POÈTES CRETOIS
Lors de l'invasion musulmane, le torrent de la barbarie ne submergea pas simultanément ni également toutes les parties de la Grèce. Tandis que les unes subissaient un joug abrutissant, d'autres étaient placées sous le régime plus doux et plus civilisé de Venise. Les Grecs n'y conservaient aucune activité politique; mais au moins n'y étaient- ils pas traités en esclaves, et n'avaient-ils pas à trembler pour leur vie et pour leur foi. Sous l'égide d'une loi rigoureuse, ils profitaient de la paix, qui leur permettait de développer leurs ressources matérielles. Ils n'avaient pas d'existence nationale, mais, au bien-être dont ils jouissaient, ils pouvaient jusqu'à un certain point s'en permettre l'illusion.
L'île de Candie était surtout en possession de ces avantages, qui ne compensent pas la perte de l'indépendance, mais qui la rendent moins amère. Venise la distinguait avec raison parmi toutes ses conquêtes; elle connaissait la bravoure des habitants. Deux fois sous Vatazzés ils s'étaient révoltés contre la domination étrangère ; et lorsqu'ils durent se résigner, ils allaient en masse prendre du service dans les armées des Empereurs de Byzance qui combattaient les Musulmans. L'histoire a enregistré les prodiges de leur valeur.
l6 Livre I. — Aprks la conquête^ 1453.
Aussi Venise, après avoir solidement établi sur eux sa domination, leur donnait-elle tous ses soins: Foscarini y fut envoyé pour leur octroyer des lois particulières, privilège accordé à peu de peuples conquis, et qui constitue une partie de l'indépendance. Plus tard, des luttes sanglantes s'étant engagées entre les maîtres chrétiens de l'île et les envahisseurs turcs , les Candiotes prirent fait et cause, comme on devait s'y attendre, pour les combattants du christianisme et de la civilisation, et l'honneur des sièges mémorables, soutenus alors avec autant d'intrépidité que de persévérance, rejaillit aussi en grande partie sur les Grecs de Candie.
Ce réveil de la vie active, tout imcomplet qu'il fût, ne pouvait qu'exercer une action sur la littérature. Il donna naissance à une poésie qui porte au plus haut point le caractère des temps et des lieux où elle apparut. Elle représente la fusion d'idées des deux peuples qui s'étaient rencontrés en Candie, l'un descendant, l'autre montant les degrés de la civilisation. Fleur arrachée à la couronne de la muse italienne, qui régnait alors sans partage sur le Parnasse européen, elle était privée de culture, comme le sol sur lequel elle fut implantée, mais elle ne manquait pour cela ni de grâce, ni de beautés originales, auxquelles le dialecte candiote, bien qu'altéré par de fréquents italismes, ajoutait encore un charme naïf.
Le fruit le plus remarquable de cette littérature hybride et façonnée à l'image de la société où elle prit naissance est VÉrotocritos, poème épique en cinq chants,