‹ Histoire littéraire de la grèce modernChapitre 202 sur 256 · Chapitre X. — Poésie épique · texte numérisé non relu

Chapitre X. — Poésie épique

plutôt, ainsi qu'on en peut juger par le passage suivant. Si Dieu est courroucé contre les Turcs, il est encore plus indigné contre le Chrétiens. Le poète dit, rappelant jusqu'à un certain point des accents du Tasse:

c C'est ainsi que s'accomplissaient les volontés suprêmes du créateur, qui fut saisi de colère en voyant la race humaine amollie dans les plaisirs, insulter à la justice, persécuter la vertu, et se livrer à des passions féroces et à des discordes religieuses, où, avec une rage coupable, elle cherchait à pénétrer des mystères inconnus aux anges eux-mêmes.

cLe créateur vit avec peine ce spectacle que la terre lui présentait, et détourna de nous sa face courroucée. Il appela Amurat son serviteur. Au son de sa voix un éclat de trompettes retentit à travers les cieux, et la terre trembla jusque dans ses fondements, et la mer fut secouée dans son lit comme l'enfant nouveau -né dans son berceau. «Je suis, dit-il, TAlpha et l'Oméga, celui qui d'un clin d'œil ai tiré du néant la terre, la mer, le ciel et tous les êtres ; je suis le Dieu des puissances, le seul Dieu que les peuples adorent par des solennités variées. Lève ton armée, mène-la aux combats; frappe ceux qui m^outragent, inspire aux nations la terreur, et sois l'instrument fidèle de ma vengeance. Je. suis avec toi, et un de mes anges, brandissant une épée de flamme, marchera au-devant de toi et te conduira à la victoire. Tu seras fort à la guerre et tu soumettras une contrée où coule du miel et du lait. Tes descendants en conserveront l'héritage pendant plusieurs siècles, jusqu'à ce que le moment vienne où ma colère sera épuisée. Telle est ma volonté. Que les peuples apprennent à redouter toute offense, car son résultat est fatal à. quiconque s'en

1 84 II' Partie. — Livre IL — Poètes.

rend coupable. Qu'ils reconnaissent leur Seigneur, qui vît et qui la venge.»

Lors donc que le Dieu de justice déclare que les Chrétiens Tout outragé, ces Chrétiens cessent de mériter qu'on s'intéresse à leurs succès. £t lorsque le Diea puissant dit au Turc: <Je suis avec toi,» on ne peut plus s'inquiéter de l'issue de la lutte, car elle est connue d'avance. Et encore, le poème tout entier est-il à tel point un incident secondaire dans le grand drame de la conquête des Turcs, que cette parole divine ne s accomplit même pas à son dénouement, et que c'est le Chrétien qui triomphe.

Mais à côté de ces défauts, qu on a beaucoup moins lieu de reprocher au second de ces poèmes, tous les deux contiennent des beautés dignes de la poésie épique. Le poète est un connaisseur de l'antiquité, et il y retrempe sa pensée et son style, quelquefois même peut-être d'un archaïsme exagéré. On a à regretter dans ses veis certaines élisions un peu forcées de voyelles, ainsi que l'absence de la rime, qui seule rompt la monotonie du tétramètre, et sert de digue au flux peu réglé de la parole qui déborde. Son emploi eût surtout été un ornement indispensable et un frein très -utile aux compositions d'Antoniadès. Les difficultés qu'elle oppose eussent fait supprimer plus d'un vers, et les poèmes y auraient gagné.

N'ayant pas l'autre poème de Stavridès sous la main, c'est encore à Skenderbey que nous empruntons un épi-

Page 1