‹ Histoire l'Empire romainChapitre 4 sur 39 · XXV II · texte numérisé non relu

XXV II

Ce n’est point le lieu de raconter cette autre tragédie de la mort de César, tragédie atroce, sur laquelle la postérité hésite depuis deux mille ans à prononcer scs jugements, tant le meurtre délibéré^ même d’un usurpateur, étonne la conscience et effraye l’histoire.

On voit aux lettres de Cicéron tout ce qui s’alluma soudainement d'enthousiasme dans les âmes romaines. Le peuple est prompt à prendre feu à tout dessein hardi qui réussit un moment, même par l’assassinat. Les meurtriers étaient des sauveurs et des vengeurs; on se mit à les glorifier et à les bénir. Et un moment on crut que le peuple entier les allait suivre au Capitole comme en un triomphe.

On eût dit un réveil de la république ; elle ne faisait que se remuer dans son sépulcre.

Au sénat s’ouvrit d’abord la question de savoir si César avait été ou non un tyran. S’il avait été un tyran, sa mort était juste; les lois disaient que c’était le droit de tuer le tyran, et que ce meurtre

INTIiOÜl CT10.Y

ne donnait point lieu à une accusation capitale'.

Le consul Antoine, un de ces hommes qui se jouent des vices et des vertus dans les fins d’empire, montra le péril de l’affirmation : il n’allait plus y avoir de magistratures, puisque tout s’était fait par l’autorité de César, et la république même allait être suspendue !

Cicéron se récria : il pénétrait la pensée d’Antoine; c’était son génie de saisir les finesses et de dérouter les sophismes. Il rassura le sénat, et il alla cette fois jusqu’à une opinion décisive et courageuse; il voulait, lui qui hésitait d’ordinaire , que César fût déclaré tyran, puisqu’il avait renversé toutes les lois*. Cela était hardi pour Cicéron, trop hardi pour le sénat. Le sénat se sauva par une contradiction : les meurtriers furent absous, et César ne fut pas condamné. Ce que César avait fait fut ratifié, et Antoine garda son autorité. Cicéron alors put écrire : « Le tyran n’est plus, la tyrannie subsiste; nous témoignons une grande joie de sa mort, et nous confirmons tous ses actes \ »

De là on courut à l’assemblée du peuple. Brutus,

* < Lmn jus fasipie esset occidi, nevcea ciedes rapilalis nota halicrctur. Aliusus doininationc et jure cæsiis fcslimarelur. » (Suet., i» Cses.)

* Ftion Cass, a conservé en grec le discours de Cicéron.

* Ad Atl. Voy. Cii-. . Pltilipp., 1. — WH. Paterc., 11,58. — l’iul. iu Cir., Br. et Cæs. — App., de Bell., civ. — i)io Cass., XL1V.

INTRODUCTION

dans un discours éloquent, prouva que César avait détruit toutes les lois, aliol i tous les droits, ceux du peuple, ceux du sénat, qu’il n’y avait plus d’élections, plus de magistratures, plus de sacerdoces; et à ce cri d'éloquence le peuple s’émut de nouveau, comme il eût fait en ses jours passionnés de république, et il força les consuls à loucher la main de Brutus en signe d'amitié. Antoine avait à s’effrayer; mais, se fiant dans la corruption, il laissa aller l’impulsion populaire et se donna le temps de la modérer et de la contenir; en quelques jeux d’intrigue et en quelques harangues, il jeta le doule dans le peuple et l’ambiguïté dans ses vœux et ses affections. ho peuple n’élait-il pas désintéressé à l'entreprise des meurtriers? Que lui importait un établissement ou une succession de dictature, qui n’était après tout que la défaite définitive du patricial?

A ces revirements de logique, à ces lueurs de démocratie maîtresse, la multitude laisse les factions à leurs luttes personnelles. Déjà d’autres noms paraissent. Octavius, un enfant, petit-fils de Julie, sœur de César, et adopté par lui, est désigné dans le testament du dictateur comme son héritier. On va chercher cet enfant à Apollonie, ville de l’Épire, où, selon la coutume romaine, il achevait de se former aux études grecques; et le peuple aus-

INTRODUCTION

sitôt se passionne comme à la vue d’un successeur naturel d’empire.

Ici se multiplient les scènes de guerre et de politique. Le monde entier s’émeut. Les meurtriers, dispersés dans les provinces que César môme leur avait données, et qu’Antoine leur a fait retirer malgré le sénat, s’indignent du mouvement qui porte Rome vers Octavius ; ils ne savent rien de la révolution qui s’achève dans les âmes; ils croient à la liberté, et s’irritent que Rome coure à l’esclavage; ils ne soupçonnent pas que leur liberté, à eux, offense les passions nouvelles, et que la dictature môme d’un enfant est la vengeance du peuple et l’expiation de la longue domination contre laquelle il s’est armé de séditions et d’altentals durant quatre cents ans '.

Tout se mêle alors de nouveau ; Rome et les provinces sont dans l’anarchie. Antoine, qui d’abord a ranimé le parti de César, devient l’ennemi de l’héritier de César ; les légions se partagent dans ces

« Lettres de Brûlas à Cicéron.

INTRODUCTION

inimitiés complexes et mobiles. Cicéron se jette au milieu de la confusion avec des harangues ; il est l’ami des patriciens meurtriers, et tonner contre les crimes d’Antoine lui parait suffire à la dignité et à la liberté de la république ; la tribune revit, et Cicéron la remplit d’éclat. Mais d'autres batailles sont engagées; Octave y parait en homme peu digne de l'héritage de César. La fortune l'emporte : Antoine, vaincu et fugitif, lui laisse un instant tout le pouvoir; puis il réparait avec des légions nouvelles que lui amènent Lepidus et deux autres proconsuls; et alors encore tout redevient indécis. Peu s’en faut qu’Antoine ne paraisse devoir devenir le vengeur de la république; mais il nourrit d'autres desseins, et il marche vers Rome, méditant surtout d’y saisir le pouvoir. Aussitôt des inlrigues se nouent, et il en sort enfin un triumvirat nouveau, où, avec Antoine et Octave, entre Lepidus, un de ces esprits médiocres que le hasard rend importants, et dont la nullité est un jour ou deux nécessaire aux entreprises des esprits résolus.

Ce triumvirat fut la fin et la honte à la fois de la république romaine. Pour comble d’ignominie, le sénat le ratifia. On vit entre ces trois hommes des échanges infâmes pour la sanction de leurs pensées mutuelles. D’abord ils se partagèrent le monde : à Antoine les Gaules, à Lepidus les Espagnes, à

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Octave, que déjà on appelait César, l’Afrique, la Sicile, la Sardaigne et les autres îles; les meurtriers gardaient l’Asie, et les triumvirs devaient aller les attaquer à la fois en ce refuge. Et, après ces conventions générales, ils hâtèrent l’exécution de leurs vengeances particulières. On les vit donc dresser entre eux, et de concert, des listes de proscription qui enveloppèrent tout ce qu’il y avait à Home de grand, de bon et de libre; ils se livraient l’un à l’autre non pas seulement leurs adversaires ou leurs rivaux, mais leurs proches et leurs amis. Ainsi Lepidus livra son frère; Antoine, le frère de sa mère; César, Cicéron, son défenseur, et Thoranius, son maître et son tuteur. Plancus, qui était consul avec Lepidus, un complaisant des trois maîtres, eut le crédit de faire inscrire son frère Plotius; et les soldats, dans le triomphe qui fut célébré pour ces horribles victoires, s’amusaient à crier, en suivant le char : « Ce n'est pas des Gaulois, c’est des Germains (des frères), que triomphent les deux cojisuls1. » On riait des barbaries, des jeux de mots; c’est tout ce qui restait de liberté!

Trois cents sénateurs et plus de deux mille chevaliers périrent en ce massacre de convention. L’horreur des proscriptions de Sylla était dépassée.

' Vdl. Palcrc.

INTRODUCTION

Puis au meurtre s’ajouta la confiscation ; les richesses du monde furent la proie des triumvirs; on vit des villes entières confisquées, et avec ces richesses souillées de sang ils purent tout acheter, car tout était à vendre. Chaque soldat reçut cinq mille drachmes ; il y avait vingt-huit légions 1 ; plus de cent soixante-dix mille hommes reçurent donc environ chacun trois mille neuf cent vingt francs de notre monnaie (six cent soixante-six millions quatre cent mille francs). A ce prix, les triumvirs furent maîtres de toute la république, et il fut permis à quiconque se souvenait encore de la vieille Rome de penser qu'il n’y avait plus de patrie, si ce n’est dans le camp des meurtriers.

Les triumvirs toutefois eurent leurs dissensions. Ils s’étaient adjoint Sexlus Pompée, resté maître de la Sicile et de la mer; mais sa force excita la défiance, et il fallut l'attaquer par les armes. Sa résistance fut vaillante, et peu s’en fallut qu’il n’abattît Octave, inégal aux luttes de la guerre’.

Puis se fait un brusque retour : Lepidus est sacrifié comme inutile, et le monde reste aux mains d'Antoine et d’Octave. C’était l'annonce de dénoùments prochains et définitifs.

• \pp., de Bell. de.

» Dio Cass., XLYIII et XL1X. — I’iul., in Ant. — Suet-, 4, in On. — Vell. Paterc., II et III. — Oros., VI.

INTRODUCTION

Brulus et Cassius gardaient leurs légions en Asie, et leur renom grandissait dans l’imagination des peuples. À cette force grossissante Octave opposait les habiletés de la politique : c’était son génie, à défaut de celui des armes. Et déjà il était parvenu à s’entourer de semblants de légalité, en faisaut sanctionner son pouvoir par ce qui restait de sénateurs et de magistrats dans une république asservie et décapitée. Ainsi dominait-il l’Occident, tandis que les meurtriers tenaient l’Orient dans leurs mains.

La république légale était abattue, il fallut courir au-devant de la république armée.

On sait quelle fut l’issue de cette lutte ; tout s’acheva par un dernier coup près de la ville de Philippes, sur les confins de la Macédoine et de la Thrace. Brulus et Cassius succombèrent comme de vieux Romains, le premier, vainqueur des légions de César, le second , vaincu par les légions d’Antoi ne. Cassius, croyant Brutus vaincu comme lui, obligea un de ses affranchis de lui donner la mort; Brutus,

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voyant sa propre victoire inutile, se tua lui-ménie à son tour : deux morts désespérées, qui annonçaient qu’il n’y avait plus de Rome et que la servitude du monde était vengée.

Le reste ne fut qu’une diversion dans le drame dénoué de la république.

Antoine courait à des aventures romanesques, il finit par des actes de délire. On le vit s’en aller faire le dieu auprès de Cléopâtre; il se faisait appeler le Père Libère , et il entra sur un char à Alexandrie, ceint de lierre, une couronne d’or en tète, un thvrse à la main, le cothurne aux pieds. L’amour de Cléopâtre lui avait ôté le sens.

Pendant ce temps, Octave, d’ordinaire inégal aux luttes de l’épée, restait maître par la politique. S’abritant auprès d’un semblant de sénat, il se laissa entourer d’adulation comme un second fondateur de Rome.

Le inonde, toutefois, n’allait pas rester indécis entre ces deux fortunes. La bataille d’Aetium prononça pour celle de César, si ce n’est que ce fut une fuite plutôt qu’une bataille1. Un an après, Antoine se donnait la mort, avec assez de courage , dit l’historien, pour effacer beaucoup d'infamies de sa v ie1.

1 Vcll. Pulcrc.. lili. Il, uxxr.

* Ibiil.

Alors tout fut aux pieds de César, « et dire l’accueil qui lui fut fait à son retour en Italie, dire le concours, dire l’enthousiasme de tous les hommes, de tous les âges, de tous les ordres, dire la magnificence des triomphes, dire l’éclat des fêtes, n’est pas possible en un livre si resserré, .ne le serait pas même en un long ouvrage l. »

On voulait lui donner le surnom de Romulus. Rome touchait du premier coup aux raffinements de la flatterie. On préféra celui d’Auguste; il était proposé par Munacius Plancus, qui avait été le plus lâche esclave d’Antoine et de Cléopâtre*, autre signe de la disposition des âmes. On adopta ce nom comme exprimant ce qu’il y a de plus vénérable et de plus saint dans la religion*. Aussi bien, dit toujours l’historien, « les hommes ne sauraient rien attendre des dieux, et les dieux ne sauraient rien accorder aux hommes; rien en un mot ne saurait être ou conçu par le vœu ou réalisé par la félicité, qu’Àuguste à son retour n’eût donné à la république, au peuple romain et au monde entier4. »

1 Vdl. l’alerc., lib. Il, LXXXIX.

1 « Infra sci vos clicns... Obscu'iiissiniarum reruui et ador et ministcr... > etc. (Ibid., LXXXiil.)

5 « Sanclins ae reverenlius visum est nonten Augusti. > (Fl. IV.) —

> Sauda vacant Augusta Patres, » etc. (Ovid., Fnst.) — « Non tantum iiovo sed etiam améliore cognomine; qund loca quelque religiosa... Ail gnsta dicantur, etc. > (Suct., in lliÿ.)

* Ibiil., LXXXIX.

INTRODUCTION

Déjà la langue de la servitude était trouvée; rien ne manquait désormais à la révolution romaine, elle avait un maître et elle en faisait un dieu.

Toutefois, arrêtons-nous ici quelques moments avant de passer outre.

Dans ce rapide exposé de la destinée romaine, un phénomène saute aux yeux, à savoir la progression de la puissance extérieure de Rome en regard de l’altération graduelle de ses institutions et de ses lois.

Cette double marche en sens contraire nindique-t-elle pas un dessein de la Providence?

Parla puissance de Rome au dehors, comme par sa ruine au dedans, s’accomplit une révolution qui

INTRODUCTION

Ut

va réunir tous les peuples sous le même despotisme, prélude d’une révolution qui doit les embrasser plus tard dans la même liberté.

Et d’abord dans cet établissement d’empire sur le monde, quel génie nous avons vu se déployer, soit par la politique, soit par la guerre!

La simple énumération des peuples soumis, au moment où disparait la république, atteste qu’il y avait en cette gigantesque puissance quelque chose de supérieur aux forces connues de l’humanité. .Inste Lipse et Onuphre nous fournissent cette revue.

En Asie., la Colchide, l’Ibérie, l’Albanie, le Pont, le Bosphore, la Cappadoce, la Galatie, la Bilhynic, l’Arménie, la Syrie, l’Arabie, la Palestine, la Cilicie, la Pamphylie, la Lydie, toute l’Asie Mineure;

En Afrique, l'Égypte, la Cyrénaïque, la Marmarique, la Gétulie, l’Afrique proprement dite, la Numidie, la Mauritanie;

En Europe, l'Italie, les Espagnes, les Gaules, les Alpines, la Rhétie, la Norique, l'illyrie, la Macé-

ÜNTK0DUCT10.N.

doine, l’Épire, la Grèce, la Tlirace, la Mœsie, la Dacie, la Pannonie;

Et en outre les îles adjacentes, la Bretagne d’une part, les îles grecques d’autre part.

Telle est la nomenclature des peuples que Home s’est assujettis soit par les armes, soit par les alliances. Vaste conquête régie par des magistratures armées d’exactions; domaine immense où la justice était l’arbitraire des vainqueurs, où la protection était la servitude, où l'amitié était la spoliation et le brigandage.

Or, pour'tenir sous son pouvoir cette immensité de peuples eide territoires, il avait fallu que Rome eût constamment sur pied des masses armées; le principal secret de sa force était de les faire mouvoir avec une rapidité que les armées modernes n’ont point connue, et de les montrer ainsi à tous les peuples à la fois comme une sorte de fascination et d’épouvante.

D’après Juste Lipse, deux cent mille hommes toujours sous les armes furent suffisants à cet exercice d’empire; il ajoute les troupes urbaines et les troupes de mer; les flottes partout répandues achevaient le déploiement de celte force sous laquelle s’inclinait la terre1.

1 De Mililin rom.; Atlwir , <le Mngiiiiudinc rom., pnssini.

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Puis venait le système des colonies, forme particulière de domination, qui tenait plus à l’art de la politique qu’à celui de la guerre. Par les colonies, Rome s'assimilait les nations étrangères, en même temps qu’elle ouvrait un écoulement aux multitudes qui encombraient indéfiniment la cité.

Et ici l’histoire s’étonne en présence de cette population même, qui semble n’être pas celle d’une ville, mais d’un peuple entier.

Le premier recensement sous le roi Servius Tullius avait été de soixante-quatorze mille habitants; sous les premiers consuls le recensement fut de cent trente mille ; et dans ces recensements on ne comptait que la population virile, les pubères, ceux qui étaient revêtus de la robe virile; l’an 414, le recensement s’élevait à deux cent soixante mille; peu avant la guerre Marsique, l’an 659, il fut de quatre cent mille; ce qui fait supposer, à la fin de la république, une population triple ou quadruple, en comptant les femmes et les enfants, et Juste Lipse va de beaucoup au delà.

Des monuments historiques1 il infère qu’il devait y avoir eu à Rome « trois cent vingt mille personnes appartenant à la plèbe infime *, à cette plèbe, dit-il, qui vivait aux frais du public.

1 « Ex lapide Augiisti, ilcuiqiie e Suetonio. »

* • 320.000 aliquando fuisse pleins urbanx ; pleins dieu tenuioris. t

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Et, au-dessus de cette condition de plèbe, dévalue les classes du peuple proprement dit, plébéiens, chevaliers, sénateurs, à trois cent mille; réduisez, ajoute-t-il, à deux cent mille.

A quoi il faut ajouter les femmes et les enfants, et Juste Lipse conclut : « Nous avons ainsi dans notre Rome deux millions d’habitants1. »

Or il est probable, ajoute-t-il, qu’il y avait à Rome autant d’esclaves que d’hommes libres. Ajoutez enfin les multitudes d’étrangers, qui de tous les points du monde y accourent comme en un centre, « car cette ville est dite la ville des villes, parce qu’en elle toutes les villes sont réunies et toutes les nations agglomérées. »

Le moins donc qui puisse être supputé, c’est quatre millions d’habitants.

Énumération probable,. bien que l’imagination s'en épouvante; car que ne faut-il pas supposer à la fois d’artifices de gouvernement et de police, pour alimenter et discipliner un tel amas d’hommes, surtout au milieu des révolutions qui, dans les derniers temps, dévorent la oilé!

Et la cité elle-même a dû s’élargir pour recevoir cos vastes flots de peuple. Il avait suffi à Rome primitive d’embrasser les sept collines en ses mu-

1 Jiist. Lijis.. A du ir., Je Mnynif. rom.

INTIIODUCTION.

railles; mais elle est sortie de son enceinte, et elle s’est comme répandue au loin tout alentour. Ses faubourgs, dit Pline, sont comme des villes; ces villes s’étendaient jusqu’à Tibur, Ocriculum, Aricia, Ostia, et à la mer môme'. Denys d ’ Ha 1 ica masse avait déjà fait cette remarque, et il ajoutait que si quelqu’un voulait se donner d’un coup d’œil l’idée de la ville de Rome, il ne saurait dire où elle finit, où elle commence, les faubourgs étant tellement liés à la ville, qu’ils ne font au regard qu’une seule et même étendue*.

Voilà donc la ville de Rome! Tête d’un empire qui enserre le monde.

Quant à la population totale de cet empire, Juste Lipse ne l’estime pas moindre de trois cents millions1 ; et de cette supputation se déduit la richesse colossale de Rome. C’est un point de vue matériel,

1 Pline, lib. III, U et 10.

1 Vid. Just. Lip. , Admir., de Mnijnit. rom. 3 Admir., lib. II. de Opibns.

HO

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qui se rattache à l’étude morale que nous faisons de sa destinée.

El d'abord, par le fait de la conquête, Rome avait amoncelé dans son sein tout l’or du monde, et non-seulement l’or, mais tout ce que l’or achète, après tout ce que la victoire ravit, les œuvres de l’art grec, les monuments de la magnificence asiatique, les produits même des mines de tous les pays, surtout des Gaules et des Espagnes, dépouilles immenses qu’on vit s’étaler dans les places, dans les palais, dans les maisons particulières, dans les bains, dans les théâtres et dans les temples.

Telle avait été la première, l’immense source de la richesse romaine; richesse entretenue ensuite par l’organisation des tributs sur les nations assujetties.

« La pire condition de tous les sujets de la république, dit M. Naudet, était celle des peuples dits étrangers ou provinciaux. Ils perdaient la propriété de leur territoire, et quelquefois il ne leur était accordé de conserver qu’une partie de son usufruit (ayro muktati); ils ne cultivaient que pour payer des impôts, en signe de servitude... Enfin, ils étaient dégradés du rang des nations'. »

Et indépendamment de ces tributs, source d’exac-

• Des changements opérés <lans C administration de l'empire romain.

INTRODUCTION. H

lions fameuses, Rome avait un système d’impôts qui embrassait la propriété, le commerce, la vie et la mort des hommes. Le cens par capitation suivait la progression des classes; l’ordre des chevaliers payait le cens le plus élevé; c'était le prix des privilèges qui en faisaient une classe distincle et enviée dans la bourgeoisie romaine. 11 y avait même à Rome des habitants qui, sans être pleinement citoyens, étaient ca/rite cciwi: tout leur droit c’était de payer l’impôt de capitation. Après quoi venaient les impôts sur les choses : il y en avait sur les marchandises étrangères, il y en avait sur les héritages, l’État prélevait le vingtième des successions. Il y en avait sur la vente des esclaves, l’État en prélevait le quart. Or il y avait des esclaves d’un grand prix, et ce commerce était permanent. L’artisan, l’écrivain ou notateur, l’eunuque, le médecin, le lettré étaient surtout recherchés dans ces ventes hideuses; ou cite Daphnis le grammairien, vendu trois mille sept cents sesterces1, et Lælius Præconinus, acheté deux cent mille numrnûm ; Rome s’en-

1 C'est-à-dire 5.700 sctterlium, mille fois 5,700. (iliaque sesterce est évalué 5 environ 21 centimes de nuire monnaie présente. Le sestrrtium est un compte de mille sesterces ; sesterlium par abréviation de seslertiorum; 3,700 scstcrtiuin. c'esl donc 3,700.000 sesterces à 21 centimes, — 770,000 fr. 11 eu est ainsi du nuntmûm, si ce n'est que l'évaluation du mimmus n’est pas très-précise. C'était une pièce d’or ou d’argent qui pouvait élrc de la valeur du petit sesterce. Les traducteurs prennent l’un pour l’autre. Yoy. au mot nummus le Dictionnaire spécial et

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richissait de la servitude; nous ne citons pas d'autres impôts plus odieux encore : tout rapportait au trésor, même l’infamie1.

Dans ce vaste accaparement de la richesse du monde, tout n’avait pas été s’engouffrer dans le trésor public.

Les proconsuls, les généraux, les préteurs euxmêmes, s’étaient fait une immense part de ces dépouilles.

Et c’est ainsi qu’on vit à la fin de la république des citoyens plus riches que l’État; et de là une vie nouvelle dans Rome, les particuliers rivalisant de magnificence, et la probité domestique s’évanouissant dans l’excès du luxe et la recherche des plaisirs; delà des convoitises ardentes et des jalousies forcenées; delà aussi des ambitions désordonnées et des attentats monstrueux; on avait fini par ne croire qu’à la richesse, et dans cette poursuite

classique des monnaies, de M. Girod, professeur au Collège rojal du Bourbon, 1827. — Note sur les monnaies à la fin du présent vol.

1 Lisez Juste Lipse, si tous osez.

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de l’argent, il fut permis de penser que Rome même pouvait être achetée; et de fait elle fut à vendre.

Crassus disait que celui-là n’était pas riche qui ne pouvait pas entretenir, de ses revenus, une armée composée de six légions et de ses auxiliaires de cavalerie et d'infanterie. Et pour lui il possédait une valeur de deux fois millics US; c’est-à-dire deux fois un million de mille sesterces1; il avait parmi ses esclaves cinq cents architectes et serruriers qu’il employait aux travaux de Rome, sans compter ceux qu’il employait à ses travaux des champs.

Nul Romain n’avait été plus riche que Crassus depuis Sylla. C’est avec ses richesses, on l’a vu, qu’il mitCésar en état de lutter contre Pompée. La prééminence était à l’encan, on l’achetait par des dons publics; celui qui faisait le plus de largesses était le maître du peuple.

C’est aussi par là que Rome fut précipitée. Dès que les suffrages furent achetés ainsi dans la place publique, la république ne fut plus qu’un nom. Et le pire indice, c’est qu’ils n’étaient pas achetés seulement par l’argent, mais par les plaisirs et par les jeux. L’art de dominer le peuple fut l’art de l’amuser, c’est-à-dire de le corrompre.

1 Ou deux milliards de sesterces, d'après les évaluations du Diction mire des monnaies de M Girod. — 445,000,01)0 de francs.

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Or, les édiles ayant l’intendance des spectacles, on aspira à l’édilité comme à un passage à tous les honneurs. De là une émulation de magnificence où se consumaient les fortunes; de là aussi des manèges infâmes pour amasser des trésors. On vit des proconsuls épuiser leurs provinces en vue de l’éclat qu’ils réservaient à leur édililé. Appius avait ainsi dépouillé la Grèce et scs lies1. Verrès, qui avait dévaslé la Sicile, voulut concourir à la popularité de ses amis Hortensius et Metellus, en leur prêtant pour leurs jeux ses magnifiques statues. Dans ces derniers temps les édiles les plus célèbres avaient été Lucullus, Scaurus, Lentulus, Hortensius, C. Antonius. Pline, au livre des métaux, a pris plaisir à conter ces énormités de profusion. César les imita ou les surpassa même. « Dans les spectacles qu’il donna pour les funérailles de son père, dans son édililé, toutes les décorations du théâtre furent en argent massif’; » et même, ajoute le grand naturaliste, « pour la première fois on vit les condamnés attaquer les bêtes avec des lances d'argent, chose imitée ensuite jusque dans les municipes*. » Ainsi charmait-on le peuple par la pompe des fêtes; la faveur n’était plus à la vertu, mais à la prodigalité.

1 Cic., Pro Domo, — ad ponlifices, 15.

* Pline, llist. nat., XXXIU, 5.

* Ibid.

Ajoutons à l’abus public de la richesse les caprices du luxe privé, cet autre signe des dégradations.

Le luxe avait été la suite des conquêtes. Home, de l’admiration des œuvres de l’art grec, avait passé à l’imitation du faste de l’Asie. Ses temples et ses maisons se remplirent de statues et de tableaux, d’abord enlevés par la victoire, puis achetés par l’or, et enfin dérobés par le pillage '. De là une émulation ardente de magnificence dans les habitations, dans les ameublements et dans les parures; tout fut d'or dans les usages de la vie romaine. D’après les récits de Pline, la nature sembla s’épuiser pour égaler l’énormité de ces fantaisies.

Toutefois, le luxe avait commencé par se rattacher à des goûts d’élégance qui se pouvaient associer à quelque reste de vertu; mais bientôt il s’appliqua aux raffinements ou plutôt aux grossièretés de la jouissance; et alors la richesse fut un instrument certain de corruption.

Je ne saurais tout dire; et déjà que ne sait-on pas du luxe des repas romains, pour lesquels arrivaient chaque jour, des bouts de l’univers, les plus rares délicatesses? La gloutonnerie dut inventer des artifices pour égaler la variété de ces recherches; et l’arlilice le plus immonde fut de renouveler

1 Voy. Ci»'., in Ver., de Sigiiis, et Pline, X\\, patsim.

la puissance de manger sans fatiguer la puissance de digérer; hideuse ignominie, qui faisait descendre l’homme au-dessous de la brute1. Un des raffinements du luxe romain, dont on peut parler sans dégoût, est celui des bains; chaque maison a les siens, les bains privés rivalisent avec la magnificence des thermes publics. « Nous nous estimons pauvres et misérables, put dire plus tard Sénèque, si des globes énormes et précieux ne reflètent leur éclat sur les parois de nos bains, si des marbres d’Alexandrie ne sont pas ornés de glaces de Numidie, s’ils ne sont pas encadrés de peintures variées, si la chambre n’est pas ceinte d’une enveloppe de verre, si une pierre de Thasso, curiosité rare autrefois en quelque temple, n’entoure le bassin où nous plongeons nos corps affaiblis par la transpiration, et si l’eau n’v arrive par des conduits d’argent, et encore je parle des bains plébéiens! Que sera-ce si j’entre au bain des affranchis? Quelle masse de statues! quelle quantité de colonnes pour ne soutenir rien du tout, et qui sont là pour l’ornement et pour la dépense! quels torrents d’eaux

1 César pratiqua comme un autre celte fantaisie de volupté ; et Cicéron le lui dit dans la harangue pour le roi llejotarus : « Cumvomcre te |«ost cœnam vclle divisscs, in halncum le ducere cueperunt. » Comme s'il lui eût dit : • Avant fait t onnaitre que tu voulais dormir, on te conduisit dans ta chambre. » C'est horrible! — Cic. ad AU,, XII, 55, 50. — «Yonuinl ut edant, edunt ut v ornant. » dit Son. (Cons. ad Hein., 9.)

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courant avec fracas sur les gradins! Nous en sommes venus à ce point de raffinement et de délices, que nous ne voulons fouler aux pieds que des pierres précieuses1. »

Il en fut ainsi de tous les usages de la vie romaine, partout régna la profusion, et les arts s’exercèrent à assouvir ces fantaisies. « O prodigues génies! dit Pline, en quelles façons nous avons accru le prix des choses! L’art de la peinture nous est venu en aide; nous avons rendu l’or et l'argent plus précieux par la ciselure. L’homme a provoqué la nature, et l’exploitation des vices a perfectionné l’art. On a célébré les débauches dans les coupes; on a bu dans les obscénités, et puis cela même a été dédaigné; l’or et l’argent sont devenus communs; il nous a fallu demander à la terre la myrrhe ( murra ), le cristal, plus précieux par sa fragilité; tel est l’objet de l’opulence, telle est la vraie gloire du luxe d’avoir ce qui peut périr en un moment; c’est peu; nous buvons dans un entassement de pierreries, nous incrustons nos coupes d’une couronne d’émeraudes; et c’est pour nos convoitises qu’il nous plaît d’être maîtres de l’Inde, l’or n’est plus qu’un accessoire*. »

Ainsi parlait le grand explorateur des productions

* Sen., Epia., LXXXYI.

* Clin . lib. XXXIII. 1 1

NTRODUCTION.

de la nature, comme s’il en eût déploré la profanation; mais sa plainte avait été devancée par des déclamations restées célèbres dans nos écoles. On avait vu des tribuns, sans être plus purs que le reste des citoyens, se faire censurer pour donner de l’autorité à leur opposition, et puis des historiens se faire moralistes pour donner de l’éclat à leurs écrits; ce n’étaient guère que des fantaisies de politique et des artifices d’éloquence, ou bien des opinions de place publique, amusement de la curiosité plus encore qu’aliment de la passion du peuple

Disons néanmoins que tout n'était pas également corrupteur en cette nouveauté d’opulence. Rome s’était accoutumée à donner à ses travaux et à ses monuments un caractère de grandeur, et tant de richesses purent seconder ce goût de magnificence, môme dans le raffinement des arts, qui eurent pour objet seulement les commodités et les superfluités de la vie.

' Nous avons cité Sali, et Cic. Voy. lo discours du tribun Meniniius, liello Jugiirlh., 34, 53, 50.

INTRODUCTION

Home avait surtout donné de la majesté à scs temples; son Capitole et son Panthéon étaient splendides. Mais la religion était devenue un objet d'art, et l’érection des temples finit par ressembler à une fantaisie d’architecture plus encore que d’idolâtrie. Ainsi Rome s’était élevé un temple à ellemême, le temple de la Ville , comme si elle avait voulu s’adorer, lorsqu’à peine elle croyait à ses dieux.

On sait quelle fut la grandeur de ses constructions de routes et d’aqueducs; quelques-unes nous étonnent encore après deux mille ans l. La grandeur romaine se survivait parles monuments d’utilité, après que la gloire des vertus était disparue.

La richesse néanmoins restait le péril le plus sérieux de la république. Remarquez en effet qu’en regard de cette extrême opulence, la misère s’est aggravée à un point qui ne s’était pas vu dans les temps de médiocrité.

Tandis que des particuliers étonnaient Rome par le déploiement d’une magnificence qui dépassait

1 Proroge a décrit la voie d’Appius (Appienne) el la \oic Flaminia, en termes qui semblent déconcerter l'art moderne. « Ces voves étoient faites de pierres de silex, taillées et planes, quarrées, et placées en ordre, sans ciment, dit Procope, et sans autre métal; tellement liées toutefois qu’elles semblent ne faire qu'un seul corps ; et bien que depuis tant de siècles elles soient battues par les chars et par les l>éle$, elles ne sont pas le moins du monde détachées, ni déplacées, ni cassées, ni détournées de leur aplomb. »

INTRODUCTION'

celle des rois, la multitude romaine s’abîmait dans la détresse; la ville se peuplait de palais splendides, et autour des palais expirait la plèbe. Home entière était aux mains d’un petit nombre ; le reste vivait de dons publics. Dans les hautes classes même, dans l’ordre équestre et dans l’ordre sénatorial, quelques-uns seulement absorbaient la richesse; le reste fléchissait sous le poids des dettes. Mais aussi était-ce comme un jeu de dissiper sa fortune et celle d'autrui. On était à une de ces époques où les hommes ont hâte de jouir des biens et des voluptés; nulle famille ne se survivait, la plupart passaient en un jour de la richesse extrême à l’extrême pauvreté, et dans l’une et l’autre condition nul soin de la renommée et de la dignité; Home semblait avoir la conscience de sa ruine, et elle se précipitait connue pressée par une force mystérieuse, plus puissante que ses instincts de salut.

C’est ici le moment de noter le caractère le plus fatal de cette révolution.

A Home, une partie essentielle de la puissance

INTRODUCTION

publique et de la richesse privée, c’était l’esclavage. Voyons ce qu’est l’esclavage au moment où la république s’engouffre dans ce mélange d’opulence et de misère'.

Nous avons dit l’origine romaine des esclaves. Le général vainqueur, au lieu d’cgorger ses prisonniers, les vendait, et cela s’appelait les sauver. De là tervus, si ce n’est que l’homme saucé allait cesser d'être un homme; la mort eût été meilleure.

Le mot mancipia ( manu capta) a la même origine, pris de la main; mais ici la langue n’hésite plus : ce ne sont plus des hommes , mais des choses qu’elle désigne : mancipia, troupeau de brutes.

Or la langue du droit et de la philosophie ne lit que suivre cette logique; aussi fut-elle étonnamment ingénieuse à inventer des raffinemenls d’ex-, pression pour distinguer l’esclave de l’homme libre. La race esclave était comme une race à part dans l’humanité. Eh bien, l’esclave est-il un homme? dit Juvénal *. « C’est comme une autre espèce d’hommes, » dit Florus5. El le droit s’exprime en ce sens, comme pour montrer que ce n’est pas là une fan-

* Toul a été dit de nos jours sur cette question de Vesclacnge par M. Wallon de l'Institut. Je mentionne son grand ouvrage, sans avoir eu à en profiter lorsqu'il a paru, car mon travail était déjà fait; mais j'y ai trouvé avec joie la confirmation de mes jugements.

* « lia semis homo est. » (Sat. VI.)

5 //«/., cap. ix

INTRODUCTION

taisie de poète ou de sophiste. « Une tête d’esclave n’a aucun droit; elle n’a ni nom, ni cens, ni tribu'. » Et Ulpien assimilait l’esclavage à une mort’. De là le droit pour le maître de faire de l’esclave à son plaisir, de le tuer, et, ce qui est pis, de le torturer par des supplices dont le récit fait frissonner et glace le sang. 11 y a des érudits qui se sont amusés à rechercher et à décrire ces raffinements de supplice : l'extension sur une table, la suspension, la flagellation avec un fouet de peau de porc-épic, l’infusion de vinaigre dans les narines; bagatelles! On leur cassait les dents, on leur perçait les yeux avec un stylet, on les leur arrachait avec une plume ( calamo) ; les femmes s’amusaient à déchirer avec leurs dents le sein de leurs esclaves; et quant aux peines légales, elles étaient ainsi raisonnées : on brûlait les cuisses des fugitifs, les mains des voleurs, le ventre des mangeurs, la langue des bavards’.

Tel fut l’esclavage, et je ne fais que le dire en quelques mots; ils suffisent pour épouvanter l’imagination chrétienne.

Et ce ne fut pas là un pur accident fortuit, un

1 Paulus cité. — Laurent» Pignorii Patarini, de Servis, etc. Ainslelodami, 1674.

* De Condit., lib. XVIII.

* De Servis, ibid.

INTRODUCTION

caprice passager de victoire, ou bien une fantaisie furieuse de représailles, de peuple à peuple ; ce fut un état social permanent, légal, accepté par le monde tout entier, si bien que, dans cette immense servitude de la race humaine, les hommes libres finirent par être un nombre perceptible à peine.

« Qui ne sait, dit le docte compilateur déjà cité,

ce que fut l’esclavage antique? Les hommes

libres, leurs demeures, et chaque partie de leurs demeures, les bourgs, les cantons, les ouvrages publics, les plaisirs publics, les temples, les places, les basiliques, les palais, les collèges, les négoces, les industries, les villes, les champs, le monde romain en un mot, et jusqu’à la barbarie lointaine, cette race d’hommes avait tout enveloppé de ses multitudes; et bien qu’on n’eût vu nulle part, comme l’écrivait Anaxandrides l, une cité d’esclaves, le droit de la guerre, joint à un trafic infâme favorisé par l’intempérance d’une société corrompue, avait tellement multiplié celte sorte de population, qu’il fallut user d’expédients pour dissimuler l'isolement des tètes libres; et Sénèque rapporte que le sénat, ayant autrefois voulu que les esclaves fussent distingués des hommes libres par le vêlement, on s’ était ensuite effrayé du péril qu'il y

1 Apud Alhenæum, lib. VI.

INTRODUCTION

aurait à ce que les esclaves apprissent de la srn'le à nous compter ‘. »

C’est en effet un mystère que l’immensité de la race humaine ait, durant tant de siècles, subi l’esclavage avec tous les raffinements de barbarie que nous trouvons dans les monuments historiques, lorsque le petit nombre des maîtres semble perdu et comme englouti dans ces multitudes.

Mais ce mystère s’explique ailleurs; ici je le montre seulement.

Suivons l’histoire de la servitude.

Rome n’était pas arrivée brusquement à cet exercice extrême de la domination. Les esclaves, ces hommes sauvés à la guerre, avaient d’abord été partagés en deux classes, les esclaves publics et les esclaves privés. Les esclaves publics eurent une destination d'utilité générale; ils furent surtout attachés au service des édiles; parfois on les employa à la défense de l’État, et l’État, meilleur maître que les particuliers, les récompensa par la manu-mission.

Par analogie, les esclaves particuliers eurent une destination de service privé, et c’est pourquoi ils furent d’abord comme une partie de la famille.

Ce mot de famille subsista même pour la dési-

• Laurentii Pignorii Talavini, de Servis. Ce livre rsl très-curieux.

INTRODUCTION. Kil

gnation du service des esclaves ; c’était comme un artifice de la langue, qui semblait ainsi vouloir tempérer la condition de l’être asservi.

Il y eut la famille urbaine et la famille rurale, chacune appliquée à des soins distincts, si ce n’est que le maître déplaçait ses esclaves et les transférait de la ville aux champs, à sa convenance. « Vous pourrez, dit Cicéron à Terentia, vous établir à Arpinum avec la famille Urbaine, si les vivres sont trop chers*. »

Or la famille des vieux Romains avait d’abord été modeste et peu nombreuse; les Marcius et les Lucius, dit Pline, n’avaient qu’un esclave étranger, et l’esclave vivait avec eux de la même vie*.

Puis, avec les mœurs, se corrompit même l’esclavage. Le nombre des esclaves s’accrut avec l’avidité des richesses et des plaisirs. De là des mots nouveaux avec un nouveau sens, dans cette langue qui avait commencé par faire de l’esclave une partie de la famille.

Alors ce mot de famille ne désigna qu’un groupe d’esclaves. « Quinze hommes libres forment une réunion de peuple, quinze esclaves une famille, quinze enchaînés un ergastulum V » Telle est la

1 Ad Diversos, lib. XIV, 7.

* Pline, lib. XXXIII, cap. *l.

5 \pul., Apol., I.

INTRODUCTION

classification romaine. L’ergastulum, c'est le dernier degré de la servitude, et la famille en est le premier.

C’est que le nombre des esclaves s’est accru, et il a fallu les discipliner. Sous la république, dans les temps modérés, il n’avait pas été rare de voir des chevaliers possesseurs de trois et quatre cents esclaves; dans la décadence, on compta les esclaves par milliers, et cette progression monta sous l’empire jusqu’à des nombres qui semblent fabuleux.

L’esclavage était partout. Athènes, d’après le recensement de Démétrius de Phalère, avait eu quatre cent mille esclaves; dans la petite île d’Égine il y en avait quatre cent soixante-dix mille. Mais c’est en Italie que s’était concentrée la servitude universelle; nous avons vu Juste Lipse compter à Rome deux millions d’esclaves. Dans la guerre si menaçante de Sicile, il y avait, au dire de Florus, deux cent mille esclaves armés1; et ce nombre indique assez une totalité effrayante de population servile.

Ces multitudes allèrent toujours grossissant. Dans Pétrone on voit fimolpe maître d’une famille disséminée dans la Numidie, et qui toute seule aurait suffi pour prendre Carthage. Pline atteste que dans les manoirs à esclaves cette population formait des

« Flor.,ltt. XIX. 7.

INTRODUCTION

légions innombrables, pour lesquelles le maître avait besoin d’un nomenelateur1. Plus tard Bélisaire eut jusqu’à quinze mille esclaves. On vit un préfet de la ville, du nom d’Hermès, qui fut ensuite un martyr chrétien, en affranchir douze cent cinquante le jour de Pâques. Un autre martyr, Ovinius des Gaules en affranchit cinq mille; la seconde Mélanie en affranchit huit mille. On ne finirait pas ces supputations, le monde tout entier était esclave, et c’était ce que Rome appelait la liberté.

Donc, en ce vaste asservissement de la race humaine, il avait fallu, on le soupçonne aisément, de savantes combinaisons de discipline pour donner de la sécurité aux maîtres; les raffinements des tortures personnelles n’auraient pu suffire.

Et d’abord, la classification des fonctions serviles fut le nerf principal de la servitude. Dans nos habitudes de la vie moderne, nous avons peine à concevoir la variété et la multiplicité de ces fonctions.

• Min. lib. XXX. cap. i.

INTRODUCTION

C’est une raison de les rappeler, elles montrent à quel degré était arrivée la dégradation de l’homme dans le paganisme1.

Notez que Rome s’est donné le droit de choisir dans le monde les populations qui se prêteront le plus naturellement à la fantaisie de ses goûts, de ses besoins et de ses plaisirs, comme si elle savait que chaque nation a ses qualités, et comme ses vertus d’esclavage.

C’est par nation que les esclaves s’offraient aux acheteurs, et, selon leur nation, les acheteurs les recherchaient ou les rejetaient1. « C'est pourquoi, dit Varron (voyez le bon sens du vieux Romain!) celui qui est le meilleur de nation est celui que nous payons le plus cher*. »

Or, la nomenclature des nations à ce point de vue du prix des hommes parait avoir été une partie essentielle du négoce. Les acheteurs ne s’y trompaient pas.

Les Alexandrins étaient aimés pour leur malice et pour leur chant, les Asiatiques pour leur beauté ; il y avait des esclaves pour tous les ministères du plaisir des maitres; les Syriens, les Mèdes, les Mæ-

1 Livre curieux à consulter : Titi Popmsc Phrvsii de Operis servorum liber. Amstclod., MDCLXXII.

1 • Provocabant aut delcrrcbant, ■ dit Ulpien. (Leg. 51, de Ædil.)

* « I laque in hominibus entendis, si natione aller est inclior, cmiinus pluris. » (làb. VIH.)

INTRODUCTION

siens, les Gaulois, les Bithyniens, les Cappadociens, les Liburtiniens étaient forts, on les destinait aux fardeaux, à la litière1- Les Bretons étaient de haute taille, on les réservait à certains services du théâtre*. On savait ceux qui n’étaient bons à rien ; les Corses étaient sauvages et paresseux, les maîtres n’en voulaient pour aucun prix; les Sardes étaient méchants, les Cappadociens stupides; ainsi se classait le monde esclave.

Et il faut voir comme cette nomenclature amuse les poètes de Rome! Tout réjouit les imaginations heureuses, même les larmes, même l'infamie*.

Quant aux fonctions distribuées aux esclaves, elles se variaient à l'infini, selon la fantaisie des maîtres, et il en est que la langue décente ne saurait dire. Ce n’était pas assez de les dresser au service d’une domesticité capricieuse; être cuisinier, portefaix, coureur, coiffeur, portier, pêcheur et tout le reste, n'était-ce pas le plus bas degré de la honte; l’ignominie extrême, c’était d’être façonné aux turpitudes des maîtres par une éducation savante et raffinée*.

* « Ad onora, ad locticam parnbantur. » (L. Pignor. Patav. de Servis.}

* • Velarii thealrales. » Ibid. « Purpurea intexti tollant atilxa Britanni. • (Virg., Georg., III.)

» Martial, JoTénal, Pétrone, Catulle, Lucien, etc., passim.

* Lisex la nomenclature des offices des esclaves, T. P. Phrjsius. de Operibus servorum. Lisez aussi deux pages de Sénèque sur l'amollissc-

INTRODUCTION

C'est dans les festins romains que s'étale surtout la dégradation, on n’y peut penser sans frémir. C’est là que l’esclavage se montre dans toute son horreur, mais aussi la domination dans toute son infamie.

Les Romains graves s’étaient effrayés d’avance de l’introduction des vices de l’esclavage après les guerres d’Asie. J’ai parlé du luxe, mais c’est surtout la débauche qui pénétra. « La débauche étrangère fut apportée, dit Tite I.ive, par l’artnée asiatique; à la recherche et à la magnificence des ameublements s’ajouta le luxe des festins avec leurs chanteurs et leurs baladins1. «C’est-à-dire que les festins furent des orgies.

Et comment dire les danses infâmes et les scènes immondes ajoutées à l’intempérance et à l’ivresse. 11 arriva que la beauté des esclaves ne fut pas suffisante à la fantaisie des hôtes et de leurs convives; il leur fallut des monstres, on trouva moyen de leur en faire. C’étaient des nains et des naines façonnés dès le bas âge, ou bien des bouffons contrefaits, exercés à la liberté et au cynisme ; deux sortes de curiosités avidement recherchées dans les marinent inepte de la vie des maitres, lesquels avaient fini par se croire dispenses de penser, de vouloir, de se mouvoir, de vivre en un mot, et par se remettre comme des automates à la discrétion de leur domesticité. (De Brev. Vilx.)

' Tite Live, lil.. XXXIX.

INTRODUCTION

chés, et que se disputait l’opulence pour l'ornement de ses festins.

C’est peu. La débauche des festins eut une volupté plus imprévue, ce fut le combat des esclaves; voir couler le sang fut le dernier raffinement des banquets.

Un prêtre chrétien put donc s’écrier plus tard sans déclamation : « La maison devient une arène, la table un cirque, le dîner un spectacle, le festin un délire, le meurtre un mets, le sang une boisson1. »

Tel fut, en un mot, le ministère des esclaves dans la maison des maîtres; c’était peu de servir jusqu’à l’ignominie; il fallait servir jusqu’au sang.

Et maintenant voyez s’ils avaient pu être dressés à cette variété d’offices sans une forte et ingénieuse discipline. Ce fut la seconde partie de l’organisation de la servitude, à savoir une hiérarchie ferme et savante, sorte d’aristocratie dans la sujétion ; catégorie de commandements et de fonctions dont l’étonnante combinaison dépasse tout ce que l’histoire a pu nous dire des inventions de police les plus minutieuses et les plus complexes.

Ainsi il y eut les ordimrü, les préposés de l’ordre, et ceux-ci avaient des vicaires ( vicarii ), esclaves les uns et les autres; les vicaires esclaves deux fois,

• * Vierre Chrysolog., Serm., 137.

INTRODUCTION

puisqu’ils obéissaient à des esclaves comme eux.

11 y eut les «dores, les régisseur s; ceux-ci gouvernaient les choses de la famille.

Il y eut le procurator, l’intendant, à qui était remis le soin de la maison et du mobilier.

Il y eut le cellarius, le gardien de l'office.

Il y eut le dispensator, le dépensier.

Il y eut le negociatoi-, le faiseur d’affaires; le nutricius, le nourricier, l'éducateur, le pédagogue; le médiats, le gardien de la santé; le silenciarim, le préposé du silence; le cubicularius, le préposé du lit; \evillicus, le préposé des champs; le balnearius, le préposé des bains; Yornator et Yomatrir, le préposé et la préposée de la beauté; et ici la liste des fonctions devient infinie : des préposés de débauche, des préposés de rapines, des exacteurs, des émissaires, emmarii. Cicéron dit le ministère de ceux-ci : ils étaient envoyés à la recherche des biens des riches qui pouvaient être proscrits'. Et puis les coureurs, les histrions, les symphoniaqucs, les bibliothécaires, les nolateurs, les nomenclaieurs, — une étonnante fonction celle-ci! — à savoir ceux qui étaient chargés de dire au maître le nom des passants, ceux de ses visiteurs et de ses courtisans ; les saluti-geruli, ceux qui portaient ou rendaient le sa-

' tn Verr., IV cl V.

lut du maître, les chasseurs, les oiseleurs, les pécheurs, les prégustateurs, ceux qui goûtaient d’abord aux mets de la table, et enfin ceux qu’on appelait esclaves à la main et esclavs aux pieds, les premiers toujours à l'ordre du maître, les autres qui se tenaient à ses pieds durant son repas ; légion immense avec des grades infinis de service jusqu’aux plus abjects, qui étaient ceux des mediastini, serviteurs des esclaves des bains et des cuisines; effrayante organisation digne d’être décrite par le génie du Dante, et arrivant de cercle en cercle jusqu’à cette base infernale dont j'ai dit le nom, Vergaslulum.

L’ergastulum ! c’est le lieu fortifié de la maison du maître, établissement souterrain, caveaux, compartiments profonds et ténébreux, où l’on descend par une ouverture au sommet ; là sont amoncelés les esclaves, ces hommes si bien assouplis ; le gage de leur soumission, c’est de les mettre dans un tombeau.

Donc, en cette organisation, la peur fait toute la discipline ; mais telle en est la conception que les esclaves, par l’autorité qu'ils exercent entre eux, sont les instruments de leur propre supplice.

Aussi que de rugissements sortent parfois du sein de ces familles , dont le nom est comme une effroyable dérision de ce qu’il y a de plus saint dans l'humanité !

Plus d’une fois la révolte s'organisa dans ces prisons infernales, et la guerre en sortit avec des organisations de vengeance qui firent trembler la république et le monde.

Chose étonnante! plus le péril était effroyable, plus le génie de l'oppression restait inflexible.

Dans cette guerre de Sicile, où deux cent mille esclaves étaient en armes, Rome dédaigna la victoire de Rupilius, et le triomphe lui fut refusé parce qu’il avait vaincu des esclaves et non pas des hommes.

Le sentiment d’humanité ne pouvait renaître dans cet abaissement, dogmatique en quelque sorte, de la race humaine, et les guerres et les révoltes des esclaves ne firent qu’aggraver la discipline de fer qui pesait sur eux.

Et je n’ai pas tout dit : au delà de tous ces offices des esclaves, inventés pour la jouissance du maître, j’en ai indiqué un, le plus mystérieux de tous, qui fut de s’exercer à se faire tuer avec grâce pour lui plaire. La raison chrétienne se soulève à

INTRODUCTION

cette pensée ; je parle de l'office des gladiateurs.

Les gladiateurs, comme le dit le mot, étaient des esclaves porteurs de glaive pour le service, pour la défense ou seulement pour le plaisir du maître.

Ces sortes d’esclaves avaient fini par être dans Rome un péril toujours présent; à la lin de la république, ils étaient devenus une puissance formidable : Clodius en avait six cents à ses ordres, César en élevait des multitudes pour ses desseins à Capoue; Pompée les fit disperser

Mais d’ordinaire ce mot de gladiateurs éveille l'idée d’un office différent de celui de la politique.

Les gladiateurs étaient destinés à des combats

qui devaient surtout être des jeux.

On croit que les combats des gladiateur furent primitivement, chez les Étrusques, des jeux funéraires; c’étaient comme des sacrifices de sang par où on voulait se rendre propices les âmes des morts : le combat était une immolation. Chose mystérieuse! que cette idée du sacrifice sanglant se retrouve par toute la terre, comme si partout l’humanité avait gardé la conscience d’une faute immense et d’une immense expiation.

Rome, qui imita l’Étrurie, fit de ces combats une

« Cic., ad AU., Ml. 17.

INTKODI CTIOX.

fête, un jeu populaire, et il ne fut donné qu’à certains magistrats d’en faire une largesse au peuple? et aussi le jeu des gladiateurs s’appela du nom de munm, don de munificence concédé au peuple.

Le premier jeu public des gladiateurs date de l’an de Rome 490 ; les Brutus le célébrèrent à l’occasion de la mort de leur père.

Avant celte date, on avait vu des paires ou couples d'esclaves, comme on disait, combattre dans les festins; l’usage en était venu des Campaniens. Ces sortes de combattants avaient même un nom : Lampridius les appelle ciilnculaires '.

Puis le peuple se passionna pour ces luttes atroces; on les appelait, dit Juste Lipse, les délices et la pâture des yeux ; et les édiles et les préteurs s'en firent un moyen de popularité pour la brigue des grandes magistratures.

Il y avait les combats du matin (gladiatores malutini) et les combats du midi (gladiatores meridiani). Le jour se passait en scènes de tuerie. Le spectacle était-il interrompu ? on égorgeait les hommes, pour u’être pas sans rien faire ’ .

Le sénat voulut tempérer cette fureur, il avait prescrit qu’on ne ferait pas combattre plus de

' « Hi eonvivales sunt quos cuhicularios vocal Lampridius. « (Just. Lips., de. Gladiat.)

* • Homines jugulantur nenihil agatur. » (Sen., Episl., VU.)

INTRODUCTION

soixante paires, et même Cicéron fit décréter que tout jeu de gladiateurs serait interdit aux candidats, tant les suffrages populaires étaient captés par cette sorte de séduction.

Celte modération fut vaine : César, édile, fit combattre trois cent vingt paires, et encore Suétone observe que le nombre des paires fut moindre qu’il n’avait projeté ; car comme il avait assemblé de toutes parts d’innombrables familles, ses ennemis s’effarouchèrent, et il fut fait un règlement nouveau sur le nombre de gladiateurs, que nul à Rome n’aurait le droit de dépasser1.

Mais le temps était venu où la passion du sang devait être insatiable et où l'émulation du meurtre serait toute l’énergie virile de la cité maîtresse du monde1.

Chose mystérieuse et où la raison se perd! l’homme tombé à l’état de pur animal s'accoutume à la volonté de mourir, non pour obéir à quelque idée libre de sacrifice, mais seulement pour se plier à sa condition comme à une fatalité. 11 faut entendre sur ce point la morale de Cicéron : « La force de l’habi-

• Suet., in Cæs.

* Sons les empereurs, les excès furent monstrueux. Adrien donna un combat qui dura six jours; Gordien un combat par mois, et dans chaque combat cent cinquante paires au moins; quelquefois cinq cents paires. Trajan, le très-humain, donna un spectacle de cent vingt-trois jours, où luttèrent dix mille gladiateurs.

IKTRODUCTIOiN.

tude, dit-il, est grande Voyez ce que souffrent

de blessures mortelles les gladiateurs, les hommes perdus, les barbares ! et comme ceux d’entre eux qui sont bien appris aiment mieux recevoir la mort que de vivre déshonorés, n’est-il pas visible qu’ils n’ont d’autre passion que de plaire à un maître ou au peuple? Déchirés de coups, ils envoient demander à leurs maîtres quel est leur désir. Et si leur désir est qu’ils meurent, quel misérable a gémi? en vit-on changer de visage? en vit-on chanceler ou se laisser tomber lâchement? et, couché à terre, qui d'entre eux, sur l’ordre de recevoir le fer, contracta le cou? Tant l'exercice, tant la préméditation, tant la coutume a de force!... Ce spectacle des gladiateurs semble à quelques-uns cruel et sauvage, et je ne sais si, tel qu'il est de nos jours, il doit être ainsi jugé. Mais lorsque c’étaient les criminels qu’on vouait à ces combats mortels, il y avait peut-être bien des moyens d’affermir l’oreille, il n’y en avait pas de plus efficace d’affermir les yeux contre la douleur et la mort*. »

Tuer, voir fuer, se laisser tuer, c’est ce que Cicéron appelle le meilleur apprentissage de la force!

Encore quel raffinement de barbarie dans l’exercice de ces jeux ! Le nom seul de ceux qui prési-

1 Juscul., Qwest., lib. III.

INTRODUCTION

daient aux combats est effroyable : on les appelait lanistas; autant vaudrait préposés à l'égorgement1.

Le laniste avait sous ses ordres la famille des gladiateurs; de là le mot proverbe de Cicéron : ditcere familiam; il les formait au meurtre, c’était l’éducateur de la mort.

Et ces hommes ainsi dressés allaient dans l’arène tuer ou mourir comme des bêtes brutes, et le peuple se repaissait de ces tueries comme de la plus doucedes voluptés, applaudissant le faible, le vaincu ou le vainqueur, selon sa fantaisie, mais réjoui et satisfait si l’arène était pleine de sang. Rarement il y avait grâce de la vie.

Le gladiateur s’avouait vaincu en levant le doigt; le peuple avait un signe particulier pour prononcer sur son sort. Presser le pouce (pollicem premere), c'était la vie; ouvrir ou tourner le pouce (pollicem concerte re), c’était la mort; et à ce dernier signe la multitude, ivre, criait au vaincu : recipc ferrum, reçois le fer; et le malheureux tendait la gorge, et il fallait qu’il reçût le fer avec grâce, ou bien il était hué par le peuple. Alors enfin on promenait le cadavre : le peuple voulait s’assurer si la mort n’était pas feinte; plusieurs s’approchaient, plongeant leur main dans la blessure et s'amusant à se souil-

• Cic., Philipp. xiv. — Ad Alt. lib. I. — Suet., SU.

INTRODUCTION

1er du sang de ce vaincu, quelquefois à le boire'.

Tel était le jeu du peuple romain, le munus accordé à son enthousiasme par la générosité de ses magistrats ou de ses flatteurs, le spectacle enfin où se précipitaient avec le plus de volupté toutes les classes de la cité, spectacle national dans la réalité de ce mot, celui par où étaient captés le plus puissamment les suffrages publics dans la brigue des honneurs.

Chose incroyable! la fureur alla môme ou delà. A force de voir ainsi le sang couler, des hommes libres, des sénateurs et des chevaliers finirent par être saisis d’une rage égale de tuer on de mourir; on eût dit une contagion de frénésie, et on les vit descendre dans l’arène, disputant le prix de la victoire, et surtout cet applaudissement du peuple qui semblait être une fascination.

C’est que le sens moral était mort ; les voluptés n’avaient laissé dans l’àme que l’énergie de la cruauté : c’est tout ce qui reste dans les décadences. Les peuples, par le raffinement des vices, pensent arriver au plus haut degré de la civilisation, ils descendent au dernier terme de la barbarie.

' « Ici aulcm spectaculi genus erat, quod omni frequent» atque omni genere honiinum cclcbratur, quo multitude) maxime delcctalur. > (Cic., Or. pro Scxl.) Voy. encore Cic., passim. Or. pro Mil.; Tuscul., lib. II, cl aussi Scn., de Tranquill.

INTRODUCTION

Et maintenant la révolution romaine n’est-elle pas expliquée?

Les lois et les institutions d’un peuple obéissent à ses mœurs.

Et sans exalter outre mesure la probité et la simplicité antiques, il est vrai, du moins, que les lois qui avaient convenu aux temps primitifs avaient cessé d’être en harmonie avec les habitudes publiques et privées qu’avait introduites cette invasion de la richesse, cette émulation du luxe, des jouissances et des voluptés.

L’altération des lois suivit donc la dégradation des mœurs, et l’erreur des défenseurs de la république fut de croire qu’elle pût vivre, lorsqu’elle n’était plus qu’un souvenir accusateur. Ils se firent meurtrière pour sauver les lois; leur logique était absolue, si ce n’est qu’il n’y avait plus de lois, et que le meurtre ne pouvait sauver ce que les mœurs avaient détruit.

Un profond sujet d’étude serait de suivre cette altération parallèle des mœurs et des lois.

INTRODUCTION

Prenez d’abord les lois de la religion, car la religion était une institution publique; vous les voyez s'effacer à mesure que tombent les mœurs.

La religion, à Rome, avait commencé par présider à tout, à la paix, à la guerre, aux délibérations, aux batailles, et devant les rites sacrés s’inclinaient les consuls, les magistrats, les généraux, le sénat, le peuple, la sédition elle-même'. Que d’exemples de cette sorte dans Tite Live ! Chaque page atteste la puissance légale des oracles et des aruspiecs; tout s’arrête à leur voix. Tantôt ce sont des vœux qu’il faut accomplir, tantôt des sacrifices qu’il faut célébrer*. Scipion l’Africain suspend sa marche, au moment où il entre en Asie, pour remplir ses devoirs de prêtre salien *. Manlius fait des lustrations pour purifier ses légionnaires avant d’entrer au pays des Galates1. Ailleurs vous voyez des préteurs refuser de se rendre dans leurs provinces avant que les entrailles des victimes les aient rassurés". Le grand pontife Melellus empêche le consul Posthumius, qui était aussi flamine de Mars, au moment où il va partir pour faire la guerre en Afrique,

1 1 oij. Val. Mai., Iil>. I, de Religiont.

* I oy. la formule du vœu d'Acilius, parlant pour la guerre eonlre lino do Syrie. Tite Lire, XXXV I.

s Ibid., XXXVIII.

* Ibid.

3 Ibid.. \l,l.

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de sortir de Rome sans l'accomplissement des rites sacrés 1 ; ou bien ce sont des généraux vainqueurs qui se hâtent d’offrir aux dieux des chars, des statues, des boucliers; c’est aux dieux que revient le premier honneur des victoires.

Et ce ne sont pas de simples formules de piété privée, ce sont des actes de foi publique. Glorifier les dieux est un exercice légal de l'autorité. « Notre ville, dit un historien, a voulu que tout cédât toujours à la religion, même les choses qui pouvaient le plus intéresser l’honneur de la majesté souveraine’. »

Aussi la loi prescrivait ou ratifiait tout ce qui se rapportait aux rites, aux cérémonies, aux expiations, et on sait qu’elle alla jusqu’à régler le sacrifice des victimes humaines, mystère d’horreur que la philosophie a maudit, mais qu’elle n’a pas expliqué, et qu’ici nous notons seulement comme signe du caractère légal de la religion romaine; car, dans une telle constitution d’État, comment la religion aurait-elle versé le sang d’un homme, si elle-même n’avait pas été une partie essentielle de la république?

Chose étrange ! cette sorte de piété survécut à la ruine même de la piété. Jusqu’à l’an 656, chaque

• Val. Max., lib. 1.

1 Ibid.

.NTROltUCTIO.N.

année on avait immolé de ces victimes; on les appelait propitiatoires (piatula). C’est dans un caveau, sous le marché aux bœufs, que se faisait l’horrible sacrifice; puis des rites magiques s’étaient mêlés au culte légal, et, l’an 657, un décret du sénat voulut proscrire ces barbaries1. Ce fut en vain; cette fois la superstition fut plus forte que les mœurs et les lois, et ce n’est point ici une nouveauté. 11 en arrive ainsi dans les sociétés qui tombent; la foi publique disparait, la crédulité la remplace. La magie retint son empire et garda ses pratiques, dans l’absence de la piété. Horace et Cicéron l’attestent*. De jeunes garçons étaient immolés dans le mystère des incantations et des sortilèges, et, pour comble d'atrocité, au temps de César, qui croyait à peine à la divinité, on vit des victimes humaines sacrifiées publiquement au champ de Mars par les pontifes et les (lamines de ce dieu. Peu de temps après, l’atrocité fut pire encore; Octavius immola, sur l’autel de ce même César, quatre cents chevaliers ou sénateurs qu’il avait faits prisonniers dans Pérouse5, et Sextus Pompée jeta à la merdes hommes vivants avec des chevaux, comme victimes dévouées*. La

' Pline, XXX, XXXI.

* Epod., V. — Cic., Yaticin., 14.

*DioCass., LVIII, 14. — Suet., in Aug., 15. Suétone dit trois cents an lieu de quatre cents.

* Rio Cas*. , XLVIII, 48.

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barbarie n’avait plus même l’excuse de la superstition; elle était sceptique et féroce. C’est, plus qu’on ne croit, le double caractère des temps d’impiété.

Quoi qu’il en soit de ce grand mystère du sacrifice humain, que vous trouvez jusque dans les civilisations sceptiques, il reste certain que la religion avait été d'al»ord une partie essentielle de la constitution de Rome, et, réciproquement, la loi politique fut une partie essentielle de la religion; c’est ce qui avait donné à l’une et à l’autre une si grande force.

Déjà nous avons noté un exemple qui explique le secret de la durée romaine au travers des séditions; il jette encore ici sa lumière. C’est celui de ce décret d’Ælius (an 586), qui défendait de tenir des comices avant d’avoir observé les présages au ciel (serrure cœlo), et, si les présages n’étaient pas propices, l’assemblée à l’instant était dispersée. Admirable loi, souvent glorifiée par Cicéron1, et qui était, en effet, le nerf de la discipline populaire! Les tempêtes du forum ne pouvaient être calmées que par les dieux.

Un siècle plus tard (l’an 694), cette loi sacrée, déjà affaiblie, avait été rajeunie par Fusius, dont le décret avait pour objet de régler l’ordre des dé-

* Cic., ;tro Sext., 15, 53; pro lieditu, in Sen., 5; de Provine. consul., 19; in Vnlicin., 9.

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libérations dans les assemblées du peuple; mais c’était le temps où les lois commençaient à fléchir devant les passions publiques. Les rites publics de la religion n’élaient plus une barrière contre la perversité. Et enfin Clodius fit disparaître le nom même des lois qui semblaient encore les laisser vivre.

Et alors Cicéron laissa partout échapper son éloquente, mais vaine douleur.

« Les plus saintes lois de l’État, disait-il, les gardiennes de la paix, des murs et des remparts de Rome, après avoir résisté à la férocité des Gracches, à l’audace de Saturninus, aux séditions de Drusus, aux massacres de Cinna, aux guerres civiles de Svlla, venaient enfin d’être renversées et foulées aux pieds par le plus vil et le plus méchant des hommes1. » Que restait-il pour la défense de la république?

1 Cic., proSejcto, 15; de llarrnp., 27; iu Yaticin., 9; tu Pison.. 4. — Voy. une y Ote sur les lois, à l;i lin du présent volume.

I NTltODUCTION.

Au fait, les lois, comme les rites, ne pouvaient garder leur autorité dans une société où ne survivaient que les débauches.

On a dit que, à la fin de la république, les oracles commencèrent de se taire, et, il est vrai, qu’ils n'étaient plus écoutés.

La loi d’Ælius devint inutile dès qu’on cessa de croire aux présages.

il en fut ainsi de toutes les lois.

Les lois qui constituaient la famille doivent surtout être rappelées.

Le mariage était sacré; l’épouse, la mère de famille était entourée de respect. Elle était comme l’objet d’un culte. La femme, que le maître s'était associée à un autre titre que celui d’épouse ', avait, dans la langue romaine, un nom qui la rejetait loin de la famille; elle était esclave. Il lui était interdit

1 « Pellicem appellatam, prokrosainquc habitant eam, ipiæ juiicta consnolaque essct cum eo, in cujiis manu inancipioque alia matrininnii causa foret, hac antkpiissinia lcge ostenditur, ipiam Xumæ regis fuisse accepimus : Pelles *dem Junonis non tangito; si tangit, Junoni crinibus dimissis apni.m fceminam cxdito. » (Aul. Gell., lit). IV, cap. in.)

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de toucher le temple de Junon; son contact était une souillure.

Or il y avait un serment que faisaient prêter les censeurs à ceux qui, étant mariés, n'avaient pas d’enfants, c'était de n’user du mariage que pour donner des enfants à la république. Un citoyen, Carvilius Ruga, d’une noble famille, dont la femme était stérile, s'effraya du serment qu’il avait prêté, et, cédant à des scrupules étranges, il répudia cette femme, malgré son amour. Rome, à cet exemple, s’étonna et s’émut, et, bien que la piété de Carvilius fût connue, son nom fut un objet d’horreur; ce fut là le premier divorce, l’an 522. Jamais rien de semblable ne s’est vu peut-être dans aucune histoire'.

Mais que devint le serment imposé par les censeurs, lorsqu'à Rome les hommes purent échanger leurs femmes entre eux, ou les répudier à leur fantaisie?

11 en fut ainsi de la puissance paternelle, cette autre loi, qui faisait de la famille une société publique, et de cette société le nerf de la république entière.

C’est cette loi surtout que Denys d’IIalicarnasse mettait au-dessus des lois de Solon. « On a vu, ditil, d’illustres personnages, haranguant en faveur

« Aul. Dell.. IV, 3. - Val. Jlax.. 11.1.

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du peuple contre le sénat, arrachés de la tribune parleurs pères, au grand applaudissement du peuple même » Et Valère Maxime cite un fait particulier très-mémorable : « l.e tribun Flaminius, le même qui perdit plus tard la bataille de Trasimène, avait proposé au peuple de partager aux plus pauvres citoyens des terres conquises sur les Gaulois; son père alla le saisir à la tribune, et le peuple s’éloigna sans murmurer*. »

Il est vrai que plus tard le père fut mis en jugement pour avoir violé la majesté du peuple romain dans la personne d’un tribun: mais cela môme attestait deux choses : la puissance de la loi dans les mœurs anciennes et le commencement de son altération dans les mœurs nouvelles.

Des signes plus funestes éclataient déjà.

Dans les six premiers siècles, la loi paternelle, profondément empreinte dans les mœurs, avait rendue impossible l’idée môme du parricide, et jusqu’au nom de ce crime était inconnu.

Au septième siècle, les mœurs sont changées, et le parricide se multiplie à tel point qu'il faut lui constituer un tribunal particulier*. Quel indice plus effrayant de décadence!

1 Dion. Italie- , lib. II, 20 cl MU, 19.

* Val. .Max., V, 4. — Polyb., II.

s Val. Max., Mil, 1.

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Mais, à part ces énormités, qu’après tout l’histoire ne refuse pas de tenir pour des exceptions, un indice plus général, c’est que la société domestique s'est dissoute par les vices; l’esprit de famille ayant disparu, le respect du père s’est changé en aversion de sa puissance.

Or c’est par l’esprit de famille que la république avait été grande et forte. Qoi ne sait la puissance du souvenir des ancêtres? Le peuple s’inclinait devant leurs images. « Les descendants des grandes races étaient dès le berceau, dit Cicéron, consuls et préteurs1. » Quand ce respect eut disparu, il ne resta que des usurpations et des dictatures.

Telle est donc la cause profonde de la révolution romaine : l’altération de la famille ; et ici ce sont les grandes races que l’histoire accuse de leur propre ruine et de celle de la république. Ce sont elles qui, par la corruption et la lâcheté, avaient préparé une décadence qui devait s’achever par le despotisme. « Par les dieux immortels, s’écriait

1 In Vtrr. , V, 70 ; Pro Sexi., 9.

Caton en face de la conjuration de Catilina, je vous appelle vous, qui prisez vos maisons, vos villas, vos statues, bien au delà de la république, si vous tenez même à ces biens, quelque misérables qu’ils soient, si vous voulez jouir de vos délices, réveillez-vous! Il ne s’agit pas cette fois de quelque levée de tributs, de quelque injure des alliés, il s’agit de votre liberté, de votre vie*. »

Ne redisons plus ces harangues; ne redisons plus les déclamations de l’historien. Tout se trouve en quelques mots familiers de Cicéron, persiflant ces grands qui étaient préteurs et consuls un berceau, a lesquels mettaient désormais leur bonheur et leur gloire à voir dans leurs étangs de vieux barbeaux qui viennent manger à la main *. »

En regard de ces vieilles races ainsi tombées, quel moyen d’empêcher les vieilles lois de tomber comme elles?

11 y avait à Rome une classe de citoyens qui eût pu, ce semble, modérer cette double chute des

' Sali., in Cat.

5 Episl. ail Quint (ml., Il, 15: ad Ail . IV, 15 <>1 18.

mœurs et des lois, c’était la classe des chevaliers, classe intermédiaire, défendue en apparence, ne fût -ce que par l’esprit de rivalité, contre la contagion des vices du patricial.

Mais l’opulence avait aussi jeté dans cette région de la cité des habitudes de mollesse, et la rivalité politique avait fini par n’être qu’une émulation de voluptés.

Puis l'orgueil s’était introduit et avait engendré la haine. Les chevaliers finirent par applaudir à ce qui abaissait le patricia t, et, de la sorte, ils servirent d'instrument à la ruine des vieilles lois. C’est ainsi qu’il fut aisé à César de s’emparer de la faveur des chevaliers. Il fit réduire d'un tiers les rentes qu’ils payaient à l’État; c’était une façon de les flatter : il les flattait plus encore en leur sacrifiant la dignité du sénat. La corruption et l'humiliation de toutes les races étaient la préparation nécessaire de la dictature.

On cherche dans ces grandes altérations de l’esprit romain ce qu’était devenue l’éducatio.*. En des temps réglés, et même en tous les temps, l’éduca-

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tion est une digue qui retient les générations. Ici la digue même est emportée.

Sur cette question de l’éducation, les lois romaines avaient laissé toute liberté à la famille; et si la famille dégénérait, l'éducation dégénérait à la fois. Or il vint un moment où la conquête de la Grèce et de l’Asie changea tous les goûts et toutes les habitudes romaines. L’invasion soudaine des arts énerva les vieilles vertus : les études qui fortifient l’homme ne servirent qu’à l’affaiblir; on prit la mollesse pour de l’élégance, et les frivolités pour de la civilisation. Ajoutez que ce furent les esclaves qui furent chargés d’élever les jeunes Romains, et toute leur habileté fut de les corrompre. Ainsi vengeaient-ils, au dire du vieux Caton, leur servitude et celle de leur patrie. Macrobe nous a gardé à ce sujet les plaintes éloquentes de P. Corn. Scipion. L’austère Romain avait visité une école, et il en était sorti épouvanté. «Nos enfants, disait-il, vont aux écoles d’histrions avec la harpe et la cithare, et s’y mêlent à d’infàmes débauches... Quand on me le disait, je ne pouvais croire que des hommes nobles pussent apprendre de telles choses à leurs enfants; mais on m’a mené à l’école de danse, et, par Jupiter! j’ai vu dans l’école plus de cinq cents enfants, garçons ou filles : j’ai vu parmi eux, et j’ai eu pitié de la république, un enfant portant sa

IXTKOMCTIOM.

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