CHAPITRE XIV
POÈTES VULGARISTES:
TERTSÉTIS. — YALAORITIS. — MAUROJANNIS.
APHENTOULIS.— PARASCHOS. - YIKELLAS.
Les Ioniens qui écrivaient le grec altéré et terni d'italismes le faisaient les uns sincèrement et par nécessité, n'en sachant pas d'autre, comme Salomos, qui faisait des vers italiens beaucoup plus facilement que des vers Grecs, ou comme Foscolo, qui ne pouvait rimer qu'en italien; d'autres employaient ce dialecte par imitation, croyant faire aussi bien que Salomos, s'ils faisaient aussi mal que lui.
Mais ceux d'entre eux qui avaient une connaissance approfondie de la langue comprenaient qu'ils devaient la cultiver pour la rendre digne d'exprimer les inspirations de la Muse. Si, comme Calvo parmi les poètes, comme Bulgaris et Moustoxydis parmi les philologues,
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ils ne cherchent pas à la relever à la dignité de l'idiome antique, ils n'en repoussent pas moins les tournures étrangères qui la défigurent, et lorsqu'ils s'en tiennent au dialecte vulgaire, ils adoptent celui qui est répandu dans toutes les parties de la Grèce.
TERTSÉTI.
Un bel exemple d'un Ionien vulgariste, qui ne se borne pas au jargon de son île, nous est offert par G. Tertsétis de Zante. Nous l'avons vu figurer parmi les poètes dramatiques par sa tragédie écrite en italien. Avant sa mort il occupait le poste de bibliothécaire de la chambre des députés à Athènes.
Avec une profonde connaissance de la littérature de tous les pays, Tertsétis, comme la plupart des habitants les plus instruits des sept îles, était peu versé dans l'é tude de sa propre langue. C'est ce qui le rendait fidèle à l'idiome vulgaire. Mais au dialecte de Salomos il préférait avec raison celui qui avait été consacré par la poésie clephtique, et avec son goût exquis il savait le rendre souple et propre à traduire toutes ses pensées les plus neuves et les plus recherchées.
Il a écrit plusieurs poèmes, dont les principaux ont pour titre: Corimie et Pindare; Les noces d'Alexandre le Grand; le baiser^ etc. Tous sont pleins d'originalité et de verve, et se distinguent par une grande suavité d'expression et de sentiment. Dans les pièces dont les sujets sont empruntés à Ihistoire ancienne, il sait avec un
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rare succès faire refléter sur l'antitiuité le type populaire de la Grèce moderne. Aux chants clephticiues il emprunte, avec la langue et le sentiment, aussi le rbythme du vers, qui est l'Alexandrin non rimé.
Corinne et Pindare, l'une de ses plus belles compositions, a pour sujet l'un des cinq concours poétiques qui, au dire d'Aelien et de Pausanias, ont eu lieu entre le chantre de Thèbes et la belle Muse de Tanagra, «celle qui avait des roses sur les lèvres, des lys sur les joues, et des rayons de soleil dans ses yeux noirs.» D'après notre poète, le thème à traiter était la puissance de l'amour et de la beauté. Pindare chante le premier, et raconte les aventures d'Hyménéos, un jeune Athénien qui, épris des charmes d'une fille d'Eleusis, la suivit, habillé en femme, à la procession de la grande Déesse, l'arracha aux mains des pirates et l'obtint en mariage en récompense de sa valeur. La description de la noce, qu'on dirait copiée à un bas-relief antique, peut tout autant avoir été empruntée à Tun des chants des montagnards d'aujourd'hui; tant Tertsétis s'étudie à relever adroitement les rapports étroits qui unissent le passé et le présent de la Grèce.
A la lecture de ce poème, ainsi que des noces d'Alexandre, on se sent comme devant une statue de Phidias que le poète aurait recouverte d'une tunique moderne, transparente et légère.
Il esquisse la noce d'Hyménéos en ces termes :
«Lorsque la blonde étoile du soir commence à sein-
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tiller, et que la nuit est venue, le cortège de la noce arrive pour accompagner les deux époux. Mille flambeaux changent la nuit en jour. La jeune fiancée, les yeux baignés de larmes, marche à pas lents au milieu de ses compagnes ; des jeunes gens tiennent l'époux par la main, et des garçons à la belle voix chantent: «Hymen ô hyménée. î»
Après Pindare, Corinne prend la parole, et célèbre
l'amour conjugal d'Admète et d'Alceste, et redit comme
celle-ci s'est vouée à la mort pour sauver son époux.
«Mais soudain, sur la tombe où elle devait descendre apparut un héros, le fils d'une femme Argienne, né dans la ville de Thèbes. Il est armé d'un arc et d'un glaive, et brandit aussi un lourd javelot. Sur l'aire pavée de marbre il a lutté contre la mort, et, lorsque le soleil se couchait, il lui fit plier le genou. Il terrassa la mort, et la belle femme se releva, et la beauté de la vie rayonna de nouveau dans ses yeux.»
Ce passage reproduit à la fois les vers d'Euripide, qui racontent ce fait d'Hercule, et une des chansons clephtiques les plus connues, qui paraît en être l'écho conservé à travers les siècles.
A l'issue du combat les juges sont incertains. Les deux rivaux ont mérité le prix à titre égal. Il a fallu recommencer. Pindare chante ce qui suit:
«O Vénus, non pas toi, déesse blonde, née de l'écume, qui allumes les feux de l'amour pour des yeux noirs, pour des lèvres de corail et pour des joues de neige, mais toi, qui embrases les cœurs pour les grandes actions; Tu ne recherches pas le plaisir, la beauté du corps, ni les ornements dorés qui la relèvent; Tu es la