‹ Histoire littéraire d'Italie. DaunouChapitre 13 sur 22 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Grec^ réfugiés en Italie ; leurs querelTes -pOi Platon et pour Aristote ; Académie Platùni — cienne à Florence ; saçants Italiens qui la cont^-.

posent , Marsile Ficin , Pic de la Mirandble

Landino^ Politieif^; Laurent du Médids j che^ de 1(1 République y et bienfaiteur des lettres d^s arts i troubles et guerres dans les autre, états d'Italie ; Castres de la fin du quinzième^^ siècle. ■ -

L'ÉTUDE de la langue grecque était , en quelque sorte, naturalisée en Italie ; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité , il ne manquait plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de la philosophie gi^ecque : il s'en éleva une tres-anîméé entre les sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux GémistusPlethoUy qui avait été le premier h faire naître dans Cosme de Médicis du penchant pour le platonisme, le fut aussi a commencer celte guerre si peu philosophique , quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile de Ferrare , pour les conférences «ntre les deux églises , il avait opiniâtrement com-

iattu pour la sienne , et nWait cédo sur aucun des joints de, doctrine, comme avàieùt fait plusieurs Autres Grecs. U était vieux , «t tout aussi peu fie-' ^ble comme philosopha que comme théologien. 11 écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie d'Aristote et celle de Platon (i); il y traita d'étrange paradoxe Topinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et s'attaeha k démontrer que les principes de Tune était diamétralement opposés k ceux de Fautre : enfin, il se moqua d'Aristote, de se^ admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs , ou élèves des Grecs y prirent feu sur ce livre , et y répondirent. Plethon mourut avant dVvoir pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le plua d*ardeur , furent le cardinal Bessariôn , et Georges de Trébisonde.

Le premier , né en i3g5 b Trébisondè, dont le second no (ît que prendre le nom , après avoir fait ses premières études k Constantinople, était allé en Moréc , suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien : il Tétait devenu k Texemple de son maître; sa réputatloti le Gt notnmer évèque de Ni^ cée y et Tun des théologiens grecs envoyés au con« cilc de Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu^il fut vaincu par les argiunents des Latins , et touché de la grâce ; soit que , com-

mUÊtÊàUài

^1) imprimé à Paris ea i54i , et traduit en latiA en 1574.

36o HISTOIRE LITTERAIRE

parant rétat où se trouvaient les deux églises , îl y eut , comme on le lui a reproché^ quelques mofîfi huipains dans sa défaite , il céda après une faible résistance. Le' pape Eugène IV Ten récompensa aussitôt par la pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il parcourut sous les successeurs d'Eugène , les négociations auxquelles il fut employé, la réputation et Timmense fortune qu'il y acquît. Ce qui doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses^ richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, k Rome^ une académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de lettres les plus connus : it les accueillait , les encourageait , les récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il £ut légat du pape h, Bok»gne (i) , il fit relever k ses frais les bâtiments de l'université, qui lombaient en ruines ; il en renouvella les lois et les règlements, qui n'étaient pas , en quelque sorte , moins détruits par le temps que les murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs , et les paya largement ; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des promesses^ des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux k qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études , et y entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin , il.Ct , k la République de Venise , le don d'une riche col-*

^0 l^e ;4Soà x4S5,

DITALIE, CEAP. XX. 36 ï

lectîon de manuscrits grecs , qui, selon Platina, lui avait coûté trente mille écus d^or, et qui a ëtële premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce savant cardinal a laissé un grand nombre d'ourvrages , tant grecs que latins. Celui qu*il écrivit dans cette occasion avait pour titre : Contre le ca-* lomniateur de Platon ; ce calomniateur était Tautre Grec, Georges de Trébisonde.

Né en 1895 k Candie, mais originaire de Trc-^ bisonde, dont il aima mieux porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie , et fut professeur d'éloquence grecque h Viccnce , h Venise , et ensuite à Rome. Nicolas V le prit pour secrétaire , et lui commanda plusieurs traductions du grec eu latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme d'argent, il la trouva trop forîe, et rougit en la recevant : « Prends , prends , lui dit le pape , tu n'auras pas toujours un Nicolas. )i Il eut des querelles très-vives avec Guarino de Vérone, avec Poggio ^ avec le Grec Théodore Gaza, avec le ponlife lui même. Nicolas lui en voulut pour la m<:inière dont il avait traduit et commenté l'Almagestc de Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges Ht contre Platon en faveur d'Aristoie, le disgracia sans retour (i). Il est vrai qu'il y avait perdu toute mesure , et que ,

(i) Comparaticnes phUosophorum ÀristoleUs et Platomsj écrit en 14^^ 1 imprimé k Venise en iSa'l

362 HISTOIRE LITTERAiftE

$ous un pape qui était platonicien , il n^ayait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur législateur que Platon. Il n^y a point de crime qu'il ne reprochât au disciple de Socrate , point de calamité publique qu'il n'attribuât k sa philosophie ; imputations toujouts faciles, ou contre la philosophie en général , ou contre telle ou telle philosophie en particulier^ quand «n ne vent écouter que Vcspril de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la xéiîté, ni de la justice . Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit. On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie (i), où le cardinal déploya beaucoup d^éloqnence et de savoir.

Théodore Gaza de Thessalonique , l'un des premiers Grecs qui s'étaient établis en Italie (a) y prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote. Béssarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal protégeait (3) en fît une moins mesurée y et traita avec le plus souverain mépris Arîstote et son défenseur. Un autre Grec (4) lui ré^ pondit , mais décemment , et sut louer Arîstote sans offenser ni les platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère que des

(0 HisL Crit Philosoph. , t. IV.

(2) Lors de la prise de Thessalonîque par les Turcs , en i43o.

(^3) Michaël ApostoUus, (4) Andronlcus Calislus.

D'ITALIE , ciuF. î XX. 363

Crrecs pour acteurs. Les Italiens y prirem beau-

<:oup de part ^ mais comme simples spectateurs j et

3I ne parait pas qu'aucun d'eux ^^y soit mclë par

:ses écrits. Us se décidèrent assez gënëralement

|>our PlaiOB. L'admimtion à laquelle le vieux Gc-

misius les avait accoutumés pour ce philosophe , et

Texeraplé donné par le pape Nicolas V , par le

cardinal Bessarion , et plus encore par les Médicis^

tirent qu'en Italie y et surtout dans la Toscane y

k philosophie platonicienne fut uniyersellement

préférée. L'académie platonique de Florence fut

uniquement consacrée h l'explication et k l'étude

du philosophe dont .elle portait le nom. Platon

était pour elle un idole , un Dieu , l'unique objet

des tfÀvaux , des entretiens et des pensées de ses-

membres. Leur enthousiasme alla souvent jusqu'à

une sorte de folie (1): mais peut-être est-il de la

triste destinée de l'homme qu'il en entre toujours

an peu dans ce qu'il appelle sagesse.

Parmi les savants qui composaient cette aca-demie , Marsile Ficin se présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence , il naquit en 1 433 (2). Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en cette faculté à l'Université de Bologne.

(i) Tiraboschi va plus loin : Il lor irasportê per esso ( Pmtone)^ dit -il, ^11 condusse sino a scrwcr pazzie cite non si possono Ifgsere senza risa. (To^. VI ^ part. îl, p. 27^. )

(2) ïd. ihid. 1 p* 27g.

364 HISTOIRE LITTEÏ^AIRE

Heureusement pour le jeune Marsile , qui n^avaK. obéi qu^à regret , ayant fait un petit voyage de logne h Florence , son père le conduisit avec 1 dans une visite quUl fît k Cosme de Médicis. Cosm charme de son extérieur agréable et de Tesprit eic* iraordinaire qu'il montra dans ses réponses , eur dès ce moment, malgré son extrême }eunesse, ridée d'en faire le principal appui de Tacadémie platonique, dpnt il formait alors le projet. Il lé prit ebez lui dans ce dessein!, dirigea lui-même ses études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse , que Marstle le regarda ei Taima toute sa vie comme un second père. Cette éducation philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fît de si grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivît ses quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant Christophe Landino k qui il les montra en firent de grands éloges ; mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier, pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra k cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa science dans la ^ langue grecque fut de traduire en' latin les hymnes attribués k Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. 11 se plaisait beaucoup k chanter ces hymnes en s'accompagna nt d'une lyre qui ressemblait a celle des Grecs. 11 traduisit en-

DITALIE, ciiAP. XX. 365

sxiiie le livre de TOrigine du Monde attribaé à Alercure Trismegîsle ; et ayant fait k son bienfaiteur rhommage de ses premiers travaux, Cosmc lui fît don d'un bien de campagne dans sa terre de Carreggi , près Florence , d'une maison k la ville , et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin magnifiquement exécutés et reliés.

Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. 11 l'eut achevée 'en cinq ans, notant encore âgé que de trente-cinq. Cosme n'était plus ; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu*îl publia cette traduction, et qu'il expliqua publique* ment à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur éhidition et leurs connaissances dans la. philosophie ancienne. Laurent- le -Magnifique fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul. Marsile entra dans les ordres, et se fil prêtre à Tâge de quarante-deux ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande aisance , mais il n'abusa point de cette disposition a l'enrichir ; et , content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés , il laissa tout son patrimoine k la disposition de ses frères Alors il partagea son temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréa-

ble. Il aimait la solitude , et se plaisait surtout k la campagne avec quelques intimes amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des offres brillantes lui ftirent faîtes par le pape Sixte IV et par Mathias Corvin , roi de Hongrie ; il s'y refusa par amour pour la retraite, par goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.

On a recueilli ses OEuvres en deux volumes //ifolio. Presque toutes ont pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les principaux Platoniciens , tels que Pioiin , Iamblii> que Proclus , Porphyre , etc. , sans compter la traduction des OEuvres entières de Platon. Depuis sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette philosophie plus sublime que vraie , et plus faite pour l'imagination qile pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école d'Alexandrie , au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était formé sur ces modèles , et souvent dans ses lettres mêmes il est énigmatique et mystérieux. Des rêveries , je ne dis pas de Platon , mais des platoniciens , h celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas ; il le franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses

mTALIE, crfiF. XX. 5Ô7

livres (1) sur cette prétendue science , le fit même soupçonner de magie.

Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean Pic de la Mirandole (2), qui fut dès Fenfance une espèce de phénomène, et, dans sa jeunesse 9 un prodige d'érudition et de science. Une mort prématurée le priva de Teipé-' rience de la vieillesse « et même de la maturité de cet âge où les facultés de Thomme sont dans tonte leur force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son savoir ^ qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole. Il naquit en i463, et fut le troisième fils de Jean-François., seigneur de la Mirandole et 4e la Concorde. Dès ses premières sonnées, il annonça un esprit, et surtout une mémoire extraor-* dinaires. On récitait devant lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde , commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il paraissait principalement appelé aux. beUes-lettres et k la poésie ; mais k Tâg^ de qna-> Knrze ans , sa mère ayant sur lui des vues d'ambltion ecclésiastique , Tenvoya étudier en droit canon à Bologne. 11 s y livra aussi ardemua^nt que si c'eût été par son choix, et fit des progrès rapides.

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()) De: Vitâ caUtus compcÊTondây lih. IH (2). Tiraboschi , ub, supr.

366 mSTOIRE LIT lEB ' ^^

ble. Il aimait la solitude , et ^%^^ l'» parurent i campagne avec. quelque** /^\ et, pourappro- i luiion dëbUe et les frcf . -M possible, ces deux il était sujet ne dir /^^"f les écoles les plus pour le travail. De? /^Jm ia France , k suivre les par le pape Sixte /^/es phis illustres , k disputer Hongrie; il s'^ /^/^ exercices publics. II acquit par goût pou^yf'^^ de connaissances et une f aciconnabsao' .^/fTidl^^ que son érudition et son fin du àk /^^Jf'^^issaient* également merveilleuses» On^r j>^^ pèlerinage scientifique, il laissa foîio f/^'jas haute idée; et il se fit , parmi les tati' Jf^ dlB$ g^^ ^e lettres de ce temps , un grand pf ^r^^udmirateurs et d'amis. Il joignit à Tétude. f f^^!^gi0S grecque et latine, celles de Thébreu, ^^déen et de Tarabe ; mais il paya cher J'ap- ^ ass^S^ 4"^'*^ ^^ ^^' ^^ imposteur lui fit voir '' ^^t^ manuscrits hébreux , et lui persuada quMls / rfieo^ ^^^ composés par ordre d'Esdras , et qu^ils

^j^aient les mystères les plus secrets de la reli- 0100 et de la philosophie. Jeune encore, et sans ^erience, il en donna un très-haut prix : c'é- {gjcnt des rêveries cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner k les entendre, et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus précieux pour lui que son argent. De retoui', a vingt-trois ans, de ses voyages, il se

rendit k Rome, sous le pontilicat d'Innocent VIII. C'est Ik que, pour donner une idée de sa vaste

éradition , il exposa publiquement neuf cents propositions de dialectique , de morale ^ de physique , de mathématiques, de métaphysique , de théologie , dé magie naturelle et de cabale , tirées des théologiens latins et des philosophes arabes , chaldéens, latins et grecs. Il offrit d'argumenter, sur cjiacune de ces propositions , contre tous ceux qui se présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et Ton ne peut que gémir, en les parcourant , de voir qu'un si beau génie , un esprit si étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aossi frivoles. Elles excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle. Elles excitèrent aussi Tenvie , qui parvint k empêcher la discussion proposée , et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces propositions , comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les défendre , mais , malgré son apologie , elles furent condamnées par le pape.

Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion , ou du moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs. Jeune, riche, d'une belle figure ; noble et agréable dans ses manières, il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses poésies d'amour, italiennes m. 2^

et latines. La théologie deyint le principal objet de ses travaux , et il n'admit plus avec elle y dans remploi de son temps , que la philosophie platonî** denne. De Rome , il alla s'établir k Florence, ou il passa les dernières années de sa jeunesse et do sa yie, lié avec tout ce que la philosophie, les. stiences et les lettres avaient alors de plus célèbre, «atre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien, et Laurent de Médicis. 11 mourut dans les bras dt ce dernier, ayant k peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France, Charles YIIIi dans sa brillante et folle entreprise sur Naples , fit son entrée b Florence (i).

Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tons de philosophie platonicienne ou de théologie. Tous annoncent , au milieu. des ténèbres qui offusquent ces deux sciences ,. un esprit pénétrant et extraordinaire; on y distingue , outre les neuf cents propositions et leur apologie, un écrit intitulé Heptaple, ou Explication du commencement de la Genèse, dans lequel Fauteur, pour faire mieux comprendre la création du monde , éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé de l'Etre et de V Unité (2) , où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est exposée avec

(i) 17 novembre i494* (a) JDc EnU et Um.

DITALIE, CHAP. XX. 371

plus de profondeur que de clarté ; un discours latin sur la dignité de Thomme , quelques opuscules ascétiques, et huit livres de leures k ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fît en douze livres contre Fastrologîe judiciaire. 11 y combat cette science prétendue avec les armes réunies de rérudîtion et de la raison. Un des poètes les plus estimés de ce temps, Girolamo Benivienij •ayant fait une canzone sur Tamour platonique , Pic de la Mirandole l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la canzone de Guido Cavalcanti ; on entend un peu mieux le texte quand on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques «ssais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies d'amour, échappèrent k l'incendie que l'auteur en fit à Rome , et assez propres k empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.

Christophe LandinOj doit être mis le troisième dans cette association savante, non- seulement comme philosophe platonicien , mais comme érudit et comme poêle. Né k Florence, en 14^4 (0 > après avoir fait ses premières études k Volterra , il fut forcé, pour obéir k son père , de s'appliquer k la jurisprudence ; mais la faveur de Cosme et de

(i).Tiraboschi, t. YI, part. II, p, 33o.

Pierre de Mëdicis , qa il eut le bonheur d*obtemr^ le délivra de cet esclavage , et le rendit k ses étude» philosophiques et littéraires. 11 se livra surtout avec ardeur kla philosophie platonicienne, et devint Tun des principaux ornements de Tacadémie que son. premier bienfaiteur avait fondée. Nommé, en 14^7» pour occuper à Florence une chaire publique dç belles-lettres , il accrut considérablement Téclat et la renommée de cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis , pour achever Fédu?? cation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis attaché k Laurent , qui eut pour lui la plus grande amitié. Landiao fut, dans sa vieillesse ^ secrétaire de la Seigneurie de Florence , qui lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu k l'âge, de soixante-treize ans , il obtint de ne plus remplir les fonctions laborieuses de cette place ^ mais il en conserva le titre et les appointements. Alors » il se retira k la campagne , k Prato Vecchio^ dont sa famille était originaire. Il y passa tranquil^ lement ses dernières années , livré aux études de son choix, et il mourut en i5o49 âgé de quatre^ vingts ans.

11 laissa des poésies latines , dont quelques-unes sont restées ' manuscrites , et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile , sur Horace et sur Dante ^ sont estimés. Il traduisit, en italien , l'Histoire naturelle de Pline , et Ton a de lui quelques'harangues ou discom^s, tant en italien qu'eu

latin. Ses ouvrages philosophiques sont ses Questions ou Discussions Camaldules (i), un Traite de la noblesse d*ame, et quelques opuscules, tant imprimes que restés inédits. Il eut , pour intimes amis , dans Tacadémie platonique , Marcile Ficin et le jeune Polîtien. La grande et juste réputation de ce dernier , et les études platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient qu'il fiît ici rangé après son ami Landino; mais, s'étant attaché de bonne heure aux Médicis , élevé , en quelque sorte , dans leur maison, et ayant ensuite élevé lui-mên^e les fils de Laurent , son histoire se trouve continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir k elle , et surtout k Laurent de Médicis , avant de consacrer a Polîtien lès souvenirs qui lui sont dus.

Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas, homme de lettres, et poète lui-même ; et, quand il n'eût pas été mis par sa fortune, son ambition et son adresse , k la tête dé la république de Florence , il l'eût été , par son génie et par ses talents, k l'une

(i) Dlspuiationum Camaldulensium libri IV , in quitus de 9ilâ aciioâ et contemplatii^à , de sommo bonOy etc. , în-fol. , sans date, mais que l'on croit de Florence , 1480. ( Debure^ Bibl. insir. ) , et réimprimé à Strasbourg , i5o8.

des premières places de la république des lettres. Cest sous le premier aspect qu*il faut d^abord le considérer, c'est-a-dire , comme centre et mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus haut point. 11 entre k cet égard , comme partie principale , dans le tableau de ce que les gouvernements d*Italie (irent pour les lettres , pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons ensuite aveo les pdëtes qui se distinguèrent le plus de son temps , et sous ce point de vue , faisant une partie essentielle de Tétat de la littérature italienne k cette époque ^ qu'il contribua tant à illustrer.

A la mort de Cosme de Médicis , Pierre son 6I5 liérita de son immense fortune , de son influence dans les afifaires de la république , et dans ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses talents supérieurs , et avec une santé faible qui ne lui laissait pas toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fui cependant point perdu pour l'cncouragcraent des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs ouvrages publiés dans ce court intervalle, et plus encore par le soin qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme

, et d'augmenter sans cesse les riches collections

,. qu'il avait formées.

Du vivant même de son père , il s'était montré digne de lui , en ouvrant k Florence un concours

DTrALIE, CHAF. XX. 575

poétique d'une espèce absolument nouvelle (i), et qui parait avoir été le premier modèle des concours acadâniques. De concert avec Léon - Baptiste Âln bertij citoyen distingué , architecte célèbre, peintre ^ sculpteur, littérateur etpoëte, il fît proclamer avec beaucoup de pompe , par les officiers directeurs des études , que ceux qui voulaient traiter en langue vulgaire , et dans quelque espèce dé vers que ce fût, le sujet de la ^ritable amitié ^ eussent à envoyer, avant la fin dfi dix- huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur ouvrage cacheté , chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les concurrents viendraient réciter leurs poèmes. Us firent choix de l'église de Santa Maria del Fiore , et pour faire honneur au pape Eugène IV^ qui tenait alors son concile k Florence , ils offirirent aux secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le prix. Le dimanche 2^,. l'église étant préparée et décorée magnifiquement^ les officiers des éludes,, les juges et les poëtes s']| rendirent avec un nombreux cortège .^ La seigneurie de Florence, Tarchevêque, Fambassadeur de Venise , un nombre infini de prélats , assistaient k cette cérémonie; le peuple remplissait l'église* Le

(i) En i44i % Voy. Tirabo5çhi , t. VI, part. L, p. 27..

moment arrivé , ou tira au sortrordre des lectutiesv £Ues Jurent écoutées avec la plus grande attention .et dans un profond silence. Il s^agissait d^adjoger le prix. Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu^ils Tenaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s^épargner tout embarras^ ils donnèrent la couronne d*argeni b Téglise de Sainte-Marie. La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rple; Médici» proposa le pri:i^ des poêles se le disputèrent ; Ton d'eux le mérita sans doute, et ce fut l'église qui Tobtint.

Pierre donna.uno attention particulière à l'édu-^ cation de ses deux fils, Laurent et Julien. Laurent^ né le i*"". de janvier i44S (i), avait annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions égaleménc heureuses pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier instituteur lut un bon ecclésiastique nommé Gentile d'Urbino^ dont il fit ensuite un évêque (2). Christophe Landino fut le^ second. C'est k lui ^ue Laurent dut son excellentô* éducation littéraire. Le savant grec Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque , et Marsile

(i) Angelo Faèronij Laurentl Medkis magnifici Viia, Pîse,' 1784 , in-4**- ♦ William Koscoë , Hèe Life ofLùrenzo de* Medkij etc.

(a) D'Jrezzo.

DITAUE, CHAP. XX. 377

Ficin rinitia dans les mystères du platouismc. On ne doit pas oublier parmi ses avantages , celui d'àvoir eu pour mère Lucretia Tornabuonij femme aussi illustre par ses talents que par ses vertus y protectrice éclairée des sciences et des lettres , et dont on a , sur des sujets pieux, des poésies supé* rieures k la plupart de celles de ce temps. Laurent put dire, comme Hîppolyte :

Elevé dans le sein d^une chaste héroïne, Je n^ai point de son sang démenti l'origine.

Quant aux qualités physiques , on vante ses formes athlétiques et prononcées. On avoue qu il manquait de grâces , que sa figure était commune, sa Tue faible, sa voix rude , et que la nature lui avait refusé le sens de Todorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation, dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces dé^ savantages. Il se livrait avec, beaucoup d'ardeur aux exercices qui augmentent la force , donnent de la souplesse et affermis$ent le courage. L'équitation^ la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses délices , autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait pas encore dix-sept ans k la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il prit part a l'administration des affaires. Pierre de Médicis,. toujours languissant et souffrant^ l'appela dès - lers a ce partage , et eut , dans plusieurs oc-

casions ) k se louer ëgalement de son courage et d# M capacité.

' Les Florentins s^étaient tus forces de soutenir contre Venise une guerre qui pourait lerir être £aneste. De premières hostilités dont le -succès fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils Tobtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après ^ Laurent parut dans un tournoi ^ et son frère Julien dans un autre (i)* Tous deux y donnèrent des preuves -d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars. C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses amis (2). Elle loi eeuta dix mille florins. Il y parut avec cette magnificence , attribut Inséparable de son caractère et de son nom. Ces deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie , par deux poëmès dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée en vers par Luca Pulei y frère de ce Pulci que nous verrons bientôt entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien le fut plar un jeune poëte dont c'était peut-êire le premier essai en langue italienne , et dont le poëme , resté imparfait, est encore aujourd'hui cité parmi les

(0 En i468.

(a) Bracêlo Marteliez \'

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defs-d'œuvre de cette langue. Ce pocte naissant^ qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre , était Ange Politien.

Il était né, le ^ juillet i454 (i), k Mante Po/ciano ou PoUzianOj petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom b son nom de famille, et s'appela Poliziano^ au lieu de s'appeler Ambrogini , comme son père. Ce père était docieur en droit, et assez pauvre» Il avait en- Tôyé son fils achever ses études k Florence. Aage Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique , le latin de Christophe Landino , la philosophie platomicienne de Marsile Ficin , et la péripaiéiique de Jean Argyropile» Tous ces maîtres distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout lereste j et la traduction d'Homère envers latins, à laquelle il travaillait dès-lors , qu'il acheva dans la suite , et qui malheureusement s'est perdue , l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées les unes k treize ans , les autres avant dix-sept , n'étonnèrent pas moins ses professeurs que ses compagnons d'étude ; mais ce qui lui fit le plus d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicîs. 11 saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent , regardé dès-lors comme le chef

(i) Tiraboschi , t. Yl , part. II , p. 333.

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de sa famille et de la république; il lui dédia sott poëme^ quoique Julien en fdt le héros. Le goât délicat et déjk formé de Laurent fut singulière^ ment frappé de cette composition , supérieure y k tout ce qu^on arait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit Politien , le^ logea dans son palais ; se chargea de pourvoir h tous ses besoins , et en fît le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.

' La poésie était alors ce qtd Toccupaît principalement. Une jeune personne de la famille àe^ Donad (i) était Fobjet d'une passion poétique qui lui dictait des vers y quelquefois comparables^ k ceux de Pétrarque (a). Gela ne Tempêcha poim^ déformer^ pour obéir k son père, un mariage avec Clarice / de la noble et puissante famille des Orsini. Il Tavait épousée depuis environ six mois ^ lorsque Pierre mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme , et dont il avait conservé intact , et même augmenté le dépôt. Les funérailles de cet homme , qui laissait en hé-« ritage tant de richesses et tant de puissance, furent ircs-simples : « Un convoi magnifique , dit rhistorien Ammirato (3) , aurait pu exciter l'envie

(i) Elle se nommait Lucretia»

(2) Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent , ainsi que sur le poème de Politien et sur celui de Luca Pulci.

(3) Isior Fior., vol. 111, p. 106.

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du peuple contre ses successeurs , et à qui il iin« portait beaucoup plus d'être puissants que de le paraître. »

Des que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction des affaires publiques, et de celles de son temps , il s^occupa de consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la culture des terres i de devenir de plus en plus maître de la seconde par son application , sa munificence et sa popularité, de donner tout ce quil pourrait du troisième k son goût pour les arts, à la société des savants et des artistes ; enfin de ne rien épargner pour leur encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus encore ion afifabilité pleine d'égards, rassemblèrejat autour de lui ce qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les lettres. Il avait; quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses concitoyens , pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire ^ et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu. Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce projet. Il se transporta avec eux a Pise, aplanit, par ses dons^ toutes les diflicultés, çijouia, de son bien , des sommes considérables aux six mille florins annuels qu'av^t accordés la république ^ ré-

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tablît l^niversitë sur le pied le plus respecta et vint rendre compte avec simplicité y k la gneurie de Florence, de rexëcuûon d\ui dont elle se doutait à peine qu'il fût Tauteur*

La philosophie platonicienne était toujoun de ses études favorites ; 1 académie fondée pai aïeul , et dirigée par Marsile Ficin , devint V de sa sollicitude particulière. Il voulut renoua en rhonneur de Platon , la fête annuelle <]ui s célébrée dans Tantiquité y depuis la mort de ci losophe jusqu^au temps de ses disciples y Ploi Porphyre , et qui était interrompue depuis c cents ans. Cette célébration se fit, avec beai: de solennité y k Florence et k la terre de Ca le même jour. Elle subsista pendant plus années, et ne contribua pas peu k donner philosophie platonicienne le surcroit de crédit elle jouit en Italie k la fin de ce siècle.

La conjuration des Pazzi vint troubler ce blés jouissances. Cette famille ambitieuse , m< tente de voir celle des Médicis prendre , da république ^ Fascendant qu'elle y voulait elle - même , fut engagée dans cette conspii par le pape Sixte IV, et par son neveu Je Riario. Le jeune cardinal Riarioy neveu c Jérôme , Sahiati , archevêque de Pîse , que prêtres , un secrétaire apostolique , et phiî Florentins mécontents , parmi lesquels on r< que Jacques* firaccioliniy fils du célèbre Po^

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furent leurs complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le dimanche (i), dans réglise de la Riparata j en présence du cardinal , pendant la messe , et au moment de rélévation de Tbostie. Julien tomba percé de coups; Laurent , quoique blessé , eut le temps de se mettre en dé-* fense , de résister jusqu^k ce quHl fût secouru par ses amiS) arraché des mains des assassins, et reconduit k son palais. L'archevêque fut pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le même sort; le cardinal , saisi par le peuple | ne dut sa vie qu'k l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qail conserva toute sa vie cette pâleur livide , qui est la couleur de la crainte el celle du crime. Le pape , furieux que Ton eût manqué sa principale victime , emprisonné un cardinal et pendu un archevêque , excommunia Laurent , le gonfalonnier et les autres magistrats àe la répubique , Tun , sans doute , pour ne s*être pas laissé tuer, l'autre pour avoir prévenu l'entière consommation du crime , et pour l'avoir puni.

La guerre que l'implacable Sixte lY suscita contre Laurent plutôt que contre les Florentins , et qui menaçait d'embraser l'Italie , le parti magna-

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(i) 26 Avril 1478. Voyeas sur l'une des causes de la conju-r ration des Pazzi, Machiavel, Discorsi, 1« 111, c« 6, t. II, p. 44*^ 9 sur ce qui la fit manquer , ibid, , p. 456 <t 4^$.

iiime que prit Laurent de se ignare , sans armes et presque sans suite b Naples , auprès du roi Ferdinand, Tun de ses plus ardents ennemis^ et de négocier ainsi la paix pour sa patrie ; le soceès de cette ambassade extraordinaire , et le surcroit de puissance que tous ces évënements procura-^ rent k Médicis , ne sont pas de mon sujet. Mais je dois rappeler ici Texcellent écrit de Politieu sur cette conjuration des Pazzi y Fun des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire écrits en latin moderne , et qui ne porte pas moins Fein* preintè de son talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.

Le retour de la paix rendit k Laurent ce calme dont il aimait k jouir dans le Commerce des Muses. Il ne connaissait ppint de délassement plus doux , après les fatigues et et le tumulte des affaires. La poésie ne Fintéressait pas moins que la philoso^ phie ; et , soit dans son palais k Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi , sa société était aussi souvent composée des trois frères Pidci et de quelques autres poêles , que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin ; s'il aimait Politien plus que tous les autres, c*éstpeut-être"parce qu'il était k*la-fois poëte et philosophe. Il lui ayait confié Féducation de Faîne de sos. fils , et ne se séparait , pour ainsi dire , jamais ni de ses enfants ni de lui. Si Fon on croit Politien, ce n'était pas Laurent qui le consultait sur ses ouvrages , c'était

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PolîtieB lui-même qui consultait avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu^il n^avait fait dans sa jeunes.se. Quelques-unes de ses pièces roulent sur la philo* sophie platonicienne 9 et il possède Tart de la rendre aussi claire que ceux qui la traitaient en prose , la rendaient ordinairement obscure. U offre, dans d'autres pièces , le premier modèle de la satire italienne; dans d'autres encore, il montré, pour la poésie descriptive et imitative , un talent qui n'appartient qu'aux grands prêtes. Enfin , quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être chantées par le jpeuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du carnavall Cétait un genre de spectacles que les Florentins aimaient avec passion : Laurent les servait selon leur goût. Il imâgîaait lui-même, pour ces sortes de fêtes , les déguisements les plus singuliers , composait des vers qui étaient récités par les masques, et des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poètes les plus connu? k en composer comme lui , mais les siennes étaient preisque toujours les plus gaies et les plus* piquantes. Enliu, on le voyait souvent, dans ces^ solennités joyeuses, descendre de son palais, venir se mêler ,^ sur la place, aux danses popu-' laires, chanter le premier une ronde qu'il veriaiç" de iaire, pour réjouir les Florentins ^ et rentrer III. 25

chez lui au milieu èe% a|>ptaudis9ements et des «cdamatians d'un peuple qui nWaît jamais été gouverné si gaimeBt.

Du sein 'de ces amusements il ne cessait point de tenir Tœil mr les affaires de Ja république, qdi conservait toujours sa forme apparente, sur les af* feires de soû cemmei^ , qui étaient immenstes , et sur celles de rEarope^entière, quHl embrasssât par sa politique et pafr son commercé. Defs troûMes ft^élevèrent ; des gu^nres lui furent sfusdtées. I tête à tous les orages, vint h bout de les calmer, et fit , par sa bonne admiiiistrationy monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle des lettres et des arts roccapait sans cesse. La bibliothèque fônd^ par Gosme, accrue pair Pierre, devint un des objets particuliers de ses soins. II envoya danft toutes les parties du monde , pour y recueillir des manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. H fut admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il éiait envi-: ronné , surtout par Pic de la Mirandole , et par son cher Politien. Je voudrais, disait-il , qu'ils me fournissent Toccasion d'acheter tant de livres, que ma fortune devint insufHsante , et que je fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec JeanLâscaris entreprit, à sa demande, un voyage dans rOrient, et en rapporta un nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. U en fit un second 9 mais plusieurs âamees après ^

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et vers la fin de la vie de Laurent , qui mouinit avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il 7 a de touchant dans ces soins que prenait M ëdicis, et dans les dépenses prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes les parties du monde , c'est que c'était k rafiiitic qu'il consacrait et ces soins et ces sacriBces. Son but unique était de former , pour Politîen et pour Pic de la Miran- -dole , une collection si al^ontantc , que rien ne put manquer k leurs recherches d'érudition et a leurs travaux.

L'invention de rimprimerie, qui se répandait dors en Toscane , ouvrit un nouveau champ à ses libéralités , et k cette insatiaible activité qui le portait vers tout ce qui était grand et utile : il vit le parti qu'on en pourrait tirer pour miiltiplier et ea même temps pour épurer les richesses littéraires. U engagea plusieurs savatits k coUationner et k cor* tîgèr les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fassent imprimés avec la plus grande correction. Christophe Landino y Politien , et plusieurs autres ërudits , se livrèrent avec aèîe k ce travail minu-* tiéux et difficile ; et plusieurs bonnes éditions grecques et latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut lé courage d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes , lui fut encore , en quel^

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que sorte , inspiré par Laurent , qui aplanit toutes les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les secours. Enfin, les savants Mélanges ou Miscellanea de Politien sont encore un résultat des études qu'il put faire * dans ]a riche bir bliothèque de son mtron , des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant ensemble k cheval , promenades que Laurent préférait aux cavalcades et aux pompes les plus brillantes; et ce recueil , précieux pour Férudition , fut imprimé a sa prière et k ses frais .

Les sciences ne lui devaient pas moii^s que les. lettres. Les unes et les autres se trouvaient réuniet dans l'académie platonicienne. On y examinait, on y réfutait librement les rêveries de Tastrologi^ judiciaire. On commençait k substituer Texpériencc et l'observation a la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique , d'une construction savante^ était construite pour Laurent (i). Plusieurs traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fit alors. A son exemple , d'autres citoyens riches et puissants consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et d'immenses libéralités, etie nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les genres qui

(i) Voy. sur cette machine iogéoieuse de Lorenzo Volpaja^ folitien,ép.8, 1. IV.

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I>arareiit k Florence à celte époque, atteste quel fut, siar rëmulation publique , l'effet de la munificence <i^ Laurent, et celui de ses exemples. .

Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu*îls «eussent déjà fait quelques progrès k Florence, c'est ^ lui surtout qu'ils durent une existence nouvelle ^t un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent ^st d'honorer la mémoire des talents qui ne sont :plas, il fit élever au célèbre peintre Giotto un buste €ie marbre dans l'église de Santa-Maria del Fiore. 11 voulut obtenir des habitants de Spolcte les cendres de leur compatriote Filippo Lippi^ et lui faire «rîger , dans la même église , un mausolée ; sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Lau- •ïent fit ériger ce monument k Spolète même , par Filippo le jeune , sculptepr habile , fils du peintre. Politien fit , en beaux vers latins , des inscriptions pour ces deux monuments. Alors, Antonio PoUa* ^ juolo ^ Domenico Ghirlandajo ^ Baldovinetti ^ Luca SignorelU^ se distinguèrent a la fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture. Dès le commencement de ce siècle, Donatcllo et Ghiberti avaient beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de Donatello que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de sculpture antique , premier noyau de la célèbre galerie de Florence , et dont la valeur fut estimée, après sa mort, k plus de a8,ooo fio-

V HISTOIRE LITTÉRiimE

rîns. Sou fils Pierre Taugmenita considérablement. . Laurent Tenrichit, après eux, des morceaux les pins précieux et les plus rares ; et il leuf don»a une destination nouvelle , qui lut une inspipaiion du génie des arts et un bienialt public. U fit diposer une partie de ses jardins de manière k servir d'école pour Tctude de Tantique, et fit placer dans les bos.* quets, dans les allées et dâïis les bâtiments, des statues y des bustes et d'autres ouvrages de FarL U donna la surintendance de ces objets^ au sculpteur Bertoldo , élève de Donatello , déjk avancé en âgey et pour qui ce fut une honotable retraite. U pajàit aux j,eunes gens sans fortune , qui se sentaient le goût des arts , et qui venaient étudier dans; cette grande école, des appointements suiBsants pour les soutenir dans leurs études , et fonda des prix con^ sidérables pour récompenser leurs progrès. C'est k cette institution qu'il faut attribuer l'éclat surprenant que jetèrent tout k coup les beaux-arls vers la fin du quinzième siècle , et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le reste de l'Europe. C'est k cette institution que l'on doit ce que l'histoire des arts offre peut-être de plus sublimç, puisqu'on lui doit Michel- Ange.

Issu d'une famille noble, mais peu ricbe, Michel-Ange Buonaiotti avait été placé, par son père, k l'école de Ghirlandajo. A la demande de Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir continuer leurs études dans ses jardins. Le

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F j^une Michjel-Ang^ fui ua de ces deux élèves ; et ce fat 1^ ^^% Taspect des chefs-d'œuvre antiques , eii les copiant dans ses dessins y en modelant en terre gkise d'après ces admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau , sous son ciseau , et da9s ses plasis d'architecture. La graad^ réforme qu'il opéra dai%s les arts eut pour origine son admiasioja dans les jardins de Médicis. Lau« irent , charmé de &es progrès rapides , des premiers essais qu'il fît de son talent , et du g«nie que sa ôonvetsatiou annonçait comme ses ouvrages , fit Tenir le père , lui annonça que dorénavant il se chargeait de sont fils « et pourvut même généreuset&ent aux besoins du vieillard et de s^ nombreuse famille. Michel-Ange ) devenu le commensal de Laurent 9 fut dès-lors., dans son palais, comme l'étaient les savants et les artistes célèbres^ sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant avec eux k sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait toujours l'être, les distinctions^ les cérémonies, l'étiquette , étaient abolies ; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût, parlait ou se taisait k son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste , destiné a être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation avec l'élite des citoyens, des artbtes et des gens de lettres de Florence ; c'est là qu'il prît le goût de toutes les connaissances qui peuvent concourir h. la perfection des arts ; c'est

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dans le palais de Mcdecis qu'il passait ses instants^ de loisir à étudier les carnées , les médailles, le pierres précieuses dont Laurent possédait* une col lection immense; c'est Ik aussi qu'il s'imit d'amiti avec plusieurs savants , qui ouvrirent k son gcni les trésors de l'érudition et de la science. La natur avait tant fait pour lui , qu'indépendamment de ce secours , il se lut sans doute élevé très-haut dan tes arts ; mais, qui peut savoir cependant toute l'in fluencc cju'eurent sur un si beau génie , les élud qu'il fit , les liaisons qu'il forma , les traitementsmêmes qu'il reçut dans le palais de Médicis? ; Cosme avait déjk embelli Florence de magnifiques édifices : Laurent voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père ^ une connaissance de l'art presque égale k celle des artistes les plus ha- Wles. La réputation de son goût eu architecture était si généralement établie, que le duc de Milan, le roi de Naples , et Philippe Strozzi , égal aux rois en magnificence , ne voulurent point bâtir de palais sans avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant , lorsqu'il en fit bâtir un lui-même k Poggio Cajano ^ il fit concourir , pour les plans ' de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence;il se décida pour celui de Giuliano^ architecte alors peu connu , devenu depuis célèbre sons le nom de San-Gallo (i) , et dont cet édillce commença la ré-

OJ Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que

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-^^utatîon et la fortune. Indépendamment d'un mo-« sciastère et de plusieurs autres monuments qu'il entreprît, Laurent eut la gloire d'en achever plusieurs <^ui avaient ëté commencés par ses ancêtres , entre siutres l'église de Saint*Laurent, et le monastère de Tiésole. La mosaïque, la gravure en pierres fines, ^ la manière antique , toutes les parties des arts.du <Iessin reçurent , de sa munificence et de son goût, ^Qe impulsion générale qui se répandit par imita-

- Laurent lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de San-- Çallo.

. I) après un inventaire dressé ii la mort de Laurent de Médecis , frère de Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ^ns, la fortune de chaque frère montait alors à 235, i5y florins d'or.

Vingt- neuf ans après, i^^g , îl se fit uîi autre inventaire de l'héritage de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à ^37,989 florins ; elle n^avait donc, à peu près, ni augïïienté ni diminué.

Les bénéfices de commerce, calculés à 20 0/0 sur ce capital, tie sont que de 46,090 florins. Le florin a été constamment. là huitième partie d'une once d'or, ou la soixante-quatrième -du marc, tandis que le louis d'or neuf en était la trentedeuxième. ( V. Ricordi di Lorenzo de Medici. Roscoë append^

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