CHAPITRE
Phûologiies et Grammairiens célèbres du quin^ zième siècle; Guarino de Vérone j Jean Aurrispa^ Ambrogio Traversarij Leonardo Bruni dCArezzo ^ Gasparino Barzîzza , Poggitf Brac^ ciolini, Filelfoj Laurent Valla; etc. -
JL*£RUDiTiON imprima son cachet sur le quinzième siècle , comme le génie avait imprimé le sien sur le quatorzième ; mais ime érudition substantielle- ^ conservatrice, vrai.ment profitable aux lettres, sans laquelle même la plupart des anciens auteurs , quoique recouvres alors , n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi vaine que fatigante, qui redit encore ajourd'hui ce qui fut dit alors , et ce qui a été redit cent fois depuis j qui met un soin minutieux à expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir^ entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases, multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et parviendrait k rendre l'Antiquité ennuyeuse , si Ton n'avait pas toujours la ressource de lire les textes sans les gloses*
 voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait quHls agirent d^accord et d*a«» près une délibération aussi unanime qu^elte était sage : il semblerait que , certains désormais^ de Texistence d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence étaient assurées , ils^. reconnurent de concert que , si Ton voulait que remploi de celte langue Ak aussi heureux cpTil Tarait été dans les trois grands écrivains de Fautre siècle, il fallait exploiter et fouiller, comme eux, la riche mine des anciens , se familiariser, comme ils lavaient fait , avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous la dictée de Cicéron, de Téfence et de Virgile, le vrai génie et les tours propres de Tidiome latin, dont on se servait toujours, mais vidé , corrompu par le mauvais latin de l'école ; chercher enfn, dans les langues savantes, le se*cret que Dante, Pétrarque et Boccace y avaient' trouvé, de donner à une langue, basse et popu-* laire jusqu^k eux, l'élévation, l'énergie et la détî->catesse qui la rendaient propre k examiner toutes les nuances des combinaisons de Kesprit et des ins-> piirations du génie..
Telle fut, dès le comin.encement de ce siècle , Idt tendance commune des efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta vers Tétude des anciens, et surtout des Grecs, l'empresfiement k apprendre leur lang.ue, et k rassembler les nanuscrits de leurs ouvrages, devinrent une pas*
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slqp. gôsaérâle qui s^ampana t!e tx>u8 ied esprits. IèOB grammairiens , les philokigaes ou piv^^ssèurs de ■ Uf^gues et de liti'era^urG ancienne y jouent donc y à, cette époque, uixTole plus important que-datts Ips cpoqi^es précédentes. En effet, on voitcjue la plupart, d.es hommes qui Tont illustrée soriirent des éqples; do deux gran^oiairiens célèbres,- JeâM de Ijlayenne et lesaya&t Grec Emmanuel CfarysokKras. X»eprein}er, él^y-é, comme on l'a vu prccéâeitK' ment (i), par Pétrarque, avec une extrême teiidresse , lui avait donné des ckagrinB, et n'avàilpii lassm* les bontés de son maître, par rincon$MfeLCe d^ S09 humeur* On ne sait pasbieti positivémept * ce qu^il d^yint après le mort de Pétraixpie. On là v^it pendant plusieurs années professant kPa4oBe> et presqtie.en même temps à Florence^ Il faut dORC,' ou qu'il y. ait eu deux professeurs de ce nom , comme quelques a^uteurs Font cru (2) , ou que le mêmie se soit transporté rapidement de Ftine à Itautre ville , opinion qui paraît plus vraisemblable (3). Ce qu'il y a de certain , c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiiens célèbres, xpi'on l'a comparé au cheval de
(i) Voy. t. II, p. 421 et suiv.
(2) L'abbé Cinanni , Scriit. Raçenn. , t. I , p. 214, etc.
(3) Voy. Tîraboschî , Stor. délia LetUr. ital , t. V, p. 5 1 3 Cl 5 14.
D'ITALIE, CHÀP. XÏX. ièSi
Tipie, d*où sortîrQpl; les Grecs les pins illastres{t)» Il professait eacare k Florence en 141^7 et fut diat^, poi;ir la seconde fois, cette année même , dVfl^pIiquer ]|e ppëme du: Dante (a). L*abbe Melin^ ccmjeçture qu'il lie mourut que vers Tan lijîw) (3). Les mopsibriçux disciples d'Emmanuel Cbrysoloras, célèbre piipfe^seur de langue et de littératures grecque , dont aous avons aussi parle (4), ne contribnèrent pas moips que ceux de Jean de Ravenne à dosiner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.
.,Guanno de Vérone, première tige d'une famille lii^flitairefnent illustre dans les lettres, fut l'un 4e^ élèves les pl^s célèbres de ces deux maiires. U 1} était n4 en 1370. , à Vérone, d'une famtHe iK^Ie (5). Après s'être instruit , sous Jean de Raveoine, de la langue et de la littérature latines, il se fendit à Conslantinople, uniquement pour ap-^ prendre le grec k l'école d'Emmanuel Chrysoloras,
(i) Rafaello Volterrano , AnihropoL , 1. XXI , Tiraboschi^ »i. supr.
(i) Salvino Salvini, dans la Préface de ses Fasti Consolari* (3} Vit a Ambres, Camaid, , p« 324*
(4) Voy. ci-dessus , a6o et a6i.
(5) Alexandre Guarini^ arrière- petit-fils de Battiste Gtia^ rini , aatçur du Pastm* Fîdo , dît dans la Vie de ce poète ^ en parlant de Guarîno rancieo , tî^e honorable de lenr famille , qu'il était noble Vérûnais, Voy. supplément au G/or-^ nale de' lutter atl d'iialia^ t. II , p. 1 55.
nSn IIISTOIRE LITTERAIRE
qui n^était point encore passé en Italie. Un écrt- Tain du quinzième et du seiSsième siècle (i}^ a prétendu qu^il était d*un âge avaticé quand il ik ce
voyage , qu^il revenait en ItaKe avec deux grandes caisses de livres grecs, fruits de ses recherches ^ lorsqu'il fut accueilli par une tempête affreuse , %t qu^yant perdu , dans ce naufrage , une de ses deux caisses , il en conçût tant de chagrin , que ses cheveux blanafairent dans une nuit. MafFéi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit , quMls traitent de fabuleux (2). Il parait, en effet, en rapprochant plusieurs circonstances, que Gnarino était fort jeune quand il passa en Grèce, et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint : mais ce n^est pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. 11 serait peu étonnant que les clieveux d'un^ homme déjà vieux blanchissent pour une raison: quelconque; il Test beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent cette métamorphose ; mais c'est aussi comme une chose trcs-étonnante que ce fait €St rapporté. Guarino , de retour en Italie , tint d's^
(1) Pontico Virunio^ dans sa Vie d^Emmanuel ChrysoIoras« cité par Henri-£tienne , Dialogue intitulé : De parum fiais Grascœ linguœ ma^istris , 1S87 , in-4^.
(2) Ê faaoleita raccontata da Pontico Virunio ; Mafféi , Iferona illustrata^ part. Il» L III, p. i34* Questo retcconi» del Virunio ha un' aria difai^ohita. Apostolo Zeno, Ditsertât^ Voss,^ t. I, p. 214.
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bord école & Florence , et successiyement k Vérone , sa patrie , k Padoue , Bologne , kVenise et k Ferrare . Cette dernière Ville est celle où il séjourna le plus. Nicolas III d'Est Y y appela (i) pour lui conGer Tédocation de son fils Lionel . Six ou sept ans après y quand il reut finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans F Université de Ferrare (3) , dont le marquis Nicolas avait la prospérité fort k OBur. Guarino remplissait cette fonction lorsque se tint le grand concile, où Tempereur grec Jean Paléologuc se rendit. Les Grecs , dont il était accompagne, donnèrent k notre professeur beaucoup d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le cardinal Qucrini (3). D passa avec eux k Florence, lors de la translation du concile, sans doute pour servir d^intcrprète dans les conférences entre les Latins et les Grecs. 11 revint ensuite à Ferrare , où il professait encore k la fin de 1460, lorsqu*il mourut, âgé de quatre- TÎngt'dix ans.
Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs grecs ; celles de plusieurs Vies de Piutarque, de quelques*unes de ses œuvres
(0 En 14.29.
(a) En 14.36.
(3) DUUrib. ad. EpisU Fr. Barèar^y p. 5ii ; TiraboscHi, t. Vl y part. Il . p. 260.
inorales, «t surtont de la Géographie de Strabon (i)^ août ies priHcipales. It ajoiita aus Vies tfadaitéa dé Pctrarqne , la Yie d'Aristote et celle de PlatorD. H composa de pltis una gramqiaire grecque (2) et pne grammaire latine (3), des commentaires sur plusieurs auteurs des deux langues (4) 9 plusieurs dis^
(i) 11 ne traduisit d^abord que les dix premiers livrqç, p^ ordre du pape ^Nicolas V ; Grégoire de Tyferne traduisit les siept autres, et c^est dans cet état quMIs ont été imprimé» pour la {îremièreibis i Rome , vers 1470 , în-fol. , par lé» soins de Jean André , éréque d' Aleria ;^mais , à ta deafxumde du sénateur vénitien Marcello* Guarmo traduisit ansaîdaBa la suite ces sept derniers ,. «t on les garde manuscrits dans plusieurs bibliothèques, à Venise , à Modène , etc. MafFéif Verona illustraia , t. Il , p. i45 , cite un manuscrit orîgii^ des dix-sept livres, écrit tout entier de ia main même de Guarmo , et qui était alors à Venise ^ dans la bibliothèque du sénateur Saranzo.
(a) Emmanuelis Çhrysolorœ eroiemata Unguœ grœçœ, in cent» pendium redacta j à Guarino Veronensi^ etc. Ferrariœ^ 1^099 in -8°. Ce n^est , comme on voit , qu'un abrégé de la Grammaire de Chrvsoloras . mais avec des additions et des notes de Guarino, Ce livre est devenu fort rare.
(3) Grammatldas insiitutiones , per Bartholomœum Phîlah-^ them^ sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone , 1487, et réimprimée en i54b ; premier modèle, selon Mafféi ( ub. sup» p. 149 ) de toutes celles qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules , Carmina differentiqla^ Liber de Diphtonr' gis , etc.
(4) Entre autres siir quelques oraisons de Gicéron et sur Perse.
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eours latiujft prononces, k Yétone, à Ferrare et ailleurs ^ quelques , poésies latines et un grand nombre de lettres qui i^^ont point été imprimées (i). C'est lui qûj retrouva le premier les poésies de Catulle, coHTertejf de poussière dans un grenier, et presque détruites (:!}. Il Iqs restaura , les corri^ gea , les. mit en état d'être lues et entendues, k Texception d'un petit nombre de vers eu le temps avait tellement imprimé se$ tracés, que ni fiuarino^ ni aucun autre depuis , nWt pu les effîicer entiè* rem^t.
Il j a peu de proportion entre ces travaux de Qfuarino et Timmense réputation dont il a }oui dans son siècle, et même dans les 'âges suivante; mai&Ie grand bien qu'il fit aux lettres , et qui justifie cette xenommée, fut dans lé nombre presque infini de disciples qu'il forma pendant sa longue carrière, e( auxquels il inspira le g^ut des bonnes études et de la littcraiure ancienne. C'est surtout comme l'un des plus zclé^ restaurateurs de cette littérature et de ces études qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est Tactivité prodigieuse^ qu'il conserva jusque dans ses
(0 Yoyez-en la notice dans Mafféi , uh\ sufir*^ p. i5o.
(2) Sur ce manuscrit de Garulle^ et sur une épigramme lâ-^ ^ine qui indiqne le lieu où il futtroiiiYé, et quies^t attribuée i Guofinoj yoy. Âpostolo Zenoi Disserte». Vq§s*^ t. ly p« aa3;
dernières années * « Deux choses , dit ruû d^eax ( i ) , décorent la vieillesse de notre Gùarino, qui a décoré ritalie entière en y ranimant Tétude dès belles-lettres ; c'est une mémoire incroyable et une infatigable application k la lecture. A peine il mange , k peine il dort , k peine il son de chez lui , et cependant ses membres et ses*sens conservent toute la vigueur de la jeunesse. » Cet homtne laborieux eut, de la même femme , douze • enfants au moins. Deux de ses fils suivirent 3es traces. Jérôme, ou Girolamo fut secrétaire d'Alphonse , roi de- Naples. Baptiste, plus connu, fut professeur de littérature grecque et latine k Ferrare, comme sbn père. Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves , entre autres GigUo Giraldi et Aide Manuce^ Il laissa des poésies latines qui sont imprimées (2); un Traité des éludes (3) qui l'est aussi, sans compter un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de Lettres, restés inédits. C'est k lui que l'on dut la première édition des
(i) Timothée MafFéi^ cité par Apost. Zeno. ub, sup. p. 22 1 , col. 2.
(2) Baplistœ Guarini Veronensis poemata latlna , Modène ^
(3) De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gcanbaram Brixianum discipulum fuum, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu une autre édition à Heidelberg , en 14^9. Mafféi, V^ma illuslr. ) t, II , p. 187.
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Commentaires de Servius sur Virgile (jl); il travailla beaucoup et avec fruit k corriger et k expliquer Catulle, qu'avait retrouvé sou père (3); les auteui*s coiitemporains mettent presque de pair le père et le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de services, d'enseignement et de travaux ,; les amis des lettres ne doivent point les séparer dans leur reconnaissance.
Il n'y eut peut-éiré jamais de plus grands rap* ports entre deux hommes qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre Guarino de Vérone et Jean Aurispa (3) . Leur longue vie , le genre de leurs travaux , les vicissitudes qu'ils éprou« yèrent ont une ressemblance frappante. Tous deux ncs presque en même temps , tous deux professeurs de la même science et presque dans les mêmes villes , tous deux d'une ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, AurUpa, pour dernier trait de sympathie^ passa comme
0^— i— ^— III » ■ I ' Il — — 1— i— .— — ^.^
(i) C^est du moins ce que dît Mafiféi, /or. cil.; mais rëdition dont il parle est celle de Venise^ 1^7 > 9 avec une souscription en vers latins, où Guarino est nommé , et l'on en cite une de Rome, sans date, que les libliograpfaes préH ten.dent être de l'année précédente, 1470* Voy. Detnire, jBii^/. mstr. , Belles-Lettres^ 1. 1 , p. 291.
(a) C'est ce qu*on peut voir par Fédition rare et précieuse que jfton fils Alexandre Guarino a donnée de ce poète , Ye-
laise , 1 5a I , in-4"* (3) Tiraboschi , t. VI , part. II , p. a65.
duarino k Constant înople, uniquement* pour apprendre le grec. Il était ne un an avant lui, en 1369. La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières années. Ge ne lut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L*âctivilé qu'il mit k y rechercher les anciens livrés eut le plus beureuK succès. A son retour en Italie, il rapporta k Venise deux cent trente manuscrits rf*auteurs grecs, parmi lesquels on compte lés poésies de Callimaque, de Pindare, d'Oppién, celles qu^on attribue a Orphée , toutes les Œuvres dé Platon , de ProcluS) dé Plotin, dç Xénopbon ; les histoires d'Arrîeri , de E^on , de Diodore de Sicile , de Pro^ çope et plusieurs autres qu'il rendit le pretnier aux lettres. européennes. Il revint en Italie avec le jeune empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait Calojean, k cause de sa beauté. Il était avec lui k Venise k la fin de i423. IJ l'accompagna dans plusieurs villes , et ne se sépara de lui que Tannée suivante. Il se rendit en--suite a Bologne , où Ton désira Tattacher k F Université comme professeur de langue grecque. Il resta un an dans cette ville , dont il trouva les habitants polis et d'un bon commerce , mais peu disposés a l'étude des belles-lettres (i). On se rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de Bologne, et rien ne prouve mieux combien
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CO Tirabochi, t. VI , part, II , p. 268,
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il y avait de différence entre des études littéraires et celles que Ton avait faites jusqûe^lk dans les Universités ) et que Ton y faisait encore.
On désirait depuis quelque temps k Florence d*y attirer Jean Aurispa. On lui promettait un traitement plus avantageux , et des esprits mieux préparés h la culture des lettres. Il s'y rendit enfin \ mais soit par Teffet de. quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu d années , et passa de Florence k Ferrare » où le marquis IMicolas III Ip retint par ses bienfaits. Il y était encore en i438, quand le concile de Bàle y {ut transféré. Ce fut alors qu il fut connu du pape Eugène lY , qui se Tattacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas Y le confirma dans cette place (i). Il n'est pas étonnant qu'un pontife aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué. Il lui accorda quelques- bénéfices qui ie mirent, pour le reste dé sa vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux , il .désira quitter la cour romaine, et revenir k Ferrare, où il avait encore des amis. Il y retourna en effet en i45o, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans , et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec en latin , quelques lettres et quelques poésies latines , sont aussi tout ce qui reste ^Au--
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(i)l%ni447.
ago HISTOIRE LITTERAIRE
rispa. C est k son long professorat , aux manascrits précieux qu il recueillit , quHl expliqua , dont il répandit et multiplia les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le mouvement gênerai qui se portait alors vers Tëtude des langues anciennes, qu'il dut, comme Guarino ^ sa juste célébrité. -^
Gasparino Barzizza^ autre célèbre professeur ei orateur de ce temps, prit son nom du village de Barzizza^ près de Bergame^ où il était né en 1370. On croit quil fit ses études k Bergame, et qu'il y tînt même ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les belles-lettres àPavie, k Venise, k Padoue et k Milan. Il était dans cette dernière ville en i4ï8 , lorsque le Pape Martin V y passa, en revenant du concile de Constance- Barzitza fut choisi pour le complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant? envoyé des orateurs auprès de ce pontife , ce fut encore lui qui fut chargé de rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du duc Philippe-Marie Viscomi et de la considération due k ses talents et k son savoir : il mourut k Milan vers la fin de i43o.
Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas sts seuls titres pour être compté parmi les restaurateurs des bonnes éludes et de Télégante latinité : il l'est surtout , comme Aurispa et Guarino , poui sou zèle k expliquer les anciens auteurs, et k dé-
thiffrcr les manuscrits dont la recherche occupait alors tous les savants. Ses épitres forment pour noas autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de Sorbonne (1) eurent fait venir d'Allemagne k Paris , en 1 4&9 j irois-ouvriers imprimeurs (a) qui dressèrent leurs presses dans une salle de cette maison , les lettres de Gasparino furent le premier produit de cet art^ nouveau pour Paris et pour la France (3). Tous tes ouvrages ont ëié recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son fils GuinifortCj parle cardinal Furietti (4). Ce fils était né à Pavie, en i4o6. Il n^eut pas la même réputation d*él<>quence et d'élégance que son père , mais il fourpit une carrière plus brillante. Il expliquait k Nq- Tarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence , lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse d'Aragon ; admis kle haranguer ^k Barcelone , en i43a, il déploya tant d'éloquence , qu'Alphonse , enchanté de l'en-
(i) Guillaume Fîchet et Jean de la Pierre. (3) Ils se sommaient Ulric Gering , Martin Crantz , et 'Michel Friburger.
(3) Gasp, (c'est-à dire, Gasparinî ) Per^om^iMw ( ce devrait être Bergomensis^ epistolœ^ in-4®. , sans date, mais da commencement de l'année 1470 , comme plusieurs autres éditions , aussi sans date, données au même lieu par les troif mêmes imprimeurs.
(4) Rome, 172^5 , in-4**
aga HISTOIRE LITTERAIRE
leudre , le nomma sur-le-champ son conseiller. H accompagna ce monarque dans son expëdition sur les côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile^ il obtint la permission de retourner à Milan ^ sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc Philippe- Marie luiacc orda le titre de son vicaîrergénéral ; et , ce qui est digne de remarqué , c'est que ce titr« ji'empêcha point Guiniforte d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte ; il fut souvent interrompu^ dans ses fonctions de profe^ seur, par les ambassades dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène lY et Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie , François Sforce lui ayant donné le titre de setrétaire ducal , il passa tranquillement dans cet etiH ploi le reste de s^ vie On croit qu'il mourut vers la fin de i4^9- ^^^ lettres et ses harangues^ publiées avec les œuvres de son père , se sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.
Âmbrogio Traversari, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres élèves d'Emmanuel Chrjrso^ loras. Né en i386 (i) à Portico, château de la Romagne, qui passa peu de temps après sons la
(i) Son père se nommait Bencwewii de* Traversari, Les avis ^Rt été partagés sur la noblesse ou la roture, la richesse ou la pauvreté de sa famille ; mais cela ne doit nous importer nullement.
DITALIE, ciiÀP. XIX. 1Î93
domination de Florence, il entra, dès Tâge de quatorze ans, Tannce même où commençait un Autre siècle, dans l'Ordre (1) dont le nom se trouve toujours réuni avec le sien ; car on ne Tappelle point autrement qu'u^m^rog-Zo le Camaldule. U s^y A'vra entièrement k Tctude , et y resta trente-un ans sans auctuie fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les savants qui étaient alors à Florence , entretenir un commerce de lettres suivi avec ceux qui en étaient absents , ^recueillir de toutes parts d'anciens manuscrits , Xiaduire du grec en latin plusieurs auteurs, et .^^mposer lui-même plusieurs ouvrages d'érudîlion, furent, pendant ce temps, toutes ses occu- ^Mitions. Il se iit aimer par son caractère autant qu» yxt son savoir , et compta , parmi ses amis , Cosme deMédicis, Niccolo Niccolij et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en i43i , Général de son Ordre , et occupé depuis ce moment d'affaires et d# voyages, il eut moins de temps k donner à Tétude, mais il y consacra toujours ses loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en visitant les maisons de TOrdre , pour composer un ouvrage qu'il intitula Hodœporicorij et qui contient, comme ce titre grec Tannonce, le détail de
mmmmmmmmÊmmm^amammm^mmmmmmmmmÊmmmmmmmammmmmmmmm^ÊmÊmmmmmmmmmmmmmÊmimmmmÊÊmmmmimm
(1) A Florence , dans le couvent des Camaldules , des^
agfi HISTOIRE LITTERAIRE
ans lorsque les troupes irançaises , conduites par Enguerraud de Coucy, et réunies aux bannis d*A-
rezzo , entrèrent dans cette ville y et la remplirent de trouble et de carnage. Son père fiK emmené prisonnier dans un château (ï) , €jt lai dans un autre (2). Dans la chambre où il fut enfermé' $er trouvait un portrait de Pétrarque. 11 j tenait les yeux sans cesse attachés , et cette espèce de eon^ templation Tenflamma du désir d^imiter ce grand bomme. LorsquUlfut mis en liberté y il se rendit k Florence j^ où il continua , sous Jean de Ra venne ^ les études qu^il avait commencées k Arezzo. Des vues solides d'établisisement rengagèrent k étudier ausâ les lois. Il y était fort appliqué ^ lorsqoe Emmanuel Chrysoloras , appelé k Florence y y ouvrit son école de langue grecque. Leonardo quitta les lois pour la suivre; et ce fut avec tant d*ardeur^ qu^il répétait dans son sommeil , comme il Tassure lui-même (3% ce qu'il avait appris pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut appelé k Rome par le pape Innocent VII , et revêtu de remploi de secrétaire apostolique (4). U partagea les dangers et les vicissitudes de ce pontife , s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa
(i) Pietramala^ (2^ Quarana»
(3) De Umporibus suU,
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.mort y il conserva la même place auprès de Grégoire XII. U la conserva encore sous Alexandre Y, cjrii connaissait le prix d^iui homme tel que lui , et zncme sous le pape Corsaire Jean XXIII , qui pou- "vait le connaître un peu moins. Après la déposi* iJ.on de ce pontife au concile de Constance , LethwwMrdo revint k Florence . Il y était quand Martin Y éprouva, dans cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On chanta publiquement une chanson satirique , dont le refrain était , Papa Martine , non amie un quattrino (i). Le pape prit la chose au sérieux ; il voulut sévir contre les Florentins , et les excommunier , eux et leur ville , pour une chanson : ce fut Leonardo ({ni le fléchit par un discours éloquent quHl nous a conservé dans ses mémoires (:)). U avait déjk été nommé chancelier de la république ; il le fut alors une seconde fois , posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en i444- On lui fit des obsèques magnifiques. Giannozzo Manetti prononça son oraison funèbre. Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça sur sa poitrine l'Histoire de Florence , qu'il avait écrite en latin ; enfin , on lui éleva un mausolée en marbre , que l'on voit encore a Florence , dans l'église de Sainte- Croix.
(i) Tiraboschi , ub. supr. , p. 35.
(2) jD# temp. suis corn* , p* 38.
i9< HIStOlRE LITTERAIRE
Leonardo Bruni ne fut pas seulement un des hommes les plus saVants de son siècle; U fiit aussi Fun de ceux demie commerce était le pins aimable, et qui avait, dans ses moeurs et dans ses manières, le plus de dignité. Sa renommée ne se bornait point k ritalié. On vit des Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir de le cou-^ naître. On raconte quW Espagnol, chargé par son roi de le visiter, s*agenouilla devant lui , et ne con« sendt qu'avec peine à se relever (i). Les honneurs qu'il recela ait ne lui inspiraient aucun orgueiL On ne lui reproche qu'un peu d'avarice ; mais quelquefofs on donne ce nom à Tamour de Tordre er de réconomie. Il était d'une fidélité à toute épreuve en amitié , savait pardonner à ses amis de légers torts, et même de plus graves; il fallait ^ifîn, pour le forcer de rompre avec eux , qu'il fut poussé k bout, comme il le fut par Niccolo Niccoli^ que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des lettres (2), mais homme d'un caractère difficile , et dont les mœurs n'étaient pas, k ce qu'il parait, aussi pures que le goût.
Léonardo et lui étaient liés de l'amitié la plus intime : une aventure scandaleuse les brouilla. Niccolo Niccoli avait cinq frères ; il enleva publi-
(i) Vespasîano Fîorentino , cité par Itfazzuclielli , uù. supr, (a) Voy. cî-dessus, p. aSj.
quement à un d*enQre eux sa maîtresse (i); celle-ci eut rinsolence d'iusulter la femme d'un second ; toas cinq furent d'accord pour lui infliger en pleine me un châtiment peu dccent et honteux (a). Nû> colo fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler. Leonardo s'abstint de l'aller yoir : Niccolo remarqua son absence y et lui en fit faire des reproches. Leonardo ne répondit peut^tre pas avec les égards qu'on doit h un esprit malade. Sa réponse , trop fidèlement rendue , mit Niccolo dans QQc "véritable fureur. U abjura son amitié, et s'emporta hautement contre lui , dans les propos les pitis injurieux et les plus amers. Leonardo y quoi^ 9^6 d'un caractère doux, perdit patience, et écrivit /^onlre son ancien ami , une InQectwe j où il lui ^ndait avec usure les injures qu'il en avait reçues.
(1) Elle se nommait Berwenuta. ]VL William Shepherd ^
^Ons la Vie de Poggîo Braccioliniy quHl a publiée en anglais
V Liverpool, i8oa , in-4°* ) 1 remarque avec raison , comme
^ne circonstance extraordinaire de cette affaire scandaleuse j
^^uAmbrogîo le Camaldule, religieux aussi distingué par la
pureté de ses mœurs que par son savoir, en écrivant à Nic^
^:oio NiccoUy le prie souvent de présenter ses compliments à sa
^ençenuta^ qu il distingue parle titre de fœminajidelissima;
Toyes ses Lettres^ liv. Ylll , ép. a , 3 , 5 , etc.
(a) Voyez le récit de toute cette querelle , et notanmient de ce châtiment public infligé â Benvenuta, plaudentibus viciais et totâ mullituiine comprobante y dàiii une longue lettre de Leonardo Bruni au Foggio , lorsque celui-ci était en Angleterre ; Leonardi Aretini E pistolet y L Y, ép. 4*
3oo HISTOIRE LITTERAIRE
mais qui, heureusement pour son auteur, n'a jamais ëté publiée (i). Cette malheureuse qlierelle désolait tous leurs amis communs ; plusieurs essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fnl Poggia Bracciolini qui en eut enfin la gloire . La réconciliation fut sincère de part et d'autre , et leur amitié reprit son premier cours (2).
Si Leonardo n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les premiers moments , il savait en: réparer les fautes avec noblesse 5 et avec cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux âmes
(1) L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de Leonardo^ qu'il a mis à la suite de sa Vie , dont il sera parlé plui bas , a placé cette invective au n^. XXYl, sous ce titre : Leonardi Fiorentùii oraUo in nebulonem maledicum. Il en cite un manuscrit conservé à Oxford^ bibliothèque du New- Collège, n°. 286, manuscrit lo. M. W. Shepherd, LtfeofPogffîo^ p. i35f affirme qu'una vérification exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette bibliotbè^ue. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est trompé» en disant, loc, ciU^ que Leonardo , dans cet écrit ^ traite son ancien ami d» nebulo maleficus. On voit par le titre ci-dessua que c'est makdkus et non maleficus qu'il faut lire; c'est beaucoup trop pour un ami , maïs beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du Catalogue de l'abbé Mebus, que cette In^erJhe est conservée dans la bibliothèque Lauren-tienne ; il en décrit même le manuscrit , et donne un aper^m de ce qu'il contient.
(2) The Life ofPoggîo Bracciolini^ ch. 3 et 4*
DITALIÈ, cttÀ*. XlX. 3oi
élevées. Lorsqu'il était chancelier de la république^ il prit part k une discussion philosophique dans la.quelle Giannozzo Manetti^ qui était très*-îeune , , r'emporta de tels applaudissements , que Leonardo Gix fut piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. Manetti lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. 11 passa toute la xiuit à se la reprocher. U était k peine jour que, sans é^ard pour sa dignité, il se rendit seul chez JManeUi. Gelui-ci témoigna beaucoup de surprise de voir un yieillard^revêtu d'une si grande autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison. Leonardo , sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant, disait-il, k lui parler en secret. Arrivé sur les bords de VArno ^ ^^ milieu de la ville^ il se retourne, et dit k Gian- ^^zzo , k haute voix : « Hier au soir , il me semble ^Xie je vous ai grièvement insulté; j^en ai aussitôt J^toné la peine : je n'ai pu trouver ni sommeil , ni ^«pos , que je ne fusse venu vous avouer sincère-^ ^^ent ma faute, et vous en demander excuse (i). » ^On juge de ce que dut alors éprouver un jeune ^omme bon et sensible , qui aimait et respectait JLeonardo comme son maître , et qui le voyait descendre de la seconde dignité de Tétat, pour réparer
(i) Ce trait «st raconté par Naldo Naldi^ auteur contemporain , dans !a Vie de Giannozzo ManetUy que Muratori a insérée , Script Rên ital. , vol, XX*
3o4 HISTOIRE LITTERAIRE
zième siècle ; maïs il ne manque pas de force d^une certaine énergie qui fait que ses ouyrages et principalement ses histoires, peuvent se lir» encore avec plaisir et avec fruit (i).
Poggio Bmcciolinij connu en France sous I nom de Pogge , et qui ne Test guère que comm auteur dW recueil de bons mots et de facéties licencieuses , est un personnage très-grave , tf une grande autorité dans les lettres , et Tun de ceux qui leur rendirent k cette époque les services les plus signalés. Il naquit en i38o {2), d*une famille pauvre (3), au château de Terranuova, dans le terri-
Ci) Tiraboschi , t. VI, part. II, p. 38.
(2) Giamb. Recanaii^ dans sa Vie de Poggio^ en tête de Tédition qu'il donna en lyiS, à Venise, îIqV Histoire de Florence de cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi , ub. supr. ; M. William Shepher ; Life of Poggio Bracciolini ^ etc. Ce dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4®., et qui n*a pas été traduit en français , m'a fourni des additions considérables à la vie de Poggio telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en fasse un reproche , non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de Fileljo qui va suivre. Ces deux savants , et tous ceux mêmes qui sont l'objet de ce chapitre , ne sont rien pour la littérature italienne proprement dite , mais ils sont d'une grande importance pour la littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière,
(3) Son père se nommait Guccio BraœioUni; ce prénom est un diminutif^ à la manière florentine, de Arrigo^ Henri ; fArrigOj ArrighettQ, ou Arriguccio ^ Guccio,
D'ITALIE, CHA». XIX. 3o5
toire d*Arezzo. In$trait, comme la plupart des
Savants ses contemporains , dans les lettres latines par Jean de Rayetine ^ et dans les lettres grecques par Emmanuel Cbrysoloras y il alla dans sa jeunesse ^Rome pour y chercher fortune. K fui en effet nomme, en 1402, rédacteur des lettres pontificales, emploi qu^il conserva pendant plus de cinquante aoBees, mais qui ne Tobligea point k résider k Aome. Il est vrai que les appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y suppléer par des travaux particuliers pow fournir aux dépenses les plus nécessaires. Hors d'état , par son peu d'aisance , de cherchet la dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui ^ comme contre le besoin , que le travail , l'étude et la société d'hommes distingués par leur savoir , dont la conversation ne pouvait que développer encore les qualités de son esprit. Innocent YII ayant succédé k Boniface IX , son premier protecteiu*, Poggio trouva la même faveur auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié k Leonardo Bruni j qui avait été k Florence le compagnon des études et des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignage» qu'il rendit de lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses lettres, qui déterminèrent le pape k appeler ce savant k sa cour, et k Vy fixer. Les deujit amis furent exposés aux mêmes vicissitudes penchant le pontificat orageux d'hà&oceiic VIL- Sous
3o6 HISTOIRE LITTÉRAIRE
celui de Grégoire XII, ils se séparèrent sans se di sunir. Leonardo resta auprès du pape j Poggio allî ctercher le repos à Florence. Il reprit sOus Nico las y ses fonctions de secrétaire apostolique, et s rendit, avec Jean XXIII , au concile de Constance Après la fuite et la déposition de ce pape , il eu une occasion solennelle de faire briller son élc quence et sa gratitude pour Tun de ses premie ; maîtres. Chrysoloras, qui assistait au concile, mourut. Poggio composa son épitaphe (r), et pr<^ nonça son oraison funèbre dans la cérémonie a %ts obsèques.
Il fit alors aux environs de Constance quelqu-i
voyages bien intéresants pour les lettres. Sachstr
^ ' ■ I ■ Il ■ ■ I — — ■ I — —
.(0 Voïcî cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée fC Hody, Bc Grœc, ilL^ p. 23.
Hic est Emimuel situs , Sermonis decus Altlci:
Qui dum quctrei'e opem pairiat jiJflkfiZ studeretj hue ù'L Res belle cécidlt tuis VoUs, Italia; hic tibi Lin^uo^ résiliait decus AtUcœ , ante recondite, Res belle cecidit tuis Votisy Emanuel ; solo Coiiserutus in Italo JEternum decus es , iibi Quaie Grœcia non dédit ^ l^Mi perdita Gracia.
DITALIE, CHAP. XIX, 3o7
(]ue d'anciens inanuscrits y étaient répandus dans diiTërents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait périr ^ il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs ignorants possesseurs* Ni la rigueur de la saison , ni le délabrement des roules ne purent l'arrêter , et il fit, avec une persévérance qu'on ne saurait trop louer , diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un grand nombre de manuscrits , dont plusieurs contenaient des ouvrages d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en vain jusqu'alors y furent le prix de son zèle . Sa principale expédition fut ii l'abbaye de Saint- Gai , qui est a vingt milles de Constance. Il y trouva un Quintilieu, le premier qu'on ait découvert tout entier ^ mais souillé d'ordures et de poussière. 11 trouva aussi les trois premiers livres et la moitié du quar trième de l'Argonautique de Valérius Flaccus ; Asconius Pédiqnus, sur huit discours de Cicéron ; ^u ouvrage de Lactance (i) ; T Architecture de Vi- ^^\e et Priscien le grammairien , tous réduits au ^ême état et menacés d'une destruction prochaine. ^^s manuscrits précieux n'étaient point placés avec "^xineur dans une bibliothèque , mais comme en- ^^Velis dans une espèce de cachot obscur et hu- ^^ide ; au fond d'une tour où l'on n'aurait même
(i) De utroque homîne y ou d$ opificio hominis,
3o8 HISTOIRE LITTERAIRE
pas, selon Texpressian de Poggh hxMnème (i), voulu jeter des criminels condamniSs k mort. « Je crois fermement, ajo«te-t-il, que si Fou cherchait dans tous les cachots de cette espèce où ces baiw bares tiennent caches de si grands écrivains , on ne serait pas moins heureux, li Tégard d'un grand nombre d'autres livres quV>n n'espère plus retrou-!ver. » Ceci nous oi%re encore un exemple du soiix. que les moines ont pris de conserver les trésors de Tantiquitë savant^ y et peut servir k mesurer I« degré de reconnaissance qu^on leur doit.
Encouragé par ses illustres amis , Leonanlb Bru^ ni , j^mbrogio Traversari ^ JViceoh NiccoUj, F'ran^ eesco Barbara y noble vénitien, Tun des plus aétés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux aux lettres y Poggio continua de voyager en Alle^ naagne et en France , recherchant les anciens ma-* nuscrits dans les réduits secrets des couvents de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit k Langres , chez les moines de Clugny ^ rOraison de Cicéron pour Cœcina , qu'il se hâta de transcrire et d'envoyer k ses amis. L'Orateur romain lui eut d'autres obligations : c'est lui qui ^ dans diiTérentes courses et k diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi Agraire contre RuUus , le Discows au peuple contre cette ■ ■ « I ■ ■ I ■ i II ■
(i) Lettre publiée par Muratori, Script. Rer. itai.y vol. XX^ p. ifc>«
loi, It Discours contre Lucius Pison , et plusieurs autres. Cest encore k ton activité Infatigable qu'on doit le poème de Silius Italiens , celui de Manilius , lia plus grande partie de Lucrèce , les Bucoliques de Calpaitilus , un livre de Pëtrone , Ammien Marcellitt , Yëgèce y Julius Frontln sur les Aqueducs , huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui Àaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du Mont-Cassin , Nonius Marcellus , Go« lumelle, et quelques auteurs moins importants , mais dont il est cependant heureux quHl ait pu prévenir la perte. On ne possédait alors que huit eomédies de Plante : un certain Nicolas de Trêves , ^ue Poggio employait à ces recherches dans les lieux où il ne pouvait aller en pei^onne , fît Theish reu^e découverte des douze autres.
La déposition d^un pape ne fut pas le seul spec-tade qui lui fut offert dans le concile de Constance : il y vil aussd brûler vifs Jean Hus et Jérôme de Prague. 11 assista même au procès de ce dernier; et la manière dont il en rend compte dans utie lettre k Leonardo Bruni ( i ) , Tadmiraiion qu'il témoigne poiu* réloquence de cet infortuné réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses réponses , de peindre sa coliseancc itttrépide et calme , au milieu des injures et des anathèmes dont il était souvent assailli , et la fer«
rf^««ri^dk«<>â>
^0 Voytz celle leilre ^ P(3^ Opéra , |>. 3ai— 3d5.
3 r o HISTOIRE LITTERAIRE
mêlé stoïque qu'il montra sur le bûcher, dant la fumée et les flammes purent seules interrompre rhjmne qu'il entonnait d'une voix sonore ; tout cela prouve un esprit philosophique et tolérant , ennemi de ces exécrables barbaries , et aussi supérieur a ceux qui les exerçaient par ses sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le courage de Jérôme de Prague à celui de Mutins Scévola , et sa patience k celle de Socrate. Il n'oublie pas de cîter l'apologie que Jérôme fît de Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rap{>orter la partie de cette apologie qui jetait sur le luxe , la corruption et tous les abus scandaleux introduits h la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le politique Leonardo , effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une pareille lettre , et peut-être encore plus pour lui-mcmc de l'avoir reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets , de le faire avec plus de réserve (i).
Ce concile (ini, Poggio se rendit a Manloue, k la suite du nouveau pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre. On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de voir toutes ses espérances trom-
Qi) Leonardî Jret. Epist^ 1. IV, ep. lo.
D'ITALIE, CHÀP. XIX. 3n
pees ; peut-être aussi la liberté de ses sentiments sur les affaires ecclésiastiques Tavait-elle exposé à quelques-uns des dangers que le pinidenl Leonardo avait craints pour lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec laquelle il quitta Mantoue. Il n^eut même pas( le temps de prendre congé de ses plus intimes amis (i). Il avait saùs doute rencontré au concile de Constance Tambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le nom de cardinal Beaufort (2) , et qui visita ce concile en allant en pèlerinage & Jérusalem ; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir l'Angleterre pour retraite , et i y fixer son séjour. Il lui avait fait les plus magnifiques promesses ; mais Poggio fut k peine arrivé à Londres , qu'il reconnut la vanité de ses espérances ; dégoûté des embarras de toute espèce qu'il éprotrirait 4<ms un pays si nouveau pour lui, autant qu'a£QUgé du peu de culture qu'il y trouvait dans les esprits , en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour la belle littérature , qui était alors gé-
(i) Poggil Oper, , p. 3ii ; The Life of Poggio BraccîoUnî^ by William Shepherd , ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les circonstances de ce voyage de Poggio ea Angleterre.
(3) Il était Ris du fameux Jean de Gant , duc de Lancastre, et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, Ihid. , p. 123.
Si 2 HISTOIRE LlTTEllAIRE
Bcralement répandu en ItaUe : il ne tarda pas à dé-* sîrer de revoir son pays natal.
Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron , dont plusieurs , tels que les trois livres de Oratore^ le Brutus ^ ou le Livre des Orateurs célèbres, et celui qui est intitulé Oraft>r, reparaissaient pour la première f#is. C'était Gérard Landriani^ évéque de Lodi , qui en avait découvert le manuscrit enseveli ^ sous un tas de décombres. Le caractère était si ancien , que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer; mais le z^e vainquit toutes les difficultés. ^i^ntÀt ces iraités lurent lus, copiés et répandus dans toute lltalie. C'était un vrai triomphe , un sujet d'allégresse publique. PoggiOy dans une terre d*exil^ instruit de cette découverte , attendait avec impatience que ses amis lui en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre Leonardo Bruni et Niccplo Niccolij deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie , il vit toutes les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en Angleterre , aboutir a un mince bénéfice (i), qui eût encore exigé qu'il
(i) Il i^tdît nomÎDalement de 120 florins de revenu; mais d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il
Sy ITALIE, CHAP. XIX. 3i3
entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Toilk tout ce qu'avait pu faire^ après de longues et pressantes sollicitations y le riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long voyage entrepris k son invitation , d'un séjour ennuyeux et pënible, loin de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant ses magnifiques promesses. Poggio reçut d'Italie, peu de temps après, deux propositions k la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de secrétaire auprès du souverain pontife ; l'autre , d'accepter une place de professeiu* dans une des principales universités d'Italie. Après avoir hésité quelque temps dans le choix, il se décidu enfin pour le secrétariat du pape ; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre , il alla directement à Rome pour y prendre possession de son emploi (i).
Mai'tin V y était revenu (2) après ses aventures de Florence (3) . Presque tout le reste de son pontificat fut livré a des agitations , auxquelles il parait que Poggia ne prit d'autre part que de l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents dépla-
montât à cette modique somme. ( M. Shepherd, ub, suitn-^ p. i36.)
(1) Id. ibid.
(2) Le 23 septembre 1420.
(3) Voy. ci-dessus , p. 296.
3i4 HISTOIRE LITTERAIRE
céments. Pendant le peu de séjour qu'il put faire li Rome, et de loisir dont îl put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques ouvrages, entre autres son Dialogue sur TAvarice (i), dans lequel il se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en général , et particulièrement contre une nouvelle branche de TOrdre des Fi^ncîscalns , qui faisaient alors beaucoup de bruit ^). Cette critique, et quelques autres motifs, ' lui attirèrent sur les bras une querelle avec ces bons frères (3). Il ne s'en eflfraya point, et tout ce qu'ils gagnèrent avec lui , fut de l'engager k écrire dans la suite un Dialogue de l'Hypocrisie , où ils étaient beaucoup plus maltraités que dans le pre-^ mier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait retrancher des éditions de ses œuvres (4).
(i) De Avaritiâ et Luxuriâ e1 defratre BernardinOy cdlisque concionatorlhus. C'est par ce Dialogue que commence le Riî^ cueil des Œuvres de Foggio ^ édition de Bâle , i538.
(2) Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance, Frorires Obser^antict.
(3) Voy. The Lîfe of Poggio^ etc. , p. 177 et suiv.
(4) On le trouve dans TAppendix de l'ouvrage intitulé: Fasciçiius rerum expetendarum etfugîendarum^ imprimé d'a,bord à Cologne en i535, et réimprimé à Londres , avec des additions considérables, par Edward Brown , en i68y. Il y a eu aussi une édition du Dialogue de Poggio sur THypo*-
DITALIE, CHAF. XIX. 3i5
Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin V. Lorsqu'une sédition excitëe k Rome le força de s'enfuir k Florence , déguisé en moine ( i ) , Poggio partit pour l'y aller joindre : mais il tOBiba entre les mains des soldats àePiccinninOy partisan soldé par le duc de Milan pour faire la guerre au pape. Us le retinrent prisonnier, et 9 malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amîs , il ne put obtenir sa liberté qu'en payant une forte racçon. En arrivant k Florence , il trouva les Mcdicis abattus , leurs partisans disperses y et Cosme y dont il avait reçu dans sa jeunesse des 'encouragements et des bienfaits , banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de crainte, il écrivit k son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de consolation (2) , que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur, seraient dignes de recevoir, et que peut-cire moins encore d'hommes , autrefois attachés k leur fortune , seraient capables d'écrire. 11 ne craignit point de se faire d«s ennemis puissants, en professant hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer k la haine et k la verve satirique de Filelfo j qui se déchaînait alors avec fu-
crisie , et de celui de Léonardo Bruni sur le méma sujet donnée par Hieronymus Slncerus Loiharin^ius , ex typOffrapHâ Anissoniây Lugduni^ i67i^,in-i6«
(i) Juin i4^3.
(2) Voy. PûgffU Opéra y etc., p. 3x2— 3 17.
3i6 HISTOIRE LITTERAIRE
reiir contre les Médicis. Filelfo Fattaqua , aînsî qu'eux., sans retenue et sans pudeur ; Poggio lui rëpondit de même ; et ce ne fut pas le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi violentes (i). On voit avec regret dans ses osuvres plusieurs opuscules sous le titre dilnvectisfes , qui ne leur convient que trop. En général, les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec les autres , ne respectent ni la décence , ni les lecteurs, ni eux-mêmes. Les querelles de Poggio avec Filelfo se renouvelèrent k plusieurs reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie ; mais si , dans lé cours *de cette guerre contre un esprit violent et irascible, Poggie enn ploya trop souvent les mém«s armes que lui, s*3 montra une aigreur et une animasité condamnables , il peut du moins être excusé par son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine , qiie le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut revenu de son exil^ ses partisans eurent le droit de témoigner toute leur joie , parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. Poggio avait ce droit plus qtw personne,* et il en usa libremeiE^ (!2).
Le calme rétabli k Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le reste de sa viej il acheta
(i) Il en eut avec George de Trëbkonde, Guarino, de yérone , Laurent Valla, et plusieurs autres. (2) Voy. Poff^ Opéra ^ etc., p. i^Q-S^z*
une petite campagne dans Tagréable canton de Yaldamo ; ; et maigre ks bornes très étroites de sa Cortune, il sut rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des arts , par uue riche bibliothèque, et par une petite collection de statues, dont il fît le principal ornement de son jardin , et deTappartemcnt destiné aux entretiens littéraires. Il ayait toujours joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non seulement des bustes tt des statues , mais beaucoup de médailles et de pierres gravées^ d^un très-grand prix. Les monuments de Rome et des campagnes circonyoisines araient été Tobjet de son admiration et de ses reeberches , et il avait acquis , dans le cours de plulieurs années , cette collection précieuse de proiluctions de Fart antique. Il reçut alors du gou^ Tem^ment de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui, d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La seigneurie déclara, par un acte public , qu'ayant annoncé le dessein de se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à Tétude ( ce qui lui serait impossible s*il était assujéti aux mêmes taxes que les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et des emplois publics , des émoluments et des profits ) , lui et ses enfants seraient désormais exempts de toutes charges publiques (1).
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(1) Yoy. Apostolo ZgnOy DUseri, Vos$.^ 1. 1, p. 87, 38^
3i8 HISTOIRE LITTERAIRE
Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fui point marié. Peu avancé dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors (i) conservé l'habit ; mais , suivant un usage asse% commun dans ces bons siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants naturels , tous , il est vrai, de la même maîtresse (2). Il se décida «nfin k prendre femme à Tâge de cinquante-cinq ans, et il épousa une jeune fille de dix-huit (3), qui lui apporta pour dot six cents florins. Il parait qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de cette disproportion d'âge ; il avait même composé un Traité où il pesait le pour et le contre ; mais cet écrit n'a jamais vu le jour (4). Son mariage dit assez qu'il s'y décidait pour Taffinnalive } et le bonheur dont il jouît avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de Campagne , il y passa tranquillement plusieurs années , unique-^ ment occupe d'éludés et de travaux litte'raires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres son
(2) On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze , douze garçons et deux filles.
(3) Se/ça^ffla di Ghîno Manenii de' BuondelmontL
(4) 11 était en forme de Dialogue , et intitulé ; An seniisH uxor ducenda, Apostvlo Zcno en possédait une copie. ( Voy. UUseri,Voss,^XA^ifi.)
DITALIE, CHAF. XIX. 3 19
Uialogae sur la Noblesse (i) , datent de cette heu-
euse époque. Il n*y éprouva d'autre chagrin qu6
elui que lui causa la perte de la plupart de ses
rotecteurs et de ses meilleurs amis. Niccolo Nie-
oliy Laurent de Médicis , frère de Cosme , Nicolas
^^Ibergaûi y cardinal de Ste. -Croix, Leonardo Bru-
MÛy moururent successivement et k peu d'années de
<listance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut
âi leur mémoire par d'éloquentes oraisons funë-
"fcres (2).
Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel IPoggio conserva son office dans la chancellerie pontificale , et ce fut celui de tous dont il eut le plus à se louer. 11 avait avec lui d'anciennes liaisons , et il lui avait dédié , lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane , un Traité du Malheur des princes (3). A son avènement au trône papal , il lui adressa un discours de félicitation , et peu de temps après il lui dédia un nouveau traité des /^zcissitudes de Id fortune (4), le plus intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna
(i) Il le publia en i4.4o. ( Voy. Foggil Opéra ^ etc., p. 64. )
(2) Les trois premières sont imprimées dans les œuvres df Poggîo; la quatrième a été publiée par Tabbé Mebus , en lêle de Tédition des lettres de Leonardo Bruni ^ 1741 , 2 vol
(3) Ibid, , p. 892.
(4) De Varletate foriunm y imprimi pour la pre.iilèreT* il Paris, en 1723.
au même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa protection particulière , en publiant son Dialogue sur t Hypocrisie (i); Tctonnante hardiesse avec laquelle il y reprend les folies et les vices du clergé lui eut peut-être coûte la vie oa au moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer h son pro6t Tcsprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet ouvrage ; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui , sous le titre de Félix V , persistait h se dire pape. Poggio remplit largement les intentions du pontife ; il attaqua Tanti-^pape dans une longue Invective (2) , et ne traita pas moins durement le noble ermite de Ripaille qu'il n'avait lait un simple professeur d'éloquence (3). Il entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de Xénpphon, dans le temps que d'autres savants , excités par les libéralités du même pontife , interprétaient d'autres auteurs grecs. Toutes ces traductions, qui parurent presque k la fois , contribuèrent puissamment k remettre en honneur l'étude des anciens^
Poggio donna carrière à la lois, et k son esprit satirique , et k ce goût pour les expressions obscè-
(i) Voy. , sur ce Dialogue, ci-dessus , p. 3i5 , note.
(2) PoffgU Opéra ^ etc. , p. i55.
(3) The Life of Poggio Braccioîinij ch. lo.
D'ITALIE, CHAP- XIX. 3a 1
nés qui était alors trop commun , dans le cëlèbre livre des Facéties. Cest une preuve sans réplique de la licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un homme alors septuagénaire (i) , un secrétaire apostolique y jouissant de Testîme et de Tamitié du souvefain pontife , pufblier librement un recueil de contes qui outragent souvent la pudeur , parmi lesquels plusieurs met-^ tent à découvert l'ignorance et Thypocrisie alors communes dans Tétai ecclésiastique , et qui traitent même avec peu de ménagement les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu a la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore. Jusqu'au pontificat de Martby, les officiers de la chancellerie romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le genre des conversations qu'on y tenait fit donner k cet appartement le nom de bugialcj dérivé de Tltalien ôugia , mensonge , et que Poggio rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges (2). On y rapportait les nouvelles du jour^ et Ton cherchait k s'amuser en racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On n'épargnait personne , pas même le souverain pontife. C'est principalement de ces con-
(1) C'était en i/fSo.
(2) Bugiale nostrum , hoc est menda ciorum Qelut qfficinm quœdanu Epilogue ou péroraison , à la fin des FacétUs.