Chapitre III. — A. R. Rangabé
je vis sa forme briller devant moi. Elle était toute douceur et toute sympathie, la sœur si belle des anges.
«Ma route passait sur des précipices, et au loin rhorizon était orageux et sombre. Mais elle sourit, et soudain la nature sourit, les fleurs poussèrent, et le ciel redevint serein.
«Je promenais sur le monde un regard éteint; les ténèbres m'entouraient, une brume épaisse obscurcissait ma vue. Elle tourna sur moi son œil paisible, et mon sang coula de nouveau chaud dans mes veines, et la face du monde reprit sa splendeur.
«Avant, tout était incolore; une ombre funeste planait au-dessus de noirs abîmes. Je la regardai; elle rougit avec modestie, et le couchant en fut coloré, et l'aurore fut peinte d'or et de pourpre.
«Il y avait un temps où je n'entendais dans la nature que des accents discordants, que des blasphèmes de divisions et de haines. Mais à peine entrouvrait-elle les lèvres, que mon âme s'enivrait d'accords musicaux et que tout était inondé d'harmonie.
«Tandisque je reportais mon regard terne et désolé du ciel sourd à la terre, séjour des pleurs, je vis une douce larme jaillir au coin de son œil. C'était un diamant de pitié, qui tomba sur mon cœur mort et en fondit l'enveloppe de glace.
«L'univers, disais-je, n'est que de la matière. Un sort aveugle la sème sous toutes les formes, et la mort vient la moissonner. Mais j'arrêtai les yeux sur la courbe de son front, et un monde nouveau me fut dévoilé, et je compris qu'un esprit supérieur régit la matière.
«Où me mène, demandais-je, le sentier désert de la vie? Elle éleva le regard. Ses yeux profonds étaient
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pleins de lumière; un arc-en-ciel de rayons qui en émanaient m'indiqua le séjour céleste.
«Des tombes béantes s'ouvraient autour de moi. La mort seule me semblait immortelle. Le deuil remplissait mon âme, lorsqu'elle se tourna, et que dans la lumière de ses yeux je vis laugure d'espérances immortelles.
«C'est ainsi que, remplissant de vie et la terre et les cieux, de joie le présent et d'espoir l'avenir, elle traversait mon existence comme un rayon lumineux, étant pour moi plus douce que l'existence, la sœur si belle des anges!»
«Le buisson.
«A la haie verte une fleur parfumée ornait le frais buisson.
. «Je m'en suis approché. Elle était bien belle; j'ai voulu y tendre la main et la sentir.
«Passe au large, dit-elle. J'ai une épine ; quelqu'un pourrait s'y piquer, et cela fait mal.
«Elle riait en parlant ainsi, et il m'a semblé que du regard elle disait: Viens, quand de la voix elle disait: Va-t-en.
«Je n'ai pas passé mon chemin; je me suis approché. Malheur! Je reçus une piqûre empoisonnée.
«Méchante fleur, tu me perces le cœur. Ou rejette l'épine, ou ne souris pas si doucemeut.»
La vendange.
«Avec des chants et des rires de jolies jeunes filles se poursuivent dans les vignes. Efles font la vendange en dans-ant.
«Jeunes filles, leur dis-je, de grâce, admettez-moi près
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de vous ; je vous montrerai que moi aussi je sais vendanger.
« — Viens, si cela te fait plaisir, mais surtout, disent-elles, peu de paroles.» — «Moi? Soyez tranquilles. Pas un mot! Vous me verrez à l'œuvre.
«Qu'est-ce donc là, au milieu des fleurs? Jeunes filles, j'ai trouvé un lys. Quoi! c'était une main mollette? Je demande excuse, et j'y dépose un baiser.
«Je cours aux raisins. En voici; j'en ai trouvé qui sont rouges et muscats. Je ne les mangerai pas; rien que pour y goûter.
«Comment? Vous riez? C'étaient des lèvres et non pas du raisin rouge ? Comme il vous plaira. Moi, c'est ainsi que je sais vendanger.»
Les filets.
«Une jeune fille aux yeux noirs avait jeté ses filets pour prendre du poisson. Je nageais, et je m'y suis laissé prendre.
«Quel grand poisson elle a péché! Toute joyeuse, elle se penche pour m'attraper. Elle sourit de sa pêche, et serre bien ses filets.
«Jeune fille, détache-les; laisse-moi partir. — «Non, dit-elle, tu y es très-bien.» Je me débats, je m'acharne, je brise les mailles et m'esquive.
«Mais quand j'eus déchiré les filets, je la regardai dans ses yeux noirs. C'est alors que je fus pris, sans que tous mes efforts réussissent à me délivrer.»
B. Poésies narratives.
Ces poésies sont au poème épique ce que les Nouvelles sont au roman. Elles sont un sous -genre plus
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modeste et tout moderne. Cinq de ces narrations, plus ou moins étendues, occupent la première moitié du second volume.
La première, intitulée V I'm])Osteur ., et divisée en cinq chants, est écrite en longs vers à rimes alternantes.
Les prières de nuit réunissaient dans l'église tous les moines d'un couvent situé dans les gorges sauvages des monts Cérauniens. Soudain un coup de feu réveille les échos du désert, et remplit de terreur les cœurs des anachorètes. Un seul, Stéphanos, prosterné devant les images, ne se laisse pas distraire de ses exercices pieux. Cependant les détonations se répètent. A la troisième Stéphanos se lève, passe tranquillement au milieu de tous, sans qu'on sache où il va, comme on ignore d'où il était venu.
Au second chant une jeune fille, dans une tour solitaire, se livre de nuit à ses souvenirs: Elle pense à Sostis, le beau Pallicar qu'elle rencontrait jadis sur les bords du torrent, et qui depuis a disparu. Soudain des pas se font entendre. C'est Sostis même, qui l'invite à le suivre. Il ne peut attendre; un grand danger le menace. Elle le regarde et recule épouvantée. Sostis porte l'habit de prêtre. Mais ce costume, dit-il, n'est que d'emprunt. Il la presse; elle cède, va déposer un baiser sur le front de son père endormi, est jetée sur un cheval, et part avec Sostis et trois de ses compagnons, habillés aussi en moines.
Au troisième chant, des Clephtes sont réunis dans leur