‹ Histoire littéraire de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 39 sur 135 · Chapitre III. — A. R. Rangabé · texte numérisé non relu

Chapitre III. — A. R. Rangabé

« I^amie.

«Comment? Tu le savais? Tu savais qui j'étais? Ah ! oui, je comprends. Je suis allée à Thèbes, je l'ai suivi dans la voie de l'exil. A cheval la nuit et le jour, afifrontant les fatigues, je l'ai accompagné comme son ombre. Je le gardais et je le veillais comme une mère surveille son enfant. Si je ne pouvais le sauver, je voulais tomber à ses côtés. Ils occupent déjà les sommets escaq^és du Parnés; ils y sont en sûreté. Je fus prise, et je m'attendais à subir le sort commun de ceux qui sont plus innocents que moi, et qu'une tyrannie féroce fait périr. Critias m'a sauvée. J'ai accepté son présent en silence, je n'ai pas repoussé la coupe de la vie, en attendant que j'apprenne de toi si c'est le miel ou si c'est le poison que j'y dois puiser.

« Callippe.

«Femme, que veux-tu de moi? Je ne te comprends point.

« L amie.

«Je venais te redemander fièrement le bien que tu m'avais enlevé. Mais après t'avoir vue, je t'aborde en suppliante. Je te demande en grâce de me céder ce qui pour toi n'est qu'une vaine jouissance, ce qui est pour moi l'existence entière.

« Callippe.

« Si tu as quelque chose à dire, dis-le moi clairement.

«Jouet d'un destin impitoyable, poussée par les passions d'un âme ardente, j'errais sans but sur l'aveugle Océan de la vie. J'y vis un port que l'amour m'y ouvrait; j'y entrai avec l'espoir d'y chercher un asile se-

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cret contre le monde et contre moi-même, et j'y enfouis mon cœur sous des fleurs. Je viens te demander raison d'avoir envahi mon refuge, de m'avoir arraché le trésor de mon rêve, de m'avoir réveillée aux ténèbres de la vie et à son désert. De quel droit m'as-tu enlevé mon Elysée sur la terre, m'as-tu ravi le cœur de Thrasylle?

« Callippe.

«Femme, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi?

«Il n'y a rien de commun, comme tu dis. Voilà ce que je venais te dire, et ce que je venais te demander impérieusement. Mais ta vue m'a fait comprendre le droit terrible que tu exerces. C'est Cypris, ce sont les Grâces qui te l'ont donné. Je ne suis pas aveugle; je rends justice même à une rivale. Callippe, tu es belle; tu es plus belle que la Déesse des Jardins, dont mon grand artiste^) a copié les traits dans le ciel. Je comprends que les cœurs des hommes volent vers toi, que tous t'adorent à genoux. Aussi est-ce une prière que je t'adresse; je te demande le cœur de Thrasylle comme un don, non comme un droit.

« Callipp e.

«Ta témérité à me tenir ce langage m'étonne. Il suffit. Va.

« L amie.

« Ce n'est pas avec témérité, c'est humblement que je m'approche de toi pour ne te demander que le superflu de tes trésors. Fille de nobles aïeux, riche héritière, choyée et recherchée, portant la couronne de la beauté

1) Praxitèle.

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