Chapitre XTTT. — Pohtea Ioniens: Calvos
«Les vents sont ici déchaînés; des torrents impétueux s'échappent des flancs déchirés des nuages d'hiver.
«Des voix confuses et indistinctes s'élèvent comme des soupirs de miniers d'hommes qui se noient au loin dans la mer.
«Je vois dans le fond une étincelle. Elle s'approche et grandit; elle forme déjà un cercle immense; elle s'étend en une mer de flammes.
«J'y vois passer des débris de naufrage. Un grand cadavre y flotte. C'est celui d'une reine.
« O Grèce ! . . . . Voilà, il y passe des milliers d'enfants au maillot, et chacun porte un poignard dans |e cœur.
«Il y passe des jeunes filles, des mères qui brillaient autrefois comme des étoiles, et que le glaive a moissonnées.
«Les débris de leurs couronnes sont effeuillés. Leurs seins blancs sont découverts et souillés du contact des lèvres de féroces barbares.
«Voici aussi des troupes de combattants, des marins illustres, de braves soldats, un peuple doux et civilisé.
«C'est en vain qu'ils ont tiré leurs épées aiguisées; c'est en vain qu'ils ont cueilli des lauriers. Le vent a passé et a emporté toutes leurs espérances.
«Gigantesque et terrible, comme un aigle immense, la discorde se balance sur ses ailes tendues.
«C'est moi, s'écrie-t-elle, qui ai effacé un peuple de la terre, qui ai changé la terre en désert. Je l'ai fait, et j'en jouis maintenant.»
«Ainsi parle la furie, et elle verse du sang de deux coupes. Les cieux, la terre, les mers et les îles sont teints en rouge ....
2 24 II. Partie. — Livre II. — Poètes.
«La vision s'est évanouie comme un rêve. L'air pur descend de nouveau sur moi. Il effleure mes lèvres et refraîchit mon âme.
«O Grèce, ô ma patrie, ô mère de mes espérances, les plus douces! Je te revois. Tu vis encore et tu es couverte de ton armure! Je respire.
«Apprends que comme la bravoure sauve les combattants, de même la concorde sauve les peuples. î>
ZAMPÉLIOS.
Jean Zampélios de Leucas est encore un de ces exemples et une de ces victimes de la teinte italienne que le régime vénitien a donnée aux îles ioniennes, et que le sentiment national est depuis l'affranchissement de la Grèce en train d'effacer. Instruit, doué d'imagination, poète dans l'âme, Zampélios a écrit des tragédies, beaucoup de tragédies même, qui ne sont pas sans mérite. On y trouve souvent des mots heureux, des sentiments élevés et de belles tirades ; mais il leur manque l'orginalité , qui est le cachet du génie. Sa langue n'est pas quelquefois privée de force ; mais elle est irrégulière et défigurée par des expressions locales que la poésie cultivée ne saurait tolérer. S'il s'était étudié à mieux châtier son style, s'il avait laissé son talent se développer dans sa spontanéité, il eût pu marcher à la tête des poètes dramatiques de la Grèce moderne. Il a trop servilement subi l'influence du Parnasse italien, et l'imitation a refoulé en lui ce qu'il y avait de sève propre.
Chniiitm XIJL Portes loiitc.nH: ZamjyHioK. 225
Les sujets de ses pièces, comme on a pu le voir dans la liste ci-dessus des poètes dramati(iues, sont tirés de l'histoire nationale. Il est inutile d'en donner l'analyse: elles sont à peu près toutes coulées dans le moule uniforme d'Alfieri. Quiconque en a lu une, les connaît toutes. Pour passer de l'une à l'autre on n'a presque qu'à changer les personnages. Elles ont du reste avec les compositions du dramaturge italien les mêmes défauts d'arrangement et d'exposition, mais souvent aussi les mêmes beautés, moins celles du style, et plus pâles, comme ne peuvent qu'être les beautés copiées. La plus ancienne, Timoléon^ est la meilleure de toutes, et respire l'enthousiasme de la liberté. Les autres sont des amplifications, et font moins d'honneur au poète qu'au patriote.
Zampélios a secoué le joug de la rime, qui eût été trop pesant pour lui. Il s'est servi de l'iambe des Byzantins, appelé Scazon^ que Christari et d'autres avaient déjà essayé de mettre en honneur. Partagé en deux moitiés inégales, toutes deux iambiques, ce vers est fatigant et monotone, manquant du mouvement et de la variété de liambe antique, que la césure divise " en une partie iambique et en une partie trochaïque.
Zampélios avait débuté par des Chants Anacréontiques^), qui n'ont pas beaucoup contribué à sa réputation poétique.
J) Corfou, 181 7.
Rangabé, Littérature néo -hellénique. II. I5
Les îles ioniennes ont produit plusieurs autres poètes qui ont plus ou moins marché sur les traces de ceux que nous venons de nommer. Ils partagent avec eux les imperfections qu'on ne pardonne à Solomos que parcequ'il s'élève à une hauteur où les taches pâlissent. Par tout le reste de la Grèce, ainsi que dans les villages de ces mêmes îles, le dialecte vulgaire n'est qu'une altération de la langue, qui se produit d'une manière conséquente et conforme à ses régies fondamentales. Dans les chefs - lieux des îles au contraire il a été imprégné d'italismes, et s'est aussi entièrement corrompu dans la bouche, ou par la dédaigneuse indifférence, des nouveaux maîtres. Prétendre en faire l'organe de la belle littérature, c'est oublier que l'art de parler et d'écrire doit, comme tout art, commencer par l'appréciation de la qualité des matériaux et des instruments dont on se sert. On connaît ces peintres de génie qui en barbouillant avec une plume ébréchée, produisent des chefs-d'œuvre. De plus faibles doivent se garder d'un pareil procédé.
Nous donnons la traduction d'une pièce de Jules Typaldos de Zante, auteur d'un grand nombre de poésies, qui ne manquent ni d'invention ni d'énergie. Mais, en le lisant, on oublie ses beautés, choqué qu'on est de se heurter à chaque pas à ce que les autres Grecs appellent des solécismes, et que les adhérents de l'école à laquelle le poète appartient prétendent excuser comme des provincialismes.
Chcqntre XIII. — Poètes Ioniens: Jules Typnldos. 227
«La mort de H a m ko (mère d'Ali -Pacha).
«Quelle terreur s'est emparée du malheureux Teplen? Le soleil se lève terne de derrière les montagnes. L'air retentit de blasphèmes, de cris de joie, de malédictions et de pleurs.
«Elle se débat avec rage sur son lit de douleur. Voyez ; la mère d 'Ali est en lutte contre la mort ; avec les dents elle retient son âme féroce près de lui échapper.
«Elle soulève la tête, et roule des yeux à demiéteints, mais qui portent encore des reflets sanglants. Qui cherche- 1- elle dans cet instant suprême? Elle fixe son regard, et fait de vains efforts pour parler.
«O mort, éteins la parole sur ses lèvres impies. Non encore repue de sang, ce sont des paroles d'horreur et d'extermination qu'elle va prononcer. Elle léguera à Ali un héritage de poignard et de poison.
— «Où es-tu, mon fils? Pourquoi m'as-tu délaissée? Accours, car la mort arrive pour m'accabler. Mon cœur se glace dans mon sein désolé, tandis que tant d'autres sont pleins de vie et de joie.
«La douleur me brise les os, tandis que les roses fleurissent sur les joues d'autres femmes. Pour moi un lit isolé sous la terre, pour elles des chants, des couronnes, des danses !
«Mon fils, change, ô change Gardiki en un désert, en un vaste cimetière où les loups viennent paître. Étouffe dans leur sang les mères et les enfants, les jeunes filles et les vieillards! Partout le fer et le feu!
«Le feu et le fer! Qu'on écrase la tête du jeune homme dans les bras de la vierge qu'il aime; que la mère qui serre en tremblant son enfant sur son sein, le voie égorgé à ses pieds.
«Brandissez le poignard. Que pour toute joie ils
2 2 8 //. Partie. — Livre IL — Poètes.
aient une longue agonie, qu'ils invoquent la mort pour les délivrer. Le fer et le feu! Que la tombe enferme la fiancée avec sa couronne.
«Le fer et le feu! Un cercle de glace m'enserre. Anathème! anathème! Le soleil s'obscurcit. Quels sont ces horribles fantômes qui m'entourent? Cadavres décapités, que venez-vous chercher?
«Terreur! Ils s'approchent lentement de mon lit... Ah! Ils lancent sur moi leurs têtes décharnées, et de leur bouche sort une malédiction terrible. Arrière ! Laissez-moi, frères d'Ali!
«Une épée vengeresse brille dans l'ombre et te menace, ô mon fils. Sois sur tes gardes; la mort assiège la forteresse. Là! Ils approchent; ils sont entrés; ils fondent sur toi, avides de ton sang.
«Ah! Le premier est tombé; il expire. Le second chancelle avec une blessure au flanc. Mais la foule se rue sur toi, les brandons à la main... O mort, hâtetoi de me fermer les yeux.
«Aie pitié de moi, ô mort. Tes coups ne sont -ils pas déjà assez cruels ? Un yatagan nu siffle dans l'air. On le traîne sans pitié par ses cheveux blancs. Quel afireux spectacle!
«Arrêtez! J'entends un gémissement de mort! ... Sa tête est laissée à terre. Vengeance, vengeance, Mouctar et Véli! Mais voici quelqu'un qui traîne aussi leurs têtes tranchées !
«La terre s'est couverte de ténèbres, les enfers mugissent. Quel est ce monstre infernal qui me menace en grinçant des dents? Il se jette sur moi... il m'étouffe... Ali ! . . . — La mort lui a enlevé son âme féroce. »
Au même poète on doit un excellent essai d'une traduction de la Jérusalem du Tasse.