CHAPITRE XVII
£tat général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du quatorzième siècle. UniAfersités ; ' suite des études publiques; études particulières; histoire ^ poésies latines et italiennes'^ Nouvelles dans le genre du Décamëron.; grands poèmes à l'imitation de celui du Dante ; dernières obser^ cations sur le quatorzième siècle.
1 AN DIS que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si générale aux esprits j qu'ils les ramenaient à Tétude et h Fimitation des anciens, et qu'ils fixaient, Tun en vers, Tautre en prose , la langue de leur patrie , d'autres études , auxquelles ils se tinrent presque entièrement étrangers , continuaient de fleurir , et d'autres écrivains , dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes d'Ajistote; et malgré le livre de Pétrarque , où il avait atla,qu« l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la
j38. histoire LITTERAlllE
sienne (i), r Arabe Averroës avait toujours ud^i multitude, de sectateurs ^qui 'Croyaient r^otendrei^lî La méthode des scholastiques continuait de régaevA] dans la théologie de T école et d'en épaissir le$^ ténèbres. Les Thomistes ét^es Scotistes se dispa-«I taient Tayantage des arguments les plus entortillés^ .jj les plus creux et Les plus obsurs. Loin que teât éu^rj 4iants en fussent découragés, ou que le nombre > des maîtres diminuât , le zèle des uns. et la qaamué des autres semblaient aller toujours croissant.
Pétrarque s^en plaignait dans se^ ouvrages et dans ses lettres, h Autrefois y écriyait-il , il j avait des professeurs de cette sciance; aujourd'hui, je le. dis avec indignation , des dialecticiens profanes et bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n^en ét^ pas ainsi , nous n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres inutiles- (â). » Mais tt avait beau dire; cette foule de mâfîtres ne cessait point d'attirer la foule des disciples , parce que là étaient las promesses de la fortune , les appâts ïde l'ambition. et le chemin dés grandeurs Ce torrent se débordait hors de ^Italie dans les universités jdes nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs dé âes professeurs des universités ultramoniaines- Du Boulay, dans l'histoire de cette célèbre écoles
'(i) De sut îpsiiis etmuUorum ignoraniiéL Ci) D« lUmed. utriusq. fortuniM , lîy, I , DiaL 46.»
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|tt nomme im assez grand nombre (i). Les auteurs italiens lai reprochent d'en avoir oublié plufleurs (a); mais ceux dont il parle et ceux qu'il ou- Uie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en loitirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, nssiprofondément inconnus les uns que les autres; et la raison humaine ireût pas beaucoup perdu k ce qu'ils le fussent toujours.
Le sicge et la puissance dont émanaient les fortnnes et les grâces qu'on ambitionnait en se livrant srec tant d'ardeur à cette étude , était toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie^ par ses légats et par des troupes k sa solde , 1 des guerres contre les Yisconii ; et ces guerres ne œssaient de troubler et de ravager la Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre part. Bologne se déclara libre : le soulèvement, gagna jusqu'à Rome, et de la les petites prmcipaatés qui formaient l'état de l'Eglise. Gré-goire XI sentit la nécessité de sa présence pour àeindre cet incendie . Il quitta entin Avignon pour - • ... -
(i) Le Père Denis, du bourg Saîrit-Sulpîce , înlîirie ami et directeur "de Pétrarque ; Albert de Padoiie , Augustin , comme le Père Denis; Gérard de Bologne, de Tordre des Carmos; Ferrico Cassinelli de Lucqucs , qui fut archevêque de Rouen , évêque de Lodève , et ensuite d'Au«crre, etc.
(2) Voyez Tiraboschi , Stor. délia Leller, ilal j t. V »
Rome , où il mourut dix-huit mois après son il tour (i), ayant d'avoir pu réussir h pacifier FltaliiM* Urbain YI dëtroisit par sa violence et par sa dm^ reté le bisn que son prédécesseur avait commentai^ à faire. Les cardinaux, qu'il poussait k boat, éha^^ rent et lui opposèrent l'anti-pape Clément VU (a)»!'* source de ce grand schisme qui devait durer qiu^ i rante ans. De nouvelles révolutions dans le rojavnm ■ de Naples en furent la suite . Jeanne , qui régnait encore, ayant soutenu Gément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz^ le reçut k Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat, et si la vengeance inntflti^ froide et tardive est un crime , il punit parxui crtmie assez lâche , sur une vieille reine , le crime odieita dont elle s'était souillée dans sa jeunesse*^
Clément VII , réfugié dans Avignon , y ra^embhk les cardinaux qui l'avaient élu, tandis qn'Urbain VI formait tout un nouveau coUége' de cardinaux ita-> liens. De ce nombre fut Bonaventure Pcrago da Padoue, l'un des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lai qui , dans la cérémkonie de ses obsèque% avait prononcé son oraison funèbre. Il était alofs
(i) 11 entra dans Rome, le i3 septembre 1376 ,. et y^ wourut le 27 mars i576, (2) Robert > cardinal de Génère»
D'ITALIE, CHAP. XVII. i4i
simple religieux Augustin. Trois ans après , il fiit iail General de son ordre; et quand le schisme éckta, s'étant déclaré pour Urbain YI^ il en fut récompensé par le chapeau de cardinal. Sa mort &t aussi funeste que son élévation avait été rapide. H fat tué d'un coup de flèche, en passant sur le pont Siint-Aiige , pour se rendre au Vatican. On ne put dëcauTrir d'où partait ce coup • On soupçonna François de Carrare , seigneur de Padoue y d'en avoir domié l'ordre , pour se venger de ce que le cardinal s'opposait k ses desseins contre les immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago aamartjrr^ en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manque de lui donner place dans cette immense col-* lection(i).Tiraboschi, avec sa bonne foi ordinaire^ rapporte ces faits ; mais, avec la mâme bonne foi , il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de . Carrare eût en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause, ce Je uç veux pas , ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont il a joui jusqu'à présent, d'être ittis au nombre de ceux qui sont morts pour la défense de l'immunité de l'Eglise ; je propose' seulement mes doutes, et j'attends que les savants
(i) Vol. XI , 10 )uîn
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veuillent bien les résoudre (i). » Les sayaHl^i n'ont point donné cette solution , et les dout^ | du sage Tiraboschi sont devenus des preuves né-i gatives. ^i
Un autre théologien, qui s'honora aussi de Fa^ , mitié de Pétrarque, Louis Marsigll, Florentin^ lé , vit pour la première fois à Padoue , n'ayant encore , que vingt-ans. Pétrarque démèk dès-iors ett lui* des talents çt des connaissances extraordiciaiifes* Ce n'était pas seulement en théologie qu^il étak savant, mais en littérature , en poésie , en histoire* .7 Après avoir voyagé en France , soutenu des thèses, éclatantes et pris le degré de mal|.re ès-ftits -dMis l'Université de Paris, il retourna dans sa p«triè> jouit k Florence d'une grande considëratiouy^ vécut entouré de disciples qui s'honoraient de rér cevoir ses leçons , acquit une renomméa dont on trouve les témoignages dans plus^ieurs écrivains de son temps, mais ne laissa audKn écrit qui puisse faire juger à quel point était méritée une réputation si grande • On compte encore parmi les théologiens les plus savants de la m^mc époque et parmi les fondateurs de Técole théologique de Bologne , Louis Donato , Vénitien , de Tordre des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI ^ pour la même raisoa que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi dans une
(O^y/or. ileila Lelter. UaL , t. V, p. laS.
mission dont Urbaîn Tavait chargé auprès de Charles de Durez (r). Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife intraitable , et le roi qui lai devait sa couronne , Urbain, assiégé pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si cruellement les cardinaux qui s'y élaienl Renfermés avec lui, que six d'entre eux conspirè^ TCDl on contre leur tyran, ou seulement pour échapper h sa t3rrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit arrêter et leur Ht subir les plus affreuses tortures. Le malheureux Louis Donato était do nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût Fentendre crier. U se promenait daiis le jardin du château en disant son bréviaire (!i) : l'éxecution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain àant parvenu à s'enfuir de ce château, se retira k Gênes ^ emmenant avec lui ses cardinaux prisonmers et l'évêque d'Aquila, qui , ne pouvant aller asse^ vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté , fut massacré par son ordre et pf esque sous ses yeux. Pour terminer cette tragédie , Urbain arrivé k Gônes, fit mourir par divers supplices cinq des cardinaux, y compris Louis Do-
te^rii.
(i) Tiraboschî , ub, supr.^ p. i3a.
(2) V. Abrégé de VHist. ecclés,^ Berne, 1767 , vol. II, ^ t385.
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naio (i). U eût été plus heureux, s*il fàt resté sîmple moine et s'il ne se fût occupé que de sa théologie.
La fin non moins déplorable du poète astrologue , Cecco d'jiscoli , et les persécutions éprouvées par Tastrologue médecin Pierre d'Abano , ne détournaient point de Tétude de Tastrologiè judiciaire. Un Génois, nommé Andalone dèl NerOy qui se rendit célèbre par ses connaissances en astronomie , et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul dessein de les augmenter, sMgara^ comme presque tous les astronomes le faisaient alors , dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris de ses leçons k Naples , parle de lui avec de grands éloges dans son Traité de la Généalogie des Dieux, T appelle son ^némble maître (2) , et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans l'éloquence , On a de lui un Traité latin de la composition de V astrolabe, publié k Ferrare, en i475. Nous avons en manuscrit, k la Bibliothèque impériale , un de ses Traités sur la sphère, la théorie des planètes, leurs équations ^ avec une introduction aux jugements astrologiques (3) , qui n'a jamais été ni publié ni traduit.
(i) Voy. Abréffc de VHist ecc. ect.Voy. aussi Abrégé chrono" logique de VHist. ecclés, Paris, lySi , vol. II, même année.
(2) Liv. XV.
(3) Andalonis d^Nigro Januensis Traclaius de sphara, Theo^
Thomas de Pisan, autre astrologue , jouissait à jBoIogBe d'une grande réputation lorsqu'il fut ap* pelé k Paris par Charles Y. Ce roi, qu'on appela k Sage f n'eut cependant pas la sagesse de se ga-* rantir des rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fat traite à sa cour avec distinction , payé avec Biagoificence et créé conseiller du roi. Il avait prédit l'heure de sa propre mort, et lit à sa science rboBneur de mourir k l'heure qu'il avait fixée. Cest sa fille Christine de Pisan qui l'atteste dans rhisloire de Charles Y, qu'elle a écrite en français (1). Christine fut, comme on sait, un des projdiges de son siècle et de son sexe. Elle a laissé , oatre cette histoire, le Trésor de la cité des dames (2) , et quelques autres ouvrages français en prose et en vers (3). Elle tient k Tltalie par sa naissance, et k la France par ses écrits.
On l'a dit avec vérité^
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.
Il est aussi vrai , et presque aussi triste que , quand
rka planetanan : IntroducUq ad judicia astrologica. Catal. des Manuscr., vol. IV, p. 333, n®. 7272.
(i) Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le Recueil de VAcad. des Inscnpi. , t. II , p. 704. Celte histoire de Charles V a été publiée par l'abbé Lebeuf , DisserU sur l'Hist. de Paris, t. 111, p. io3.
(a) Imprimé à Paris en i497*
(3) J'ai parlé du Trésor de la GUé des Dames j au sujet du 111. 10
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il récompense la folie , il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait Tastrologie auprès de Charles4e^age excita une grande ardeur poiôr cette prétendue science, non-seiilemeQ>t dans ses états, mais en Italie, d'où vinrent, k Fexemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres astrologues, dans Tespoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure qu'ils prédisaient aux autres (i). Leam noms ont été soigneusement recueillis (2) , et Ton a tenu registre de leurs découvertes et de leurs prédictions ; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et dominicain, qui prédit, jour * pour jour , la naissance d'un fils du duc de Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques, plusieurs grands empoisonneurs en Francç ^ qui açaient tntoxiqué plusieurs grands personnages (3), telles encore que les prédictions faites par un certain Marc , de Gènes , de la mort d'Edouard III , roi d'Angleterre, et de la victoire, de Rosebecq, remportée sur les Flamands, en
•rfM
jurisconsulte GioQonm d'Andréa et de sa fille Nooella , t. Il , de cet ouvrage, p. 3oo, note* Voy* le Mémoire de Boivin^ uL supr.
(i) Tiraboschi, t. V, 1. II, p. 17a.
(2) Voy. Catalogne des principaux Astrologues^ etc., rédigé par Simon de Phares , écrivain du quinzième siècle , et pu-^ blié par Tabbé Lebeuf, Dissertai sur l'Hist. de Paris , t. III^ p. 44^ et suiv.
(3)Iiic/,2P«45l*
D'ITALIE, ciup. XYII. 147
>382 , par les Français , que commandait le duc de Bourgogne (i) ; mais on n*a pas tenu aussi exactement compte de leurs charlataneries et de leurs bévues. .
On est encore forcé de compter parmi les astro^ logùes le fameux Paul le géomètre , né à Prado , en Toscane, à qui son savoir en arithmétique , fit aussi donner le nom de Paul de \Ahhaco. Il ne âe bornait pas à connaître les astres et à en. tirer des pronostics; il construisait de ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en France , en Angleterre ,. en Espagne , et jusque parmi les Arabes y que dans son pays même (a). Philippe Y illani Ta fait mourir en 1 365 (3) ; et cependant on cite de lui un testament fait Tannée suivante (4). Par ce testament, il ordonna que s^% ouvrages astrologiques fussent déposés dans un couvent de Florenœ (5) , que les moines en eussent une clef, sa famille une autre,' et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se trouvât un astrologue florentin qui lût jugé, par quatre
(i) Voy. Catalogue des principaux Astrologues , etc. etc.
(2) Tiraboschî , ub, supr,
(3) Uomini illustri Fiorentini.
(4) Mehus, VitAmbros. Camt^^Hij p* 19^; Mannî. <%//i, t XIV , p. 22 , etc.
(5) U Sainte-Trinité.
t4S HISTOIRE LITTERAIRE
makres dans cet art , digne de les posséder^ On dit pas ce que sont devenus ces clefs et ce dépôt ^ ni si f dans le grand nombre d'astrologues qui exis-* taient alors , il y en eut qui se soucièrent de subir ce jugement (i).
Ni leur nombre ^ ni leur succès n^en imposaient k Pétrarque, que Ton trouve toujours k cette époque répandant les lumières ou combattant Terreur ^ loin de se laisser entraîner au torrent , il ne cessa de se moquer de Tastrologîe et des astrologues, s6i| dans ses ouvrages publiés , soit dans ses lettres (a)^ Mais c'étaient des paroles jetées au vent. L'igno-» rance était trop générale et le préjugé trop enraciné, pour que les efforts d'un seul homme , quelque^ supérieur qu'il lût , pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas, moins des alchimistes (3) que des astrologues , et il ne diminua ni leur nombre , très-grand dans ce siècle , ni celui de leurs dupes ^
L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme l'astrologie l'otatt d« l'astronomie qui était aussi dans son enfance. La médecine empruntait trop souvent les visions de
(i) Manni, ioc, cit. , et Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani , disent que quelques-uns des ouvrages de Paul onï été imprimés à Bâle en iSis, ; mais Tîraboschi avoue qu^il n^én a aucune connaissance, et qu^il ne connaît non plu% aucun autre écrivain qui en ait parlé.
(2) Voy. surtout une Lettre à Boccace, Senîl^ 1. IIF, ép» i:
(3) Voy, De Remed. vtr.fortumXy 1. 1^ Dial. Jii.
Fane et de Tautré; mais souvent aussi elle s^en te^ liait k ses propres études, et elle dut k ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils , médecins et amis de Pétrarque , qui pourtant n*ai-* mait pas les médecins , ne furent ni alchimistes , ni astrologues , mais joignirent tous deux à leur profession Tétude de Tastronomie et de la mé^ canique. Padoue , leur patrie , dut au premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement admirées (i). Padoue et Pavie avaient, comme Bologne , Florence , Pise , Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine « Elles pro* doisaient de savants élèves,* qui devenaient k leur tour de célèbres professeurs. La plupart s^en tenaient k renseignement et k la pratique. Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que Tart était de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui parait s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les autres;
(1) J'aî parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t. H , p. 446> note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation, Mém. de VAcadem, des Inscript, et Bel, Letj t. XX, f . 44o , où il a confondu le fils et le père , et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi a redr«8sée8 , t. V, p. 177 et «uiv.
fi^o HISTOIRE LITTERAIRE
c*estle célèbre Mondinus , regardé encore autour-' d'hui comme le restaurateur de Tanatomie , dont il a laissé un Traité, le premier qui ait été écpîl depuis les anciens (i). Ce traité servait encore de texte et presque de loi dans lés universités , deux cents ans après sa mort. Milan, Bologne, Forli et d^autres villes se disputent Fhonneur d*avoir donné naissance k Mondinus ; mais il suffit , pour la gloire de ritalie, qu^il sok né, qu^il ait étudié, exercé , enseigné, fait ses belles expériences, et écrit dans son sein (a).
Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande réputation. Pierre Crezcenzio écrivit, dans un âge fort avancé, sur le premier des arts , Fagriculture. Sa vie active appartient plus au treizième siècle qu'au quatorzième. Né k Bologne d'une famille honnête et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie , en médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus particulièrement k Fétude des lois. Il ne prit cependant point le degré de docteur et se borna au titre de juge , qui était alors
(i) Voy. Freind , Histor. Medic, et M. PoxUl, Histoire de fAnatomie , 1. 1.
(2) Le Traité d^Anatomie de Mondinus a eu plusieurs éditions citées par M. Portai , par Fabricius , BibL med, et inj. Imtin. , vol. Y, etc.
D'ITALIE, CHAP. XVII. i5i
telaî des simples jurisconsultes. Ils avaient le pou- Toir de traiter, de débattre et de défendre les causes ; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires publiques et y donner des leçons, privilège réservé aux seuls docteurs.
Çrezcenzio s'éloigna de sa paune, quand il la vit déchirée par des dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les villes dltalie, qui étaient alors presque toutes indépendantes , étaient dans Tusage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et militaires , sous le titre de capitaines ou depodcstà. Elles exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes , et qui jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne , fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des assesseurs , et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que Çrezcenzio parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justiqe aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages conseils , et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des sentiments de concorde et dans un état de pfidx. Il observait partout les procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier. Ëpfiji, de retour k Efologne^ et déjà fort âgé, U
i52 HISTOIRE LITTÉRAIRE
recueillit toutes ses observations, et publia, vet% ran i3o4î un Traité d'agriculture > divisa en dotize livres, qu'il dédia au roi de Naplés, Charles II. Il survécut près de ^eize ou dix-sept ans k Cette publication, et mourut vers la fin de 1820 , âgé d'environ quatre-vingt-sept ans (i).
Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de «es propres observations. Cette partie , en quelque sorte pratique , est exçellente et pourrait être encore utile aujourd'hiH j elle est au moins* très-curieuse par la connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne ^ que Ton voit avec surprise avoir étc, dès cette époque reculée , sur un grand nombre d'objets , la même que de nos jours. On peut citer pour exemple le chapitre de la culture du lin , où l'auteur prescrit les engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes , auxquelles les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien ajouter (2); maïs lorsqu'il veut s'clcvcr à la théorie, et rendre raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avî-
(i) Vita diP, Crezcenzio^ en tête de la traduction ilal. de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, n^o5, in -8^* (2J M. Corniani, l SecoH délia LeUer. îtaLy t. I, p. 178».
DITALIE, CHAP. XVII. i53
cenne ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des distinctions subtiles et pleines d erreurs. Ce livre, écrit en latin, fut traduit en italien ^yant la (in du même siècle. Oa avait attribué à Crezcenzio lui-même cette traduction ; mais il a été reconnu depuis qu^elle date du temps où la langue avait acquis tout son perfectionnement, c'est-à-dîre d'un demi-siècle après Tépoque où lauteur écrivait. On ignore le nom du traducteur : seulement; dit le père Bartoli (i), on reconnaît k la |>erfection de son style qu^il est du siècle où Ton écrivait le mieux (a).
La jurisprudence , qui avait été la profession de cet auteur agronome y était , par les mêmes raisons que la théologie , dans un haut degré de faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Tïaples, s*y distinguaient à Fenvi. Cependant, depuis le fameux Accurse , aucun homme n^avait
(i) A la fin de la préface du petit Traité de critique grammaticale, intitulé : // Torto ed il dritto del non si puo , qu^il a donné sous le nom de Ferrante Lon^obardi, Rome , i655, pet. în-ia.
{2) La première édition de Touvrage latin est de 1471 9 Augsbourg, in- fol. , sous ce litre : Pétri de Cresceniiis ruralium commodorum j lib. XII, Augustœ vindelîcorum^ etc. L.v traduction italienue fut imprimée pour la première fois 4 Florence, i47^i aussi in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, i6o5 , et de Nàples, i7a4» a vol. in-8*.
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paru capable de jeter une nouvelle lumière sur léB i obcurités de cette science^ que le nombre même i de ceux qui la professaient devait inëvitabLement I augmenter. EnOn parut le grand Barthole , dont la poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes , mais qui re^ut dans ce siècle des honneurs presque divins (i). Astre et lumière des jurisconsultes y makre de vërité , fanal da droit, guide des aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués , selon Tusage dutemps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses , on ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et k ses immenses travaux, Barthole naquit la même année que Boccace, en i3i3, k Sasso-Ferrato , dans la Marche d'Ancôoe. Il se livra, dès sa jeunesse, kTétude du droit sous les maîtres les plus célèbres, k Perouse d'abord, et ensuite k Bologne. Il y devint maître lui-même^ et lors de la fondation de l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que a6 ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres. II quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une k Perouse , où on lui déféra le titre et les droits de citoyen. En i355, lorsque l'empereur Charles IV descendit ^n Italie , il fut choisi pour l'aller complimenter k Pise. Il profita de l'occasion , et obtint pour cette Université naissante les
(0 Tiraboschi , t. V, 1. II , c. 4.
D'ITALIE, CHAP. XVII. i55
y ntâmes privilèges dont jouissaient toutes les aulnes. L'empereur lui en accorda de personnels, et 5|Kx:ialement celui de porter dans son écusson les armés des rois de Bohême. Quelques auteurs ont pensé que ces honneurs étaient le prix de la fa-» ineiis« bulle d'or , que Charles publia Tannée sni- Tante , qu'il avait concertée a Pise avec Barthole , et dont il lui avait confié la rédaction (i)- U ne jouit pals long-temps de ces distinctions ; de retour k Pérouse , il y mourut , selon Topinion la plus probable, âgé seulement de 4^ ans. La brièveté de sa vie rend presque inconcevables la profondeur et rétendue de ses connaissances et le volume énorme de ses écrits, Gravina , en rendant jastice k son érudition et à la force de sa dialectique ^ le juge sévèrement sur Fabus quHl en a fait, et sur les subtilités qu'il introduisit dans Tétade du droit. « Son génie et son érudition lui nuisirent, dit ce critique judicieux (a) : possédant toute la misérable science de ce temps-lk , il ne fit que retourner de mille manières les éophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du péripapéticisme , etc. »
La vaste compilation des oeuvres de Barthole contient quelques Traités de droit public , tels que ceux des Guelphes et des Gibelins ; de l'AdnUnis'
(«) De Satie , Mém, pour la Vie de Pétrar. , t. lU , p. ^og, (2) De origine jurîs cioliis, 1. 1^ §. i64*
i56 HISTOIRE LITTERAIRE
tration de la République; de la Tyrannie j etc. On y en trouve un plus singulier , et dont le prodi^ gieux succès peut servir à faire connaître Fesprit de son temps. Cest une cause plaidëe devant J.-G. entre la Yierge Marie, d'une part, et le Diable, dei Fautre (i). Cac^dœmon comparait devant le tribunal, en qualité de procureur de toute la malice infernale. Sa procuration , passée devant le notaire de la maison du Diable, date de Tan 13^4- U cité le genre humain k comparaître k Taudience troiâr jours après la date. Le genre humain, pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la pre* nlière fois, expédier par contumace. U a recours à la Sainte-Vierge et la supplie de prendre sa dé-^ fense. Elle se déclare donc son avocate ; mais le Diable proteste qu'elle est incapable de remjdir cet office, les femmes en étant exclues, selon le Digeste De postulatione : de plus , il la déclare sus** pecte, comme mère du juge, conformément & la loi De appellatione . La Vierge répond h Texceplion; i"*. que les femmes sont admises k plaider dans les causes des misérables , selon la disposition du paragraphe I, De fœminis^ etc., et que le genre humain est précisément dans ce cas; â"". que
(i) Tractatus guœstwnis oentilatœ coram Domino nostm J.-C. inter çirginem Mariam ex unâ parie ^ et Diàbqlum eoc altéra j p. i65 et suiv. du livre intitulé : BaïihoU ConsiHa^ ijuasiiones et tractatus^ Lyon , i568.
même ane mère peut parler dans sa propre cause , comme il est écrit dans les expressions , chapitre PHorem, etc. Cstte question dWdre judiciaire étant vidée , Cacodœmon produit sa demande , de pouvoir tourmenter le genre humain , comme il le faisait avant la rédemption; il s^appuie des textes d'une infinité de lois ; mais la Vierge Marie n*en allègue pas moins que lui dans ses réponses , toutes favorables k son client. Enfin , le divin juge prononce la sentence d'absolution fomUter j séant pro tribunali , au parquet ordinaire des causes , au-dessus des trônes des anges , dans le palais de sa résidence y après avoir vu toutes les citations , procurations^ allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite sentence écrite et publiée par$. Jean FEvangliste, notaire et écrivain public de la cour céleste (i).
Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival^ le célèbre Balde, iils d'un médecin de Pérousc. (hi raconte beaucoup de traits de cette rivalité , qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des écrivains sages les révoquent en doute, Qt il vaut mieux en douter avec eux que d'y croire (2). Balde fut professeur U Pérouse , sa patrie jj puis à Sienne, k Pise, k.Padoue et h, Pavîc.
(i) / secolî délia Lelter. Ual di Glamb. Corniani, t. 1,
ft 436.
(a) Voy. Tîraboschî , ub, strpr, , et Mazzuchellî , ScrUMal,
j58 histoire littéraire
Il laissa partout une grande admiration de son sd^ voir, et encore plus de son esprit, qui était vif j brillant, fécond en réparties et en bons mots. Cest un avantage qu^il avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement et de science, mais, k ce qu^il parait, un peu lourd. Balde n'a guère laissé moins d'écrits que lui , et qui ne sont pas aujourd'hui plus utiles ni plus conuns que les siens ; il est vrai qu'il ne mourut que l'année même de la iin du siècle , âgé de soixante-quinze ou seize ans, et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que sén maitre.
C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guil<* laume de Pastrengo que nous avons vu, dans là Vie de Pétrarque, jouer. un des premiers rôles parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du Yéronais. Il fut notaire et juge h Véronne. Les Scaliger, seigneurs de cet état, le chargèrent, en i335, d'une mission au-près du pape Innocent XII, qui résidait k Avignon : c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie . Mais ce n'est pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire littéraire , c'est . comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu , le premier modèle de ces Bibliothèques univers selles , et de ces Dictionnaires des hommes illus^ treSf qui se sont tant multipliés depuis. S. Jérôme^
DITALIE , ciiAP. XVII. 1^9
Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette espèce , n'avaient parlé que des écrivains sacrés (i). Photius n'avait traité que des livres qui loi. étaient tombés entre les mains. Guillaume de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets, depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet ouvrage écrit en latin , a été imprimé à Venise , en 1S47 , sous ce faux titre : De originibus rerum (2), que Fauteur ne lui avait point donné. Le manuscrit que ^o^ en conserve dans une bibliothèque de Venise (3), porte celui-ci : De viris illustri" bus (4) 9 qui lui convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on appelle fine Bibliothèque. Les auteurs y sont rangés par ordre alphabétique ; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que permettait une époque où ron avait si peu de secours pour ce travail, on prouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il
.mm
(i) Tifaboschi , t. V , p. 3aa,
(a) Le litre entier du livre imprimé est ; De On^ùbus rf nm Ubellus authore Gullelmo Pasiregico Veronense^ Venet.,
(3) Dant celle d» S. Jeaa et S, Paul ( di SS. Giwami e
faoh).
(4) Le titre entier de ee manuscrit est, après le Proemîum : Incîpit liber de Vins illustribus editus à Guiilelmo Pastregico ^o'onefisi eî^f êtfori ejusdem urlis causidico.
i6o HISTOIRE LITTERAIRE
était impossible qu'il ne s'y glissât pas beancoup^ d'omissions et beaucoup d'erreurs ^ mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il parait surprenant cpi'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de ténèbres , et ce n'est pais pour lui peu de gloire que d'avoir donné le premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment un » historique et géographique , où Fanteur recherche surtout les premières origines, et c'est ce qui a causé Terreur commise au titre dé l'édition de Venise. Cette édition très-rare d^un ouvrage curieux est si remplie de fautes , qn^ellè ne peut- être , pour ainsi dire , d'aucun tisage. Montfaucon, et après lui Mafféi, avaient entrepris d'en donner une nouvelle, corrigée sur les inanuscrits; mais ni l'un ni l'auti'e, ni personne après eux , n'a exécuté ce dessein , qui ne serait pas sans utilité (i).
Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres historiens de ce nom , outre le complément des histoires de son oncle et de son père (2), composa aussi un ouvrage intéressant
(i) Voy. Maffei, Verona iilustr,, p^rt. II, p. ii5, etTirabosclii , t. V, 1. II , c, 6,
(2) Ce complément n^est que de quarante-deux chapitres; il termine le livre XI , et conduit l'hîsloîre de Florence jusqu à la fin de io34. V* sur les deux autres Vîllanl j t. il de cet ouvr., p. 3oi«
mTALlE, CHAP. XVn. 16 1
|)OttP rhîstoîrc lîttéraîre ; maïs il s'y renferma dan$ ce qui regardait sa pairie , et n'écrivît que les f^'^ies des hommes illustres de Florefiôe. Le comte Maz« zuchelli en a publié pour la première fols (i) , non le texte original, qui est en latin, mais une an« denne traduction italienne ^ avec d'amples et sa- Tantes notes. Philippe Yillani fut nommé, en 140 f y pour expliquer publiquement le Dante dand lacliaire que Boccace avait occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404» 6t l'on croit qu'il mou-^ rat peu de temps après. Les titres cVEliconio et de Solitaiiùy que lui donnent quelques anciens manascrits de ses Vies des hommes illustres, prou^ vent que, quoiqu'il eût rempli k Pérousc quelques fonctions honorables (2), il s'était ensuite entièrement livré aux lettrés et k l'amour de la solitude et da repos. Il fut le premier auteur d'une histoire lit* téraire particulière , comme Guillaume de Pas*» irengo , d'une histoire littéraire générale. Quant k rhistoîre politique, elle n'eut alors aucun auteur qui put être comparé aux Vlllanl* Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est consi-* dérable ^ et celui des chroniques ou histoires particulières des différentes villes , passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne Ht plus ni les unes ni les
(i)En 1747-
(2) Celles de chancelier Je celle commune, elc. Voy. Ti-
boschi , loc. cit.
nu 1 1
id2 HISTOIRE LITTERAIRE
autres pour son plaisir. Les premières sont même peu utiles pour la connaissance des faits : les auteurs de ces histoires avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de tous, parce qu*il Test k d'autres litres , est le premier commentateur du Dante , Bemfenuto da Imola. On a de lui, sous le titre de Liber jiugustalis ^ une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps j ouvrage dont la sécheresse et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses œuvres latines , mais sous le nom du véritable auteur (i). Landolphe Colonna, Romain^ qui fut chanoine de l'église de Chartres y ot que l'on dit de la noble famille des Colonne (2), écrivit, entre autres ouvrages , un Breviarum historialcy qui a été imprimé en France (3), et Français Pipino ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des rois Francs, depuis l'origine jusqu'en i3i4. Pour l'histoire des premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant lui ; mais , parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains , il joint aux faits qu'il a pris
(i) Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4^., tout à la fin du volume; dans celle de 1S81 , in-fol. , pag. 5 16, etc*
(2) Tiraboschi, t. V, p. 3 18,
(3) A Poitiers , en i479«
D'ITALIE, ciTAP. XVII. i63
dans les autres , des faits particuliers qu^on ne trouve point ailletirs (i). Muratorl n'a inséré dans sa grande collection que la pariiè de cette chro-« ûiquê qui commence en 1 176 (2). Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui peuvent être de quelque usage , et peut-être même ' en a-l-îl outre-passé le nombre. On y distingue les deux Cortusi (3), continuateurs de l'histoire de Padoue, commencée par Albertino Mussato dont notis avons parlé dans un précédent chapitre (4), mais qui restèrent fort au-dessous de lui , quant au talent et quant au style ; Ferreto de Vicence (5) , Fan des meilleurs historiens de ce temps ; Cahano Fiamma de Milan (6), qui ne lui est point inférieur ; Jean de Cenneuate (7) , émule et compapatriote de Fiamma^ et plusieurs autres. Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les bibliothèques d'Italie, «t y resteront toujours sans qu'il y ait rien k perdre , ni pour la gloire littéraire de ritalie , ni pour l'histoire !
J'aurais dû placer dans la première époque de - —
(i) Tiraboschi , ub, supr,, p. 319.
(2) Script. Rer. iial , vol. IX.
(3) GugUeImo Cortusio et Albrî^hetio Cortusîoy son parent,
(4) Tom. Il , p. 3o5.
(5) Script Rer. ital , vol. IX , p. 935.
(6) Auteur du Manipulus Florum^ iôiJ^, voL XI , p. 533* (7)I«:?. vol. IX, p. 1223.
i66 HISTOIRE LITTERAIRE
ëpîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coui5 de notre patrie : mais ce n^est pas assez y il meist vient de France, d'Allemagne^ d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-m^me; et l'on me •prenil pour juge de tous les esprits. Si je réponde k toutes les lettres que j e reçois , il n'y a point de mortel plus occupié que moi : si je ne répond^ pas, on dira que je suis un homme insolent et dër daigneux. Si je blâme, je suis un censeur odieu;x: si >e loue , un fkde adulateur. Ce ne serait encore rien , si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins , Ils ne connaissent- plus n} Justinien , ni Hipocrate. Sourds aux cris des plaideurs et des malades , ils ne veulent entendre parler que de Virgile et d'Homère. Maïs que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les maçons abandonnent les outils de leur profession , pour ne s'occuper que d'Apollon et des Muscs. Je ne puis vous dire combien cette peste , autrefois si rare , est commune a présent, etc. »
On voit, par cette lettre même 3 que c'était de poésies latines qu'on accablait Pétrarque , et non de poésies en langue vulgaire ; car si cette langue commençait k devenir universelle en ItaKe , elle était à peine connue en Allemagne, en Angleterre et en France , d'où il lui venait aussi tant de vers.. Lui-même, comme oij^ l'a vu, ne se faisait qu'un amusement de la poésie italiemxc. Ses travaux sq-»
^1 rieax étalent en latin. C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au Capîtole Ja couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite dé sa vie peu de cas de cet honneur , qui FaTait enivré dans sa jeunesse. Ce qui contribua peut-être k ce dégoût, fat de voir le même triomphe accorde , douze ou quinze ans après , a un homme qu'il ëtaît loin sans doute de regarder comme son égal. On le nommait Zartobi da Strada, Philippe Villani Ta placé parmi les illustres Florentins ; mais si la couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque célébrité que par cette couronne même .
Zanobi était fils du célèbre grammcûrîen Giovanni da Strada j qui avait été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état que son père ; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile , Nicolas Acciajuoli , a qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi quitta l'école de grammaire et de rhétorique , dont il subsistait obscurément k Florence , pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu honorablement par le grand-sénéchal , croc par lui secrétaire du roi , et bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié^ qu Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir qui»
i68 HISTOIRE LITTERAIRE
son entretien ou ses lettres. En i355, lors qu'il jt^ rendit k Pise, auprès de Tepapereur Charles IV, il y conduisit Zanobi , et ce fut Ih qu'il obtint pouf • lui , de Fempereur , la couronne dé laurier et les i| Jionneurs du triomphe. Mathieu Villani, dans son i }iistoire (i), iait mention de çett^ cërômonie, i dans laquelle Zanobi , la couronne sur la tête , fut ^ conduit publiquement par la ville de PIse , accx>iii^ compagne de tous le^ barons de reo^pereur.
Ce coiironueu^ent causa beaucoup de surprise en Italie ; où la réputation de ZaDobi n'éts^it pjMi généralement répandue. Les amis de Potrotquç s'étonnèrent de voir que le grand^rsénéchal, qui était un de ses amis particuliers ^ se fut employé jivec tant de chaleur pour avilir eu quelque sorte l'honneur qu'il avait reçu , en le faisant décemep ^ un homme qui lui était si inférieur, Pcjtrarque lui-même ne fut pas insensible h cette espèce d'a-^ vilissement de la couronne poétique. Visons la^ préface d'un de ses écrits (2), il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge et un censei:|r allemand ( c'est ainsi qu'il désigne Charles IV .) n'avait pas craint de prononcer sur le^ beaux-r esprits italiens. Il ne cessa pas pour cela d'aimer Zanobi , qui était nou seulement un homme d*e$^ prit, mais des mœurs les plus douces et, du çom^
wmmmmmmt'mmmm^fmff^jtfiHtf.
(0 L. V, ch. 26.
(a) Iiiçect. in Meâ,
DITALIE, CHAP. XVIL 169
merce le plus aimable. Ce poëte fut élevé, toujours par le ctédit d'Acciajuoli , k la charge de secrélaire Apostolique aupvès du pape Innocent YI (i) ; mais {1 ne la posséda que deux ou trois ans.au plus, et mourut de la peste en i36i, âgé seulement de quaiante^euf ans» Ses écrits restèrent entre les «nains de sa famille ; d^autres disent qu^ils fureut déposés ches un notaire de Florence ; ils s'y sont perdus y et n*ont jamais vu le jour (2). L'opinion qa'pp avait de lui dans sa patrie était si avanta^ gQlise 9 sans que Ton puisse savoir k quel point £Ue ptait fondée , que lorsque les Florentins résolurent (3) d^éleVer , aux frais du trésor public y de magnifiques mausolées k Dante , k Accurse , k Pé-* Irarque et k Boçcace , ils y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta san$ exécution pour lui comme pour tous.
Plusieurs antres poëtes latîns brillèrent encore 2i la fm de ce siècle. On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche , ou sans entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues d'intérêt quand les noms ne rappellent aucuà
(0 En 1359.
(a) On n'a imprimé de lui fcie Ici dix-neuf premiers livres de U traduction en prose italienne des Morales de g* Grégoire, L'auteur Ai T(^e de cette ancienne traduction est inconnUf
. (3)Eni396,
«70 fflSTOIRE LITTERAIRE
souvenir. Deux seuls de ces noms paraissent mé-r rîterune mention particulière. L'uil est celui de François Landino , fils d*un peintre qui âyait alors » quelque réputation, et parent de Landino j célébré i commentateur du Dante. Il évait aveugle et'mtisi- i cien. Ayant perdu la vue dès son enfonce par la petîte-vérolé , il commença bientôt, dit Philippe Viliani (i), à sentir le malheur de cet état de cécité ; et , pour en adoucir Thorreur par* quelque distraction consolante , il s'amusait k chanter^ comme un enfant qu*il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur de la mélo-^ die, il chantait selon les règles de Tart, en s*àc^ compagnant de Forgue ou de quelque instnlment à cordes. U fît rapidement des progrès si admi* râbles, qu'il jouait en très-peu de temps de tons les instruments de musique , même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus habiles. Il inventa même par la seule force de son génie , des instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi , du consentement de tous les musiciens, qui lui accordaient la palme^ il fut publiquement couronné de lauriers, k Yenise„ par le roi de Chypre, comme les poëtes Tçtaiênt par les empereurs. U mourut k Florence en iSga»
(i) ViU d' iUustri Fiorentini^ p. 84.
D'ITALIE, CHAF. XVIL 171
.^^lErançoîs Landino n^ëtaitpas seulement musicien , \ ^lû était aussi grammairien, dialecticien et poëte. ^i Son hùhileté h toucher l'orgue, lui fit donner le '^£ 5Dmom de Francesco degli Organi^ et c'est ainsi qu'il est nommé dans les recueils où Ton trouve de lui -quelques poésies italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins (i) j le style n'en est pas inférieur a celui des poésies latines de Pétrarque .
L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres , non-seulement comme poëte, mais comme littérateur et philosophe , et dont le nom se trouve souvent joint a celui de Pétrarque , est Lino Qo^ biccio Sahitato. Coluccio est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms des enfants , et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur vie. De iV/ccofo, on fait Niccohiccio^ petit 7ïicolas( on retranche ensuite^ pour abréger, la première syllabe , et il reste Coluccio , qui ne ressemble presque plus au nom primitif. Son pre* mier nom, Lino ^ semblerait être encore un diminutif abrégé du même nomj Niccolo, Niccolino^ Lino; mais peul-cLre aussi le prit-il par une affectation de noms antiques qui était alors commune parmi les savants (2). Coluccio Salutato était né eu
(i) VoyrMehus, Vila Amhog, Camald, , p. 324* C.cs vers sont intitulés: VersusFrancisci organisitizdeFlorenlid.
(s) f iraboschi» t. V, p. 492.
Toscane (i) en i33o. Son père, qui était hoinm^ de guerre , enveloppe dans les troubles de sa patrie, fut eikilé, et se retira k Bologne. Le jeua« Coluccio y fut élevé ; il annonça de bonne heor^ des dispositions naturelles pour la littérature ; maiff \ il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir , aux ordres de son père , et se livrer k l'étude dei lois. Le père mourut, et Coluccio quitta le code pour se livrer tout entier k réloquencc et k la poésie. Ou ne sait ni quand il sortit de Bologne , ni quand il lui fut permis de revenir k Florence. On sait seidement qu'en 1 368 , c'est-k-dire lors- , qu'il était âgé de trente-huit ans , il était collègue de François Bruni dans la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est probable quUl abandonna cet emploi quand Urbain , après être retourné k Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et épousa une iemme , dont il n'eut pas moins de dix enfants (2)^ La réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer k toutes les espérances de fortune la place de cban-
(i) Au château de Stignano , dans Yaldiaievele , près ^e Pescia.
(2) Elle se nommait Piera , et était de Pescla ; ville vol*siae du château où il était iié« Tiraboschi, uh sufp.
mTALiE, cHAF. xyn. 17*
^eGer de la rcpuplique de Florence qui lui fut ofm -Jnteen iS^S, et qu^il occupa honorablement pcnr« Il plus de trente années. Les lettres qu'il ëcri- [nit passaient pour si éloquentes que Jean Galéas Tiscoutî, étant en guerre avec la république, dilait qu'une lettre de Coluccio Salutato lui faisait phs de mal que mille cavaliers florentins (i).
Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge , il trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer k des études et k de sa- Tantes, recherches. Celle des anciens manuscrits était Tobjet continuel de son zèle. Il en recueillait Je plus qu'il lui était possible; et les corrections, qa^ y Élisait , et qui auraient été pour tout autre un grand travail y n'étaient pour lui qu'im amusement. Les auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de son siècle. Us ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents que de son savoir. Us le comparent a Cicéron et k Virgile ; mais nous avons appris k réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses au** 1res ouvrages, qui ont été imprimés^ sont un nouvel exemple de la nécessité de ces réductions , quoi* qu'on puisse admirer, et dans sa prose et dans sea vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était alors très-rare , et des traces sensibles d'une étude attentive et continue des anciens au-
(1) Tirabpschi , ub, mpr.
leurs , qypl ne réiaît pas moins. On li'a imprime ^^ lui en prose latine, outre ses lettres (i), qù'»^'* Traité de la noblesse des lois et de la mée^" cine (i). Les bibliothèques de Florence en possèdent eu manuscrit plusieurs autres (2); la plu5 grande partie des vers qu'il avait composés ^y conserve aussi ; mais on en a publié quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour , ce qu'il y aurait peut-être de plus intéressant k connaître serait la traduction d'une partie du poëine du Dante en .
(1) Elles ont été publiées en deux différents recueils, Tun donné par T abbé de Mchus, Tautre p^r Lami. Mchus ne fit paraître que la première partie du sien, Florence, 174'» avec une savante préface et des notes; prévenu par l^mi, qui en publia un en deux volumes, Florence , 1742 , il n'acîiêva point son édition. Lami se donna le tort de parler du modeste' et savant Mehus avec beaucoup d aigreur et d'emportement. Mazzuchelli, note 7, sur la Viç de'Coluccto^ par Philippe Villani , p. xxiii , observe qu'on doit réunir ces deux recueils , les lettres de Tun n'étant pas les mêmes que celles de Tautre. 11 s'en faut bien qu'ils contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit : la plus grande partie est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.
(i) De NobUitate legum ac Medicinœ. Yenise , i54a* .
(a) On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497; Mazzuchelli, noies sur Philippe Yillani ; l'abbé Méhus, ViL Ambr, Camaid.y et dernièrement M. J. B. Corniani, I sùcoli dclîa Letlcr. ital. 1. 1 , p. 4i3.
D'ITALIE, ciup. Xyil. 175
'^06 te latins , dont Tabbë Mëlius nous a donne îu'c; deux fragments dans sa vie d'Ambroise le Camal- '^Cii Me (i). Coluccio mourut en 1406, âgé de ^ssj soixante seize ans. Plusieurs années auparavant, pli Jcs Florentins avaient demandé k l'empereur la persf mission de le couronner du laurier poétique, et ^1 elle leur avait été accordée; mais sans qu'on ait ^t pu savoir la raison de ces délais , TaiFaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut décernée qu'après sa mort (2). Elle fut posée sur son cercueil, et les honneurs qui devaient être rendus k ce vieillard illustre accompagnèrent au tombeau un cadavre insensible.
Le nombre des poëLcs en langue vulgaire était encore plus considérable que celui des poètes latins ; mais il y en a peu qui aient mérité , par l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers , ' que Ton en .garde le souvenir. Je ne parle point d*un grand nomljre de seigneurs italiens qui ne se contentèrent pas de protéger les poètes, et qui poétisèrent eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio (3) rangent dans cette classe la plupart des petits princes de ce temps-lk. Plusieurs dames se
(i) Page 309 et suiv. U y donne aussi des fragments de plusieurs autres pièces inédites du même auteur.
(2) Tiraboschi, ub. supr.j p. 4-9^*
(3) Storia délia Qoiffar poesia , et Storia e rag, (Vogul
distinguèrent missi paf leur gôut pour la poésie et j quelques unes par leurs talents. 11 j eut même tine | Sainte qui est comptée , pour, sa prose , parmi les i autorités du langage ^ et qui fît aussi des ver^; : c^est sainte Catherine de Sienne. Sa vie appartient. à rhagiographie ou histoire des saints plus qu^à Thistoire des lettres. Dans cette dernière, cepen^ dant, elle a de remarquable qu^elle a été Tocca*sion d*une guerre grammaticale et d'une espèce de schisme. On sait , et elle raconte elle-même que son éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans , lorsqu'elle entra dans Tordre de Saint- Dominique y elle ne connaissait même pas Talpha* bet ; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à lire , k écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la fleur de l'âge (i) en i38o. Ses lettres ascétiques sont écrites d^un style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si vives et si agréables, que Sienne, «a patrie, a prétendu s'en servir pour rivaliser avec Florence , et pour lui disputer le sceptre du langage, Giroîamo Gigli j savant Siennois ^ qui donna, en 1 707, une édition soignée des lettres de sainte Catherine , voulut y joindre un vocabcf laire des mots et des expressions propres k l'auteur. 11 s'y donnait de très - grandes libertés , eC traitait avec peu de ménagements les Florentins ,
(i)^ trente-trois ans.
D'ITALIE, ciiAP. XriL 177
leur langue et leur acadëmie , dont il était cepen^
dant . L'impression de ce Vocabolario Cateriniano
ëtait fort avancée ^ quand tout-k-coup il fut arrêté>
prohibé par ordre du pape Innocent XII, Tau^
tenr banni à quarante milles de Rome, où se fai^
sait l'impression, et ensuite rayé de la liste des
académiciens de Florence, par décret de Taca-
démie eUe-^méme ; enfin , selon l'expression d'un
historien récent de la littérature italienne (i) ,
traite comme coupable, non-seulement de lèze*
grammaire, mais même de lèze-^majesté (2). Si les
vers de sainte Catherine avaient été seuls, ils n^au<-
raient point donné lieu k de pareils scandales , à
en jnger par une oraison qui est imprimée dans
le quatrième yolume de ses Œuvres (3) , et où l'on
trouve moins de génie que de ferveur.
Celui des poë(es lyriques de cette époque qui approcha le plus du style de Pétrarque est Buonacj corso da Montemagno. U y en eut deux, de ce