‹ Histoire littéraire de la grèce modernChapitre 18 sur 256 · LES PHANARIOTES · texte numérisé non relu

LES PHANARIOTES

HTenassée par la massue de fer de Mahomet n, la Grèce n'accusait plus un dernier souffle de vie que par les faibles accents qui s'échappaient encore de ses lèvres défaillantes. La tempête avait brisé sa lyre éolienne ; mais ses cordes frissonnaient toujours au vent de l'orage, comme pour prouver qu'elles n'avaient pas perdu toute leur souplesse et qu'elles n'attendaient que la main de la providence pour les renouer. Le flot du déluge avait englouti la Grèce entière; mais à peine quelques débris de l'existence nationale trouvaient- ils un abri pour s'y réfugier, qu'une littérature, portant l'empreinte des lieux et des temps, tantôt comme la fleur sauvage des rochers, tantôt comme la plante nourrie de sucs étrangers, ne manquait de germer sur ce sol toujours généreux. C'est surtout l'arche de l'église qui, bien que flottant au gré de la tempête, em-

46 Livre IL — Retour à la w'e, 1700 - 1800.

portait dans son sein la lampe vacillante de la vie nationale. La littérature y trouva également un reftige dès la première heure de la conquête.

Mais cette heure écoulée, le conquérant, dont la sauvage énergie consistait surtout en son instinct de rapine, ayant fait autour de lui le désert et le vide, et n'ayant plus siu* qui exercer ses fureurs, tomba dans l'inertie, qui était sa véritable nature. Les flots de l'inondation s'affaissèrent sur eux-mêmes, et tandis que leur surface croupissait immobile, les éléments toujours actifs et toujours vivaces de la nationalité grecque se recherchaient, s'attiraient et se recomposaient, le terrain submergé s'élevait insensiblement, et plus d'ime fois, l'œil étonné voyait fleurir audessus de l'algue stérile une végétation plus saine et plus robuste, qui lui était étrangère, et qui avait ses racines dans le fond primitif et solide; et tandis que le peuple vaincu revenait ainsi à la vie, l'empire turc se décomposait, et n'était pas même arrêté dans sa décadence par les administrateurs habiles et les hommes d'Etat distingués qui l'ont souvent gouverné pendant les 400 ans de son existence; parce que ces hommes n'appartenaient pas à la race victorieuse, et n'étaient point des témoins et des agens de sa vitalité, mais au contraire des emprunts que l'impuissance des Turcs était forcée de faire au génie et à la capacité innée de la nation subjuguée. Comme toujours et partout, la barbarie triomphante rendait involontaire-

ChapUre L — Les Phanariotes. 47

ment hommage à la civilisation vaincue, et reculait devant eUe.

D abord c'était en embrassant la foi de Mahomet que l'esclave intelligent acquérait le droit de s'élever audessus de son maître; mais bientôt il finit par devenir l'arbitre des destinées de l'empire sans renier son culte méprisé, en vertu de la loi naturelle qui veut que l'esprit domine la chair.

Depuis que les Turcs, forcés de sortir de leur isolement altier, durent nouer des relations avec les gouvernements de l'Europe, ou plutôt accorder, d'après leur manière de penser d'alors, une trêve aux ennemis du prophète, Os chargeaient un interprète de recevoir les suppliques de ces infidèles, dont, dans la barbare arrogance de ces temps, ils ne s'abaissaient pas jusqu'à apprendre la langue, et de leur signifier les ordres de la Sublime Porte. Ces hommes étaient communément pris dans les classes les plus abjectes, parmi les marchands ou courtiers Juifs, qui étaient forcés par état de savoir des langues étrangères.

Ce sont ces fonctions méprisées que brigua et obtint en 1630 Fanaghiotakis Nicoussis, un Grec de Constantinople, qui à un esprit très -subtil unissait un vaste savoir puisé aux universités dltalie. Il ne lui échappa pas que chez une nation qui par une marche rétrograde tombait de plus en plus dans la dépendance de ses voisins, et qui, aveuglée par son ignorance, n'avait pas la conscience de sa position, il était d'une importance ma-

48 Idvre IL — Beiour à la me, 1700—1800.

jeure de s'emparer de tous les secrets d'Etat, et de traiter immédiatement avec ceux qui devaient bientôt déd-der en maîtres du sort de la Turquie.

C^est ainsi que le successeur du vil Juif devint par sa rare sagacité, par la haute appréciation du rôle qu'il assumait, et par son habileté dans le maniement des hommes et des affiiires, Tunique dépositaire des relations diplomatiques de l'Empire, et ouvrit à sa propre nation une voie par laquelle elle devait arriver plus facilement à l'accomplissement de ses destinées. Son influence personnelle sauva du glaive des Turcs les Candiotes, qui, pour échapper au joug dégradant des ennemis de la civilisation et du christianisme, avaient accepté les chaînes moins pesantes des Vénitiens, et avaient défendu leurs maîtres comme on défend la liberté.

Panaghiotaki eut pour successeur Alexandre Ma- VRocoRDATO, le fils d'uu marchand d'étoffes de Chio, qui arriva à la fortune d'une manière inattendue: Le Prince régnant de Valachie, qui était dans ces temps encore un indigène, avait demandé en mariage la fille d'une des familles grecques les plus opulentes de Constantinople. La jeune princesse fut envoyée à son époux avec une pompe digne de son rang et de ses grandes richesses; mais le Prince qui ne l'avait pas encore vue, fut, à son arrivée, désagréablement surpris de son extrême laideur, ne put se décider à l'épouser, et la congédia comblée d'honneurs, qui ne pouvaient cependant pas satisfaire son amour propre blessé. Elle crut ne pouvoir se mieux

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