Chapitre V. — OrpJianidks. ï I
de pièces lyriques qui respirent le patriotisme, et quatre poèmes épiques, dont l'invention témoigne d'une vive imagination, et d'un véritable sentiment dramatique. Dans ses descriptions on devine l'amateur et le connaisseur de la nature. Il s'est formé à l'école des Soutsos, et surtout d'Alexandre. Son Apatri's (l'homme privé de sa patrie) est un écho de Vexilé de l'un et de Verrant de l'autre. La tour de Pétra est écrite en hexamètres trèscorrects et très -soignés. C'est le récit de vicissitudes plus romanesques que probables d'un jeune Grec, qui poursuit jusqu'en Italie celui qui a séduit et assassiné sa fiancée. Découvrant que son rival est un échappé du bagne, il le fait arrêter, se constitue son bourreau pour assouvir sa vengeance, et va ensuite s'enfermer dans un couvent. Ce sont les détails de ce poème qui méritent surtout des éloges. Chios esclave^ le troisième poème, est aussi écrit en hexamètres. Il traite de l'époque où les Génois étaient maîtres de l'île, et a pour sujet les amours coupables de la fille d'un zélé patriote pour le fils d'un des oppresseurs de son pays. Le quatrième poème enfin , le St, Minas , écrit en stances rimées, est un tableau tiré des scènes de massacre et de dévastation dont la même île a été le théâtre pendant la guerre de l'insurrection grecque. Cette composition, qui contient des beautés recommandables , a le défaut commun à toutes celles qui traitent d'un épisode choisi dans une grande catastrophe. L'intérêt général absorbe et tue l'intérêt particulier.
Rangabé, Littérature néo- hellénique. II. 8
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Dans un autre domaine aussi, dans celui de la poésie satirique, Orphanidès a marché sur les traces d'Alex. Soutso, et c'est là qu'il a eu ses plus grands succès. Il a rédigé, l'une après l'autre, deux revues en vers, consacrées à la satire politique, et intitulées, l'une la Ménippée^ l'autre V Archer. C'étaient les prémisses de sa Muse. Son goût et son jugement politique n'y avaient pas encore acquis toute leur maturité, et malgré la verve dont on y voit déjà briller les premiers éclairs, il est encore trop servilement attaché à son modèle, dont il imite, comme cela arrive d'ordinaire, plus encore les défauts que les beautés.
C'est plus tard seulement qu'il a acquis toute son originalité. Ayant épuré sa poésie des personnalités blessantes, il l'a élevée à la dignité de la satire des mœurs, pétillante de gaîté et de bonne humeur. Ses deux poèmes, Tiri liri et Jotas., écrits en vers coulants et beaux et en une langue correcte et facile, sont remplis de traits d'esprit et de saillies amusantes. Ils ont le caractère trop national pour qu'il soit possible de les faire apprécier par une traduction.
Voici par quels mots il commence son Tiri liri.
«O Muse, accours à mon aide; je suis en danger de mort; ma tête est sur le point d'accoucher. O ma divine sage-femme, prête-moi ton aide pour que l'enfant ne soit ni boiteux ni difforme. Je ne suis pas un fils de Saturne; je crois par conséquent inutile que tu t'armes d'une hache pour me fendre le crâne. Laisse la nature faire son œuvre; et si au lieu de Minerve c'est
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Momus qui en sort, bénis toujours le nouveau né, et ta bénédiction sera une loi pour son avenir.»
Ce que le poète chante dans ce Lutrin grec, c'est une chasse mémorable, qui aurait mis en émoi toute l'île de Syra. Il interpelle ainsi cette île.
«Salut, île aride! toi qui attires les fainéants de la capitale ; tu nourris dans ton sein les belles sirènes qui séduisent les épouseurs par les chants argentins des écus. Salut ! Les arômes de la poix parfument ton atmosphère. Tes citoyens se livrent souvent des combats pour une obole. Salut la plage stérile, salut le rocher des rochers. Si Phérécyde est mort autrefois sur tes côtes, couvert de vermine, on y gagne aujourd'hui des fortunes, et plus d'un est venu secouer dans ton marché la vermine de son manteau. Salut ... — Halte-là, s'il te plaît ; me dites-vous en colère; tu ne nous a pas promis de chanter les salutations de Syra avec le ricanement d'un Satyre, mais bien de nous parler du coucou. Cesse donc, et entre honnêtement dans ton sujet. — Avec plaisir, seigneurs; et que je devienne un coucou moi-même s'il m'arrive encore une fois d'oublier mon coucou.»
C'est en effet un coucou qu'il se propose de chanter. A Syra, qu'il représente en exagérant comme entièrement dénudée d'arbres, et comme par conséquent n'étant jamais visitée par un oiseau, le bruit se serait répandu que le cri d'un coucou a été entendu. Toute la population mâle est aussitôt sur pied. Tous veulent courir à cette chasse inespérée. C'est aux incidents de la chasse, aux préparatifs, aux discussions auxquelles elle dorme lieu, que le poème est consacré. Un de ces in-
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cidents, l'arrivée d'un bateau d'Athènes, donne lieu à une nouvelle digression. Les chasseurs laissent là leurs préparatifs et courent au port apprendre des nouvelles:
«D'autant plus que le bruit avait couru que ... un tel, j'oublie son nom, un homme depuis long-temps éteint dans le souvenir public, revenait tout d'un coup au timon, avait mis le cap sur le ministère, et que le port du succès s'ouvrait devant lui.
«Un certain Sinbad le marin de la politique me disait l'autre jour que quiconque jette l'ancre dans ce port ministériel est saisi d'émotions délicieuses, car la nature tout autour est pleine de charmes. Le sable est profond sur la plage, et ses grains sont de l'or. Pendant les jours de calme, les zéphyrs y répandent des parfums et la douce odeur de l'encens; lorsque l'inondation arrive, on voit jetées sur la plage des décorations d'États étrangers; s'il arrive une averse favorable, il y pleut des grades, des honneurs, des croix et tous les trésors de Crésus.
«Cependant ce pays de délices a aussi son mauvais côté. Tandis que son ciel est serein, et que ses bienheureux habitants rêvent tous les biens du Paradis, tout d'un coup le tonnerre retentit, la foudre éclate avec fracas et leur porte la mort. Pleins de désespoir ils se réfugient alors à l'île de l'Opposition, qui est située vis à vis d'eux. Les habitants de cette île sont en général saisis d'un trouble d'esprit qui fait que, négligeant leurs propres affaires, il n'épient que celles des autres. Ils portent des besicles d'une fabrication toute particulière, qui découvrent tous les desseins cachés de la tyrannie, voient noir ce qui est blanc comme le lait, voient renversé ce qui est debout, et grand ce qui est petit.
«Voilà encore, cher lecteur, que je te chante des