‹ Histoire littéraire de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 5 sur 135 · Chapitre 1. — P. Soutaos · texte numérisé non relu

Chapitre 1. — P. Soutaos

PanagJiioti, le plus jeune, y occupa différents postes considérables; il fut préfet et conseiller d'état. Doué d'une grande sensibilité et d'une imagination brillante et féconde, il dut aussi à l'étude approfondie des vers purs et limpides de Lamartine et de la mélodie chantante de Métastase le charme d'une versification harmonieuse et coulante.

Il a écrit des odes, des drames et des romans ; mais quelle que soit la forme que revêt sa muse, sa poésie, et même sa prose, est toujours essentiellement lyrique. Dans ses poèmes, qui contiennent souvent de grandes beautés, il étudie et châtie son style en artiste. Pour rendre sa langue digne d'exprimer de nobles pensées, il a recherché le purisme, et plusieurs de ses compositions pourraient être citées comme de brillants modèles à cet égard. Malheureusement, abondant en dernier lieu dans son propre sens, il a dépassé la mesure, et s'est créé une langue qui, sans être le grec moderne, n'est pas encore et ne sera jamais le grec littéral.

Mais cette exagération de son système, ce travers de son jugement, n'a eu qu'une faible influence sur sa carrière poétique, car il avait déjà presque dit adieu à la muse avant d'avoir adopté ce style impossible. Il a même écrit à ce sujet tout un livre, qu'avec une prétention regrettable il a intilulé: ^La nouvelle école.-» Le savant Assopios a réfuté cet ouvrage avec toute l'autorité de son gi-and savoir. Dans un volume qu'il appelle les Soutsia^ il prouve que beaucoup de ce que

8 //. Partie. Livre IL — Poètes.

Panaghioti dit n'est pas nouveau, et que ce qu'il dit de nouveau n'est pas correct.

Soutso a donné un égal soin à la construction du vers, et il y a dans ses œuvres de beaux passages qui ont exercé l'influence la plus salutaire sur la versification de la Grèce moderne. Concis et nerveux dans son style, brillant d'images, souvent original, toujours enthousiaste et courant après le sublime, qu'il outrepasse quelquefois, il ne lui manquait pour accomplir sa destinée de poète que de la poursuivre sérieusement. L'art est jaloux, et la poésie surtout. L'esprit de Dieu veut du dévouement. Quiconque l'abandonne est abandonné par lui. P. Soutso donnait une rivale à sa muse ; c'était la froide politique, dont les calculs glaçaient l'inspiration et à laquelle il voulait souvent forcer la poésie de servir d'instrument. Elle s'y refusait, et l'instrument se brisait dans les mains du poète en brillants éclats. La plupart de ses ouvrages, et surtout ses drames, sont comme un amas de matériaux précieux, entassés pour servir à la construction d'un bel édifice, mais que l'architecte, préoccupé d'autres soins, aurait négligé d'assembler et de coordonner.

Le plus ancien et le meilleur de ses poèmes est son Voyageur^ un drame lyrique, auquel Manfred a servi de modèle: Un jeune Grec de Constantinople , chassé par les noires furies que L. Byron a évoquées sur la terre, la mélancolie misanthropique et le remords indéfini, va sur le Mont-Athos pour expier ses crimes. Il

Chaintre I. — P. Soutsos.

est vrai que ces crimes , du moins au su du lecteur, consistent tout simplement en ce que, ayant entendu le clairon de l'indépendance sonner dans l'Attique et dans le Péloponnèse, il avait abandonné sa fiancée pour aller se battre au service de sa patrie. Cette abnégation patriotique aurait pu lui être comptée plutôt pour une vertu que pour un crime; mais n'importe! il fallait absolument que crime y fût ; on n'est pas intéressant à moins dans un certain genre de littérature. Le Voyageur pleure donc ses forfaits imaginaires ainsi que son amante, qu'il suppose morte; il s'adresse au ciel, à la terre, aux cimes élevées, au vaste Océan, et chante ses douleurs sur toutes les notes de la lyre de Lamartine, lorsque son amante, qui n'est pas morte, reparaît inopinément au couvent du Mont Athos. Ceci, disons le par parenthèse, pèche contre la règle austère des anachorètes de la montagne sacrée, qui n'y admet pas même la femelle d'un animal, pas même une poule, à plus forte raison l'héroïne d'un drame romantique. Elle y vient cependant, et inspire une grande terreur à son fiancé, car elle lui apparaît déguisée en fantôme! Revenu de son épouvante, le voyageur qui poussait si loin ses scrupules de fidélité, ne s'en prend pas moins à faire la cour à la belle encapuchonnée qu'il ne reconnaît pas. Ce nouveau crime comble la mesure de ses iniquités. Son amante meurt en le maudissant, et il se tue à son tour.

On voit que l'invention n'a rien de bien neuf, que le plan n'est pas combiné avec beaucoup d'art. Il y

lO //. Partie, Livre IL — Poètes,

règne un faux sentimentalisme, et les situations sont forcées et exagérées. Mais si le tissu est informe, la trame en est brillante, et Ton y trouve tant de beaux vers, tant de mélodieuses tirades, qu'on ne s'inquiète presque pas si elles sont dites à propos, et qu'on est tenté d'oublier l'ensemble pour les détails.

Voici la première apparition du voyageur.

Deux moines sont en train de s'entretenir de lui, lorsqu'il paraît tout à coup assis sur un rocher, et débute en ces termes ;

«LE VOYAGEUR

«Vois -tu cette rivière qui roule une onde trouble? Vois-tu ce roseau qui tremble et qui se penche? Le roseau c'est moi, la rivière, c'est ma vie, et les sables de ce désert aride sont mon avenir. Ta vie, ô voyageur, est noire et terne, et les montagnes et les nuages sont tes seuls compagnons. Tes amis t'ont abandonné dans les déserts; les lèvres de ta fidèle amie se sont fermées à la mort. Tout a changé, la nature, les hommes, le temps ; mais le créateur n'a pas changé ; lui seul est inaltérable. Le monde t'a tendu des pièges trompeurs ; mais lui reste toujours ton père et ton protecteur. Que dans son sanctuaire, au milieu des arômes, ta vie s'épure comme la fumée de l'encens. Semblable à toi, le phénix, oiseau mélodieux, pressent sa mort, et se choisit dans le désert un endroit qu'aucun pied n'a foulé, pour se préparer un bûcher dans les forêts sèches et odoriférantes.»

«PAISIOS (un moine).

«Sois le bienvenu, moine? Je vois tes yeux ternis

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