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Ici enfin vient à l’esprit le souvenir de l’autorité des censeurs. Cette autorité était-elle devenue impuissante comme tout le reste?
Il n’en pouvait être autrement.
L’autorité des censeurs avait été toute morale; elle était distincte de l'autorité politique, et elle n’avait de sanction que le respect public.
Et en cela nulle institution chez aucun peuple n’avait été plus admirable. Pyrrhus tentait Fabricius par l’argent, et le vieux Romain lui répondit : « Si la probité était impuissante à réfréner ma convoitise, la crainte de nos censeurs suffirait «à la contenir*. » La pensée de l’ignominie put donc ressembler à de la vertu.
* A<1. Att.. iv, ir».
* DioïC Italie. , in Lfg.
INTRODUCTION
Mais il fallait que les idées et les mœurs générales ratifiassent cette peur de la flétrissure : l’office des censeurs devait sa force à la conscience de tout le peuple.
Et tant que la conscience garda son intégrité, la censure resta redoutable. Puis quelques caractères d’hommes la rendirent imposante et sacrée : on sait en particulier quelle fut l’autorité de Caton l’ancien. Ce grand homme avait passé par tous les honneurs civils et militaires; il les couronna par la censure. Et il faut bien que Rome ne fût pas encore pleinement dégénérée, puisqu’elle acceptait ses sévérités avec une soumission mêlée d’enthousiasme. On lui érigea en effet une statue de son vivant, et on lui permit d’y graver lui-même cette inscription : A Caton censeur, pour avoir réformé les mœurs de la république. Ce n’était toutefois qu’une suspension de la décadence. Les mœurs reprirent leur pente, et la voix des censeurs cessa d’être écoutée. Qu’est-ce que la flétrissure des vices dans une société qui ne croit plus aux vertus?
Il n’y avait donc plus de barrière, et tout avait péri dans le même abîme : les lois et les mœurs, la dignité de l’État et la dignité des familles, la grandeur de Rome et la liberté des citoyens.
Alors aussi le droit de la force commença à servir de règle à la politique romaine : le droit de la
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force est partout le signe accoutumé de la fin des États.
On n’a pas assez remarqué que le sentiment du droit avait longtemps prédominé sur la passion même qui lui est le plus opposée, sur la passion de la guerre et de la conquête. Ce sentiment avait éclaté surtout dans le scrupule des Romains à tenir pour sacrée la foi jurée : ce fut la vertu primitive de Rome sous la royauté, et elle survécut longtemps dans la république.
Vous en voyez d'étonnants exemples dans les revers comme dans les victoires. Ce n’est point le lieu de les noter1; disons, en un mot, que ce fut l’orgueil de Rome de se glorifier de sa foi : « La censure, dit un historien, était passée du Forum dans les camps, afin qu’il fût avéré que l’ennemi n’était ni craint ni trompé *. »
Aussi la foi publique ne s’engageait qu’avec un appareil sacré : les traités se faisaient par des sa-
1 Le plus remarquable est celui des prisonniers d'Annibal envoyés à Rome sur leur parole, notés par les censeurs |>our avoir essayé de fausser leur foi, et renvoyés à Annibal par le sénat.
1 Vnll. Max., de Censoria sc vi ril.
INTRODUCTION
crifices; on les sanctionnait par le sang l, et, dans les quatre premiers siècles, il n’y a pas d’exemple de traités violés par la république.
C’est pourquoi Cicéron pouvait s’écrier : « En quels lieux y eut-il une telle gravité, une telle constance, une telle force d’âme, une telle probité, une telle foi, une telle excellence de vertu en tout genre enfin, qui puisse être comparée avec les exemples de nos ancêtres1?»
Mais, dans les derniers temps, même lorsque Cicéron parlait de la sorte, cette gloire des ancêtres était évanouie, et il ne restait rien de ces vertus. Rome, qui foulait aux pieds toutes ses lois, se jouait des lois de tous les peuples : rien ne lui était sacré, ni sa liberté, ni celle d’autrui.
C’est alors qu’on vit tant de guerres entreprises sans autre cause que la fantaisie des ambitieux, en Espagne, en Asie, dans les Gaules.
Et qu’ajouter sur ce point à cet exemple de Clodius, faisant porter par le peuple une loi par laquelle la république s’attribue l’héritage de Ptolémée, roi de Chypre, encore vivant?
Clodius avait à ses ordres six cents gladiateurs; c’est par eux qu’il maîtrisait le forum et dictait la justice, et Cicéron s’écriait encore : « Que pense-
1 « Sala ire loges, fcedera. *
* Cic., jiro Sext., 2I>. 27.
INTRODUCTION
ront les rois de leur puissance et de leur couronne, lorsqu’ils les voient dépendre du caprice d’un tri bun et de six cents mercenaires 1 ? »
Donc la force brutale était devenue la loi romaine, et devant ce fait final, résumé de la révolution consommée dans les mœurs, l'histoire s'arrête effrayée et se demande si tout n’était donc pas prêt pour le passage à une institution nouvelle d’autorité, qui n’aurait d’autre règle que la fantaisie d’un maître.
Un siècle tout entier s'est écoulé en convulsions pour déterminer cette nouveauté. Elle ne pouvait se consommer, en effet, sans d’affreux déchirements; car, en cette société dévastée par les vices, les vieilles mœurs et les vieilles lois gardaient assez de racines pour produire une résistance acharnée; de là le long incendie des guerres civiles, symptôme accoutumé des chutes d’empire, prélude ordinaire des usurpations et des tyrannies.
Mais la grande loi des révolutions humaines n’arrivait pas moins à son éclatante application ; cette
. ' Cic.. pro Sexi., 20, 27.
INTRODUCTION
loi, désormais simple et universelle, prononce la peine de la dictature sur toute société qui ne peut plus supporter ni ses vieilles mœurs, ni ses vieilles lois, ni ses institutions, ni ses dieux.
Rome avait vécu, quoique tourmentée par les séditions, tant que le sénat avait gardé sa puissance, et que le forum avait cru à la tradition des aïeux.
Dès que la démocratie fut maîtresse du patriciat, et que les patriciens vaincus furent satisfaits de la prééminence des richesses et de la liberté des débauches, la servitude générale fut inévitable.
Et en cela les flatteurs des peuples sont éternellement les complices de ceux qui les asservissent. Leur théorie, lorsqu’ils sont autre chose que des flatteurs, est de faire accroire que la liberté réside dans le nivellement. C’est le contraire qui est véritable. Le nivellement implique le despotisme, et c’est aussi ce qu’enseigne l’histoire.
Le peuple, à force de lutter, avait pu vaincre le patriciat, aidé qu’il avait été par l’invasion de l’opulence et du luxe, et par la corruption de toutes les âmes; mais, une fois que l’abolition des lois qui avaient constitué la république fut consommée, quel usage le peuple avait-il à faire de sa victoire?
Il lui arriva, ce qui lui arrivera toujours et partout, de servir d’instrument aux ambitieux et aux tyrans. La démocratie romaine, depuis les Gracches,
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n’avait été autre chose qu’une puissance de destruction, et, quand elle eut tout mis par terre, elle n’eut qu’à se livrer à un maître, façon de se détruire elle-même après tout le reste.
Telle fut la condition simultanée delà démocratie et de la dictature.
Il fallut assurer le peuple de sa victoire par le meurtre et par le mépris des vaincus, et, quant à lui-même, il se crut assez libre si on lui jetait des dons et si on lui prodiguait des jeux. La dictature n’eut besoin, pour plaire au peuple, que de le corrompre.
D’ailleurs, une loi plus générale encore et plus souveraine que toutes les lois de logique politique, une loi de justice providentielle appelait sur Rome une forme de puissance extrême, par qui fut expié cet affreux mélange de dégradations qu’elle-même venait d’imposer à toute la terre.
A voir le monde tel que Rome venait de le faire par l’unité de son empire, à voir les humiliations, les dévastations, les servitudes qu’elle avait jetées sur le front de tous les peuples, comment ne pas reconnaître que la Providence avait quelque dessein à produire, quelque mystère à faire éclater, dessein de vengeance ou mystère d’expiation, d’où sortirait infailliblement le renouvellement du monde?
INTRODUCTION
« Qui eût pensé, disait saint Jérôme, que Rome, élevée par la conquête de toute la terre, dût s’écrouler à son tour? Que, mère de ses peuples, elle leur servirait de sépulture? Que, sur ses rivages de l’Orient, de l’Égypte, de l'Afrique, s’amoncelleraient, liommes et femmes, les esclaves de la ville qui, jadis par scs armes, avait conquis ces régions 1 ? »
Bossuet nous a dit tout ce mystère en quelques mots, et ces mots, souvent cités, jettent ici leur lumière non-seulement sur les temps que nous venons de résumer, mais sur l’ensemble de l’histoire dont le présent travail n’est que le prélude.
« Dieu, dit le grand évêque, qui avait résolu de rassembler dans le même temps le peuple nouveau de toutes les nations, a premièrement réuni les terres et les mers sous ce même empire. Le commerce de tant de peuples divers, autrefois étrangers les uns aux autres, et depuis réunis, sous la domination romaine, a été un des plus puissants moyens dont la Providence se soit servie pour donner cours à l'Évangile. Si le même empire romain a persécuté durant trois cents ans ce peuple nouveau, qui naissait de tous côtés dans son enceinte, cette persécution a confirmé l'Église chrétienne et
1 Epi si. ad Euslach.