espagne et il déborde en Italie; le monde a les yeux sur cet étrange Romain, qui menace d’étouffer sa patrie.

De son côté, le vieux Mithridate reprend ses batailles, et il associe à sa fortune la fortune de ce proscrit. Enfin Spartacus, un esclave se faisant chef d’aventure, appelle à lui tous les esclaves; guerre de tout temps infâme pour Rome, et d’autant plus celte fois, que les esclaves battent les consuls. Rome est menacée de s’abîmer dans la honte. Mais dans son épuisement elle trouve trois hommes supérieurs : Pompée contre Sertorius, Crassus contre Spartacus, Lucullus contre Mithridate ; et

101 INTRODUCTION

partout la victoire est fidèle. Rome retrouve ses prospérités, mais elle affecte de cacher les victoires remportées sur des esclaves, et plus elle a tremblé, ipoins elle triomphe-, c’était un reste de majesté.

D’ailleurs la fortune intérieure suit sa pente : les désordres populaires continuent, et par les désordres se préparent les dominations.

Crassus et Pompée avec leurs soldats font taire le forum. Pompée, plus politique, va au delà de la répression; il s’empare de l’autorité; il se trouve des tribuns pour le perpétuer dans les charges; il est comme un roi dans la république.

Vainement de vieux Romains protestent contre cette violation des lois.

Quintus Catulus, prince du sénat, à force de vertu, se croit la puissance de lutter contre les lâchetés : « Sortons, s’écrie-t-il un jour, sortons d’une ville où meurt la liberté ; cherchons des antres, des rochers qui nous mettent à couvert de la servitude '. »

Vaines paroles, à peine entendues par une société rongée d’égoïsme et qui court à la servilité ! Cependant Pompée suit sa fortune; tout lui obéit au dedans comme au dehors, et tandis que grandit son autorité, César l’épie tranquillement et le laisse

1 dut., in Cross. — Dio Cass., XXXVI.

INTRODUCTION

tOt.

faire, se réservant pour des jours opportuns ; ce qui lui suffit pour le présent, c’est que Rome s’accoutume à l’idée d’être asservie.

Un autre Romain, moins vertueux que Catulus, moins calculateur que César, mais seulement observateur résigné, pliant sous la fatalité du temps, Cicéron, affecte de croire à la république dans cette décadence, et il s’attache à la fortune de Pompée, comme si elle se conciliait avec les lois. À cet homme, rare génie, mais nature indécise, il suffit des formes antiques, et s’il a une tribune au Forum, Rome entière sera debout.

Le tribun Manilius propose une loi pour déférer à Pompée la guerre contre Mithridate, guerre achevée déjà par les victoires de Lucullus. C’était une loi de flatterie ; Cicéron trouve des artifices d’éloquence pour en faire une loi de liberté; grand homme s’il avait eu moins d’illusion, soit sur la puissance de son génie, soit sur l’honnêteté du génie des autres.

Cette loi put servir à montrer l’espèce de mal qui commençait à ronger la république, la rivalité des ambitieux ; et ici la voix d'un historien pittoresque doit être entendue.

« La loi de Manilius acceptée, aussitôt commença entre les deux généraux un éclatant échange de griefs, Pompée reprochant à Lucullus sa convoitise

INTRODUCTION

infâme d’argent, Lucullus reprochant à Pompée son insatiable avidité d’empire, et ni l’un ni l’autre ne pouvant être taxé de mensonge en ses reproches. Pompée, en effet, dès qu’il toucha à la république, ne souffrit pas en sa pensée que quelqu’un pût être son égal, et là où il lui était permis d’être

le premier, il aspira à être seul Lucullus, grand

homme d’ailleurs, donna le premier exemple de la profusion dans les édifices, dans les festins, dans tous les étalages du luxe; comme il s’amusait à jeter des digues dans la mer, à percer des montagnes, à amener la mer dans le creux des terres, Pompée disait plaisamment que c’était un Xerxès en toge »

C’est par ces grandes rivalités d’ambitieux que fléchissait la république.

D’ailleurs tout cède à Pompée en Asie; Mithridate, après quarante ans de guerre, prévient sa ruine par le poison. Et Pompée reparaît en Italie plus grand, dit l’historien, que n’avait pu être son vœu et celui des autres, et ayant en tout dépassé la fortune d’un homme !.

* Ycll. Paterc., lili. II.

* Ibid.

INTRODUCTION

Ma is à Home la révolution se précipite parmi des conjurations, des rivalités et des tragédies.

Cicéron, homme nouveau, s’est glissé dans le patriciat au travers des partis du peuple ; il a la puissance que donne encore la parole dans les décadences populaires; il parle la langue des traditions dans une république qui meurt; il invoque les lois, lorsque les lois cèdent aux armes; il a tous les semblants de la fidélité aux choses antiques quand tout se renouvelle ou périt ; il invoque les dieux immortels quand il n’y a plus de dieux; il croit à la patrie, au sénat, aux ancêtres, à tout ce qui fut la force de Rome, lorsque la force de Rome n’est plus qu’une ombre ; mais avec cette ombre, avec ces noms, avec ces souvenirs, il remue l’imagination publique ; il passe du Forum au sénat, des causes politiques aux causes civiles, et partout il fascine, il émeut, il éblouit; à ces images le peuple se croit encore libre et le sénat encore maître, et ce double enthousiasme exalte l’ambition de l’orateur: il veut être consul et il dispute les suffrages.

INTfiODl'CTlON.

A ce moment tout est plein de contrastes : des conjurations se trament, et dans ces conjurations les patriciens se mêlent aux hommes de la populace; c’est le vice qui les lie : le crime fait l’égalité.

Dans cette hideuse mêlée apparaît un homme plus téméraire que tous les autres, Catilina; il est du patricial, mais les débauches l’ont plongé dans la ruine, et il veut se relever par la destruction de ce qui est encore debout.

Il avait commencé par être du parti de Sylla, qui avait frappé à mort les factions de Marius; puis il appela à lui les restes de ces factions, leur promettant de les venger par l’extermination du sénat et des consuls. Le pouvoir était à ce prix. César, qui alors était édile, laissa ces drames se dérouler. C’était son système de laisser grandir tous les désordres, il y voyait la sécurité de ses desseins et de son avenir.

On vit la place publique se remplir de trames et de tumultes; chaque jour sont portées des propositions de lois applaudies par la populace, l’abolition des lois de Sylla, et surtout l’abolition des dettes et le partage des terres. « La république, dit Cicéron, était remplie de terreurs; il n’était pas de malheur que.les bons ne craignissent, que les méchants n’espérassent. On savait que d’affreux des-

INTRODUCTION

seins contre cet état de la république et contre votre tranquillité ou bien étaient déjà conçus, ou bien l’avaient été dès que j’avais été désigné consul. La foi avait disparu du forum, non par quelque coup d'une «adversité nouvelle, mais par la suspicion et par le trouble des jugements, et par l’infirmation des choses jugées ; on croyait à de nouvelles dominations, et je ne dirai pas à des commandements, mais à des règnes extraordinaires1. »

Néanmoins, dans ce désordre, il restait des instincts de préférence pour ce qui rappelait la dignité et la vertu. Catilina fut écarté du consulat, et Cicéron y fut élevé. Les citoyens honnêtes crurent à un retour de légalité et de bon sens.

Mais la défaite de Catilina hâta l'explosion de ses trames.

« Ce fut un misérable spectacle, dit Salluste, que celui de l’empire du peuple romain; la terre entière, du lever au coucher du soleil, lui obéissait, vaincue par ses armes; tous les biens lui venaient, et surtout le repos et les richesses, que les mortels prisent par de là tout le reste ; et en même temps il se trouvait des citoyens qui résolûmenl couraient se perdre et perdre la république \ »

Qu’ajouter à ce cri de pitié? Le monde est vaincu

• Cic., de Lege ngr., I, 8.

* Sali., in Cnt., 38.

no

INTRODUCTION

par Home, et Rome est près d'être vaincue par des bandes de sicaires.

Ainsi la faiblesse extrême éclate dans l’extrême puissance; et cela s’explique, je l’ai dit déjà, parce qu'il a manqué à Rome une force de modération pour la préserver chez elle du péril des factions, tandis qu’elle gardait au dehors la liberté des conquêtes.

Sa puissance même l’a perdue, précisément parce qu’elle a servi à la domination exclusive de quelques-uns. Un pouvoir suprême eut contenu cette inégalité, eton n’eût pasvu l’effrayant contrastedes excès de l’opulence et des excès de la misère, excitation des haines, excuse peut-être des représailles.

La conjuration de Catilina n’était qu’une suite des entreprises des Gracches, si ce n’est que la politique était remplacée par la scélératesse. Les Gracches invoquaient la liberté des lois, Catilina invoquait la complicité des crimes; les Gracches pouvaient vouloir réformer la république, Catilina n’aspirait qu’à l’abolir. Mais Catilina, comme les Gracches, parlait à un peuple englouti dans la pauvreté et désespéré par les exactions, et l'extrême souffrance le précipitait dans les attentats, comme, en d’autres temps, la liberté l'avait poussé dans les séditions.

Cicéron toutefois eut de la candeur dans la poursuite de la conjuration ; il crut sauver la républi-

INTRODUCTION’. m

que, il ne s’apercevait pas qu’elle était morte.

César fut plus clairvoyant. Au sénat, il fallut délibérer sur la punition des conjurés; il parla comme un homme qui croit à peine au crime d’avoir voulu détruire un État qui n’existe plus; d’avance il ménageait un parti de scélérats, qui pouvaient n’ètre que les initiateurs de sa politique.

Ce fut tout le contraire de Caton : celui-ci prononça des anathèmes, comme si la conscience romaine avait répondu aux explosions de sa colère. Dans les fins d'empire, il se trouve de ces caractères qui se roidissent ainsi lorsque tout fléchit; ils restent solitaires sur des ruines.

Quant à Cicéron, il n’alla pas au fond de la conjuration qu’il faisait punir; moins austère que Caton , mais plus naïf, il poursuivit les conjurés comme il l’eût fait aux temps les plus austères de la république; il fit étrangler Catilina comme un conspirateur vulgaire, et toute sa vie devait ensuite se passer à glorifier cet acte de justice et de courage; son honnêteté ressembla à de la vertu, et sa vanité même attesta sa droiture. Mais son imagination le séduisait; ce qu’il prenait pour un drame d’éloquence, joué à grand bruitdevant le peuple et devant le sénat, n’était que le préliminaire d’une révolution qu’il soupçonnait à peine et où s’engloutissaient les vieilles mœurs et les vieilles lois.

IXTRODl'CriON

Cependant Pompée, de retour de ses exploits d’Asie, après avoir reçu des triomphes qui dépassent tout ce que les vieux temps avaient vu de magnificence, Pompée ne tarde pas à découvrir le mal qui travaille Rome. II a licencié son armée, et il se met à suivre les intrigues des partis du sénat et du Forum, hideux abime où se noie son génie peu fait pour maîtriser des intrigues de scélérats.

César l’a devancé. Déjà il a appelé à lui tous ces restes de débauchés et de furieux que Cicéron croyait avoir vaincus par le supplice de Catilina, et il a commencé de se ruiner pour venir en aide aux plus endettés et aux plus corrompus.

C’est ce parti qui règne dans Rome.

A sa tête s’agite Clodius, un patricien qui s’est fait adopter dans une famille du peuple pour s’assurer le tribunal; homme pervers, perdu de dettes et de vices; un de ces révolutionnaires que les aristocraties en défaillance vomissent sur les sociétés qui meurent.

Cet homme redoutable est recherché à la fois par

INTRODUCTION

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Pompée et César comme un auxiliaire; c’est à prix d’or qu’on achète sa complicité. Temps lamentatables, où l’anarchie se vend et la perversité est à l’encan.

Mais César a peine à lutter de largesses avec Pompée, que les victoires ont enrichi. Crassus, ennemi de Pompée, vient en aide au crédit de César en le cautionnant pour huit cent trente talents, environ quatre millions, «qui lui manquaient, disait César, pour ne rien avoir du tout .* »

Telle était la précipitation de la servitude. Pompée toutefois gardait la prééminence, et César soupçonna qu’il avait à demander à la guerre ce qui lui manquait pour disputer Home, non-seulement par l’argent, mais par la gloire.

« Il lui fallait, dit Salluste, un grand comman-

* Plut., in Csk.; Appian.,de Bell. «v.;Suct., in Cæs. Appien grossit la somme : « Ris mill es et quingcnlies silii deessc ut niliil haberot. » (De Bello rie.) Ce qui équivaut U une somme fabuleuse. Les écrivains précédents. jusqu'à Saint-Victor, l'avaient évaluée à 18,175,500 fr. Mais d'après les estimations fournies par un livre élémentaire. Dictionnaire ilen monnaies i, par M. Girod, 1827, Sestertium, c'est mille sesterces; mille sestertium, c’est mille fois mille sesterces ou un million de sesterces ; millics sestertium, c'est mille fois un million ou un milliard de sesterces; bis millics et quingcnlies sestertium. c'est deux milliards et demi de sesterces. Or, le dictionnaire de Girod évalue le sesterce à 20 centimes et un quart de notre monnaie; d'autres disent 21 centimes juste. 2 milliards et demi de sesterces feraient donc 525 millions de francs. Telle serait la somme qui aurait manqué à César pour n'avoir rien du tout. Vovez à la fin du volume l'évaluation des monnaies romaines.

IM

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dement, une armée, des combats nouveaux, où put éclater son génie1. » 11 se fait envoyer en Espagne pour une guerre sans motifs, et il laisse Home plongée dans ses cabales.

J1 restait dans la ville éperdue un petit nombre de vieux citoyens, Caton surtout, dont Cicéron disait « qu'avec les meilleures intentions et le plus grand zèle, il gâtait souvent les affaires; car il opine devant la canaille de Rome comme on le pourrait faire dans la républiquede Platon ’. »

Rome est en proie pendant un an à ces luttes dévorantes, et puis César reparaît avec une renommée nouvelle. Pompée vient de tenir Rome dans sa main, et devant son autorité s’est effacée l’autorité rivale de Crassus; devant César, Pompée est menacé de s’effacer à son tour; et ces trois hommes, pour ne se point exposer à périr l'un par l’autre, lorsque l’empire ne parait acquis à aucun d’eux, se liguent par une association devant laquelle vont s’incliner toutes les magistratures et toutes les images de la république. C’est ce qu’on appelle le trivmviral — Pompée, Crassus, César — initiation solennelle de dictatures, où le glaive brisera les lois, à la différence des dictatures anciennes, où le glaive devait les sauver.

1 Sali., in Cal.

‘ Êpiet. ad Alt., I, 2.

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« Nous avons des maîtres, s’écria Caton ; Rome a perdu sa liberté! 1 »

C'étaient de ces mots désespérés que la vertu jette sur les révolutions comme de vains anathèmes. Toutefois la conscience semble s’éveiller. César s’est fait nommer consul, et il domine le triumvirat. A ce moment, il se fait un éclat imprévu de résistance, et il semble qu’il y a encore dans les entrailles de Rome de quoi déconcerter les entreprises des tyrans. Ainsi en arrive-t-il dans les fins d’empire, la liberté semble survivre, ne fût-ce que par une convulsion.

Tandis que le sénat recueille ses restes de force, César se jette dans le parti du peuple. Un tribun, Rullus, a porté une loi sur le partage des terres, et Cicéron, à force d'éloquence, a fait rejeter cette loi. César, consul, se déclare pour Rullus. Rome va revoir ses ardentes séditions. Le second consul, Bibulus, un nom à peine aperçu dans l’histoire, lutte contre le flot de démocratie ; Caton le seconde. La lutte est solennelle, dramatique. César la déconcerte en appelant brusquement à lui Pompée, son rival redouté, et lui donnant en mariage sa fdle Julie. A cette alliance se découvre l’ambition de César, mais aussi sa défiance du succès présent.

1 Uni., in Caes. et Crus. — Dio Cass., XXXYli. — \pp., dr Bd', civ. — Suet., in Cas.

INTRODlCriON.

D’autre part, Cicéron a associé son éloquence au courage de Caton : les gens de bien semblent s'unir. César leur oppose ses intrigues, il enveloppe Cicéron d’inimitiés, et il détache de lui Pompée, qui le laisse en proie aux vengeances. Toutefois César soupçonne que l’opportunité de ses desseins n’est pas venue ; il lui faut encore la guerre, et, en attendant, Home continuera d’être dévorée. Il se fait décerner le gouvernement de la Gaule Cisalpine pour cinq ans, chose inusitée dans la république, et tout son calcul actuel est de laisser Clodius, devenu tribun, maître des séditions. Clodius reprend l’affaire juridique de Catilina, et il porte aux comices une loi qui interdit de l’eau et du feu quiconque a fait mourir un citoyen romain sans formalités légales; c’était une loi- contre Cicéron. A cette menace, le grand orateur manqua de courage : on le vit paraître en suppliant dans la ville, et puis s’exiler en pleurant. Douleur légitime, s’il avait moins pleuré sur lui-même que sur la patrie.

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Rome alors appartient aux factions; la tribune est muette ; le sénat est morne. César peut s’en aller sans inquiétude faire la guerre, l’anarchie lui tiendra Rome en réserve.

Pompée, toutefois, finit par s'étonner des fureurs que sa présence autorise. Clodius le domine; les gens de bien sont dans la terreur; les sicaires sont maîtres; Pompée ne sait opposer aux crimes que des manèges, et enfin, par peur, il tente une réaction, et il laisse ramener Cicéron de son exil. L’éloquence avait encore sa popularité, et Cicéron est reçu avec des ovations : on put de nouveau croire à des résistances et à des retours de fortune. Le Forum retrouva quelques luttes éclatantes; Cicéron, dont le talent était tout le courage, à force d’éloquence ressembla à un Romain des vieux temps. Ou eût dit un grand artiste qui, fascinant les autres, se fascinait lui-même. Pompée, à la faveur de ces illusions, eut pu, ce semble, ranimer la république; mais il était sans vertu, et tout lui était un calcul, l'ordre comme l’anarchie.

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César cependant suivait de loin les partis populaires, et, dans les intervalles de la guerre, il s’approchait de l’Italie pour les épier.

On le vit établir ses quartiers d’hiver sur les bords du Pô, dans cette région cisalpine limitrophe de l’Italie. De là il semblait montrer ses victoires, excitation accoutumée des enthousiasmes populaires. Tout à coup l’effet prévu se déclare; Rome s’émeut; la population s’exalte; onia voit s’arracher de ses murs et courir aux quartiers d'hiver de César; patriciens et plébéiens se précipitent, Pompée etCrassus en tête : Rome semble ne se plus appartenir; elle va d’elle-même à un maître. «Là, dit Appien, vinrent se trouver tous ceux qui remplissaient des magistratures annuelles, ou qui avaient des commandements dans le voisinage; plus de deux cents sénateurs étaient accourus, les uns pour lui rendre grâce de faveurs reçues; les autres pour solliciter ses largesses ou son crédit, et parmi eux des prêtres et des consulaires en si grand nombre, qu’il se vit parfois entouré de cent vingt faisceaux'. »

Ainsi Rome courait au-devant de la servitude.

César toutefois ne hâtait passa fortune.

Crassus et Pompée se firent nommer consuls par

1 Plut. . in Povip. — App ..de Prit., riv.. II. .'5.

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son autorité; et, pour lui, il se borna à faire proroger son commandement dans les Gaules comme proconsul; la guerre suflisait à sa destinée.

Mais d’autres événements tombent sur Home. Crassus, à qui ne suffit pas la puissance politique, est aussi tenté par l’éclat des armes; et il s’en va engloutir une armée romaine dans une expédition insensée contre les Parthes ; lui-même péril dans le désastre.

Tout alors se partage entre César et Pompée. Pompée a perdu sa femme Julie; cette parenté rompue, il ne reste qu’une rivalité. Et aussitôt se découvre la différence des deux génies, « Pompée ne souffrant pas d'égal, César de supérieur; » mais l'un, malgré l'éclat qui l’entoure, hors d’état de maîtriser la fortune; l’autre, plus profond et plus politique, capable de tout ramener à ses desseins, les événements et les hommes, l’anarchie et la guerre, les factions et les batailles.

Pompée, maître dans Rome, laisse tout aller au hasard. Dessicaires et des incendiaires aux ordres de Clodius promènent la terreur. Le feu est mis aux maisons de Cicéron et de son frère Quintius, du préteur Cécilius et du tribun Milon. L’anarchie est sans frein; il n’y a plus de loi que la force; Cicéron, qui croit toujours à son génie d’éloquence, poursuit Clodius devant le peuple; et cette foi en

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lui-même était une sorte de grandeur, mais la parole est vaincue; Clodius est impuni; la multitude, ivre de licence, fait Clodius édile; et Clodius, assuré de la sorte de tous les suffrages, fait abolir les lois Ælia et Fusia, ces lois célèbres qui interdisaient les assemblées du peuple , tandis que les augures prenaient les auspices ou interrogeaient le ciel.

En d’autres temps le peuple entier aurait frémi de ce sacrilège, renversement suprême de ce qui avait été le nerf et la force de Rome. Mais, aujourd’hui, il n’y a plus de foi, il n'y a plus de rites, il n’y a plus de dieux; les temples sont vides et le ciel est désert ; le peuple n’écoute plus la voix des augures ni des pontifes; et c’est tout ce qui lui reste de liberté.

Les patriciens, de leur côté, voient tout tomber sans sourciller. C'est par les rites qu’ils avaient contenu les séditions. Ils ne croient plus aux rites, et parla ils pensent être philosophes; c’est le nom que se donnent les aristocraties énervées dans toutes les décadences.

Et tel est l’hébétement de l’égoïsme, qu’il s’étonne du dévouement d’un petit nombre. Le palriciat n'a d'ardeur que pour ses voluptés et pour ses débauches. Il s’irrite contre Cicéron qui défend la république, comme si ce rôle convenait mal à un

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parvenu; on dirait qu’il aime mieux périr, pourvu qu’il garde ses droits de vanité.

Les lettres de Cicéron sont pleines à cet égard de révélations. Tout manquait à sa défense, le sénat et le forum, et bien qu’il ne parût pas fait pour remuer le monde, c’est pourtant un curieux spectacle que celui de cette activité de génie suppléant à la force par l’artifice, à la popularité par le mouvement, au courage même par la parole.

Il n’y a pas jusqu’à ses naïvetés d’orgueil qui n’attestent la droiture de son àme. « Depuis qu’à ces nones de décembre, dit-il à Atticus, j’ai conquis une gloire immortelle, jointe à l’envie et à l’inimitié de plusieurs, je n’ai point cessé de me livrer avec la même énergie d'àme aux soins de la république, et de défendre cette dignité conquise ; mais dès que j’ai pressenti, à l’acquittement de Clodius, la légèreté et la débilité de notre justice; dès qu’ensuite je me suis aperçu que nos hommes d’argent pouvaient être aisément détachés du sénat, bien qu’ils ne se laissassent pas séparer de moi-même; enfin, dès que j'ai vu nos heureux (je parle de nos éleveurs passionnés de poissons, de vos amis), ne plus guère dissimuler leur envie par rapporta moi, j'ai pensé que j’avais à me chercher de meilleurs auxiliaires et de plus fermes soutiens... Je me suis lié à Pompée par une telle inti-

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mité, que chacun de nous en est plus fort dans son action privée, et notre union plus puissante pour la défense commune de la république. Or ces haines d'une jeunesse débauchée et amollie, qu’on avait allumées contre moi, je les ai attaquées par une certaine politesse qui les a désarmées, et les voilà tous pleins de zèle en ma faveur. Enfin j’évite ce qui pourrait être choquant pour qui que ce soit, mais sans flatterie peuple par l’indiscipline; et telle est, en un mot, ma règle de conduite, que, tout en donnant à la république tout ce que j’ai de constance, je m’applique, à cause de l’iufirmité des bons, de l'iniquité des envieux, de la haine des pervers, à affermir ma position particulière par toute sorte de vigilance et de précautions1 . »

C’étaient là des calculs, mais impuissants. Qu'était-ce dès lorsque l’habileté de la vie? Qu’était-ce que l’éloquence? Qu’était-ce que les artifices? La république était emportée par une force de décadence contre laquelle de tels expédients de résistance étaient bien frêles. Joignez à cela les fantaisies de la popularité, qui déconcertaient les plans les mieux conçus et les mieux suivis. Pompée l’éprouva jusque dans la pleine puissance qu’il gardait encore; et c’est toujours Cicéron qu’il faut

•Ad Au.. Iil>. I. 19.

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entcndre; nul n’a mis plus à découvert les misères de la révolution romaine, les plus petites comme les plus grandes.

« Que n’ êtes-vous à Home ! rien ne vous échapperait, dit-il à son ami... Sachez que rien ne se vit jamais de si infâme, de si honteux, de si universellement fatal à toutes les conditions, à tous les ordres, à tous les âges, que l'état présent où nous sommes... Voici que maintenant c'est Bibulus qui est aux nues, — pourquoi? Je ne sais; mais on l’exalte comme le seul homme qui par la temporisation ait sauvé nos affaires. Pompée, nos amours, et c’est ma profonde douleur, s’est frappé lui-même ; il ne sait s'enchaîner personne... Et moi, je ne puis ni servir cette cause par mes engagements d’amitié, ni l’accréditer par le désaveu de mes actes passés; je me laisse aller dans la vie. Quant à la pensée du peuple, elle se trahit au théâtre... Aux jeux Apollinaires, Diphilus le tragique s'est laissé emporter contre notre Pompée : Tu es grand pour notre misère! Il a dû répéter ce mot mille fois. Et lorsqu’il a dit : Celle même vertu, le temps viendra m tu en gémiras (pavement, tout le théâtre a tremblé de mille cris; on dirait que ces vers et quelques autres ont été écrits pour notre temps par un ennemi de Pompée. Cet autre vers : Si les lois ni les mmurs ne sont une contrainte, etc., a excité un fracas hor-

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rible... Puis, le lils Curion ayant paru, on l’a applaudi, comme on applaudissait Pompée, lorsque la république vivait encore*. »

Telle était la mobilité des opinions. Rome ne croyait à aucune force, à aucune renommée, à rien de durable et de sauveur. « Que dirais-je de plus? ajoute à la fin Cicéron. Quoi? le voici : nous sommes désormais assurés que tout est mort’. »

En ce moment on vit un étrange scandale : Clodius, maître des spoliations au dedans, porta ses convoitises au dehors; il fit porter par sa populace un décret contre Ptolémée, roi de Chypre. Ce roi avait des richesses, c’était un crime; ou ordonna de les confisquer, et, chose étonnante! Caton, le vertueux et le stoïque, fut nommé commissaire pour exécuter le décret. A cette nouvelle, Ptolémée se donna la mort.

Mais Clodius lui-même ne tarda pas à périr dans une rencontre desessicaires avec la suitede Milon,

• Ad Alt., Iit>. I. 19.

* « CtTti similis periisse omnia. » Ibid.

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lîfi

qui s’en allait à sa villa. C’est un signal de crimes nouveaux; la populace venge son chef par le carnage.

Et Pompée laisse aller ces fureurs; ainsi achètet-il un reste de popularité. Puis, épouvanté du désordre, il lève une armée pour le contenir; c’est la marche ordinaire des ambitions qui ont commencé par déchaîner l’anarchie, lise fait nommer consul unique par le sénat; mais il use de la puissance avec ambiguïté, essayant de se faire pardonner la punition des sicaires par la poursuite des gens de bien. C’est alors qu’on voit Milon accusé pour le meurtre de Clodius ; cause célèbre, jugée avec un appareil inusité d’armes, et pour laquelle Cicéron ne put que préparer une harangue, qui ne devait être écoutée que par la postérité. Milon est condamné à l’exil, et la place publique reste ouverte aux séditieux

Cependant César, couronné de victoires, continue d’épier la révolution romaine. Il a dompté la Gaule, et la conquête de Rome est toute prête.

Chacun pressent l’issue extrême de ces dix ans de guerres savantes et pleines d’éclat. Mais une double impulsion se déclare; les instincts populaires courent à César, et dans cet entrainement se mêlent les hommes de politique et les hommes de convoitise, les ambitieux et les scélérats. A tous

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César se montre comme devant satisfaire leurs vœux divers; il arrive avec de la gloire et avec des richesses : double appât pour ceux qui ont besoin d’être entraînés et pour ceux qui ont besoin d’être assouvis.

D’autre part, les hommes de la vieille république, ceux qui croient encore aux lois, les patriciens qui ont gardé la foi des vieilles choses, les optimales, les vertueux ou ceux qui croient l’être, se jettent du côté de Pompée.

La république est donc coupée en deux parts, mais inégales, les multitudes d’un côté, les aristocraties de l’autre, la patrie nulle part.

Ainsi les deux éléments primitifs de Rome, le patriciat et le peuple, se retrouvaient en présence comme au début, mais énervés, exténués et épuisant leurs dernières forces pour se frapper mutuellement d’un coup mortel.

Le parti des populaires, néanmoins, devait survivre dans ce double suicide.

« Je vois, écrivait Célius, que Pompée sera soutenu du sénat et de tous ceux qui sont à la tête des affaires magistrales; mais, du côté de César, surtout, tous ceux qui sont sans ressources et qu’épouvante leur détresse ; je crois qu’il n’y aura pas de comparaison entre les deux armées1. »

1 Fpist. ad Faut., VIII. U.

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Et ce mot d’armées indique que la lutte n’est plus au Forum, elle est dans les camps. César s’avance comme à une conquête; il passe le Rubicon; Pompée sort de la ville, « toute remplie, disait-il, des partisans de l’ennemi commun des Romains. 1 » Bientôt les deux partis se montrent, et la victoire est disputée par les armées. « C’en est fait de la république! » dit Pompée, en sortant de son camp pour cette bataille de Pharsale, qui allait achever la destinée romaine. Et quelle qu’en dût être l’issue, en effet, la république y allait être ensevelie pour toujours.

Je ne fais que courir parmi ces sanglantes mêlées d'ambitions et de fureurs, quel spectacle! quelles tragédies ! Ce ne sont pas seulement deux rivaux qui se combattent, ce sont deux moitiés d’un même peuple qui s’exterminent.

L’histoire s'est accoutumée à penser que Pompée vainqueur, la république eût été sauvée; mais des

1 Voir tous cos récits dans Plut., in Cxs. — App. — Oros. — Flor. Snet. — Voll. Palcrc. — Pio Cass. XLI.

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patriciens abâtardis, un sénat sans vertu, des gens de bien sans courage, toutes les lois abolies, toutes les traditions perdues, les mœurs perverties, le patriotisme dégénéré, tout enfin réduit à des instincts d'égoïsme, de jouissance et de lâcheté, ce n'était pas là une république, ce n’était pas là une société qui pût être ravivée.

La victoire de César n’allait être que la consommation d'une révolution déjà faite. Mais César n’en serait pas moins le violateur des lois, titre suffisant pour servir d’appel aux représailles et d’excuse aux attentats.

Il y avait à Home, en petit nombre, des âmes droites dont l’irritation allait survivre à la servitude, si ce n’est qu’elles se méprendraient peutêtre sur les dispositions du reste des hommes, et .qu’elles seraient exposées à se tromper dans leur effort de réaction et de vengeance. Leur exemple risquait d’être un signal pour ceux qui ne voyaient dans la révolution qu’une occasion de brigandages.

D’abord Rome s’épouvante. La victoire de César s’offre aux imaginations troublées avec un cortège de proscriptions; César suspend les alarmes par une politique pleine d’indulgence. Cicéron l’avait d’abord appelé un second Phalaris, et puis son éloquence s’épuise 5 glorifier sa mansuétude. Peu s'en

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fallut qu'à force de clémence le maître ne fit croire à la liberté.

Mais telle n’est pas la condition de force et de vie pour les pouvoirs usurpateurs. Caresser les vaincus, c’est les faire ingrats. César, maître par les armes, était condamné à régner par la peur; c’est aussi ce que lui disaient ses conseillers Ilirtius et Pansa, et il répondait qu’il aimait mieux mourir que d’être craint1. C’était comme une révélation de sa destinée.

D’autre part, l’adulation était prompte à étourdir son génie. 11 s’était donné pour collègue du consulat Marcus-Àntonius (Marc-Antoine), nom chargé de flétrissures devant l’histoire. On avait vu cet homme, capable, dit un historien, d’oser toutes les lâchetés, déposer une couronne sur la tôle de César au moment où celui-ci siégeait devant le peuple aux fêtes des Lupercales, et César, ajqute l'historien, avait repoussé cet emblème royal comme un homme qui n’en parait pas offensé3. Ce fut le signal des explosions.

1 Voit . Palcrc., lit». II.

- Vcll. l'alcrr.

INTlîODUCTIO.V

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