‹ Histoire l'Empire romainChapitre 21 sur 39 · GG · texte numérisé non relu

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avec la nature hautaine d’Agrippine. Tibère donc montrait d’avance à l’Orient les germes d’une guerre fatale entre les chefs qu’il chargeait d’y porter la paix. Mais ce n’était qu'une préparation secrètement ourdie; l'éclat devait sc faire plus tard.

Le palais suivait ces indices. Comme Tibère entourait de soins et d’amour Urusus son fils, cela même excitait la préférence pour Germanicus. Aussi les grandes origines gardaient leur prestige dans la décadence de tout le reste. On aimait dans Germanicus le souvenir d'Antoine son aïeul, d’Auguste son oncle; et il semblait au contraire que le nom de Pomponius Atlieus, un simple chevalier, de qui Drusus était petitfils par sa mère Vipsania, se mêlait mal aux nobles images des Claude. « Agrippine enfin, femme de Germanicus, écrasait Livie, femme de Drusus, par sa fécondité et par sa renommée; » et ainsi sc motivait l’affection ou l’antipathie romaine1.

Les deux frères, ajoute Tacite, fidèles en leur bon accord, restaient immobiles dans l'agitation de ces rivalités: mais le palais était troublé, et Tibère ne se crut en sécurité qu'en les éloignant l’un et l'autre. Il envoya Drusus commander les légions d'Illyrie, soit pour l’accoutumer à la vie des camps, soit pour l’arracher aux vices de Rome.

Peu après, le feu des révoltes se rallumait dans la Germanie, mais avec des dissensions ardentes entre les chefs, ce qui était un présage de leur ruine commune.

* Tue., Ann. lib. Il, 43;

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Ariiiinius, le plus populaire cl le plus vaillant, combattait pour la liberté, d'autres pour le commandement; entre ces derniers, Maroboduns, qui était roi des Suèves, et qui s’était laissé toucher par les artifices de la domination romaine. Tibère ordonna à Drusus de quitter l'Illyric et de courir profiter de l’anarchie germaine, afin d'établir l’autorité de l’empire par la politique plus que par les armes. Les dissensions des chefs étaient devenues des batailles. Maroboduns avait inutilement .appelé le secours des Romains; Drusus le laissa tomber sous les coups de son rival, cl quand il ne fut plus qu’un vaincu, on le reçut en hospitalité, et on l'envoya à Rome, où sa vie devait s’achever dans la paix, mais dans la honte.

Arminius restait seul, avec ses Chérusques, groupant autour de lui tout ce qu’il y avait de peuplades indépendantes dans la Germanie, génie capable de sauver la liberté, si la gloire ne l’eùt ébloui. C’est du moins ce que dit l’histoire écrite par des plumes romaines. Bientôt il songea à être roi, après avoir été libérateur; et il se fit des partis qui l'attaquèrent par les armes et surtout par les trahisons. Un chef des Cattes nommé Àdgandestrius, nom romanisé par les histoires comme celui d'Àrminius, écrivit à Rome, s’offrant de faire; périr le terrible ennemi, si on lui envoyait du poison; sa lettre fut lue au sénat; et il lui fut répondu que le peuple romain se vengeait par la guerre ouverte, non par des attentats clandestins. « Tibère, dit Tacite, s’égalait par cette réponse aux vieux gé-

L EMP1RE ROMAIN

nerauxqui avaient rejeté la proposi lion d 'empoisonner le roi Pyrrhus, et lui eu avaient livré les auteurs1. » Arminius n’en périt pas moins sous les coups de scs proches, ajoute l’histoire : « Vrai libérateur de la Germanie, il n’avait pas lutté seulement comme les autres rois contre les forces naissantes du peuple romain, mais contre l’empire dans son plus grand éclat de puissance; le succès de ses batailles avait été incertain, la guerre l’avait laissé invincible; sa vie fut de trentesept ans, sa domination de douze; encore aujourd'hui il est chanté chez les nations barbares, bien qu’inconnu aux annales des Grecs, qui n’ont d’admiration que pour ce qui est grec, et mal célébré même chez les Romains, enthousiastes des choses anciennes, indifférents aux choses récentes*. »

La mort de ce grand homme devait laisser pour quelque temps la Germanie sinon pacifiée, au moins immobile.

An de R. 769. De J. C. 18. — Cependant Germanicus était parti pour sa mission d’Orient; cette mission fut mêlée d’épisodes de voyage et de jalousies de commandement; elle s’acheva par un drame.

Il était à Nicopolis, ville d’Achaïc, lorsqu’il entra dans son consulat avec Tibère. Il avait visité son frère Drusus dans la Dalmatie, et de là il avait fait des explorations dans les lieux où s’étaient passées les dernières scènes de la révolution romaine. A Actium il avait

> Ann. lib. II, 88.

* Ibid.

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célébré do jeux en l’honneur d'Auguste, non sans mêler à eel hommage un souvenir d’Antoine; car il était du sang de l’un et de l'autre'. De là il s’était rendu à Athènes, et pour honorer l’alliance de la ville antique et célèbre, il ne s’clail fait accompaguer que d'un seul licteur. Les (Irecs l’accueillirent avec un raffinement d’honneurs, affectant d’exalter leur propre gloire pour rendre leur hommage plus llalleur et plus délicat. De là il passa en Eubée, puis à Lesbos, où Agrippine mit au monde une fille du nom de Julie. Et enfin il pénétra jusqu'aux extrémités de l'Asie, étudiant les villes, les monuments, les antiquités; ce fut comme un voyage de curiosité savante; et en même temps il veillait aux provinces, prenait soin des peuples, réformait l'administration, écoutait les plaintes, relevait les courages épuisés par la tyrannie des proconsuls; et enfin il rentra à Colophone, où était un temple d’Apollon, pour consulter l’oracle.

« Ce n’est point une prêtresse, comme à Delphes, qui parle pour le dieu; c’est un prêtre tiré de certaines familles, et en particulier de Milet; il reçoit le nombre et les noms des consultants; puis il descend dans une grotte, et ayant bu de l'eau d’une source secrète, illettré d’ordinaire et ignorant la langue de la poésie, il rend ses réponses en vers, sur les questions qui occujHînt la pensée de chacun. Un disait qu'usant

1 Petit-fils d'Antoine par Anlonia, >a mère, petit— fil> et petit-neveu d'Auguste |»ar Agrippine, sa femme

LLMI'IllL ROMAIN.

de termes mystérieux, comme font les oracles, il a\ail chaule à Gennauicus une lin prochaine1. »

Cependant Pison suivait ses préméditations contre Germanicus. A sou tour il parut à Athènes, et là il sema des plaintes bruyantes sur ce que Germanicus avait traité avec tant d’honneur celte ville déchue, ce rebut des peuples, cette alliée de Mithridate contre Sylla, d’Antoine contre le dieu Auguste. Athènes trembla au bruit de ces griefs et de ces injures; Pison ravivait de vieux reprocha; il y mêlait des crimes nouveaux : il semait la nieuace et la terreur. l)c là il courut à Rhodes sur les pas de Germanicus, faisaul toujours éclater la plainte, tandis que Germanicus affectait la bienveillance et la politesse. Enfin, il le devança en Syrie, et s’alla montrer aux légions, flattant la soldatesque par des largesses, et captant l’amour jmr l’indiscipline; bientôt on lui donna le nom de père de* légions. Et do son côté Plancine, se mêlant aux exercices des cavaliers et aux courses des cohortes, achevait de passionner le vulgaire; elle semait l’outrage contre Germanicus et Agrippine, et comme à la fin le bruit se répandit que ces manèges ne déplaisaient pas à l’empereur, les meilleurs de l’armée, par une lâche complaisance, finirent par s’associer à des haines ainsi allumées.

Germanicus suivait ces trames, mais sans se détourner des soins de sa mission.

L'Arménie était travaillée par des rivalités de pou-

• Mdiiinim i-xilium cccinisM'. » ( lac., .I/in. lit». Il }

TIBERE

voir, le peuple avait chassé Vonon, et demandait {tour roi Zénon, lils de Pôle mon, roi de Pont. Germanicus alla le couronner dans la ville d'Artaxas.

La Cappadocc réduite en province reçut*!). Veranius pour lieutenant du gouverneur; la Coniagène fut mise sous la juridiction de Q. Servæus, au titre de proprétcur.

Les affaires de la province étant ainsi réglées, Gcrmanicusct Pison se trouvèrent enlin face à face à Cyrrum, dans la Cœlésyrie, l’un et l’autre affectant la sérénité, Pison pour ne pas paraître inquiet, Gcrmanicus pour ne pas paraître menaçant. Mais la défiance était mutuelle; les amis de Gcrmanicus étaient plus ardents que lui-même à accuser les trames et à les venger ; et plus il était réservé, plus éclataient par des discours les antijKilhics de Pison et les jalousies de Plancine, en attendant qu’elles éclatassent par des crimes.

d» de R. 770. De J. C. 19. — Consulat de M. Juiii hs Pilanus et de L. .Xorbanus Bulbux. — L’année s’écoula dans ces rivalités; et Germanicus alla visiter l’Kgyple, pour connaître l’antiquité, dit Tacite1. Les |Hîuples aimèrent sa bienveillance et sa politesse, et tous les secrets de celte contrée lui furent ouverts, cl Mirlout les secrets de son opulence. Tibère; s’inquiéta de ces effusions de confiance publique, et il se plaignit que Germanicus fût entré à Alexandrie, au mépris des prescriptions d’Auguste, sans la permission du

1 « Auditis, pi‘inci|H"> ! n dit J. I.ipse en note, • iiiiitaimiii . Il.ictogiiilio ad elnrium lioiie>lMiu<|iic excitai : luei |>aramli vias ustendit. »

L KMl'lItE HUMAIN.

prince. « Car, «lit Tacite, Auguste entre autres secrets •le la «lumination, avait voulu «ju’il hit interdit aux sénateurs et aux chevaliers illustres d’entrer en Égypte, la réservant pour T empire; par la crainte «pie celui qui occuperait celte province, barrière de la mer et «le la terre, ne pût affamer l’Italie. »

Cermanicus qui ne supposait pas que de telles explorations fussent suspectes, continua d'étudier ces contrées pleines de souvenirs. Il parcourut la Libye, et enfin visita les grands vestiges de l’antique Thèbes; là étaient debout des monuments gigantesques avec des inscriptions qui attestaient l’ancienne opulence. Un des vieux prêtres lui interpréta ces écritures savantes; elles «lisaient qu’il y avait autrefois à Thèbes une armée de soixante-dix mille hommes; et qu’avec celle armée le roi Ithamsès s’était emparé de la Libye, de l’Éthiopie, «le la Médie et de la l’erse, de la Baclrianc et de la Scythie, de toutes les contrées enfin «|u'occupent les Syriens, les Arméniens et les Cappadociens; on y lisait les tributs imposés aux nations, le jKtids de l’or et de l’argent, le nombre des armes cl des chevaux, les dons laits aux temples en ivoire et en parfums, et enfin tout ce «jue chaque peuple payait en blc et en fournitures de toutes sortes, « tributs immenses, ajoute l’hisloricn, «■I qui égalaient tout ce ipii a pu être imposé d«>puis par la violence des Parthcs ou par la puissance romaine1. »

1 Tac., Ann., lih. Il, 6UelMM|

TIBÈRE

Tacite prend plaisir à dire ces merveilles; il suit Germanicus et admire avec lui la statue de pierre de Memnon, qui, frappée par le soleil, rendait des sons de voix ; les pyramides, ces monuments, en forme de montagnes, que les rois avaient à l’envi fait venir à travers des plaines de sable à peine accessibles ; le Nil, avec ses sources cachées, et le caprice impénétrable de ses profondeurs.

Cependant Germanicus retourna à son gouvernement de Syrie. Là il trouva le désordre; Pison avait semé l’indiscipline, et tout était prêt pour le succès de ses manèges. Germanicus fut malade, et Pison éclata de plus en plus. On le vit, à Antioche, se jeter avec ses licteurs au milieu du peuple, dans un sacrifice qui se faisait pour la convalescence de Germanicus, dispersant les prêtres et les victimes, et puis s’en aller à Séleucie, laissant après lui des bruits d’empoisonnement. « On trouva, dit Tacite, sur le sol et dans les murailles, des restes de cadavres humains, avec des vers et des incantations, cl le nom de Germanicus gravé sur des tablettes de plomb, des cendres à demi consumées et souillées de sang, Imites sortes de maléfices, par lesquels les âmes, croit-on, sont vouées aux divinités infernales. On parlait en même temps d’envoyés de Pison pour consommer l’entreprise contre la vie de Germanicus'. »

Tacite entoure de mystère toute celle trame. Ger-

1 Tac., ihiil.. •>!•.

maniais pressentait le crime, et Pison en épiait «le loin la réussite. Enfin (iermanicus vil la mort arriver, et, dans un discours d’une solennité touchante, il nomma ceux qui le faisaient mourir. « Frappé avant l’âge par le crime de Pison et de Plancine, disait-il à ses amis réunis autour de son lit, je dépose en vos cœurs mes dernières prières : rapportez à mon père et à mon frère les persécutions qui m’ont déchiré, les embûches qui m’ont assailli, et comment la plus misérable vie s’achève par la plus triste mort; s’il en est que mes espérances ou que les liens du sang m'aient attaches dans la vie, s’il en est même que l’envie ait armés contre ma prospérité, tous «‘gaiement déploreront d’avoir vu périr sous les coups d’une femme celui qui naguère était dans l’éclat de la fortune, et qui avait échappé à tant de batailles. Vous aurez sujet de plainte au sénat et motif d'invoquer les lois. Le plus saint office de l’amitié, ce n’est pas d’honorer celui qui n’est plus par do stériles lamentations, mais «le remplir ses derniers vœux. Laissez les inconnus pleurer (iermanicus; vous, vous le vengerez, si vous m’aimez plus que ma fortune. Montrez au peuple romain la petite-filhî du dieu Auguste, montrez-lui ma femme, montrez-lui mes six enfants. La pitié est promise aux accusateurs; et si les criminels imaginent des ordres funestes, nul ne les croira, ou bien nul ne les excusera1. » Et à ces mots, les amis de (iermanicus, prenant sa

1 Tue., Ann. lilii 11. 71 ■

TIBÈRE. 575

main défaillante, jurèrent de mourir plutôt que de nepoint le venger. Et lui, s’adressant à sa femme, il la supplia, au nom de sa mémoire, au nom de leurs enfants, de modérer son esprit indépendant, de fléchir sous l’adversité, et, rentrée à Rome, de ne |ioint aigrir des envieux formidables par des imprudences de rivalité. Ainsi mourut-il, à trente-quatre ans, laissant le deuil dans toutes les Ames ; les peuples, les rois, auprès et au loin, pleurèrent cette mort mystérieuse. Le nom de Germanicus remplissait l'Orient; on aimait sa bonne grâce, son alîabilité, son génie; on déplorait ces grandes espérances perdues, cette destinée évanouie. « Entre les marques de douleur que les peuples donnaient â la mort de Germanicus, dit Tillemont, on prétend que le jour qu’elle arriva on jeta des pierres contre les temples, on renversa les autels, on jeta dans les rues les dieux domestiques » Ses funérailles furent sans pompe; les regrets publics en furent tout l’ornement. Son corps fut brûlé sur la place d’Antioche, et comme en tout ce drame on voulait du mystère, on rapporta que son cœur n’avait pas été touché par les flammes, et qu’il avait été trouvé intact parmi les cendres*. Peu après on vit Agrippine s’acheminer vers Rome, avec ses enfants, jmrtant en scs bras l’urne où étaient les

1 Tillem. Tib. art. 11. • Il est aisé de juger, ajoute l'annaliste savant et naïf, quelle idée avaient de leurs dieux roux qui les traitaient de la vorte pour l'amour d'un homme. »

* Pline et Suélone rnp|Wirlent celle particularité comme un sujet prothnd dVlnmiement.

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cendres de son mari, étonnant et attendrissant les peuples par la majesté de sa douleur ; tandis que Pison, qui était dans l’ile de Cos, faisait éclater sa joie, courait au temple et faisait des sacrifices pour rendre grâces aux dieux de celte mort.

Telles étaient les rivalités en cette unité d’empire qui faisait plier le monde.

Cependant, à Antioche, ce qu’il y avait de sénateurs s’occupèrent d’assurer le gouvernement de la province; et ils le remirent à Cn. Sexlius, dont le premier soin fut d’envoyer à Rome une femme du nom de Martina, célèbre en ces contrées par ses arts de maléfices, et très-aimée de Plancine. A Cos, autour de Pison, les délibérations étaient ardentes ; Plancine triomphait ; mais l’anxiété se mêlait à la joie. Les uns conseillaient à Pison de courir à Rome au-devant des accusations ; d’autres disaient qu'il devait profiler de la fortune et saisir l’autorité. C’est à lui qu’étaient les légions, à lui qu’étaient les faisceaux et les droits de préteur; il n’avait qu’à laisser les rumeurs mourir d’elles-mêmes; n’avait-il pas l’assentiment d’Auguste? u'avail-il jias la faveur secrète de César? Et ceux-là qui pleuraient le plus bruyamment la mort de Germanicus, n’élaienl-ce pas ceux qui se réjouissaient le plus de sa mort?

Pison n’eut pas de peine à céder aux conseils de témérité et d’aventure; et déjà il s’en allait en Syrie, avec tous les apprêts de la guerre, lorsqu’il reçut l’avis qu’il était mandé à Rome pour répondre aux accusations. Pison n’essava pas moins de grouper autour de

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lui des partisans, de se faire Un semblant de légion avec des esclaves et quelques auxiliaires ciliciens; et s’étant enfermé dans un château fortifié de Cilicie, nommé Celendris, il affectait de défendre l'autorité de César, usurpée par Sextius. Il fallut l’attaquer en ce réduit; et vainement l’escarpement des lieux le protégea quelques moments contre l’énergie des cohortes. Ses auxiliaires et ses esclaves, une fois atteints, n’eurent qu'à se cacher dans les murailles, et Pison, qui avait compté sur le secours de la flotte romaine, voyant toutes ses illusions évanouies, fut réduit à se faire suppliant; il demandait qu’on le laissât dans son château jusqu’à ce que César eût prononcé sur le gouvernement de Syrie; Sextius rejeta sa demande, et il se liorna à lui remettre des vaisseaux et à assurer son retour à Rome.

A Rome, tout était plein d’émotion. Depuis qu’on avait su la maladie de Germanicus, mille rumeurs contraires avaient tour à tour jtassionné les âmes. Tantôt le bruit de sa mort, tantôt le bruit de sa guérison avaient fait éclater la douleur et la joie. Un jour des négociants ayant porté la nouvelle que le danger avait disparu, on avait vu le peuple sortir de ses demeures, se répandre dans les places, courir aux temples, en enfoncer les portes; et comme la nuit était venue, la nouvelle heureuse resta d’autant plus accréditée. Tibère cependant laissait le peuple à son erreur, attendant que tout s’éclaircît de soi-même. Enfin la vérité était venue; et Rome aussitôt avait éclaté en gémissements

ot en cris de colère. De la douleur on passa ans hommages. On se mil à décerner à Germanicus des honneurs de toute sorte, des sièges curules, des couronnes de chêne, des statues d’ivoire aux jeux du cirque, des arcs de triomphe, soit à Home, soit sur le Rhin, soit en Syrie, avec des inscriptions attestant qu’il était mort pour la République; un tombeau à Antioche, au lieu où son corps avait été brûlé, un tribunal dans un quartier de la ville, nommé Epidaplnié; des statues, des lieux sacrés en nombre infini ; on voulait ajouter à tous ces honneurs un bouclier d’or, d’une grandeur inusitée; hommage rendu au prince comme à un des maîtres de l'éloquence; mais Tibère demanda que le bouclier fût égal à ceux des autres orateurs, l/éloquence, dit-il, ne se distinguait pas à l'éclat delà fortune; el ce serait assez d’honneur à Germanicus s’il était mis au rang des anciens écrivains. Rien ne manqua aux témoignages, et la réserve même de Tibère les rendit plus éclatants.

En ces rencontres Livie, sœur de Germanicus, femme de Drusus, mit au monde deux jumeaux du sexe masculin. Tibère affecta une joie extrême de cet événement, comme pour détourner le sentiment public de ses émotions. Jamais, dit-il au sénat, pareille fécondité ne s’était vue dans une famille romaine d’un si haut rang. Tout lui devenait, dit Tacite, un sujet de gloire! Mais le peuple prit l’événement en sens contraire, comme si la fortune de Drusus allait peser davantage sur la maison de Germanicus,

Ti*lle restait à Rome l’impression de celle mon, lorsque arriva le bruit du retour d’Agrippine en Italie; et ici commença un autre drame.

Aude II. 771. De J. C. 20. — Consulat de M. laienus U essai a et de M. Aurélius CoUa. — Agrippine arrivait par la Calabre, où elle s’était arrêtée quelques jours pour composer sa douleur, violente en son deuil, dit Tacite, et inhabile à contenir ses émotions. A son approche, tout s’était ébranlé dans les municipes : les amis, les compagnons d’armes, les indifférents et même les inconnus, les multitudes enfin accouraient, tant le nom de Germanicus était populaire. Tibère avait * envoyé deux cohortes, et il avait prescrit aux magistrats de la Calabre, de l’Apulie et de la Campanie, d’aller rendre les honneurs suprêmes «à celui qu’il appelait son fils. Au milieu de ces flots de peuple parut Agrippine, le regard baissé, conduisant deux de ses enfants, et portant l’urne funéraire; ce fut un solennel spectacle: les tribuns, les centurions, prirent sur leu rs épaules les cendres du mort; en tète les drapeaux en désordre, les faisceaux renversés; et à mesure que le cortège traversait les colonies, le peuple en habits de deuil, les chevaliers avec leurs robes de pourpre* venaient brûler, selon les ressources du lieu, des étoffes, des parfums, les objets accoutumés en ces solennités funèbres ; ceux des villes éloignées accouraient de

* Trabeati. « Credo vestem hauc iraliilnis purpura' inleOis (id enim Tralica) sumptain liic, non dnlnri indiciinn mv! nulinis » (JuO. l.ip»,, in Tw. Ann, )il>, llli)

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L’EMPIRE ROMAIN

môme, amenant dos victimes, dressant des autels aux dieux Mânes, attestant enfin leur douleur par des larmes et par des sanglots. Ainsi s’acheminait-on vers Home. Drusus alla à la rencontre du cortège, amenant les autres enfants de Germanicus. Le sénat et le peuple s’étaient répandus sur la route, tous confondus par une égale douleur, nul ne faisant de ces témoignages un calcul de flatterie, car on savait que Tibère avait peine à dissimuler la joie île celte mort.

Aussi se tenait-il enfermé en son palais avec Auguste, comme s’il n'était pas permis à leur dignité de pleurer en publie, ou peut-être, dit Tacite, pour ne |toint trahira tous les yeux l'hypocrisie de leurs larmes. La mère de Germanicus, Antonia, resta de même en sa maison, et Taciteencore conjecture que ce fut par un ordre de Tibère, comme s’il eût voulu que l'exemple de la mère justifiât la retraite de l'oncle et de l'aïeule.

Enfin, le jour où les restes de Germanicus furent portés au tombeau d’Auguste, a? fut partout un vaste silence interrompu çà et là par des pleurs; les rues encombrées, les torches allumées dans tout le champ de Mars, le soldat mêlé au peuple, le peuple accourant par tribus, le magistrat sans insignes, tous s’écriant que la république était perdue; à ces manifestations on eût dit que Rome avait retrouvé la liberté.

Ma is tant de sympathies émurent Tibère; aisément la douleur d'autrui lui devenait uni* offense, et quelques-uns en exagéraient l’hommage, comme en signe

ÎIBEItE.

d’aversion; ils se plaignaient meme tjue les honneurs ne fussent pas assez éclatants |*our une telle renommée1; le murmure enfin commençait à gronder dans le peuple; Tibère alors fit un édit pour modérer ces explosions. 11 avait l’air de donner des leçons de fermeté dans une si grande douleur. 11 rap|>elait les exemples du divin Jules à la mort de sa fille unique, du divin Augusleà la mort de ses neveux. Il était temps de mettre fin aux lamentations. Le peuple romain n’avait-il pas supporté avec courage les revers de ses armées, la perle de ses généraux, la ruine de ses plus nobles familles? Les princes étaient mortels, irais la république était éternelle ! Que chacun donc retournât à ses fonctions et à ses devoirs. Telle était l'exhortation de Tibère; et comme les jeux de Cybèle étaient prochains1, il prescrivait au peuple de retourner aussi aux plaisirs.

Mais les ressentiments publics attendaient une au lit! satisfaction, la poursuite de la mort de Germanicus ; et déjà on s'étonnait que Pison s’amusât à prolonger son séjour parmi las délices de l’Asie et de l’Achaïc, comme s’il eût dédaigné de venir renverser l'énorme accusation qui pesait sur lui. Celte femme Martina, fameuse [tarses sortilèges, que Scxtius avait fait partir pour Rome, était morte soudainement à Blindes, « on avait trouvé du poison dans un nœud de ses cheveux,

' Tar., Ann., lit». 111.

1 Mcijalensitnn speclaculuin, aiu noiu-sd awil : Girmjiiitu» était moi i on novembre. < ini| mois auparav ant (lips. in T;:e. .l/m. lib. 111. i

L EMPIRE RU MAIN

.sans que sou corps portai aucune trace de mort violente'. » La crédulité s’attachait à tous les indices, et l'ison put soupçonner à la fin que Tibère céderait à la colère publique. Il parut donc, mais |>our braver l’irritation par ses allures insolentes. G* lui fut un crime aux yeux du jHiuple d’aborder sur son navire au tombeau des Césars*, et de s’avancer en plein jour parmi les multitudes qui couvraient la rive, avec une suite immense de clients, Plancinc avec un coj’légc de femmes, tous les deux afièclanl la joie et la sérénité. Puis dans sa maison donnant sur le Forum, lc|>euplcputvoir ses ornements de fête, et ses festins, et ses réceptions, tout ce qui indiquait non-seulement la sécurité, mais le triomphe.

Dès le lendemain l’accusateur fameux, Fulcinius Trio, faisait son office, et citait l’ison devant les consuls. Mais les amis de Gcrmanicus s’oppsèrent à celle initiative d’accusation, ayant un office plus saint à remplir, celui de gardiens des dernières volontés de Gcrmanicus; ils n’étaient pas accusateurs, disaient-ils, mais témoins et révélateurs. Trio alors se porta accusateur de la vie antérieure de l’ison; il lui fallait une proie; et il demanda à Tibère d’admettre la poursuite. Tibère se récusa, et renvoya l'affaire entière au sénat.

Rome à ce moment fut pleine d’anxiété, l’ison avait essayé vainement de sc mettre sous le patronage des

1 Tac., ibid.

1 C'était le lieu où tenaient d ette déposée* les cendre* de Gtini*li leur.

TltttK L.

plus grands noms de Rome, d’Arrunlius, de Fulcinius, d’Asinius Gallus, d'Æserninus Marcellus, deScx. Pompée; la plupart s'étaient récusés sous divers prétextes; quelques-uns lui furent fidèles, M. Lepidus, L. Pison, Li vendus Reguius; et la ville attentive entre cette fidélité des amis de Germanicus, et cette confiance de l’accusé, cherchait curieusement la pensée de Tibère. La contiendrait-il? la laisserait-il échapper? Tel était le doute du peuple, et. l’opinion se trahissait, soit par des murmures secrets sur le prince, soit par le silence plus sévère encore.

Au jour venu, Tibère enfin |>arla au sénat, et sou discours longuement prémédité ne fut qu'un déguisement de sa pensée. Il pleura Germanicus, et il demanda que sa douleur n’ôtàl rien de sa liberté, soit à l’accusation, soit à l’apologie, soit au jugement. Si Pison avait méconnu son devoir, s’il avait franchi les limites de son droit, s’il s’était réjoui de la mort de Germanicus et du deuil de l’empire, il le haïrait, il le séparerait de sa maison, il vengerait son injure privée, non son injure de prince. Mais si le crime n'était pas avéré, quelles consolations n’étaient pas dues, et au sénat, et aux enfants de Germanicus et à lui-même ! El ainsi il envelop|>ait sa pensée de mystère cl laissait les juges dans l'ambiguïté.

Deux jours furent donnés à l’accusation; et après six jours de remise, trois furent donnés à la défense. Telle était la loi romaine. Et tandis que Fulcinius Trio s’en allait rechercher de vieux griefs, cl notamment la

L'ENl'IRK ROMAIN.

province d'Espagne gouvernée avee un esprit de domination hautaine et rapace, sorte de charge sans effet dans l’action présente, les amis de Germanieus, Servæus, Veranius, Yitellius, ce dernier avec éloquence, tous avec passion, opposaient à Pison des crimes plus réels, sa haine vouée à Germanieus, ses trames de révolte militaire, ce litre de Père des légions reçu de ce. qu'il y avait de plus impur dans la soldatesque; cet acharnement de pouisuite contre les amis du prince, ces sortilèges secrets, ces immolations infâmes, tous ces artifices d'empoisonnement par lesquels Pison et Plancine étaient parvenus à le. faire mourir, et enfin celle entreprise armée contre la république, où luiméinc avait succombé; et entre ces accusations, colle de poison, la plus douteuse et la plus facile à combattre, était celle qui passionnait le plus, soit le sénat, soit le peuple. Vainement Pison demandait qu’on interrogeât scs esclaves par la torture; les juges restaient implacables, César irrité de la guerre allumée dans la province, le sénat n’imaginant pas que Germanieus eût pu mourir autrement que par un crime. El en même temps, à la porte du palais, éclataient des menaces, le peuple s'écriant que l’empoisonneur ne lui échapperait pas s’il échappait à la justice du sénat. Déjà les images de Pison avaient clé enlevées pour être traînées aux gémonies; il fallut, par ordre de Tibère, employer la force pour les protéger. Lui-mèmc dut cire porté sur une litière, dans sa maison, sous la garde d’une cohorte, et on laissa le |»euple dans le doute si

TIBÈRE

le tribun militaire était là pour veiller au salut ou pour présider à la mort de l’accusé.

Plancine n’était pas en butte à moins de haine, mais plus de pitié la protégeait autour du prince. Elle s’était d’abord montrée prête à suivre la destinée de son mari; mais ayant été, parles prières d’Augusta, assurée de la grâce de Tibère, elle laissa séparer sa cause et sa défense, et ce dernier indice révéla à Pison tous ses périls. Il ne gardait pas moins sa fermeté; on le vit reparaître au sénat et braver les accusations ; ce qui acheva de l’effrayer, ce fut l'absence de Tibère, qui, sans commisération et sans colère, se tenait enfermé et silencieux, de peur de laisser échapper un signe quelconque d’affection. Alors il rentra dans sa maison, comme pour préparer sa défense du lendemain, écrivit quelques notes qu’il remit scellées à son affranchi, et après des soins accoutumés de toilette, dit Tacite, sa femme l’ayant laissé seul, au lever du jour, il se coupa la gorge; peu après on le trouvait mort, son glaive par terre, à côté de lui. Des bruits secrets couraient déjà; on parlait de lettres de Tibère et d’instructions remises à Pison contre Germanicus; Pison avait eu le dessein de révéler ce mystère nu sénat; mais Séjan l’en avait détourné par des promesst. • et enfin ce n'était pas lui qui s’était donné la mort; c'est un meurtrier qui avait été envoyé pour le frapper. Telles étaient les rumeurs propagées, et Tacite les recueille, comme les ayant reçues en son temps par la tradition des vieillards.

L'KMI’IRK ROMAIN

Ixî lendemain on lisait au sénat le codicille dePison, il était adressé à César; Pison y protestait de son innocence, il invoquait quarante-cinq ans de fidélité, le souvenir de son consulat avec Auguste, son amitié avec Tibère, et il demandait grâce pour ses enfants et surtout pour son (ils, mis en cause avec lui pour cette rébellion de Syrie. Il ne disait rien de Plancine. Tibère prit alors le rôle d'indulgence : il excusa le jeune Pison et lit valoir, pour Plancine, l’intervention de sa mère. Les colères, cependant, restaient allumées et le murmure montait jusqu’à Tibère. Il était done permis, disait-on, à l'aïeule d’intervenir pour l’empoisonneuse du petit-fils, de parler, de supplier pour elle! Germanicus était-il le seul que les lois ne pussent venger? Étonnant contraste! Pour pleurer César, la voix de Yitellius et de Vecanius; pour défendre Plancine, la voix de l'empereur et d'Auguslal Plancine, à présent qu’elle avait si heureusement éprouvé ses poisons et ses artifices, n’avait donc qu’à les tourner contre Agrippine et ses enfants, et à assouvir l’aïeule et l’oncle par le sang versé de la famille entière.

Tibère laissa ces irritations tomber d’elles-mêmes; et comme nulle réponse n’était faite aux accusations, la pitié commença d’entrer dans les âmes. On voulait poursuivre la mémoire de Pison, confisquer ses biens, abolir son nom; Tibère tempéra ce s vengeances, « assez ferme, dit Tacite, contre la convoitise d’argent, et d'ailleurs rendu plus réservé par la honte de l’acquittement de Plancine. »

TIUf.lt F.

D'autres opinions non moins ardentes continuaient de se produire. Valerius Messalinus votait une statue d’or dans le temple de Mars vengeur; Cecina Severus proposait un autel à la vengeance; Tibère s’opposa à ces vœux. « Il fallait, disait-il, réserver de tels actes de piété pour les victoires étrangères; les malheurs domestiques devaient être entourés d'un mystère de. deuil. » Messalinus avait ajouté des actions de grâces à rendre à Tibère, à Augusla,àAntonia, à Agrippine, à Drusus, pour la vengeance de Gcrmanicus, et il avait omis le nom de Claudius, lequel était frère de Germanicus, mais inaperçu dans Rome à cause de son imbécillité. Ce prince demanda à Messalinus, en plein sénat, s’il avait omis cc nom à dessein ou par mégarde. El alors le nom de Claudius fut ajouté aux autres dans le sénatusconsulte. « Four moi, dit Tacite à ce sujet, plus je médite les choses passées et les choses présentes, plus je crois voir comme un caprice se jouer dans les affaires humaines. Car, par la renommée, par l’espérance, par la vénération, il n’y avait pas d’homme qui ne dût paraître fait pour l’empire plutôt que ce Claudius, que la fortune réservait en secret à cette destinée. » Quelques jours après, César proposait au sénat d’élever aux honneurs du sacerdoce les accusateurs de Pison, Vitellius, Veranius et Servæus; il se borna à promettre à Fulcinius Trio son suffrage pour des honneurs à venir, l'avertissant de ne point compromettre son éloquence par la pétulance des accusations. « Telle fut la fin des poursuites pour la mort de Germanicus, vengeance di-

L'EMPIRE ROM A IM

TitiK

versement jugée par les contemporains et par les temps <|ui devaient suivre; tant il reste d’ambiguïté, dit encore Tacite, dans les plus grandes choses de l’ histoire, les uns tenant pour avéré ce qui n’a été qu’une rumeur, h» autres jetant le doute sur ce qui est le plus avéré, et ainsi l’incertitude se perpétue, et fait hésiter la postérité dans ses jugements1.» Remarque étonnante! Tacite jette du doute jusque sur ses récits par cette ambiguïléel par ce mystère, et après avoir remué l’Ame, il la déconcerte.

1 Tac.. Ami. lil». III. IM.

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