‹ Histoire littéraire de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 34 sur 135 · Chapitre III. — A. Ji. Rangabé · texte numérisé non relu

Chapitre III. — A. Ji. Rangabé

«Tu étais là, ô rejeton d'une illustre race byzantine, Démétrios! Tu avais été élevé dans l'indolence et la mollesse; mais, dès que tu as entendu le bruit précurseur des guerres, tu as quitté avec joie ta demeure dorée ; tu es allé dans la montagne, porté sur les ailes du vent. L'amour de la patrie gonflait ton noble cœur; des emblèmes de mort couvrent tes armes; tes yeux lancent des flammes et tes regards comptent déjà tes ennemis.

«Ses compagnons s'arrêtent. Ont- ils peur? Est-ce qu'ils hésitent? Des mains de l'un d'entre eux il arrache le drapeau. En avant! en avant contre les ennemis! l'épée nue! Il s'élança au milieu du bataillon le plus épais, et avec son glaive il ouvrit le chemin à ses compagnons d'armes. De sa main il tua sept Turcs; sept blessures mortelles épuisaient ses forces, et pourtant il avançait encore. Au moment où il levait le bras pour immoler un huitième ennemi, un sauvage cavalier de Numidie, fondant sur lui, lui perça le cœur d'un coup de lame et le jeta sur l'herbe humide et ensanglantée.

«Lorsque l'on retrouva son corps, quelques jours après, sa main serrait encore la poignée de son épée brisée. Les plis de son drapeau couvraient son corps, et ses lèvres froides tenaient embrassée la croix. Dors en paix; ton sommeil est doux, combattant de la Thrace. Un printemps éternel couvre la terre où tu reposes, et souvent, dans mon sommeil, tu m' apparais en songe, tenant le casque et le bouclier antiques. Tu me fais signe avec ton épée, tu me donnes ton drapeau, tu me dis de mourir comme tu es mort. Mourir pour sa patrie, c'est vivre dans l'éternité.»

Une note ajoutée à ce fragment dit:

«La mort héroïque qui est retracée dans ce quatrième

68 //. Partie. — Livre II. — Poètes.

chant, est celle de l'immortel Démétrios Soutsos, le frère de nos poètes Alexandre et Panajoti Soutsos. Ce brave jeune homme était commandant du bataillon sacré à Dragatsani, où tombèrent les premiers combattants de l'indépendance. Comme Botzaris et comme Kyriacoulis, Démétrios doit être placé par l'histoire au rang des Epaminondas, des Léonidas et de toutes les nobles victimes de la liberté.»

Démos et Hélène.^ un des premiers travaux de l'auteur, est une narration écrite dans le même rhythme, mais en langue vulgaire. Il y est question d'un jeune clephte qui dans la jeune fille qu'il a enlevée au harem d'un Pacha reconnaît sa sœur, et son père dans l'anachorète sévère qu'il a blessé mortellement parcequ'il refusait d'unir le ravisseur à sa proie.

Voici un fragment de la fin du poème : «Le sombre voile de la mort s'étend sur Liacos {c'est le nom que portait V anachorète., lorsquHl était guerrier lui-même). La parole s'arrête sur sa langue glacée. Il soulève le bras lentement et avec effort, bénit ses enfants à demi morts de douleur, et il expire. — O tyrans, vous que la mort enlève sur un lit couvert de dorures, quelles leçons donnent vos derniers instants ! Comme alors le serpent de la conscience vous déchire le cœur! Vous allez au devant du jugement et de l'éternité. Il y a un Dieu; vouz luttez en vain contre votre conviction. Oui, il y a un Dieu ; il est juste, et il sera votre juge. Vous êtes à plaindre. En un seul instant vous vengez vos victimes. Voyez comme Liacos s'éteint doucement. La paix sourit encore sur ses lèvres. Tel l'astre de la nuit disparait lentement au

Page 1