Chapitre 11. — PoHes Cretois
maîtres et les esclaves; qui efface les noms, ternit les renommées, brise la balance de la justice et les liens de Tamitié. Je dompte les cœurs altiers, j'arrête le vol de la pensée, j'écrase les espérances et je calme les i)eines. Mon regard bouleverse des villes et détruit des mondes. Où sont les Grecs et les Romains, leur grandeur et leur puissance? Où est la splendeur d'Athènes, où sont les guerriers de Carthage, les sciences occultes des Chaldéens? Connaissez-vous les noms de ces géants qui entassèrent des monts pour élever les Pyramides, ces autres géants du désert? L'homme se croit l'héritier du monde; cependant les jours succèdent aux jours, les années se perdent dans le néant. Hier a passé, avant-hier a été oublié, aujourd'hui n'est qu'une étincelle qui s'éteint dans les ténèbres. Hommes d'un jour, ce que vous gagnez s'en va, ce que vous tenez s'envole, • ce que vous assem" blez se disperse, ce que vous construisez s'écroule. La gloire est une bluette, la jeunesse n'est que poussière, et votre nom s'efface comme si vous l'aviez écrit sur le sable du rivage lavé par la vague.»
C'est là l'essence du discours , un peu plus délayé, que tient ce personnage peu courtois. L'hymne à l'amour, chanté par le chœur à la fin du premier acte, ne serait pas désavoué par une lyre classique:
«C'est un Dieu qui se complaît dans les grandes et belles pensées et repousse les sentiments vulgaires. C'est par sa force que l'Océan se balance mollement dans son bassin, que la terre décrit son orbite, que le firmament
2 2 Livre I. — Après la conquête, 1453.
gravite sur lui-même. C'est par lui que le germe verdit, que l'arbre s'étend et se propage, et qu'il se couvre de fleurs et de fruits. Il trône dans les yeux des femmes et sur leurs fronts de neige; il aime à voltiger sur leur chevelure dorée, sur leur sein frais et argenté et sur le doux corail de leurs lèvres.»
La pièce se termine par cette sentence: «Le bonheur et les richesses de ce monde ne sont qu'une ombre qui le traverse, qu'une bulle qui s'évanouit, qu'une flamme qui s'éteint d'autant plus vite qu'elle s'élève plus haut.»
Je ne dirai rien d'un autre drame de cette époque intitulé île sacrifice d' Abraham, 7> qui est sans nul mérite. Je ne relèverai pas davantage deux traductions de l'L liade en très-mauvais vers, de Nie. Lucanis (1530) et de Const. Hermoniacos , des légendes sur les exploits 6! Alexandre et les noces de Thésée., et de plates élégies sur les nouveaux malheurs de la Grèce. Tous ces poèmes, et plusieurs autres, soit imitéS; soit traduits des mauvais romans d'alors, sont de grossiers produits d'ignorance et de mauvais goût. Il faut cependant distinguer la Bergère., tendre et simple idylle de Nicolas Drimyticos de Candie, écrite en 1629. Ce n'est pas que l'influence étrangère ne s'y fasse également sentir, et que la pureté de la langue, et même le sens, n'y soient souvent sacrifiés à la rime, cette nouvelle importation de Tltalie ; mais ce petit poème rachète en partie ses défauts par beaucoup de grâce et par un sentiment naïf.