Chapitre II, — PoHcs Cretois
blieuse de son passé glorieux , mais toujours accessible aux id(fes de gloire et de renommée, et sensible au?c doux accents de la poésie.
Au commencement de ce siècle, Denys Photinos, l'auteur d'une histoire de Dacie, conçut la malheureuse idée d'accommoder l'œuvre de Cornaro au goût de son temps. Il le paraphrasa en un langage plus on moins épuré et en vers de sa façon, assez coulants, mais sans nerf et sans originalité. Il mit dans la bouche de ses héros de longs discours pleins de lieux communs, des chansonnettes de peu de valeur poétique, et, sous le titre de ^Nouvel JErotocritosj> il publia un poème en deux volumes, plus facile à lire que l'original, mais qui mérite moins d'être lu.
Un autre poème de la même époque, qui ne doit pas être passé sous silence, est Erophile, tragédie de Georges Chortakis de Crète, dédiée à Jean Mourmouris, «excellent orateur» ce qui alors voulait simplement dire avocat. Elle est également écrite dans la langue populaire de Candie, entachée de tournures et de mots itahens. Le sujet en est de pure invention, et probablement puisé dans quelque pièce italienne du temps:
Un roi d Egypte avait tué son frère pour s'emparer
du trône. Sa fille s'était clandestinement mariée à un «
jeune homme qu'elle aimait. Le roi, qui l'apprend, fait arracher les yeux, la langue et le cœur à son gendre, et envoie cet affreux présent à sa fille, qui se tue de désespoir. Le chœur, composé des compagnes de la prin-
20 Livre I. — Apres la conquête, 1453.
cesse, se jette alors sur le tyran et l'égorgé, et la pièce est close par l'ombre courroucée du frère aine de l'usurpateur, qui vient repaître sa vengeance de cet affreux spectacle.
Cette pièce a de plus grands défauts, mais aussi de plus grandes beautés que l'Erotocritos. Le poète a une teinture d'instruction, puisée sans doute dans les livres italiens. L'économie du drame est mauvaise; l'intrigue est puérile, et le dénouement est une boucherie. Le poète ne ménage guère la sensibilité de ses spectateurs. Le dialogue est plat et languissant; mais les chœurs qui forment les intermèdes s'élèvent à une hauteur dont, à la lecture du reste de la tragédie, on ne croirait pas le poète capable. Il n'entendait rien à l'art dramatique, qui était du reste alors pour la Grèce un anachronisme; mais, lorsqu'il se livre à son inspiration lyrique, il trouve de belles idées, qu'il exprime, il est vrai, d'une manière un peu diffuse et dans des vers calqués sur les tercerolles italiennes.
C'est Charon, ou le spectre de la Mort, en grand costume, qui récite le prologue:
«Mon aspect impitoyable, la faux que je brandis, mes os décharnés, le tonnerre et l'éclair qui m'accompagnent, vous disent assez qui je suis. Cependant j'ai du plaisir à le répéter : Je suis le haï, celui qu'on appelle le cruel et l'aveugle; qui moissonne à la fleur de l'âge, au comble de la gloire et du bonheur, les forts et les grands, les jeunes et les vieux, les fous et les sages, les