Chapitre III. — A. R. Rangahé
étrangères en prose. Vous ne feriez pas mal de traduire le Misanthrope de Molière en prose, ou même de mettre en prose votre Tartufte que vous avez mis en vers».
Ainsi écrivait le grand philologue, qui ne voyait pas que traduire les vers français en vers blancs, c'est leur enlever leur principal caractère. La rime leur est indispensable, étant seule à rompre la continuité uniforme des mêmes pieds qui se succèdent. Elle n'a pas empêché Jacques R. Rangabé de rendre en grec les vers français avec la plus grande perfection. Coraï aurait dû recommander à Cokkinaki non point de ne pas traduire Molière en vers rimes, mais de ne pas le traduire du tout, car il entreprenait ce qui était au-dessus de ses forces.
Cependant la sentence de Coraï était acceptée avec bonheur par ceux des jeunes versificateurs qui, ne sachant pas accommoder la rime comme un ornement relevant les beautés de la Muse, la sentaient plutôt comme un boulet attaché au pied de leur Pégase. Pour s'en débarrasser, ils s'empressèrent d'adopter le trimètre, et ils firent bien. Dégagé de la rime, qui réunit les vers en des groupes plus appropriés au chant lyrique qu'à la parole libre que le drame tend à imiter, le trimètre est moins raide et plus mobile que l'alexandrin. Cette même qualité lui est assurée par la double césure, qui le partage en hémistiches tantôt plus longs et tantôt plus courts, les uns iambiques et les autres trochaiques. Cette grande variété rapproche sa prosodie de celle d'une prose agréablement rhythmée.
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C'est ainsi que le drame moderne rentra en possession du vers devenu célèbre dans le drame antique. Cependant l'auteur, qui a le premier inauguré ce système de versification, s'est plus d'une fois vu dans le cas de s'en repentir. Si la rime est une entrave, elle est aussi un frein et une digue. Plusieurs des nouveaux poètes en avaient besoin. De plus, en s'emparant du nouveau vers, ils oubliaient que c'était en effet un vers ancien, et qu'ils devaient en étudier la structure dans les poètes classiques ou même dans les chants populaires. Après avoir secoué la rime, ils croyaient pouvoir négliger aussi la césure, s'autorisant de quelques rares exemples ou de quelques licences des poètes comiques. Ils ne produisaient ainsi qu'une succession d'iambes, insupportable de monotonie, et qui n'a ni l'harmonie des vers ni la variété de la prose. Ceux au contraire qui considèrent la poésie comme un art, et comme le plus beau des arts, ont su éviter cet écueil.
La première des tragédies que nous avons énumérées, celle qui porte pour titre les Trente, est un tableau de la situation d'Athènes après la guerre du Péloponnèse. Les trente tyrans sévissent sur la ville. Critias, leur chef, invente des complots pour avoir le droit de les punir. Le noble Thrasylle lui en adresse des reproches, et est jeté en prison. Critias est en même temps le rival de Thrasylle, car il brigue la main de Callippe, la fille de Théramène, son puissant collègue; ou Callippe aime Thrasylle et en est aimée.
Chajntre III. — A. R. Rangahé. "J^J
Mais la prison conduisait alors fatalement à la mort. Les amis du prisonnier, Socrate, Aristophane, Praxitèle, d'autres citoyens parmi les plus importants, se décident, pour Ten arracher, à faire intervenir Lamie, une courtisane, qui jouissait de beaucoup de crédit auprès de Critias. Lamie, qui aime aussi Thrasylle d'un amour ardent, arrache au tyran l'ordre de son élargissement, court à la prison pour l'en retirer, et là elle acquiert la conviction que son amour n'est pas payé de retour. Sur les instances de Callippe, Théramène aussi intervient en faveur de Thrasylle auprès de Critias, qui lui propose une union plus intime entre eux, que doit resserrer Thymen avec Callippe. Théramène laisse pleine liberté à sa fille de décider de son sort.
Au 3^ acte les principaux citoyens d'Athènes sont réunis dans la grotte des Furies. Thrasylle les y a convoqués. Il part pour Thèbes, où il doit s'entendre avec Thrasybule et les autres exilés qui doivent délivrer Athènes. Critias, qui avait eu vent du complot, survient pour surprendre les conspirateurs ; mais Théramène l'avait prévenu. Il avait apparu, et à son approche les conjurés s'étaient dispersés. Critias en conçoit des soupçons.
La première moitié du 4^ acte est une paraphrase du II livre de Thistoire grecque de Xénophon, qui contient les incidents si dramatiques du jugement et de la condamnation de Théramène. Pendant les délibérations on amène Lamie enchaînée. Elle a été prise à Phylé
']o IL Partie. — Livre IL — Poètes.
sur le Famés, où elle accompagnait une troupe de jeunes Athéniens venus de Thèbes pour délivrer leur patrie. Critias la fait mettre en liberté, et marche contre les insurgés. Lamie se rend auprès de Callippe, pour lui disputer le cœur de Thrasylle. Callipppe l'accueille avec hauteur, lorsque Socrate survient et lui apprend la condamnation de son père. Alors Callippe se jette aux pieds de sa rivale, se désiste de tous ses droits sur Thrasylle, et la conjure d'user de son influence sur Critias pour sauver Théramène. Lamie avoue candidement qu'elle n'a plus aucune puissance pour imposer sa volonté au tyran.
Au 5^ acte on assiste aux derniers moments de Théramène. Callippe veut se tuer; Lamie l'arrête en lui disant que c'est elle que Thrasylle aimait, et qu'elle doit vivre aujourd'hui pour venger et son père et son amant, mort, lui aussi, à ses côtés, dans les rangs des défenseurs de la liberté. Mais Lamie se trompe; Thrasylle n'est pas mort; il arrive, il est vainqueur; il a tué de sa main Critias et vengé Théramène. Callippe se jette dans ses bras, et Lamie se tue.
Tel est le canevas de cette pièce, dont nous donnons un extrait du 4^ acte, la scène entre Callippe et Lamie.
Les Trente.
(Fragment du 4e acte).
« Callippe.
«Que me veux-tu? N'es-tu pas allée à Thèbes?