‹ Histoire littéraire d'Italie. DaunouChapitre 6 sur 22 · T. XV · texte numérisé non relu

T. XV

(2) Yoy. après la Bella Mono de Giusto de* Contij éd, de Vérone, lySo.

(3) Yoy. Raccolia de rAUacci.

Me répèlent souvent Tavis De la mort et de ses approches*

Son esprit satirique s'exerce jusque dans les com«pliments qu'il fait k ses amis. L^un deu^ venait d'être élève k quelque poste honorable. Voici le sens d'un sonnet que Pucci lui adresse : (c Dante dans sa Comédie parle d'un fleuve nommé Léthé , qui faisait perdre la mémoire. Quiconque avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes, et les choses publiques et les plus se-^ crêtes j l'eau, en un mot, effaçait tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics sem«blent s'être enivrés dans ce fleuve,- ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne voient plus rien de ce qui s'est passé , et leurs promesses sont comme déracinées de leur mémoire. Tâche, mou cher ami, de ne pas suivre cet usage; et, si lii peux, ressouviens-toi de moi. » Ce même Antonio Pucci voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou terza rima la chronique de Jean ViUanî ; cette version a été publiée dans le recueil intitulé Délices des érudits toscans (i); recueil où Ton trouve beaucoup de choses curieuses, mais oà il en est peu qui puissent faire les délices des gens de goût.

Nous voici enfin arrivés k la fin de ce quator-

(t) Delizie degUeiiidiU Toscaniy t. IlL

tième siècle qui nous occupe depuis si long-temps. Uimportance dont il est dans Thiscoire des lettres me seryîra d^excuse pour les détails où j*ai cru devoir entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur nom et de leurs onrmges ; nuBS ils n*y méritent pas seuls Tattentiôn ; eOe dbit toujours se porter sur le mouvement gé« nml des esprits. Ce mouvement était devenu prefeq«e universel , et se communiquait de l'Italie an autres nations de TEurope. Il allait toujours croisiaBt depuis trois siècles , et commençait k se diriger mieux y à sVcarter des fausses routes , k se pomer sur de plus dignes objets. Si Ton en considère un instant les progrès dans le cours de ces trois siècles , on ^eut partager en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La première embrasse les études publiques , et Tautre les éludes particulières. Les Universités , avec leurs lois, leurs méthodes, leurs professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent Tune de ces classes : la littérature , toujours séparée jus^ qti'alors de renseignement public, occupe l'autre.

Lés Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y fixaient les plus habiles maîU'es , et cette habileté des professeurs, autant que les privilèges dont on y jouissait, y attiraient la foule des élèves* Le concours «lait quelquefois si grand ^ qu'on enseignait dans

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les églises les plus vastes, quelquefois dans lef places mêmes , et Ton montre encore k Bologne sous un portique , un pupitre ou petite tribune , où Ton prétend qu^enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte Béthisie Gozzadini. Les professeurs qui n^étaient point appelés, ou qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme autrefois les sophistes de la Grèce , vendre la science, et se livraient entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-* temps ; on disputait ensuite à la ronde , maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute : ils choi* sissaient le concurrent et le disputant , et ces combats étaient a outrance. Mais sur quels T>b jets s'exenjaicnt-ils ? Je l'ai déjà dit assez de fois, et j'ai dit fraijcliemcnt ce qu'il me paraît qu'on en doit penser (i). Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on argumentait obstinément, ou écrivait volumineusement, on s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits; qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument rien qu'il ne fallût désapprendre , si l'on avait le malheur de le savoir. Celte fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes, quelles qu'elles fussent, écar-

''O Yoy. tom. 1 , p. 374 et suiv.

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Je/ fait le plus du chemin de la vérité. Ce n'était point ^1 lie la rechercbe du vrai que Ton s^occupait; on ne pensait ni aux progrès de la raison , ni a celui des lumières; on ne songeait qu'à se vaincre Tun l'autre, à augmenter le, nombre de ses disciples pour accroître sa reptation , sa fortune et la liste de ces titres magnifiques , si ridicules ii nos yeux , et qui étaient alors le sublime des distinctions et des honneurs. C'est pourtant k cela que ce bornent les services rendus à l'esprit humain , avec tant de faste et de dépenses , pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.

Quant aux études particulières , elles ne faisaient que de naître , et déjk leur influence était sensible. Dante , Pétrarque et Boccace en furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute entière de la miimoire des hommes. L'ctude assidue que le Dante fît de Virgile , la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les heureux fruits de cette passion qu'on apperçoît dans leurs ouvrages font plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études, depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.

Ces grands hommes ramenèrent leur siècle k la

connaissance et a Tamour des anciens ; ils rendis» rent k la lumière leurs productions jcnsevelles daxi$ la poussière des cloîtres^ ou reléguées dans de$ régions lointaines : ils rétablirent en Italie Tétuds de la langue grecque, qu'on y avait presque ge<néralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est prio* cipalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui sont dus aux lettres, quand ellM conservent leur caractère libre et leur noble indër pendance. Les disciples, les amis, les conleow porains de ces trois hommes extraordinaires, fa^ rent les amis et les maîtres des hommes célèbrei de la génération suivante , et forment comme une race particulière de littérateurs , distincte de ceDi^ des écoles publiques, souvent persécutée par eiur et traitée en ennemie. La plus grande partie dé cette troupe d'élite fut placée auprès des princes , ou employée par les républiques; parce que , dans les affaires politiques, les négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges , de ces pédants inabordables , de ces dispuleurs éternels sur les catégories et les universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres ; de la connaissance des an* ciens pour l'histoire politique, civile, militaire^ et pour les beaux-arts qui commençaient a renaître ; enfin de cette variété de connaissances y et de cette

ïlofirhé de penser, affranchie des vieux préjuges qui Opprimaient encore les écoles et les professeurs (i)« De là, cette protection éclairée 4}ue i^usieurs prin-^ ces. accordèrent aux hommes de lettres tndépen-* dantfi , ^t ce discrédit où commencèrem h tomber les savants de collège.

Daa^ Torigine (3), rien de plus nécessaire, pour TaiocTiô rignorance et en dissiper les ténèbres , foe ces associations littéraires et enseignantes , dont Tautorité est assise sur leurs dignités, lears bis,'l€urs méthodes d^enseignement , Tunton et rémolation de leurs membres. Mais ces corps, au beat d*un certain temps, deviennent les tyrans de Topinion ; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille ; les schismes qui les divisent, les sectes qai s*y établissent , enracinent plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent trt ({uelque sorte immuables , excluent les connaissances nouvelles, et font la guerre aux esprits qui saivent d'autres méthodes. ËnGn , par lassitude 011 par découragement, ils retombent dans la médiocrité , dans la langueur , et de ces corps si animés et si bruyants , il ne reste plus que des ca<* davres. Cependant il s'élève peu k peu des esprits paisibles , retirés , solitaires , qui , dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de tes querelles^ pren-

(i) Bettinelii , Rîsorgim. d'Itai* , part, I, c, 5^ (2) Idem, ibid.

nent des chemins tout différents , se rencontrent ensuite dans le monde , s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir , et croissait peu k peu en nombre , forment k part une espèce de republique littéraire. 11 en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque , et dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'k la fin de son siècle ; mais l'instinct naturel de l'homme , qui le porte aux associations , et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps ^ et surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se propose et dans les moyens d'y parvenir , tout cela fait que ces membres épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, a se donner des lois , a ambitionner des titres et des honneurs particuliers; et voilà les académies. Elles naauirent en Italie

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peu de temps après la fin du quatorzième siècle : elles se multiplièrent bientôt, passèrent des grandes villes aux villes secondaires , puis aux gros bourgs et même aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies par cette multiplication même , elles deviennent à leur tour communes et languissantes. Tout y est médiocre , sans originalité, sans force et sans vie. Ce ne sont plus, comme les Universités , que des cadavres, qui corrompent, pour ainsi dire , l'atmosphère de la lit-

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tfrature , et frappent les lettres de cotiiagion et de mort. C'est la triste condition des choses humaines (i).

Elle a été surtout sensible en Italie , de Taveu des Italiens les plus éclairés : c'est un mal presque inévitablement attaché k un grand bien , celui de la culture de l'esprit , de la multiplication des ta-« lents et de la propagation des lumières , ces deux derniers bienfaits ne vont pas toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les lamières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit. Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes , mais de grandes découvertes y firent faire k l'esprit humain en général des pas immenses ; et ce qui est principalement remarquable , elles le portèrent rapidement k un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.

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(i) Bettinelli , Risorgim. d'Ital* , part. I , c. 5.

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