Chapitre IL — A. Soutsoa
et en exploite avec habileté toutes les locutions usitées, mais il sait en même temps l'élever de manière à le rendre digne d'exprimer de nobles pensées. Ses vers sont purs, coulants et harmonieux, sans chevilles et sans redondances.
A toutes ces qualités , qui sont élémentaires pour tout bon poète, il en joint d'autres, qui appartiennent particulièrement au poète satirique. Il sait manier le ridicule sans l'outrer. Ses saillies sont vives et souvent brillantes ; son humeur indépendante et presque sauvage le dispense de tous les ménagements qui gêneraient sa muse mordante; et même le peu de cas qu'il semble faire des hommes le met à l'aise à l'égard de leurs opinions, et lui donne pleine liberté de les railler toutes également sans épargner ni le pour ni le contre. Plutôt que de laisser tomber un de ses traits à terre, il le décocherait contre son idole d'hier. Son arc est tendu, il lui faut un but; tant pis pour qui s'élève au-dessus du niveau. Aussi dans l'ordre politique se trouve-t-il toujours aux avant-postes de l'opposition, quelle qu'elle soit, il en épouse tous les griefs, il puise à pleines mains même dans ses injustices, et fait cause commune avec toutes les opinions du moment les plus violentes et les plus outrées. Dans l'ordre moral, ce n'est pas toujours aux véritables travers de la société qu'il s'attaque. A défaut de vices réels il en suppose pour les châtier. Il met aussi souvent à contribution des satiriques étrangers, qui parlent d'autres temps ou d'autres mœurs. Tout
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lui est bon, pourvu qu'il y trouve matière à rire ou à gronder.
Nous avouons que ce n'est pas tout à fait ainsi que nous entendons la mission de la satire. Elle est une puissance qu'on peut tourner à l'avantage de la société, et dont on ne doit pas abuser. On n'a le droit de l'armer du fléau du ridicule que si on la met au service des grands principes de la vertu, de la justice et de la vérité. Prenant sur lui de venger la société, le satirique contracte le devoir de s'élever audessus des passions et des erreurs qu'il entreprend de combattre. Plus les coups qu'il porte peuvent être sensibles, plus il doit mettre de soin à n'en frapper que le mal, pour faire d'autant mieux ressortir le bien dans tout son éclat. Les prodiguer au hasard, c'est leur ôter toute portée sérieuse, et faire de la satire, au lieu d'un moyen moralisateur, un jeu d'esprit plus ou moins agressif, plus ou moins agréable.
En politique surtout, le poète satirique doit être non le grand exécuteur, mais le grand juge de l'opinion, dont il ne doit appliquer les arrêts, souvent inexorables, que s'il les croit équitables. D'Alexandre on ne pouvait attendre autant. Avec un jugement peu sûr luimême, il épousait les animosités des autres, et surtout celles de son frère, qu'il exagérait, jusqu'à ce qu'il eût fini par prendre un pli de haine aveugle contre toute autorité, et même contre la société, qu'il fuyait sans que rien l'y forçât.
Mais si la satire de Soutsos n'est pas toujours mar-