‹ Histoire littéraire d'Italie. DaunouChapitre 5 sur 22 · I , I ■ I I I IB · texte numérisé non relu

I , I ■ I I I IB

(i) M • Giamb* G>miani , / seeoU délia Letter. Ual, , t. I , p. 38&

(a) Le Vocabolario Cateriniano, qui fut alors lacéré et brûlé k Florence , par la main du bourreau , y a été réimprimé depuis, sous le (aux titre de Manitlé^ et àâns date, in- 4-^., avec uii Supplément qui le complète. Gamba, T^stidi Lin*', gua^ p. 88..

(3) Pag. 341 ; elle comjoience ainsi :

O Spirik} sanio, vieni nel nu'ê ccfe

Per la tua poienzia trailo a Ut Dio^ etc«

nom , IVieul et le petîl-Bls, que Ton a loEig-tempjp ^ confondus en un seul. Le chanoine Casotti de- 1 couvrit le premier qu'ils étaient deux, et donna, ; en 17 18, k Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres (i), avec une préiace qui éclaircit cornplètement ce qui regarde la famille des Montemor' ^no. C'était une des plus distinguées de Pisioja, où elle avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. Bnonaccorso Tancien en fut lui-même gonfalonnîer, en i364« Ses vers ont de la douceur et de la grâce. Gravina (2) le loue d'avoir approché de Pétrarque par ces deux qualités , si ce n'est par l'élévation , le savoir et la variété des sentiments» Le Tassoniy dans ses considérations sur Pétrarque^ compare souvent des vers de Montemagno, avec ceux de ce grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres- 11 ne croit pas, comme l'ont pensé quelques critiques , que le troisième sonnet de Pétrarque (3), soit imité du premier de Monr temagno (4) ; mais lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est Monteniagno qui a été l'imitateur, il ne peut lui- même se dissimuler la faiblesse

(i) La première édition fut donnée à Romeyen iBSg, în-8®^ par Nicolo PiliLAe Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de Cîno.

(2) Deila ragione Poetlca , 1. II , §. acj et 3ov

(3) Era il giorno che al sol si scolorano ,. ete>

(4) £rano i miei pensier ristrctti al care^

/ mTALlE, cHAt*. XVlî. 17g

f de ses preuves. Plusieurs auti'es sonnets de Biio^ ^ naccorso^ sans avoir la même ressemblance , ont des traits ) des expressions et des tours que Ton pourrait appeler Péirarquesques , comme le font les Italiens. Le recueil ne contient que 38 sonnets^ dont plusieurs encore sont de Mont^magno le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est Trai qu'en poésie il ne l'aut que peu de vers , mais dignes du suffrage des gens de goût , pour se faire un assez grand nom.

Pistoja produisit un autre poêle contemporain de Pétrarque, qui fut même, dit-on, son disciple^ et qm fit, après sa mort, un long poëme k sa louange ; mais-ron n'y peut guère approuver que rintention^ €t le zèle. 11 se nommait Zenone de' Zenoiil. Son poëine , qu'il intitula : Pietosa fonte j est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le savant Lamî l'a publié le premier, en 1742, dans le i5*. volume de ses Deliciœ eruditorum , avec des remarques et une notice sur Fauteur. 11 avoue lui - même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli : les expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop nouveaux, ou trop hardis j mais il contient des détails qui le rendent de quelque utilité poui* l'histoire littéraire de c% temps (1).

Le même volume est terminé par une canzoriM

(i) Lami, /oc. ci/«, au commencement de l'avis au lecteur*

i8o HISTOIRE LITTERAIRE

5ur ce même sujet de la mort de Pétrarque (i)* Elle vaut nlieux, sans être fort bonne. Son auteur

est Franco Sacchetti, auteur justement célèbre à d'autres titres, qui passe cependant pour aroir approche du style de Pétrarque dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures , après celles du Décamérorij quoique loin encore de les égaler.

Franco Sacchetti ^ né k Florence , yerà Tan i335 (2), d'une famille ancienne et illustrée par lés premiers emplois de la république, annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très 'jeune encore , il composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de Pétrari|ue j mais avec un tour d'idées et de style qui: lui était propre. Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse , son mérite y frappa tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics , dans les salles de délibérations du gouvernement , dans celles des tribunaux , sur les portes des différents ofiices, des inscriptions en vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune Sacchetti pour ces inscriptions, où

Wfm

(1) Elle a pour titre : Morale di Franco Sacchetti da Fi" renze per la morte di M. Francesco Petrarca.

(a) Préface de la bonne édition donnée à Naples , sous letitre de Florence, en 17249 par le savant Bottari.

Ton voulait toujours que la poésie et la morale donnassent des leçous de liberté. On a conservé plusieurs sonnets qu'il fît dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que la poésie. Lia simplicité des idées et du style y est un mérite, puisqu'ils étaient destinés k être entendus et retenus par le peuple. On lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du lion <pà était placé au - dessus d'une espèce de tribune aux harangues, k la façade du palais des prieurs(i)« Il fit ce distique remarquable par sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle :

Ccrjna porto per la patria degna Acciocchè Ubertà ciascun mantegna.

Franco Sacchetti fut revêtu de plusieurs magistratures, tant k Florence même que dans diflFérentes parties de la Toscane. Il voyagea aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres k Bologne, à Gênes et k Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous états , et avec les litté^ rateurs les plus célèbres. La considération dont il jouissait dans sa patrie , lui attira une distinction honorable dans une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, Giannozzo Sacchetti j avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379. L'année suivante , il fut statué par un décret , que

m Li ■ ■■ ■ I ■.■! .1 . I ■ ■ I ■

(i) AujoarJ hui le Palazzo VeccJiio.

jê2 HISTOIRE LITTÉRAIRE

les .pères, les frères, les (ils de ceux qui, depuis

trois a»s, avaient éic déclarés rebelles, ne pour*

jraient, pendant dix ans , être ni du nombre des

prieurs (magistrature suprême de la république), ni

membres d'aucun des collèges de magistrature, Sac^

çhetti fut seul excepté de cette disposition sévère i

et cela , dit l'historien Atmairàto , parce qu'il était

jenu pour homme de bien , per esser tenuto uonm

huono (i); mais cette faveur ne put le consoler de

la perte de son frère. 11 devint sujet V des maladies

graves, et ses infirmités furent augmentées par des

çiccidents imprévus. Etant tombé de- cheval, ou

plutôt de mulet, dans un de ses voyages , il voulut

ce faire saigner. Un barbier ignorant lui donna

plusieurs coups de laacette , sans pouvoir lui tirer

une goutte de sang» Il se rendit U Pistoja, où un

chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua

et le manqua de racmc. Les bains qu'il prit ne lui

firent aucun bien, et il se sentit long temps de cette

chute.

Chargé, en i38î , de quelques missions polîti-» qu«s dans des pays infestés par le brigandage et par Igi guerre , il l'ut attaqué en mer et pillé par les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux/ La repu-' blique l'indemnisa par une gratification de 7 5 flo« rins d'or. Plusieurs années après, dans la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan , le«

(i^ Stor.fiorent ^ ]. XIV.

f environs de la ville furent saccagés et brûlés. Le» possessions de Franco Sacchettiy qui étaient à Marîgnole , furent entièrement détruites y et lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au milieu de ses occupations et de ses désastres , il ne cessa jamais de cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des consolations et y tcouva encore des plaisirs. 11 vieillit en se livrant aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il mourut peu d'années après la fin de ce siècle (i). C'était un iiomme d'une amabilité singulière , et remarquable par le mélange de la gravité de son caractère et de la gailé de son esprit. Cette gaité brille dans presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le plus grand nombre n'est point imprimé , il y en a plusieurs qui sont non seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attiîbue faussement l'invention au Burchiéllo, puisqu'on en trouve ici les premiers modèles. 11 aimait beaucoup la musique et la savait parfaitement. Dans un manuscrit où ses madrigali et ses ballades , portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit plusieurs fois , écrit en marge, le siea même (2). Ce n'est pas

(f) Botiari, iih. SI/ p.

(2) Intamita per Frdncum Sacchettl^ ou Fraacus dédit souum» IJottari^ iib, sup.

i84 HISTOIRE LITTERAIRE

seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; 09 trouve dans ses poésies la preuve qu il le fut vingtdix ans de la même personne; mais on ignoi^ Fobjet de cette passion si constante. 11 se plaint dans un sonnet fait la vingt-sixième année , de n'être pas plus avancé que le premier jour. Il s© rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fîa du sonnet signifie h peu^ près (i) ;

Malheureux ! si je pense encore

Au peu qu'a gagné par ses vers

Le grand Pétrarque auprès de Laure ^

Aux longs tourments qu'il a soufTerts..,.

Je frémis 9 je me sens de glace :

J'écris pourtant, et le temps passe.

Peu de ses poésies sont imprimées (3). Le vocal)ulaîre de la Crusca, qui les cite souvent, tire ses^ exemples d'un ancien manuscrit qui appartenait

(1) E quando îq penso ai mio si^nor Petrarca ,

Quel cil' acquisjtà it\ Lc^ura pç^ suoi çersi^ Misera V scrwo in ghlaccio^ c7 tempo Qwrca*

(2) Je ne conpais qu'un sionnet cité par Crescenibenî, Star* ifeUa Vol§, Poesla^ l. Il , n°. 8; la canzone sur la mort de Pétrarque , dont il est parlé ci-dessus, une autre canzone qui vaut n>ieux, dans le Riicueil des Rime Antiche, qui suit la Bel/q Manoy réimpression de ijSo , et quatre sonnets d«|ni^ }a préface de Botlari.

/ DITÀLIE, CHÀF. XVII. i85

F à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724^ dans la bibliothèque de cette famille (i). Il conteaait environ cent soixante-dix sonnets , trente-huit ennzom de différents genres ^ quarante-neui' ballades , un grand nombre de madrigali et d'autres poésies de toute espèce. Il contenait auBsi des lettres, les unes latines ^ les autres italiennes , et ce qui est plus singulier^ quarante - neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles ^ qui ne sont pas tout-à-fait du môme genre , ni du même style.

Il les écrivit pour son amusement , lorsqu*il était podestat ou premier magistrat dWe petite ville, que Y on croit être BIbbiena. Elle& étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publie que deux cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées , comme Boccace , dans une fiction générale , ni entremêlé d'entretiens , de descriptions et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, dès faits dont souvent il a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité dans la langue. Il est plus £etmilier et descend plus habituellement au langage commun que celui du Décaméron; et c'est surtout dans les sujets gais et

(1) BottaFÎ, uh, supr. Le marquis Matieo Sacchetti^ des* Pendant du poëte , possédait à Rome, à la même époque, iii^e copie de ce manuscrit. Id. ibid^

i86 HISTOIRE LITTERAIRE

populaires qu*il peut être utile de l'étudier. .On y acquiert l'inlelUgcnce d'un grand nombre de mots et de proyerbes toscans , qui y sont employés dans feur virai sens et dans toute leur ibrce. Quand ^k» aventures , aux bons mots et aux faits plaisants , il y en a moins de libres et d'indécents que dans ÎBoc* cace , mais trop encore pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La plupart de ces traits servent k faire connaître le carac-* icre et les mœurs des Florentins de ce temps-lk» Plusieurs ont pour acteurs des hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres^ et offrent des particularités de leur vie , que l'on ne trouve point ailleurs. Comparés avec des passages ées anciens historiens de Florence > ces traits servent quelquefois k les éclaircir.

Les Nouvelles de Franco Sacchetti sont en général plus courtes que celles de Boccace : le dialogue et la pantomine y sont moins détaillés, moins soignés, et Ton y trouve point de ces histoires touchantes qui forment dans le Décaméron une admirable variété. Elles sont presque toutes plaisantes , racontées avec légèreté y et du ton d'un homme qui , pour amuser les autres , commence par s^amuser lui-même. Il faut s'en prendre au temps où vivait l'auteur , de la grossièreté de quelques expressions; mais il a , comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette excuse que Boccace. H fait aussi plus fréquemment agir des person-

DltALIE, CHAP. XTII. 187

nages contemporains , roîs , magistrats , poëtcs , artistes, marchands, ouvriers, bouffons de ville et de cour. 11 y a parmi ces derniers un raaiire Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus original de tous. Ce maître Gonelle attr&pe et fait rire tout le monde , depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue k Naples à un abbé riche et avare , pour amuser le roi Robert, n'est ni aussi spirituel ni d'aussi bon goût que Ton croirait qu'il l'eût fallu pour plaire k un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages ( i ). Ce que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre , Edouard (2 )

(i) Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage Vabbé à recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal , de se jeter alors sur tous ceux qu'il rencontre , et de les dévorer. 11 feint que l'accès lui prend ; l'abbé s'enfuit épouvanté , quitte une chape magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit , et va la porter devant le roi , qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle, (Nouv, CCXII.)

(2) Une espèce de garçon meuièier, ou de cribleur de grain (^ça^liatore), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Edouard se jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue ; il le récompense magnifiquement quand le garçon ineunier le blâme et l'injurie ; et le nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus habile , dit à

laS HISTOIRE LITTERAIRE

et dePhîlippe de Valois , roi de France (i) , prouve, ? U est vrai , combien les rois étaient alors populaires ' cl accessibles , mais donne une assez pauvre idée ^ de leurs plaisirs. Barnabe Yisconti , seigneur dé Milan, et d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette espèce* On voit même uii évoque inquisiteur qui s'amuse k eflfrayer un pauvre imbécille , nomme Albert ( a ) , le menace de le faire brûler comme Patarin ou Yaudois , et nt avec un de ses amis des sottises qu'il lui fait dire sur le Pater noster. Fort bien , dit Franco Sacchettij mais si ce pauvre Albert eût été un homme riche , Finquisiteur lui en aurait peut-être donné tant k entendre qu'il se fût racheté de ses deniers , pour n'êre pas torturé ou brûlé (3 ).

Edouard : « Sire , si V. M. yeut me payer ainsi de mes meii!» songes, )e lui dirai rarement la yérité. ( Nouv. III. )

(i) Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beauooap; il fait promettre une récompense à qui le trouvera^ Cest ua paysan qui le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton* Philippe , très-surpris, veut savoir pourquoi : le paysan le lui dit naïvement. Le roi fait donner devant lui à Thuissier vingt-cinq coups de bâton , refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie , mstis lui fait compter deux cents francs pour m^** rier ses filles. ( Nouv. CXCV. )*

(2) Nouv. IL

(3) £ forse forse se Alberto fosse staio un ricco uomo y lo

DiïAUE, CHAP. xvir; 189

Ije poète par excellence , Dante y parait plusieùrsr fois sur la scène (i )• On trouve même , au sujet de son tombeau k Rayeune , devant lequel il tty avait ni cierges , ni lampions ^ tandis qu*un vieux crucifix était tout noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui , un trait peut-être historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter ( a ). Des artistes célèbres y figurent aussi v tels que GiottOy BuffàmalcOj tOrcagna, et plu* sieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelàr k âS*. MirdatOj pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église , sont représentés ( 3 ) , discutant et se disputant après boire , pour- savoir quel avait été, &/o£^ toujours excepté, le plus grand peintre. UunditC/maé^^è, l'autre StefanOj élève de GioitOj un troisième Buffamalco. Ce n'est point tout cela^ interrompt le fameux sculpteur Albertiy ce sont les femmes de. Florence. On a bçau rire de cette proposition : il soutient son dire et le prouve par des détails de la toilette des femmes qui sont touta-fait plaisants. Dans la Nouvelle suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les

iiif^uisitore gli a»rebbe dato tanto €ut intendere, clw si sa-^ rebbe ricomperato de ' suoi denari per non essere ewso o cru^} ciato. ( Nouv. II. )

(1) Nouv. vm , cxiv, ex V.

(a) Voy. Nouv. CXXI, (3) Nouv, CXXXVI.

tgù HISTOIRE LITTERAIRE

dames florentines. 11 leur donne tout Tavantagc ^ ' etles fait meilleures légistes et meilleures logiciennes ' que les hommes. Les Florentins s'avisent de porter une loi somptuaire sur rbabillemcnt des femmes* Des officiers publics sont charges de la faire exé^ cuter et de procéder contre celles qui porteront dans leur parure des omemens défendus. Ils arrêtent tout ce qu'ils en trouvent ; mais ils n'en peu* vent convaincre aucune. Certains rubans avec lesquels on auachaitles voiles sont prohibés : a Cela^ un ruban ! a dit celle .qu'on arrête , en l'arrachant de dessus sa tête et le pliant dans sa main ; a c'est une guirlande. » Lesboutons ne sont point des boutons ; l'hermine n'est point de l'hennine , ainsi do reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête , et l'on est obligé de révoquer la loi.

Sacchetti ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines, les hypocrites, les càffards ; il a , dans ce genre , un assez grand nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun index ^ ni soumises k aucune correction apostolique , et qu'elles ont toujours été lues et réimprimées librement.

En voici une très-courte, qui donne k la fois une idée de ce qu'était alors l'éloquence de la chaire , et de l'influence que dçs prédicateurs gros-

mTALIE, CHÀP. XTIL igt

«îcrs exerçaient sur le peuple ( i ). L^auteur raconte que y se trouyaut à Gènes dans le temps de la guerr« entre les Génois et les Vénitiens , et lorsque les Yénitiens venaient de battre les Génois, il entendit un frère de Tordre des ermites , prêcher ainsi dans Féglise de St.-Laurent , devant une grande affluence de peuple. « Je suis Génois , et si je ne vous disais ma pensée , je me croirais très-coupable. Ne vous fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement aux ânes. La nature des ânes est telle que , lorsqu'ils sont ensemble , si vous donnez un coup de bâton k Tuit de la troupe , tous se séparent et se mettent k fuir, Tun ici j Tautre Ik , tant ils sont lâches et poltrons* Tous faites précisément comme eux* Les Vénitiens, au contraire , sont proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de vénitien , et Ton a raison : quand les cochons soni en troupe et serres les uns contre les autres , frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent encore davantage , et courent ensemble sur celui qui les a frappés, parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru ressemblantes, c*est surtout en ce moment- L'autre jour , vous frappâtes les Vénitiens ; ils se sont serrés , défendus et vous ont attaqués à leur tour. Pour vous , vous ne vous entendez point les uns les autres j vous n'avez que

(i) Nouv. LXXL

tj^a HISTOIRE LITTERAIRE

tant de galères armées ; ils en ont presque deux fok autant. Eh bien ! ne dormez plus : veillez sansf cesse : armez-en deux fois autant qu'eux , et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais d'entrer k Venise. » Avec cette éloquence grossière , c'était Ik certainement un bon citoyen et un brave moine*

Cette prédication en rappelle k l'auteur une d'une autre espèce, qu'il raconte aussitôt après. 11 met sur la scène , ou plutôt dans la chaire, un cvéque siupide^ qui n'y montait que poi;r dire les plus lourdes sottises ( i). Ce bon évoque, voulant tancer les Florentins sur le péché de la gourmandise , leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension , et tout cela n'avait guère de rapport k la fcte; il y vint enfin comme il put, et voulant faire comprendre k ses auditeurs avec quelle rapîrditc le Christ monta au ciel , il leur dit ; « Comment s'éleva-t-il? 11 s'éleva comme un oiseau qui vole ; plus vite : il s'éleva comme une flèche qui part de l'arc ; encore plus vile : comme un irait lancé par une arbalète; bien plus vite encore. Comment donc -^— Comme si mille paires de diables l'avaient emporté. — L'auteur ajoute que , se trouvant après ce beau sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Ecriture avait fourni k ce maître

(i) Nouv. LXXII.

t)lTALlÈ> CHÀP. XVIt. 193

imbecillece qu'il venait de dire en chaire. Le prieur répondit que c'était uii des plus habiles de tout Tordre , qu'il Itii âvaît peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce ftial , reprit Franco Sacchettij est donc continu et ne le quitte jamais; car chaque fois qu'il prêche , il en dit de pareilles^ et quelquefois encore de plus fortes : c'est ce qui fait que le peuple le préfère k tous les autres pré-* dicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles reliques. Il y en a H&e surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs d'un prétendu -saint Ugolin, et ne fait aucune grâce k toutes ces superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de gré que la raison. Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que Franco Savchettij et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur d'un Recueil qui porte le singulier titre de Peco^ rone. Cet augmentatif de pecora signiiie en italien la même chose qu'en français , une pécore , un imbécille. U plut à un homme d'esprit de se donner ce titre par bizarrerie ; mais personne en le lisant n'est tenté de le pifendre au mot» En tête de son recueil est un sonnet qui n*est pas plus bête que le reste» En voici k peu près le sens :

Ce livre est nommé la Picote»

J'ai trouvé , sans beaucoup de frais ,

ni. i3 . 1

Ce bçau titre qui le décore ;

U semble pour lui fait exprès f

Tant on y voit d'hommes oi^is»

Moi qui suis plus niais encoric 9

A leur t^te je vais bêlant :

Je fais des livres et j'ignore '

Ce que c'est que style et talent* ^

Enfin y j'en veux faire à ma t^te ; )

Et si mon projet réussit ,

Si je deviens, homme d'esprit ,

pe l'avis de plus d'une béte ,

Ne t'en étonpe pas, lecteur,

Le livre est fait conmie l'auteur (i).

Dans le. premier quatrain de ce sonnet se ironyc en toutes lettres la date de la composition du Hyre, 13781 et le nom de rauteur, ou du moina son prénom, Ser Giovanni (2). On ne l'appelle en effet que Ser Giownni Fiorentino ; mais Ton ne sait pas bien ce que c'était que ce sire Jean de FIo— rence. On ignore presque entièrement les cirçons-*

( I ) Poniam die ^Ifaccî a tempo e per cagione Che la mlafama ne fosse onoratOf Corne sarà da zoUche persan^ , Non il mara\figUar di cià , l^Uore; Che'l Ubro èfaito com * è Vautore»

(3) Bflille trecento con settanl' atUt anni Veri correpan , quando {ncominciato Fu questo liôro , scritto et ordwato | Cqme çedete^ per nu Ser Gùwianù

DITALIE, cHAt>. XYII. igiî

tances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il les écrivit k Dovadola (i) , château dans une vallée de ]a Romagne , k neuf milles de Forli , qui était alors indépendant , et ne se soumit que dans le siècle suivant (2) k la république de Florence» Ser Giovanni ^ né k Florence môme, était peut-être dans ce château comme dans une sorte d'exil , ou forcé ou volontaire , ne se trouvant pas bien avec les Florentins , parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait sans doute attaché k la cour de îlome dans toutes les actions de sa vie , comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre les différentes conjectures dont il a été l'objet , il y en a une du savant chanoine Biscioni^ qui en fait un moine franciscain , et le premier général de l'ordre après son saint fondateur ; mais , quoiqu'il appuie cette idée de quelques raisons plausibles , il y en à pour le moins autant de douter qu'elle soit fondée (3). Le titre de ser ou sere que l'on joint toujours k «on nom ferait plutôt croire qu'il était notaire , ce même titre ayant alors été donné aux hommes de

(i) Perché rUrw€mdomi io a Doçaâoia^ sfoigorato ecaecîato du lafoHuna ^ e te.

(3) Voy. la préface de Gaeiano Poggiah\ en tête de l'édition du Pecorone^ Liyoume ( sous le faux titre de Londres ), 1793, p. xu.

cette profession , qui étaient ordinairement de trèsbonne famillei(i).

S'il y a doute et partage sur Tëtat de Fauteur du Pecorone , il n'y en a point sur son mérite . Les philologues toscans le placent fort peu au dessous de Boccace , quant k la . pureté du langage , aux agréments du style et aux termes propres de la langue , dans laquelle il fait autorité. Il voulut, corn* me Boccace , lier ensemble ses Nouvelles , et les placer dans un cadre qui leur donnât de rintérêl et de l'unité. Pour de l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin , et n'a rien de l'intérêt , de la grâce et de la variété de son modèle.

Il y avait k Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la plus exemplaire du monde. Entre elles , on distinguait une soeur Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques , que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors k Florence un jeune homme nommé AurettOj plein de sagesse , de sensibilité , de bonnes mœurs et de talents , qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son bien. Il entendit parler de l'aimable

— ^—M — — — ■*— ^1— » H \ m ■!!■<■ III» «Il — — ^11^— ^—^

(0 Ihid,^ p. XIV.

DUTALIE, CHAP. XTII. 197

àSaturnine , en devînt éperduement amoureux , sans l'avoir vue , et imagina de se faire moine , d'aller k Forli, et de se présenter pour chapelain k la prieure ; afin de voir la jeune sœur toutk son aise. 11 exécuta ce projet et suivit sa vocation de point en point ; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit k Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite , devint peu de temps après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place, qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des sœurs , et surtout de sœur Saturnine . Or il advint » dit naïvement l'auteur , que ledit frère Auretto^ regardant honnêtement plusieurs fois ladite sœur Saturnine , et elle le regardant de même , et leurs regards se rencontrant , ils s'entendirent si bien , que , du plus loin qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant des progrès , plusieurs lois ils se prirent la main, et ils se parlèrent, et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils pt'irent le parti de se trouver a une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir k causer ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un k l'autre une Nouvelle , pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de cinquante Nouvelles , beaucoup mieux racontées

j qS histoire , LITTERAIRE

qu'elles ne sont liées avec adresse : car ce frère Auretto et cette sœur Saturnine ^ qui ne font chaque jour que revenir au parloir , se saluer , se prendre la main , s'asseoir , conter chacun son histoire , chanter une chanson ou ballade ( car cette imitation du Décamé ron ne manque point à ce recueil), se lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse , et finissent même , k parler franchement , par être mortellement ennuyeux.

Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre ces deux amants^ quî seulement, kla fin de trois ou quatre de leurs visites^ ajoutent k leurs autres politlsssës un baiser d'amour. Cela n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si sages personnes. Dans les deux premières Journées^ toutes les Nouvelles sont assez semblables , pour le fond , k celles de Boccace i m^s les détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus décente. Dans la troisième , malgré son attachement pour la cour de Rome, l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre k Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde k ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes ou non, semblexxt s'être accordés aloï*s pour regarder comme

D'ITALIE, CHAP. XVII. 19g

de bonne guerre tout le mal qu'i s pouvaient dire des mœurs de la Babylone de FOceiderit. Ce n'est pas non plus, dons la Journée suivante, marquer nu trop grand respect pour le consistoire papal, qae de le montrer embarrassé tout entier par un misérable sophiste , et sur le point de tomber dans rhérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un ëlnoiger pauvre et modeste ne venait] les tirer tous de peine. C'est pourtant à Rome que ce joue cette espèce de farce théologique , précédée même de quelques traits ou le pape et le sacré collège ne sont pas plus ménagés que s'ils étaient encore \ Àvigïion. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni Gibelins, nous. pouvons , puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux mœurs, avantage que toutes «ont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour faire connaissance avec la manière de l'auteur.

Deux grands docteurs en théologie vivaient h Paris et disputaient souvent ensenqible. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent ,*tant parce qu'il était meilleur dialecticien , que parce que l'autre avait des opinions moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi , si maître Alain n'eût été Ih pour le redresser et pour réfuter ses sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller k Rome ; il était riche , il se fît suivre d'un grand train , arriva dans la capitale du monde chrétien , visita le pape et sa cour , vit comment ils se gou-

vernaient; et lui qui croyait que cette cour dcTail iêtre le foudement et la garantie du maintien de la ^ foi, il fut, comme le juif, d'une Nouvelle de ' Boccace (i), bien étonné de la trouver livrée à dès i vices honteux, et, selopi l'expression de Tauteur, i toute pleine de simonie. Alain se hâta de sortir de Rome , résolut d'abandonner le monde et de se donner tout entier k Dieu. Lorsqu'il eut fait quel-» ques journées de chemin, il s'arrête, donne ordre h ses gens de marcher en avant et de le laisser seul, flux partis , il quitte la route , s'enfonce dans lc& montagnes et rencontre sur le soir un berger. U passe la nuit auprès de lui. Le malin, il change avec lui d^habillements , et se met en marche par un autre chemin* Il arrive k une abbaye, demande du p^in , se présente k Tabbé pour faire dans la niaison les services les plus bas et les plus gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilîté ,* de patience , mène une vie si mortifiée et si sainte , que l'abbé le prend en grande amitié,

Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours, croyant que leur maître avait été volé et tué , avaient regagné la France. Arrivés k Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait de la joie. A présent ^

(0 4ourn. I , Nouv. II. Voy. ci-d(?s5us, p. |30.

D'ITALIE, CHAP. XVII. aoi

dit^il, je pourrai faire ce que je de'sire depuis si long-temps. 11 part kson tour pour Rome, va proposer en plein consistoire une question contraire à la foi y et tâche ^ par ses Subtilités , d^lntroduire une hérésie dans TÉglise. Le pape assemble tout le collège des cardinaux , et ne trouvant rien k répondre , ils délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de lltalie les plus savants décrétalistes, évèques, abbés, et prélats, de les réunir dans an consistoire^ où l'on examinera la question proposée par maître Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent ou s'est retiré maître Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de qaoi il s'agit, le prie en grâce de le mener avec lui. L*abbé, qui le croit un homme simple, ignorant, et sachant k peine lire, le reluse d'abord. Alain insiste; l'abbé cède; ils arrivent k Rome. Alain veut que son abbé le mène au consistoire. L'abbc le croit devenu fou. Alain le suit, et comme beaucoup de monde se trouve h l'entrée du palais , il se glisse dans cette presse, se cache sous ki chape de l'abbé, et entre avec la foule. L'abbc, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés j Alain s^assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de la chape , pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.

Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte a la tribune en présence du pape , des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa proposition,

cl la prouve par les raisons les plus astucieuses et les plus subtiles. Mailr e Alain dëméle sur-le-champ le sophisme ; et voyant que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tcte hors de la chape ^ et crie d^une voix forte le mol/uôe. C'était la fùtm» pour obtenir la permission de parler , ou , commt» on dit aujourd'hui, pour demander la parole. . L'abbé lève la main , lui donne un grand coup sur la tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue cette voix. Alain remet la tête a l'ouverture , et cric plus fort que la première fois ; chacun regarde encore , et demande et Tabbc ce qu'il a sous lui. C'est, répondit-il, un frère con-^ * vers qui est fou. -— Et pourquoi amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un grnnd bruit. Les massîers s'avancent avec leurs masses pour mettre le fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va se jeter aux pieds du pnpe. Il lui demande avec instance la permission de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il monte posément à la tribune , reprend avec ordre la proposition elles preuves, répond k tout, met dans sa discussion tant de clarté , dans sa réfutation tant de force , que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain se fait enfin connaître. Lé pape, enchanté de lui, veut le faire cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans

DITALIE, CHAP. XVII. 2oZ

une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise le pape , quoi que fasse Tabbé lui-même , il retourne humblement k Tabbaye reprendre ses ibnctions de frère convers. Cela est très-ëdiiîant sans doute dans maître Alain; mais ^elle farce ridicule que celle de ce consistoire , et quel respect est-ce avoir pour la croyance qu il est chargé de maintenir , que de faire dire gravement par le pape , que, sans un moyen si extraordinaire f rÉglise entière , vaincue par un sophiste , allait errer dans sa foi ! Il en est pourtant du Peco^ rone comme du Recueil de Franco Sacchettij il ii*a jamais été prohibé iii mis à Tindex.

.Pltt^urs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce qu'on ne manque pas de faire valoir p^rmi les mcriies de l'ouvrage; mais ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire y est traitée. Si l'auteur prétend , par exemple, donner l'origine de l'ancienne Rome, il y eut , dit-il (i) , dans la ville d'Albe un roi qui descendait de la race d'Ence, fils d'Anchise- Ce roi , nommé Procas , eut deux fils , Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du tione , et fit enfermer Rhéa , fille de cette aîné , dans un monastère de la déesse Vcsta , pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque -Ik, au monastère près , c'est le pur texte des anciens historiens de

(i) Journ. X , Nouv. II.

aoi HISTOIRE LITTERAIRE

Rome ; mais s'ils racontent ensuite que Rhe'a eul deux enfants du dieu Mars , le conteur italien , trop ' religieux apparemment pour reconnaître cette preu- ' ve d'une existence réelle dans un dieu du paga- ' nismçj arrange cela d'une autre façon, et c'est * tout naturellement un prêtre du dieu Mars qu'il donne pour père à Romulus et k Rcmus. D'autres ^ ajoute-t-il, en homme sur de son fait, prétendeiit que ce fut le dieu Mars lui-même , et cela n'est pas vraî(i). L'origine de Florence vient après celle de Rome (3), et les vieilles traditions y sont suivies de même , avec des modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina , Quintus Métellas revient de France avec son armée ; Catilina l'apprend, et sachant que Mëtellus est déjk en LomThardie j il se décide k sortir de Ficsole. Il arrive dans la plaine de Pistojaj range ses troupes en bataille, et leur tient ce noble discours : a Messieurs, soyez forts et vaillants (3), etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes , et il n'y a pas de caporal qui n'en fît un meilleur ; ce n'est pas tout-a-fait celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiège Fiésole. Un maréchal de son armée , nommé Florino , est tué dans, cette guerre , et enterré près du fleuve

(1) Alcunî dicono cJie questi due fancîuîlî furono generati dal dio Marte , e questo non è oero»

(2) Journ. XI , Nouv. I.

(3) Si§non\ sîaie gagfiardt»

DITALIE, ciup. XVII- 2o5

de TAmo , et c^est Ik qae fut bâtie , peu de temps après , une ville qui s^appela d'abord Floria j tant a cause du nom de Florino j que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de Rome , nom qui se changea dans la suite en celui de Floreniia y Fiorenza j Firenze j Florence*

Si Ton veut remonter plus haut , on trouve dans ime autre jNfouvelle (i) comment le monde fut divisé en trois parties , lorsque Tentreprise d« la tour de Babel fut déconcertée par la confusion des lan^ gaes. La Nouvelle suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en Europe, qu elle le fut par Atlas , descendant de Cham , fîls de Noé; que cet Atlas laissa trois fîls, Sicanas^ Italus et Dardanus; que ce dernier passa en Asie avec Apollon ^astrologue et une suite nombreuse ; qu'il arriva dans la province appelée Phrygie , qu'il y bâtit une ville d'abord appelée Dardanie , en-* suite Troie, du nom de son petit-fîls Troïus; qu'en on mot le fondateur de Troie était fîls du fondateur de Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne , on trouve les deux partis des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne de chasse , et en Italie une femme : ce sont les

propres expressions du texte (2). On pardonne k

(i) Journ. XV, Nouv. I.

(2) Si che or a hai udilo che per una cagna si condmià parte Guelfm e parie Ghibellina neW Jiamagna^ e poi in itaila nac-- ^ueper unafimmiaa. ( Journ. VllI, Nouv. I. )

^o6 HISTOIRE LITTERAIRE

peine aux historiens réputés les plus profanes d*écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer , en le lui eomant pendant la nuit avec une trompette, et se disant Fange du seigneur , abdication qui lui réussit mul , puisque Boniface VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre ser Giovanni n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un on dit^ sœur Saturnine raconte très nettement la chose (i), et frère Auretto lui dit , comme k Tordinaire : Certes , voilà une belle et riche Nouvelle (2). Aii reste, ce n'est pas pour Tétude de Thlstolre que Ton fait cas du Pecorone j c'est pour celle de la langne^ et pour la manière simple et . naïve dont les faits y sont racontés.

Maïs ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps de la poésie ; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle , j'ai fait une mention particulière de Fazio degli Uberti (3). Je ne l'ai considéré alors que comme poëte lyrique , et j^ai remis à parler de son grand poëme quand je serais arrivé k la seconde moitié de ce siècle, k laquelle ce poëme appartient. Fehzio était encore jeune quand il le commença ; mais

(1) Journ. XIII, Nouv. II.

(2) Per cerio questa è stata una rtcca Noçella,

(3) Tom. II, p. 3i6.

DUÏALIE, ciiAP. XVir. 307

il ne le termina que dans sa vieîljesse (1), et mêiue U ne vécut pas assez pour Tachever entièrement. U y osa marcher sur les traces du Dante ^ et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru Fenfier , le pui^atoîre et le paradis ; il entreprit de parcourir la terre, de fairiB la description de toutes les parties du globe et Thistoire de tous les peuples ^ui les habitent. Ce dessein était grand et hardû Le titre du poëme est compose de deux mots latins dicta mundi^ les dits du monde ; on pcrit par corniption i^tta vfiundi, detta mondi et detta mondo^ D esl. divisé en six livres qui se subdivisent en un iioiubre inégal de chapitres, et écrit en terza rimai on tûteels, comme la Divina Commedia. Cest aussi nae vision , ou une suite de plusieurs visions , et r^itteur y prend pour guide Thistorien et géographe SqUr, comme Dante avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin , il fait quelques autres rencontres. Le Dittamondo étant absolument inconnu en France , et très-peu connu en Italie , je donnerai one idée rapide de la fiction générale qui en rem« plit les premiers chapitres , et de la distribution du SQJetdans le reste de Touvrage.

Le poëte était dans la saison de nôtre âge qui partage Tannée^ lorsque le soleil passe au iront de la Vierge et quitte le Lion , ce qui signifie , si )$. ne me trompe , la même chose que Dante a dite

(1) Vers Fan iSGy,

2o8 HISTOIRE LITTERAIRE

en un seul vers , qui est le premier de son poëme I « Au milieu du chemin de cette vie humaine, n II s^apperçoit que dans la vie tout est vanité , excepté de contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la mort. Cela fait naître en lui le^dësir de se donner de la peine pour laisser après lui quelques bons fruits. En pensant k ce qu^il pourra faire, il se décide k voyager , k voir le monde et les peuples qui l'habitent ^ k écouter j k s'instruire des lieux, des faits et dunonided hommes qui 9e sont le plus distingués par leur» vertus. Il se met aussitôt en chemin, et va cher^ chant la bonne route. Il était encore engagé dans la mauvaise , où il s'était égaré jusqu alors , il sentait encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant parauLdes fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour, accablé de fatigue et de sommeil ; il se couche sur le côté gauche , s'endort , et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son dessein.

Il voit venir k lui une femme avec des ailes étendues, et un air si noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur laquelle on lisait ces mots : « Je suis la Vertu j c'est par moi que la race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette lumière qui guérit l'ame et embellit le corps. » Plusieurs femmes , avec des ailes de diverses cou-

mTALlË, CHAP. XVII. !io9

leurs ; paraissaient tranquillement plongées dans les rayons de sa lumière y comme les poissoiis ^ pendant Yété j dans une onde claire et limpide. Celte femme s^approche da lui au milieu de ces heiles fleurs^ et parait lui-dire 2 «Lève-toi, rt'^ pare le temps, que tu as ainsi perdu ; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus k cueillir h rose sur sa dangereuse ëpine. Soiïge que celui qiii « lé plus voyagé ici bas , lorsqu'il artrive au but , trouve que la somme entière de ses jours est moins ({oWe matinée. La faim, la soif, les veilles 5 ton oorps doit apprendre k tout souffrir, si tu veux acqodrir de Thonncur, de vrais biens et me suivfe. » Elle loi recommande d'éviter désormais les fausses routes 9 de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec Circé , comme César avec Qéopàtr^ ; d'être patient comme Job et Jacob* Après quelques autres exhortaiions, elle souffle dans sa poitrine une ardeur inconnue. Elle ne le apLiite point ; mais il s'éveille en sentant cette force nouvelle pénétrer Jusqu'à son cœur.

A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du plaisir qu'il avait eu a les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher , on a bien de la peine a faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste cependant k cette amorce^ reprend. son géndr ui. 14

2IO fflSTOIRE LITTERAIRE

reux dessein ) et se sent devenu un autre hoifimei puisqu^il peut résister k la douceur de ces chants:^ et k celle des rêveries qui déjà s'étaiem emparées de son esprit. Il lève les yeux, voit le soleil- f oit élevé sur l'horizon, et le repoite vers la terre ^ pour se rappeler ce qu'il a vu eu songe et les discours c^nil a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre , pour tâcher de découvrir son che* min , mais il ne voit de tous côtés que les liallieis et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne trouve personne h qui demander sa route ^t ne peut la deviner lui-même , a recours h l'objet de sa croyance et lui demande conseil et sedoon , de même il se jette k genoux , joint les mâms , et adresse h Dieu une fervente prière.

Elle est a peine achevée , qu'il voit une clarté subite briller comme un éclair et disparaître. Au même instant , il croit entendre une voix qui lui dit d'écarter la peur , la vanité , la négligence , et d'espérer en celui qu'il prie. 11 sent alors se dissiper ks ténèbres de son intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui une roule libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec légèreté , lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et sa faiblesse an^ nonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait jusque sur sa poitrine , et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui étaient presque la vue. Le poète le prie dei sq faire cojwaitre à lui. L^ermite

D'ITALIE , cuÀP. XVII. 21 1

jtCBVle avec sa maiu ses longs sourcils y découvre S68 yeux, le regarde tranquillement, et lui dît qu^îl se nomme Paul et qu il n'a pas besoin de lai en dire davantage. U demande k son tour au poëte qui il est, cl ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses , il Finvite à passer la nuit auprès de lui. Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil ermite , qui Tabsout mojennant une bonne pénitence; ensuite il lui fût part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre ; ayant obtenu ce qu'il désire , il lui fait ses adieux et part. U avait à peine fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire, lorsqu'il yoit de loin une femme si laide^ si horrible et si sale, qu'il en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui , et lui , malgré sa répugnance, est obligé de marcher aussi k sa rencontre. En la voyant de près, il la trouve encore plus affreuse ; il en fait un portrait hideux. Elle veut le détourner de son dessein , le menace et lui prédit qu'il mourra s'il y persisté ; mais il sait que la mort est inévi- . table , et ne voit point Ik de raison pour renoncer k son entreprise. Mais lu mourras, insiste la vieille^ dans des pays lointains , et tu ne recevras point la sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte uu corps privé de la vie. Si la terre, répond le poëte (i)> n« couvre pas mon corps, le ciel le cou-

(1 ) E se non fia coperto da la terra ,

// cUlo U coprirà , ne con più degno

312 HISTOIRE LITTEB AIRE

vrîra, cl il n'y eut jamais de plus digne enveloppe j. Ce n*est pas pour que les iiiorls en ressentent^ quelque douceur qu'on leur donne en terre un: asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque d'honneur. — Tu mourras jeune, reprendelle (i). — Cela vaut mieux, réplique-t-il , et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir par degrés ,. et de perdre ses senSrTuu après Pautre. Bien mourir , est le plus grand bi^n de ce monde : mal vivre est pire que la mort. Faisons notre devoir et ne nous plaignons pas. -~ Elle ne sa lasse point de lui prédire des dangers et des obstacles >.. mais il ne s'effraie de rien , et ne se dégoûte que de l'entendre : il lui imposa enfin silence ejtT toi chasse : la vieille, couverte de honte, et pleine Àe rage, le quitte en murmurant et disparait.

Libre désormais de suivre sa route , il voit k quelque distance un homme d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il l'aborde, lui fait part de son

Coperchio nîun corpo mai si serra»

Ncnfu trooà de le fumbe Wvgegno AccÎQ che* morU.ne havesser doicezza , Ha pcr^li iHifi che è cP honore un segno.

(Dittam. ch. 4«)

(i) Cccî pmuYC ce que j'ai dit plus haut , que rauteor avait commencé ce poëme dans sa jeunesse*

D'ITALIE, ciiAP. XVII. 2i3

projet, el reçoit de lui des conseils pleins de sagesse. Ploléméc , pour le préparer à voyager avec trait g lui apprend à connaître la straciure générale du monde y la division de la terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles, les diflFérentes zones, les mers, et les précautions k prendre pour y voguer avec sûrelé. Après cette leçon de cosmographie , Ptolémée quille le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans Mn esprit tout ce qu'il vient d'entendre , est effraya de nouveau des périls et des fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle fanme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point éloignée de lui , l'interroge , lui demande ce qui l'arrête, et, par des exhortations nouvelles , lui rend toutes ses résolutions et toute sa force.

Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjkprié, et c'est avec le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un sage qui l'accueille el l'écoute , k qui il expose son dessein , ce qu'il a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin ^ju'il a de secours. Ce sage est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre k lui servir de guide, et loi promet de le conduire dans toutes leis parties de la tefre. Le poëte s'abandonne entièrement k lui; Solin commence par le faire voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde j seule» connues alors , les différents pays

ai 4 HISTOIRE LITTERAIRE

et les grands états qu'elles renferment , les raonf tagncs qui s'y élèvent , les prinâpaux fleuves qui les arrosent. Le voyageur interrompt cette longuiè leçon de géographie pour demander a son maître où était le paradis teiTestre^ Solin lui apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près k rien. Ensuite ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin , ils arrivent au bord d'un fleuve cpjL coulait dans une belle vallée.

Ici se trouve encore une vision ou apparition , mais la (lus grande et la plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux , vieille , affligée^ baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de poussière, et, malgré ce triste aprpareil et ce vêlement misérable, ayant un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs , et qui , interrogée par le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers habitants de l'antique Italie^ et redescend jusqu'aux temps modernes, et jusqu'à Tépoque même où l'on était alors ; cet abrégé de riiistoire romaine , mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée commune, ni dépourvue de grandeur j l'exécution n'est pas non plus sans mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix des faits, et d'un ordre clair et facile , dans une suite d'événements

DITALIE, OHAP. XVII. iiS

jfàne contient pas moins de vingt-quatre ou vingtcinq siècles y et qui est ici renfermée dans quarantehuit chapitres.

Cest Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa vDle y et qui leur en fait admirer les plus beaux monuments. Us la quittent pour aller àJNaples I vont jusqu^à la pointe de Tltalie , reviennent par la marche d'Ancône et la Romagne ; visitent Venise , d'oq ils remontent dans la Lombardie , en parcourent tous les états , vont k Florence , redescendent h Gènes , enfin voyagent dans l'Italie en^ tière. Solin expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse , ou dans la connaissance des lieux ou dans celle des faits. Us montent sur un vaisseau , et parcourent les îles de la Méditerranée , la Corse , la Sardaigne et la Sicile ; puis les voilà débarqués dans la Grèce , où il serait trop long de les suivre , car il n'y aurait alors aucune raison pour s'arrêter aux limites de l'Europe , et pour ne point passer avec eux en Afrique et en Asie.

Par une marche singulière , et qu'on peut regarder comme un défaut de son plan , l'auteur ^ en avançant dans son ouvrage , semble reculer dans rhistoire , c'est dans son sixièipe livre qu'il traite de l'Asie, et c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on croit avoir été le berceau du genre humain , il parle du premier homme, du déluge, de Noé, des patriarches , de Moïse, de David, de Roboam, et des prophètes

ai« HISTOIRE LITTERAIRE

|usqu*li Daniel. Le poêle en ëtait là quand la mort Tint Tinterrompre ; et personne ne sait comment 4eyaît se dénouer son poëme. Cet ouvrage est , (Qomme je Fai dit, fort peu connu en Italie, oà i) n^a jamais eu que deux éditions (i), toutes deux fort rares, faites sans soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes , mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il es( loin de mériter cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du Dante, ô'cst, après la Divina Commedia , l'ouvrage le plus considérable que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force qui le ferait lire avec quelque plaisir , si l'on en possédait une édition moins rare et plus lisible.

C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même siècle, d'un gedre à peu près semblable , fait comme le DittamondOj sur le modèle de celui du Dante ; qui spuvent même en approche de plus près, et dont nous n'avons point encore aperçu Fauteur dans notre revue poétique. 11 se nommait Federigo Frezzi da Fôlignoj et H Qiiadriregio est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la vie de ce poète. Il était né k Foligno , ville épîscopale de l'Ombrie , on ignore dans quelle année. Il enti'a dans l'ordre des domînîjoains-, y fut maître en théologie , provincial de la

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D'ITALIE, ciui». XVII. un

pnovince romaine, et élevé , en i4o3, k rëvccho dèJ^oligno, sa pairie. U Fut appelé six ans après , comme théologien et comtne évêque , au concile de Vise » et fut aussi un des Pères du grand concile dcConslance, où il mourut, en i4i6 (i). On ne eonnait de lui aucun autrje ouvragp que son grand poëme j auquel il donna le titre de Quadriregio ou Çuadriregno, Il eut Tidée, non moins bizarre que h titre , d'y décrire les quatre règnes , de TAmour, de Satan, des Vices et des Venus. U paraît, par le premier des quatre livres, qui contiennent chacun IW de ces règnes, que Tauteur était jeune qu^nd il commença son poëme , et que probablement il ne s^étaitpas encore fait moine. Sou but est très-moral. Il veut faire voir quels sont les pièges que nous tend Famour dans Tàge des tendres erreurs, et combien ' il est difficile de le combattre ; mais cette morale mise ejQ action amène des peintures , qui très^^

(i) Disseriazione Apologetica sopra il Quadrlreglo e Vauiore^ à la (in du vol. JI dé l^édilion de ce poëme; Foligno, 1725, in-4-"* ^ première édilion avait paru à Pérouse, 14^1 9 in-fol. , la seconde à Bologne, i494- ^^ y en eut encore deux à Venîsp et à Florence , au commencement du seizième siècle. Celle de ijaS, donnée par les académiciens de Foligno , est la meilleure^ ou plutôt la seule bonne ; elle eut accompagnée de notes, d'observations historiques, de Texplication de quelques mots employés dans le poëme, et cnGu de cette Dissertation apologétique sur Fouvrage cl sur Tautcur.

2i« HISTOIRE LITTERAIRE

séantes sans doute sous la plume d*uu poëte mondain y le seraient un peu moin^ sous celle d'un religieux de Saint-Dominique.

JI débute par une description poétique du pri»r^ temps ^ dans le style du Dante ^ et dont plusieurs Ters ne seraient pas indignes de lui (i). Dans cette saison faite pour Tamour , le cœur du poëte se seni brulc d'une flamme nouvelle. U adresse à ce Dieu une humble et fervente prière ^ pour qu'il daigne se montrer h lui y et lui permettre de contempler ses traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée . L'Amour s'offre a ses veux dans tout Tcclal de sa jeunesse, arec ses ailes, son carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de ph>mby dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit^l^ k son aide. U y a dans une con* trée de l'Orient des bois incultes et sauvages, rem* plis de belles nymphes , et soumis à l'empire de Diane. Il veut les lui faire connaitre. Philène est la

(i ) La Dea che 7 terzo ciel ooloèndo moçe Aœa concorde seco ognipîanetOj Congiunia al Sole ed al suo padre GioQe»

E tuti îpratle iutUgli arboscelli

Eran fronduti y ed amorodcanU

Con didci mélodie facean gli uccelli»

M già il cor de' GioQinetii amanti

Destava amore , «7 raggio délia Stella

Che'l Sol çagheggia , or drieio , ed or açaniif etc*

DITALIE, CHAP. XVII. 219

plas belle et la plus modeste de ces nymphes; il la blessem dVn de ses traits , et la rendra sensible pour lui , au risque de déplaire k Diane. Le poëte se laisse conduire , et dans peu d^instants ils arrivent dans ces bois où Diane , suivie de plus de mille de ses nymphes , se livrait au plaisir de la chasse. La déesse , avec une troupe d'élite , s^approche d^une fontaine qui Tinvite k se rafraîchir. Tandis qu^elle s*y baigne , les nymphes se jouent sur les bords avec des fleurs; d*auires rattachent les nœuds de sa chevelure , et d^autres Tamusent psur leurs chants. Philène est une de ces aimables chanteuses. L^Amour lui décoche un trait si léger que le poëte ne la croit point blessée ; mais elle Test profondément , et c^est cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du pouvoir de TAmour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un satyre envieux qui les dénonce k Diane , la pauvre Philène est punie du plus affreux supplice , percée de traits par les nymphes ses compagnes, réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte ni vivante ; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui promettant une autre nymphe , plus belle encore que la première .

Il blesse en eflfet pour lui une nymphe de Junon,

que cette déesse avait donnée k Diane; mais k peine est-elle devenue sensible, que Junon.Tapprend, la rappelle , la fait battre par ses antres nymphes, et l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte , qui veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il ^ causé la disgrâce. Mais Junon , reina et habitante de l'air, est inaccessible. Il est obligé de renoncer il ce dessein. Vénus lui apparaît, assiso sur Tare d'Iris , et lui promet la nymphe Ilbine. Cette II* hivLC s'est promise à Minerve , qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes. La déesse descend , environnée d'un nombreux cortège , fait le choix qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et a venir habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.

Apres d'aulres essais et quelques événements épisodiqucs, il entre dans les étals de Vénus, qui ne punît point ses nymphes quand elles ont quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre auteur modeste et très^scàndalisé est très-dégoûté de leur conduite (i). Vénus tient k

(i ) lo oidi dame e Pidi ermiifroditl ,

Uomim.e donne insleme, venir nudi

DiTALIE, CHAi>. XVll. a2i

pari d*autres nymphes qui sont plus résci'vëes en en apparence , et qui sont aussi plus dangereuses ; le poëte trop sensible est leur jouet; il s*en nperçoit enfin; cette découverte lui ouvre lout-à-fait les yeuxj il s'emporte contre T Amour, rompt avec lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa patrie , comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie Minerve, eidans laquelle les commentateurs cix>ient voir la quatrième vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. £lle s'offre k le reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire . Elle lui Eût aussi réloge de la famille Trinci dont le chef y dominait alors ^ avec le titre de vicaire pontifical , et qu'elle fait descendre des Troyens (i). L'auteur,

^^— — ^— ^— n^MWi— — na^yi— M^— — — — I II I» ■■■ ■■■! ■■— — ■ I I I ■

09€ natura çuol che sien œstiU^ Ahiso con le mon mi/eci scudi Per non 4?edergU; ond^ella : perche ^U occhi , Misse , €olIe mon cosï U chiudî?

Rispasi a lei ehegli aiti impî e sdocchi^ E eib che quoI natura che sia occollo , Enorme par che'n publicô s'adoccht,

( Lib. I , cap. i6 ) (0 Celte descendantre est très-clairement déduite, depuis «Il petit-fils de Tros le Troyen , nomme Tros comme lui ^ ^ui vint habiter le b^au pays où est maintenant bâti Foligno^ jusqa^à la race des Trojens Trinci, et à toute la maison ^-nacia.

Corne si troQa nelV anHche l^arle

Da Tros di Troja un suo nipole scese^

après ces flatteries , qui ne sont au reste ni plu$ maladroites ni plus basses que beaucoup d'autre^ ,. suit la Vertu, qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie , comme elle le lui a promis.

En lisant pour titre du second livre de ce poëme, il Regno di Satanassoj le règne de Satan , on ne devine pas quel peut être le conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes. Cest Minerve j il va la trouver de k part du seigneur de Trinùij qui est très-bien avec elle ; et quand il lui a donné sa parole qu il est entière-^ ment brouillé avec TAmour, elle consent k lui servir de guide vers le séjour de la Vertu , qui est le but de son voyage ; mais il doit encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis long-temps il est sorti de Tenfer, et, dans sa fureur contre les hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants, menace le ciel , et se dit roi de l'univers. II s'est fait

Detlo anche TroSj e çenne in quella parte,.*, Oveil Topino et la Timia carre,*.*

Da fjuesto Tros QÎen la progeme degna De' Troici Trinci ; ed îndi è casa Trincia, Che anco m dimora ed m régna.

( Liv. I , cap. i8. )

lyiTALlE, CHAP. XTU- 22l

une demeure toui-à-fait semblable au véritable enfer ; il y rassemble les Vices , la Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître ceoe constitution infernale j il faudra descendre dVbord au fond de Tabime y d'où vient tout ce qu^îl y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous les cercles et les âmes qui y sont tourmentées , ils remonteront aux lieux où Satan a établi son trône et le siège de son empire. Telle est en effet la marcbe de Faction du poème dans ce livre , où Ton trouve beaucoup de choses imitées du Dante , les cercles ou Boîge , Juda , Gain , Cerbère , la cite de Pluton , les limbes, les divers supplices, Titye, Phlégias^ Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin , Satan au milieu de sa cour ; et parmi tout cela des allusions fréquentes k l'histoire de ce temps-Ik, et des prédictions en bien ou en mal de choses arrivées dans les divers états dlialie«

Ayant vu Satan et tout examiné dans ses étals, il s'agit de le combattre corps k corps et de le vaincre pour pénétrer dans Tenceinte où sont les Tices , non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais avec leurs véritables ibrmes et sons leurs propres couleurs. Satan a des proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus vigourexix; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par Minerve. C'est elle qui instruit le poëte k'iuttercontrc ce terrible adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où

m4 HIS^rOIRE LITTERAIRE

Satan croit Tavoîr terrassé , il ïe prend par un |^îed et ie renverse. Alors plus d^obstacle pour lui.- 11 parcourt avec sa conductrice les sept enceintes des pcchés que Ton nomme mortels. Il les examine k loisir ; elle les définit , les décrit avec leurs attibuts; explique Torigne , les effets , les modifications différentes et comme les ramifications de chacun. C'est encore , sous une autre forme y l'idée de Bm^ fietto Latinij dans le fesorettOy et de Cecco d^As^ colij dans VAcerèa, mais plus approfondie et plus étendue que dans Tun et dans Fautre.

Rien ne s'oppose plus k ce que l'auteur amye au séjour des Vertus. Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis terrestre ; c'est là qu'elle doit le quitter. Us y trouvent Ënoc et Elie , qui sont ïrès-surpris de les voir , et leur demandent comment ils sont entrés , quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve répond; et pour achever la . vraisemblance de dialogue entre une déesse du paganisme et deux prophètes dans le paradis j elle dit que Y Agneau de Dieu (i) lui en a ouvert la porte. Après celte explication elle dit adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Enoc et d'Elie , comme on doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains 'de Saint-Bernard. Federigo Frezzi fait des > ■ I ■ ■ ■■ I ... I I 1. 1 ■ I I »

(i) Minerva aîlor rispose: io Vho menato; L'Agnol di Dio a lui la porta apersM,

D'ITALIE, cnAP. XVH. 22S

ftdieux presque aussi tendres k Minerve, et lui promet qm'cn reconnaissance des bienfaits qu*il en a reçus il ne cessera jamais de la chercher et de là Pnhfve sur la terre.

Ses deux nouveaux guides hiî font connaître loates les merveilles du lieu où il les a trouvés J Hs le font ensuite entrer dans le se jour dont ce n'est eu quelque sorte que Ta venue. Chaque Venu y a son temple et sa cour particulière. Les explicabons que Fauteur reçoit tantôt des Yertus ellesmêmes , et tantôt d*Énoc ou d*Ëlie , remplissent le quatrième livre. Elles sont très-thcologiques , très-» orthodoxes, et rien n'empêche de croire que tout te dernier livre , et même le second et le troisième aient ëtë Touvrage d'un bon dominicain et d'un toint évêque . C'est aussi , à beaucoup d'égards , celui d'un poëte. Le style , quoique moins hardi, moins figuré , moins neuf que celui du Dante , a quelque chose de toutes ces qualités , et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa principale élude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées qu'il emprunte ; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout? aussi bon théologien que lui ; et s'il ne l'est que suffisamment pour Tétat qu^il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang qu'ji pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de son poëme, la première n'eôt frappé ui. i5

rimagination par tant d'objets nouveaux et tem<blés ; si la seconde ne Teût souvent enchantée par des tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes de Tespérance ; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine , toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule , ou si elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral , on admirerait peut-être encore l'auteur de la DMna Commedia , k cause de ce génie créateur qui tira du chaos une langue , mais depuis long-temps ou ne lirait plus.

. Si l'on ne lit guère le Qnadriregio ni le Ditta^ mondo^ qui cependant ne sont rien moins que des ouvrages méprisables , on lit beaucoup moins encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce siècle ^ et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de leur temps. Un certain Boezio di Rainaldo^ qu'on appelle communément Buccio Renallo , écrivit eu vers , qui ressemblent à nos alexandrins , et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie, depuis i252 jusqu'à i352. Antonio di Boezio , ou di Buccio^ continua cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en i382. Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités italiennes (i), k

(i) AntiquiL ital, , t. Yl»

cause des renseignements qu'elles fournissent k l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection des historiens d'Italie (i) une chronique d'Arezzo, de i3io à i384, écrite en terza rima , par le notaire Ser Gorello dé' Sinigardij qui n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.

La poésie plaisante était un. peu plus heureuse.' Antonio Pucci donnait naissance à ce genre léger et mordant, que le Berni perfectionna dans ]a suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un capitolo sur Florence (2), composé en iSyS, et une vingtaine de sonnets (3), où l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le genre dont ils sont les premiers modèles , s'ils ne tombaient pas trop souvent du plaisant dans le burlesque ^ ou si même ce burlesque était bas sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus graves ; c'est ainsi que , mêlant l'idée de la mort avec celles de son métier , il dit dans sou premier sonnet :

Hélas ! le temps , Vheure et les cloches , Dont tous mes sens sont étourdis ,

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