Chapitre VI. — Bernardakis. I
intéressante victime c[ue le féroce Ali de Janina immola à sa jalousie en la noyant.
Dans tous ces drames on retrouve la même langue correcte, choisie et limpide, et en même temps poétique et figurée. Ils brillent aussi par beaucoup de beautés de détail, et jamais l'esprit ne fait défaut au dialogue. Sur plus d'un point le poète paraît avoir tenu à imiter Shakespeare, et nous ne croyons pas qu'il ait bien fait: Les beautés de Shakespeare sont inimitables, et quant à ses défauts, on doit les éviter.
Nous voulons donner la traduction du Tlirhie ou mœrologe chanté dans le drame Marie Doxapatri par un rhapsode, sur la prise de Constantinople par les Croisés :
«Orient et Occident, pleurez. O lune, voile tes rayons; éteins tes feux, ô soleil, et que toute la nature s'assombrisse et pleure.
«Prenez le deuil, nations de la terre. O ma patrie, ô Grèce, porte la bure, et sois baignée de larmes. La ville des villes a succombé. Les Latins y sont les maîtres.
a Disparaissez, ô lampes du firmament. Que chaque ville gémisse et se désole; que la Grèce se couvre de noir. De son ancienne gloire il ne reste pas une trace.
«Jeunes filles, pleurez des larmes de feu; pleurez, parents privés de vos enfants, et vous, enfants restés orpheHns. Pleurez, collines, forêts et montagnes. Gémissez, contrées réduites en esclavage.
<La nouvelle Rome est en sang. Le sang inonde
120 //. Partie, — Livra IL — Poètes.
les rues; les maisons et les parvis des temples en sont teints.
«Le saint autel de l'église est changé en étal de boucher. Partout des meurtriers et des victimes. Tout Franc est un meurtrier, tout innocent une victime.
«Du temple de Sainte Sophie ils ont fait une écurie de mulets, où ils entassent le produit de leurs rapines, le profit de leurs meurtres.
«Des soldats grossiers profanent la table de l'autel en y jouant aux dés. Tous les recoins du temple sont souillés du sang des animaux qu'ils égorgent.
«Sur le trône auguste des Chrysostome est montée — Dieu ! que ta longanimité est grande ! — une prostituée, une fille des démons, et a chanté des refrains ignobles.
«Des mères, privées de leurs époux courent en pleurs, des filles échevelées fuient en sanglotant, et des vieillards désolés errent seuls loin de leurs enfants.
«C'est en vain que des vierges implorent des sauveurs contre des brigands farouches. Abandonnées, sans défense, elles expirent sous la violence, cadavres palpitants dans les bras de leurs ravisseurs.
«Vous ne pleurez pas, murs de Bucoléon^); mais dans votre enceinte la reine Agnès verse des larmes amères.
«Palais déserts où l'araignée tisse aujourd'hui sa toile, où les bandes de brigands se livrent à leurs orgies, pleurez; un sort funeste vous attend.»
Nous tirons du même drame cet autre chant sur la
mort de Sapho, trop classique peut-être pour avoir été
mis dans la bouche de la fille d'un chef montagnard
1) L'un des palais de Constantinople.