SU
L’EMPIRE ROMAIN
garda la puissance, laissant croire qu'il eût été heureux de la quitter.
Touleiois, il demanda au sénat de le décharger de ce poids ; le sénat était déjà trop avant dans les ruse» de l’adulation pour lui obéir. On lui fit un devoir dte commander, et il s’y résigna comme à un sacrifice, mais en déclarant qu’il n’acceptait la puissance que pour dix ans.
C’était plus qu’il ne fallait pour la faire durer toujours. Octave entra dès lors dans ses desseins de politique souveraine. Nommé consul de nouveau avec Agrippa, il concentra en ses mains toute l'autorité des magistratures anciennes. 11 ne se déclara pas censeur, mais il en prit l’office comme gardien des mœurs et des lois, et à ce titre il s’appliqua à refaire le sénat.
Le sénat, depuis les guerres civiles, n’était plus qu’un nom. D’abord les triumvirs l’avaient détruit par la proscription, puis César l’avait renouvelé en y jetant des hommes nouveaux, Romains et Gaulois, pêleinêle, et enfin Marc-Antoine en avait vendu l’entrée à des enrichis. 11 y avait alors plus de mille sénateurs; la réforme était justifiée, mais elle n’était pas sans péril. Il fallait heurter ces ambitions de parvenus, et Auguste craignit d’y jouer sa vie. Aussi ne parut-il aux assemblées du sénat, tout le temps que dura ce travail de réforme, qu’avec une cuirasse et un glaive sous ses vêlements; douze hommes des plus robustes, choisis dans l’ordre sénatorial, entouraient son siège, l’n historien, cité par Suétone, ajoute qu’on ne lais-
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sait entrer les sénateurs qu’un à un, et on s’assurait, en les fouillant, qu’ils n’avaient pas d'armes1.
Le sénat fut réduit ü six cents; ses attributions furent restreintes, il ne devait être qu’un instrument d’empire*. César Octave se déclara prince du sénat. C’était dans la république un titre déféré par les censeurs, et, comme il était donné à la vertu, il était un objet de respect dans le sénat et dans le peuple. Octave parut s’appliquer à adoucir les fonctions des sénateurs, comme pour les consoler des droits qu’ils n’avaient plus. Le sénat ne devait se réunir que deux fois dans le mois, aux kalendes et aux ides, dans les mois de septembre et d’octobre; un petit nombre de sénateurs, tirés au sort, devait suffire à l’expédition des affaires. Chaque semestre, un conseil était institué pour l’étude des affaires les plus importantes; il portait ensuite son avis au sénat, non dans un ordre réglé, mais selon la volonté de César. Le sénat avait l’air de délibérer, il ne faisait que donner son assentiment. On lui laissa quelques honneurs, et entre autres le privilège de recevoir les ambassades des rois, mais comme souvenir, non comme reste de puissance.
Du reste, le sénat, comme aux jours de vertu et de foi, devait se réunir sous les auspices de la religion; les vieux rites étaient réhabilités : chaque sénateur, avant d’aller prendre sa place, offrait l'encens et le vin h l’autel du dieu dont le temple servait à la réunion.
1 Sud., 55.
» Ibid.
En cela, comme dans le reste, César Octave affectait de garder les exemples el les apparences delà république.
An de /f. 720, or. J. C. 28. — Consul avec Agrippa, il partagea avec lui les faisceaux, el il distribua les provinces, comme il eût fait dans les temps anciens, si ce n’est qu’il se réserva toutes celles qui étaient le plus tenues sous la dépendance par la présence des armées, à savoir : les Gaules, la plus grande partie de l’Espagne, la Germanie, la Cœlé-Syrie, la Phénicie, la Cilicie, l’île de Chypre et l’Egypte. Ce reste était laissé à la juridiction du peuple romain, à savoir : l’Afrique, l’Asie, la Grèce, la Macédoine, la Sardaigne, la Sicile, Pile de Crète avec la Libye Cyrénaïque, la Bithynie avec le Pont et la Proponlide, el enlin la Bétique en Espagne1. Quant à l’Italie, elle restait, comme dans la république, sous le gouvernement des consuls
Tel était le inonde romain, vaste proie que se partageaient le peuple el César, au moyen de cette distribution des gouvernements.
Les provinces gouvernées au nom du peuple étaient remises à des sénateurs, qui avaient été consuls ou préteurs ; c’était le sénat qui les choisissait , on les appelait proconsuls ; les provinces réservées par le prince étaient remises à des gouverneurs de son choix ; on les appelait propréteurs. Les premiers, plus élevés par le
1 Tillcinniil, d'après Dion el Strahon.
MGUSTE.
litre, avaient moins de puissance en réalité, leur droit s'exercait surtout en c<’ qui concernait la levée des tributs; ils frappaient les provinces d'exactions, mais ils étaient sans autorité militaire , et ils ne portaient point l’épée. Les autres commandaient les légions et ils conduisaient les guerres; ils avaient droit de vie et mort; mais ils ne levaient point d’impôts; variété d’attributions qui distinguait la souveraineté réservée à César et la puissance laissée au peuple ou au sénat, celle-ci exercée sur les biens, l’autre exercée sur la vie*.
Il y eut toutefois, dans les provinces de l’une et de l’autre juridiction, des magistratures chargées de rendre la justice aux peuples, comme aussi des emplois particuliers pour la bonne répartition des impôts. Cet office fut remis à des intendants, et ces intendants furent d’ordinaire des favoris de César, tantôt des chevaliers, tantôt des affranchis. Mais leur mission était définie, de manière à éviter la confusion dans ce mélange de droits et d’attributions.
L’application particulière d’Octave se porta sur l’élection des magistrats à qui devait rester la conduite des affaires à Home et eu Italie.
708 ou 709 de Rome. — Octave affecta de laisser au peuple la liberté des suffrages, mais de façon à les dominer par l’autorité de ses choix. Le sénat voulait même que tout fût remisa la direction du prince;
1 Voy. les savantes recherches de Titlciuont.
il fui aisé à Octave d'être populaire en retenant ce qui suffisait à sa puissance.
Tout fut soumis à des réformes. Il sembla, dès le début, vouloir renouveler Rome tout entière dans sa constitution et dans ses édifices, dans son aspect comme dans ses lois.
L’administration de la ville fut le premier objet de ses soins. Rome, c’était le monde; avoir Rome dans ses mains, c’était avoir l’empire assuré sur toute la terre.
Les anciennes magistratures y furent conservées ; les tribuns, les édiles, les questeurs gardèrent leurs offices, mais avec des attributions réglées par la volonté de César. Le peuple les élisait, César les maîtrisait ; la justice même lui fut réservée; César renvoyait les causes au premier préteur, et du préteur l’appel revenait à César. Il en était ainsi des causes provinciales; l’appel venait à Rome à des sénateurs consulaires institués par César: César était le centre de la justice universelle. Pour être plus assuré de la puissance morale que ces combinaisons concentraient en ses mains, Octave s’attribua le souverain pontificat. La vieille religion ne vivait plus guère dans les âmes, mais le culte gardait un reste de force parla tradition des rites, qui étaient une partie des lois, et César, souverain pontife, devenait plus maître du peuple en devenant maître des superstitions.
Puis aux magistratures anciennes s’ajoutèrent des magistratures nouvelles; il y eut un préfet de la ville, avec un intendant des subsistances. Dans la république,
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«cette dernière charge avait paru quelquefois, mais temporaire et seulement dans les périls de disette ; Octave •voulut que la population immense de Rome eût toujours sa sécurité; précaution extrême qui accoutuma la cité à tout attendre de ceux qui la gouvernaient, et par degrés à languir dans les jouissances et dans l’inertie de la servitude.
Un grand système de police fut établi. La ville fut divisée en régions ou en quartiers, avec un magistrat annuel qui veillait à l’ordre ; chaque rue eut de plus un commissaire choisi par ses habitants pour la sécurité commune. Tout fut soumis à des règles nouvelles d’administration, les édilices publics, les chemins, les fontaines, les aqueducs, le lit du Tibre; hiérarchie complexe qui rattachait à César tous les offices de bon «ordre et de bien-être; et pour que rien ne manquât à cette immense unité de pouvoir, les provinces furent liées à Rome par un service de postes, qui en peu de jours transmettait la même pensée à tous les bouts de la terre, ou bien ramenait au centre les forces et les pensées de tous les peuples.
Telles furent, dès le début, les nouveautés par où se révéla l’autorité qui venait de sortir de l’épuisement de la république romaine.
Ar. J. ('. 27. — Toutes ces réformes ne furent pas accomplies du premier jet1; mais chaque essai révéla le
1 Suétone ne fournit point «te dates; tout est jeté confusément dans son récit. L'érudition de Tillemont a démêlé cette confusion. — Vny. les curieuses et savantes recherches d'Onuphrc.
L'K MPI II K ItOMAIN.
même instinct de César Octave; et lorsque, j«r ces artifices de gouvernement, tout parut déjà être arrivé dans ses mains, comme Rome changeait d’état, on pensa que lui-même devait changer de nom. Quelquesuns voulaient qu’il s’appelât Romulus, pour indiquer une fondation nouvelle de Rome; un adulateur plus profond, Munatius Plancus, qui avait été une créature d’Antoine, proposa le nom d’Auguste, un nom sacré, qui faisait monter César Octave au rang des dieux1.
Cette appellation fut préférée; bientôt le nom d 'Octave disparut; celui de César ne fut plus qu’un titre d’honneur dans la famille du prince.
Au nom particulier d’AucesTE dut s’ajouter un nom qui désignât sa puissance. Le nom de roi était suspect à cause des souvenirs de la liberté, celui de dictateur à cause dis souvenirs de Sylla; on prit celui A’imperatar, nom militaire que prenaient les généraux après quelque grand éclat de victoire, et que César avait reçu déjà pour être transmis à sa race; et, afin que ce titre ne rappelât pas seulement la puissance des camps, on se réserva d’y ajouter indéfiniment l’autorité politique et civile renfermée dans les charges de consul ou de tribun qu’une élection artificielle accumulerait sur la même tête. Une chose remarquable, c'est que ce fut par a* titre de tribun que
' J'ai noté déjà la signification de ce nom d'Auguste. « ...Non tantum iimo, sed etiam améliore rognnmine; quod loca quoque religiosa et in quitus augurato quid consecr.it ur, augusla dicantur, ali anctu, \cl al> avitini gestu, gusluve, siciit etiam Kmiius doret sentions :
> Aiigiislo augiirin |K»lquam inclvta rnndita lt»ma cat. » (Sue!., 7.)
AUGl'STK.
la puissance «le l’empereur devint souveraine et formidable. Le tribunal avait été institué pour la défense du peuple, et c’est pourquoi l’oflice de tribun ôtait sacro-saint. Transféré à l’empereur, il fut la consécration de sa puissance; le droit tribunitien avait servi à la liberté, il servit à l’arbitraire. C’est en vertu de ce droit que furent portées ces lois terribles qui déclaraient inviolable la personne «le Ct^sar et punissaient de mort tout acte, toute parole même qui semblait être une atteinte à cette majesté, les lois disaient à cette sainteté* : ainsi, le même principe «pii avait divinisé la liberté divinisait la servitude, et Rome, qui par ses tribuns avait rendu l’anarchie inviolable, n’eut qu’à adorer le pouvoir tribunitien «pii rendait la tyrannie sacrée.
Ce ne fut donc pas sans une préméditation profonde qu’Âuguste voulut être tribun à perpétuité; il semblait ainsi faire de son pouvoir le pouvoir même du peuple : il put à ce prix, dit Tacite, se passer des titres de roi et de dictateur *.
Aussi le tribunal «lu prince fut comme une. date d'histoire; on le marqua dans les médailles et dans les inscriptions'; et on le renouvela chaipic année c««mme le signe principal de la durée «lu règne.
Enfin, soit par le calcul «les politiques, soit par le cours fortuit des choses, soit plutôt par une loi maîtresse des événements, le pouvoir d'Auguste dépassa
’ Ta«\ Ann. lit». III.
- Tillciiionl, art. u
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tout ce qui s’était vu en aucun temps dans les républiques ou dans les monarchies. 11 en arrive ainsi dans les décadences populaires, où la société épuisé*; laisse aller la puissance aux mains d'un homme; alors ce qu’on nomme la démocratie se plaît à étendre et à grossir l'empire, comme pour s’absoudre de lui obéir.
11 ne resta plus qu'à sanctionner le pouvoir d’Auguste par un litre où se résumât l’idée romaine de la toute-puissance. Le peuple d’abord, le sénat ensuite, lui décernèrent le titre de père de la jvatrie, non par des formules délibérées, mais par des vœux proférés avec enthousiasme; «et ce titre, dit Sénèque, devait lui rappeler le plus doux des pouvoirs, celui qui d'abord veille au salut des enfants, et ne songe qu’à soi après eux1. » Auguste fut attendri ; « Que puis-je demander aux dieux, répond il-il, sinon de justifier ce concours de vœux jusqu’à la fin de ma vie’?»
Ainsi, par les lois et par les titres même, soit d’autorité, soit d’affection, soit de majesté, soit de patronage, Auguste eut tout dans scs mains, le sénat, le peuple, l'armée, le monde.
Octave était consul pur la septième fois avec Agrippa, lorsque s’accomplit cette révolution, couronnement de toutes les autres.
Ce ne devait pas être la fin des changements. Le gouvernement de l'empire, concentré dans un homme, continua d’appeler le renouvellement successif de
1 Sen., île Clem., 1, 14.
’ Suct.