Chapitre XIV, — Poètes vulgaristes: A. Parcuchos
<La rivière.
«Rivière voyageuse, ô chère rivière, tu murmures et passes; où ta course va-t-elle te plonger? Tu es comme nous: Toujours, nous allons toujours, mais nous ne savons pas où.
c Laisse- moi te dire, ô bonne rivière, où le destin mène tes eaux de cristal. Tu viens de Tabime et tu vas veis l'abime, et tous les efforts ne t'arrêteront pas. Tu suivras la loi commune. Toi aussi, un jour viendra où tu seras tarie.
«Regarde, oh regarde autant que tu le peux, bien que tu n'aies pas d'yeux, regarde le ciel argenté et les fleurs que tu arroses. Jouis de la beauté de la terre et de la splendeur du firmament, avant que tu ne sois précipitée dans les ténèbres et que le gouffre ne t'ait engloutie.
«Coule lentement, ne te presse point. Aie égard au ciel que tu reflètes et que tu entraînes avec tes eaux. Vois les nuages blancs qui passent audessus de toi. Ils te saluent parceque tu leur ressembles. Tu es un nuage liquide, aussi blanc que les lys, tu es un nuage sur la terre, comme ils sont des nuages au ciel.
«Dis -moi, ô rivière, où tu as ta source, et quels nuages t'on créée, t'ont donné ces flots que tu roules? Ah! Tu ressembles à l'homme, tu me ressembles à moi; mais moi, je me suis fatigué bien avant toi.
«Jai envie, ô rivière, de me jeter dans tes flots, et d'éteindre dans ton sein la flamme qui brûle le mien. Tu es de l'eau et je suis du feu; tu feras cesser mes souffrances. L'eau de Lethé coule en toi, et je veux en boire I»
«C'est ainsi que parlait un poète qui, les yeux baignés de pleurs, marchait le long de la rive, un poète
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qui a beaucoup aimé, et qui n^a pas été payé de retour. A force de regarder Teau, il s'oublia, et sentit tout à coup qu'il s'était précipité dans la tombe liquide. Le flot reçut le jeune chantre, et Tabime reçut le flot.»
c Amour.
«Je ne veux pas de Timpertinente beauté d*une fille hautaine, flère de ses charmes, froide pour avoir été trop adulée. Je n^ai jamais arrêté un regard admirateur sur les plumes de paon, ou sur une fiole qui brille, mais d*où l'arôme s'est évaporé. Je ne veux pas des joues de pourpre ou des lèvres roses. La couleur de la pourpre accuse des soulèvements de la chair.
«Je veux que mon amie soit faible, pâle et blanche comme le drap mortuaire, avec vingt automnes et aucun printemps, avec peu de corps, — presque de l'air, — une poignée de poussière. Je la veux mourante, avec le parfum de l'immortalité, fille et fantôme à la fois, traînant un linceul au lieu de tunique.
«Je la veux défaillante et je veux qu'elle soit seule, qu'elle n'ait ni mère ni frère; rien qu'elle et son Dieu! Qu'elle soit l'anémone du désert; que je sois et sa mère et son frère; que je guide lentement ses pas à travers la vie, et que nous heurtions ensemble du pied le seuil de la tombe.
•Je ne veux pas qu'elle aime rien de vivant ou d'inanimé, ni les oiseaux, ni les fleurs, ni les étofles; que tout, excepté moi, lui soit étranger, et que je remplisse tous ses jours et toutes ses nuits; et que lorsque ses yeux se ferment doucement au sommeil, son âme m'ait encore devant elle dans un rêve d'amour.»
«Je n'aime pas des sentiments divisés, un amour qui s'épuise parcequ'il est prodigué aussi à d'autres. Cdui