‹ Histoire littéraire de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 90 sur 135 · Chapitre X. — Poésie ('qnque. loi · texte numérisé non relu

Chapitre X. — Poésie ('qnque. loi

des temps modernes, fait défaut à l'épopée, (jui doit se soutenir par des qualités «intimes et d'un ordre i)lus élevé. Son essence est le sublime, qu'on peut parodier ou contrefaire, qu'on ne peut pas imiter; et de même qu'il ne suffit pas de rimer un roman pour en faire un poème comme Child Harold ou le Giaour, on ne fait pas une épopée en alignant en vers l'histoire ou la chronique. On ne fait alors ni de la poésie ni de l'histoire. Cette critique s'applique moins à un autre rhapsode, Stavridès de Thrace, qui a écrit deux poèmes, moins longs, ayant pour héros, l'un Skenderbey, l'autre VArmatoîe^ en alexandrins blancs. Sa versification est belle, sa langue puissante et poétique, et ses épisodes, pleins d'intérêt, sont amenés avec art. Mais des deux poèmes c'est le second qui l'emporte sur le premier, surtout par le mérite de l'invention. L'épopée de Skenderbey raconte une victoire du héros épirote contre l'un des lieutenants du Sultan. Or la vie de Skenderbey est une suite continuelle de grands exploits, et la poésie qui se borne à n'en raconter qu'un seul le rabaisse au lieu de le relever. L'histoire, en quelques lignes, nous le représente comme le grand homme de guerre , le libérateur de son pays; en 4000 vers le poète nous le montre remportant un succès banal. Il est brave, le poète l'appelle toujours «Skenderbey le vaillant»; mais tous les Chrétiens et plusieurs des combattans Ottomans ne le sont pas moins. Des deux côtés la mort est donnée et reçue. Il n'y a pas de raison suffisante pour que la

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balance des combats penche irrésistiblement d'un côté plutôt que de l'autre; aucun acte particulier ne tranche sur l'action générale, aucun trait distinctif ne relève assez un personnage au milieu des autres, ou n'y attache un intérêt exceptionnel. Le poète n'a pas même eu soin de mettre la justice de la cause ou des moyens du côté de son héros; car si les Turcs pillent le pays et se montrent cruels envers les hommes , impies envers les étabhssements sacrés, le Sultan dit de son côté, sans être contredit:

«J'apprends que Skenderbey s'est jeté avec rage sur mes provinces, qu'il a livré au pillage le pays jusqu'à Perlipi, qu'il a enlevé et traîné en captivité des hommes, des femmes et des enfants, et que sa fureur ne s'assouvit point.»

Cependant pour donner à ses récits cette teinte du surnaturel, dont Homère savait tirer un parti si sublime, mais que le scepticisme moderne a atteint jusque dans la poésie, Stavridès y fait intervenir la divinité; seulement il la revêt de mesquines passions humaines, qui lui enlèvent toute sa grandeur. Dieu est courroucé contre le Satrape Ottoman, non parcequ'il asservit les chrétiens, ou parcequ'il promène le meurtre et le carnage sur les innocents, mais parceque, transgressant l'étiquette céleste, il a offensé la dignité divine : Il a dans son serment invoqué le nom de Mahomet avant celui de Dieu!

Du reste la présence de Dieu dans le poème ne sert pas beaucoup à développer l'action. Elle l'embarasse

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plutôt, ainsi qu'on en ])eut juger par le passage suivant. Si Dieu est courroucé contre les Turcs, il est encore plus indigné contre le Chrétiens. Le poète dit, rappelant jusqu'à un certain point des accents du Tasse:

«C'est ainsi que s'accomplissaient les volontés suprêmes du créateur, qui fut saisi de colère en voyant la race humaine amollie dans les plaisirs, insulter à la justice, persécuter la vertu, et se livrer à des passions féroces et à des discordes religieuses, où, avec une rage coupable, elle cherchait à pénétrer des mystères inconnus aux anges eux-mêmes.

«Le créateur vit avec peine ce spectacle que la terre lui présentait, et détourna de nous sa face courroucée. Il appela Amurat son serviteur. Au son de sa voix un éclat de trompettes retentit à travers les cieux, et la terre trembla jusque dans ses fondements, et la mer fut secouée dans son lit comme l'enfant nouveau -né dans son berceau. «Je suis, dit-il, l'Alpha et l'Oméga, celui qui d'un clin d'œil ai tiré du néant la terre, la mer, le ciel et tous les êtres ; je suis le Dieu des puissances, le seul Dieu que les peuples adorent par des solennités variées. Lève ton armée, mène-la aux combats; frappe ceux qui m'outragent, inspire aux nations la terreur, et sois l'instrument fidèle de ma vengeance. Je suis avec toi, et un de mes anges, brandissant une épée de flamme, marchera au-devant de toi et te conduira à la victoire. Tu seras fort à la guerre et tu soumettras une contrée oi^i coule du miel et du lait. Tes descendants en conserveront l'héritage pendant plusieurs siècles, jusqu'à ce que le moment vienne où ma colère sera épuisée. Telle est ma volonté. Que les peuples apprennent à redouter toute offense, car son résultat est fatal à quiconque s'en

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rend coupable. Qu'ils reconnaissent leur Seigneur, qui vit et qui la venge.»

Lors donc que le Dieu de justice déclare que les Chrétiens l'ont outragé, ces Chrétiens cessent de mériter qu'on s'intéresse à leurs succès. Et lorsque le Dieu puissant dit au Turc: «Je suis avec toi,» on ne peut plus s'inquiéter de l'issue de la lutte, car elle est connue d'avance. Et encore, le poème tout entier est-il à tel point un incident secondaire dans le grand drame de la conquête des Turcs, que cette parole divine ne s'accomplit même pas à son dénouement, et que c'est le Chrétien qui triomphe.

Mais à côté de ces défauts, qu'on a beaucoup moins lieu de reprocher au second de ces poèmes, tous les deux contiennent des beautés dignes de la poésie épique. Le poète est un connaisseur de l'antiquité, et il y retrempe sa pensée et son style, quelquefois même peut-être d'un archaïsme exagéré. On a à regretter dans ses vers certaines élisions un peu forcées de voyelles, ainsi que l'absence de la rime, qui seule rompt la monotonie du tétramètre, et sert de digue au flux peu réglé de la parole qui déborde. Son emploi eût surtout été un ornement indispensable et un frein très -utile aux compositions d'Antoniadès. Les difficultés qu'elle oppose eussent fait supprimer plus d'un vers , et les poèmes y auraient gagné.

N'ayant pas l'autre poème de Stavridès sous la main, c'est encore à Skenderbey que nous empruntons un épi-

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sode, cjui servira mieux à donner la mesure des mérites et des défauts de cette épopée.

«Un jeune arbisseau couvert de fleurs croît aux bords du ruisseau murmurant , et se nourrit de son humidité. Mais, tandis que le zéphyr, imprégné d'arômes se joue dans ses feuilles, soudain la dent aiguë d'un sanglier furieux le renverse brisé dans la poussière, tout chargé de ses guirlandes blanches, et avant qu'il n'ait porté des fruits. C'est ainsi, ô Dounazin, que toi aussi tu as terrassé Elmaze. vêtu encore de ses habits de noce.

«Rentrant de la guerre tout couvert de gloire, il salua avec joie le foyer de ses pères, et célébra ses noces avec Ghioulé, la plus jeune fille d'Abdulah. Le malheureux! A peine eut- il le temps d'admirer ses grâces. Il ne resta que cinq jours à Cazane, faisant la joie de ses tristes parents, de ses amis et de ses voisins. Le premier fut celui de son retour de Perse; le second, il demanda la main de la fille d'Abdulah; le troisième, plein de joie il reçut et il rendit l'anneau des fiançailles ; le quatrième il envoya de riches présents, et le cinquième il célébrait bruyamment ses noces.

«De gais convives emplissaient la maison: les uns chantaient des hymnes à l'hyménée, d'autres frappaient des pieds le sol en mouvements cadencés, au son des flûtes et au bruit des tambours, tandis que les vieux parents, courbés sous le poids des années, vont, pleins d'activité, de l'un à l'autre, et servent les invités. Heureuse la jeune fiancée se tenait dans la chambre nuptiale, entourée de ses compagnes élevées à l'ombre du gynécée, des filles de noce qui admiraient la richesse de sa tunique brochée. Un voile pourpre lui couvrait la figure, et elle croisait sur sa ceinture d'argent ses

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mains blanches comme la neige, dont le bout des doigts était peint.

«Soudain un prêtre à la barbe longue, au regard sinistre, entra dans la maison et dit au fiancé: «Elmas, prends tes armes, selle ton cheval, et cours à Byzance trouver Balaban, qui est envoyé à Croïa à la tête d'une grande armée pour abaisser l'arrogance de Skenderbey le vaillant. C'est notre bienheureux Sultan qui ordonne. Malheur à quiconque désobéit ! » Il dit , et déploya un large parchemin scellé, où était écrit l'ordre du Sultan. D'un pas rapide il quitta ensuite la maison.

«Elmas écouta, et se mit en devoir de seller son cheval. En même temps des lamentations cruelles retentirent dans la maison. La vieille mère s'écria avec des sanglots: «Où vas-tu, mon fils, avant que ne t'ait vu ta fiancée, qui doit aujourd'hui la première fois quitter pour toi les bras de sa mère? Hélas! Jour de malheur! hymen conclu sous le coup de la colère divine! Où vastu, mon fils, quittant ta fiancée?

«Le jeune homme n'adressa pas un mot à sa mère. Il découvrit sa tête blonde, leva les yeux au ciel, et pria du plus profond de son cœur; «Fais, ô puissant Allah, que le Giaour invincible frappe la terre entière et en fasse son héritage!» Il dit, s'arma à la hâte, et de peur que l'action ne fût trop lente pour suivre l'ordre reçu, il s'élança sur son cheval et partit comme l'éclair.

«Il partit pour ne plus retourner, il partit pour tomber sous les murs de Croïa, moissonné comme la fleur des champs. Il était encore vêtu de sa tunique dorée, et il tenait à la main le drapeau de la demi-lune, bordé de pourpre.»

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