Chapitre XllI. — Pokcti laniciin: Marcoras
MARCORAS.
On peut constater un véritable progrès au point de vue de la langue dans un nouveau poète Ionien, qui s'est produit en dernier lieu. Gérasimos Marcoras de Corfou a publié un poème long de 1800 vers, rimes, intitulé «Ze sermeiiH. Il y est resté fidèle au dialecte ionien, et son style en présente les défauts: La formation des mots y est souvent d'une grande irrégularité, indiquant une triste corruption de la grammaire ancienne, ou i^lutôt défiant toute grammaire. Les expressions dialectiques, qui n'excluent pas quelquefois jusqu'à des mots turcs, y sont en si grand nombre, qu'elles obscurcissent' même le sens en certains passages pour les habitants des autres parties de la Grèce. Néanmoins le poète sait manier en artiste l'instrument imparfait dont il dispose. On ne peut assez louer la vigueur et la concision de sa langue, qu'il enrichit par de fréquents et judicieux emprunts faits à tous les dialectes vulgaires parlés dans les différentes parties de la Grèce. Avec le sentiment intime qu'il a de la forme littéraire, et les connaissances philologiques qu'il laisse deviner, Marcoras aurait composé un chef-d'œuvre à côté duquel plusieurs des meilleures productions du Parnasse de la Grèce actuelle eussent pâli, s'il avait voulu s'exprimer dans la langue parlée et aisément comprise par tous les Grecs. Il a l'imagination à la fois brillante et sobre ; il n'est jamais banal, jamais exagéré, et ses vers sont harmonieux et beaux,
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malgré l'abus qu'il fait, comme tous les Ioniens, de la contraction des voyelles qui se heurtent, abus affligeant pour Toreille des habitants des autres parties de la Grèce. Le sujet de cet excellent poème, digne d'un meilleur dialecte, est le fameux Arcadi, ce Misolonghi de la dernière insurrection de Crète. Le poète débute en ces mots:
«Dans cette rapide nacelle qui glisse sur tes eaux par la nuit calme et sans souffle, si tu savais, ô mer souriante, combien de faibles âmes sont en proie aux orages d'une nuit aveugle et glacée!
«Des femmes et des enfants retournent à la terre ensanglantée où l'étoile ottomane a triomphé de la croix. Voyez, ils sont tristes, et ni la sérénité des cieux, ni la tranquillité des eaux ne les console. Leur regard sec, immobile, indifférent aux spectacles de la nature, plonge dans l'abîme du désespoir. Ils le laissent errer sur l'mimensité de l'élément désert, et semblent y mesurer celle de leurs malheurs. Le timonier hésite à leur annoncer que leur navire abordera demain à leur patrie. Les esclaves ont-ils une patrie?
«Sainte espérance, c'est grâce à toi que ces existences frêles ont résisté pendant trois ans aux maux et aux douleurs de l'exil. Reviens, oh, reviens parmi eux ! Posetoi sur la proue de leur barque; que la femme, que l'enfant, que la jeune fille te voie, comme jadis les habitants de l'arche virent la blanche colombe venir à eux une branche verte au bec! Viens; qu'ils traversent sous ton ombre le nouveau courant de leurs destinées, et qu'ils s'enhardissent jusqu'à lever les yeux vers le ciel. Pose doucement la main sur leurs seins endoloris, qui n'ont plus de secours à attendre ni de la terre ni du
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ciel, et fais, ô espérance divine, que ton lait coule encore du sein de la mère dans la bouche de Tentant!»
Parmi les voyageurs une jeune fille murmure : « Pourquoi le navire ne vole-t-il pas avec les ailes de mes désirs?» C'est c[VLEudoxie espère retrouver en Crète un père et une mère, et le jeune et brave MantJios, son fiancé. «Va, lui a dit celui-ci au moment du départ; ne crains pas pour moi. J'atteste cette lumière céleste qui s'éteint au couchant, que notre séparation sera courte, que tu reviendras bientôt et que nous serons unis.»
Mais quand le navire aborde, elle apprend que ses parents ont été égorgés par les Turcs. Manthos est tombé à Arcadi. Elle est anéantie.
«Plusieurs l'ont vue, mais nul n'osait dire si elle était un corps inanimé ou si elle respirait encore. Le cruel Charon, qui en traversant les champs et les montagnes avait pendant trois ans cueilli une ample moisson de fleurs de la Crète, se tenait auprès d'elle, impatient d'ajouter cette rose embaumée à sa couronne mortuaire. Mais le sort ne l'a pas voulu. Une larme au coin de son œil y a rappelé une nouvelle aurore de la vie.»
Dès quelle eut repris des forces, elle se mit en marche. Elle avance sans s'arrêter. Lorsqu'elle est sur le point de s'affaisser, son âme semble dire à son corps: «Marche, corps misérable, ou je fuis et te laisse derrière moi.»
Elle va à Arcadi, 011, vrai fils de la Crète, Manthos était tombé avec ceux qui par leur mort avaient épouvanté l'ennemi. «Une étincelle a dispersé leurs osse-
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ments sur la terre sacrée, leurs âmes aux étoiles, et leur nom partout.»
Manthos était mort «Il était mort! Cette idée seule dominait son esprit. Les douleurs, les joies, les nobles sentiments de patriotisme, les pensées et les désirs, tout flottait dans l'immense chaos glacé qui s'étendait dans son âme, comme les épaves dispersées d'un navire brisé que les flots entraînent. »
Eudoxie entend le tocsin lointain qui sonne les vêpres. Elle plie le genou, elle prie.
«Un lys, que Dieu avait fait pousser là au milieu d'herbes parasites, sentait de chaudes larmes mouiller doucement ses racines. Ces larmes arrosaient à la fois et la fleur et l'âme de la jeune fille» .... «Soudain elle voit, oh joie! elle voit assis auprès d'elle Manthos, tenant dans la main le lys que ses pleurs avaient mouillé.»
Manthos n'avait pas oublié son serment. «Dieu, lui dit -il, a permis que l'esprit de la vie recueillît et consolidât ma cendre dispersée, et que je reprisse pour un moment cette forme qui ne vivait plus qu'en toi.»
Eudoxie ne se croit pas digne de l'accompagner aux sphères éthérées qui sont aujourd'hui son séjour. «Mais le son ne retourne pas plus vite des voûtes qu'il a frappées,» que le jeune homme ne répondit à sa bien-aimée: «Les martyrs de la douleur, qui ont soutenu triomphalement la grande agonie de l'âme, te recevront là-haut, ô jeune fille! Elle t'appelle, la malheureuse qui vit ses enfants égorgés à ses pieds, et qui, tout en chantant
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leurs complaintes , bénissait en même temps les braves qui les vengeaient. Elle t'api)elle, la belle vierge qui, fuyant dans les bois la rage lubrique de l'infidèle, a déposé au ciel, où la douleur l'a portée, son âme immaculée, ornée de roses virginales. D'autres t'appellent encore, ces victimes du froid et de la faim, qui se montrèrent grandes et sans peur vis à vis de la mort, car dans leur âme, qui ne connut pas le péché, brillait la divine espérance, comme la lumière Sainte rayonne dans la tombe de notre Seigneur.»
Il lui raconte alors dans tous ses héroïques détails la destruction d'Arcadi, dont il fut témoin et victime, et cette narration est pleine de traits sublimes. Voici comment il décrit le moment qui a précédé la catastrophe:
«Au milieu de cet affreux tumulte j'entends un bruit comme si l'on prononçait mon nom. Jetais à genoux. Je me retourne, et je vois le supérieur. Il tenait une torche allumée, qui jetait moins d'étincelles que les yeux du vaillant vieillard; car une balle mortelle l'ayant atteint, toute son âme, en s'envolant de son corps, s'était concentrée dans ses yeux. Il était pâle: il chancelait, et serait tombé, si je n'étais accouru. Je le soutins. Il me prit par l'épaule, et me mo'-.trant la trappe béante: «Avant, dit- il, que toutes mes veines ne soient épuisées, aide ce faible corps; descends là-bas avec moi.»
«Quand nous fûmes dans le souterrain, j'appuyai le saint homme contre une colonne de marbre, et je restai immobile et muet. Je portai avec terreur les yeux vers les profondeurs de ce noir abîme. Ses ténèbres pesaient
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lourdes sur mon cœur. Mon esprit envoyait un dernier salut aux montagnes, aux bois, aux larges mers. Il disait adieu à tous les oiseaux libres qui volent dans l'air, à toutes les brises du ciel, à la lumière du soleil, et à toi. Dans un seul instant, qui passa avec la rapidité de
I éclair, je revis tous les rêves dorés de notre bonheur; et dans le trouble qui me dominait j'étais sur le point de maudire ceux qui venaient les éteindre. Mais ayant reporté le regard vers le supérieur, je le vis qui se tenait debout, baigné de son sang. Comme un martyr, il levait en haut, vers le séjour divin, ses pensées, ses yeux et ses bras. Alors j'oubliai la terre et toutes ses peines, et me sentant pécheur, je pliai les genoux avec contrition. »
Ayant fini sa terrible narration.
«Allons, ma douce amie, lui dit-il; le temps presse.
II n'y a pas une fleur du paradis qui ne t'appelle. Là haut, depuis long-temps, ta mère, ton glorieux père, attendent que tu ploies l'aile de ton âme. Tu y verras notre bon supérieur et tous nos Cretois venir à ton jardin, s'asseoir sur ton gazon, et raconter leurs exploits, parler du sang qui a teint tous les sommets de notre île avant qu'elle n'ait courbé de nouveau sa noble tête sous le joug
«Elle se pencha; son âme innocente vola dans les bras de Manthos, qui fixa dans ses magnifiques cheveux la fleur qu'il tenait à la main. Ils s'agenouillèrent tous les deux, et prirent congé du beau corps, doucement étendu sur le sol béni.»
Telle est cette épopée, à laquelle on ne saurait donner un plus grand éloge qu'en disant qu'elle est digne du sujet qu'elle traite.