CHAPITRE m
LES PROSATEURS, JUSQUA l6oO.
Nous avons vu que toute manifestation de la vie intellectuelle n'a pas du premier coup disparu chez le peuple grec après la conquête ottomane. La Grèce ne respirait plus de son souffle antique; mais sa mort n'était qu'apparente: L'observateur attentif pouvait reconnaître que dans ce corps inanimé le cœur n'avait pas cessé de battre. La vie qui en avait déserté les extrémités s'était retirée dans le sentiment le plus intime et le plus tenace, celui de la religion, qui est le dernier refuge de la nationalité menacée. Une étincelle échappée au flambeau éteint qui avait éclairé l'univers, a continué à couver sous la cendre de l'autel, et a conservé le feu sacré pour les temps o\i il pourrait brûler d'un éclat plus vif. Dans ce grand déluge Téglise fut l'arche de salut pour les Grecs.
Le conquérant voyait d'un œil de satisfaction la dissidence dogmatique qui régnait entre ses nouveaux sujets et les autres chrétiens de l'Europe. Il crut d'une bonne politique de respecter l'église que le Coran lui commandait d'anéantir, et de s'en faire un rempart contre les empiétements de l'influence occidentale. La Russie ne comptait pas alors. Tolérant par calcul, le sultan octroya au Patriarche de Constantinople certains privilé-
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ges dont il n'avait pas prévu la portée ; et les Grecs, voyant tout crouler sous leurs pieds, se groupèrent avec ardeur autour de la seule liberté qui ne leur fût pas entièrement enlevée, et à laquelle les peuples ne renoncent qu'après avoir renoncé à toute espérance.
Revenus de leur premier saisissement le lendemain de la grande catastrophe, ils mesurèrent l'abîme où ils étaient tombés, et voyant qu'ils avaient tout perdu , ils se rappelèrent qu'ils avaient tout à reconquérir. Avec cette vivacité qui est l'essence de leur caractère, et cette confiance persévérante que le succès trariit rarement, ils se remirent à l'œuvre. Les fils de l'unité nationale un instant prêts à se rompre se renouèrent bientôt; la nationalité se rétablit active et jalouse de sa conservation, et la liberté, à peine ensevelie, commença à remuer dans sa tombe. La nuit fut longue , mais l'obscurité ne fut jamais complète. A la clarté de la gloire succéda la lueur de l'espérance; au rayon du soir se maria celui de l'aurore renaissante. La Grèce, revenue au sentiment de l'existence, fit des efforts inouis pour soulever la pierre de son cercueil. Semblable au voyageur qui, égaré dans les neiges, ne saurait s'arrêter ni fermer sa paupière sans passer des bras du sommeil dans ceux de la mort, elle poursuivait sa tâche désespérée, sans se permettre aucun instant de repos ni de trêve.
C'est surtout à l'instruction qu'elle demanda les forces morales qui devaient suppléer à ses forces physiques, et qui, unies à l'étonnante aptitude de ses peuples pour