Chapitre V. — Poéaie. — J. Rizo Néroulos. I
forme de sa ménagère, vient solliciter son estomac blasé, d'un api)étit factice. Il veut enrichir sa basse -cour. Un maigre vieillard conduit les dindons, «qui marchent à leur perte en cherchant des grains dans la poussière, oublieux de leurs ancêtres qui s'élevaient majestueux dans les airs.» Le seigneur délie les cordons de sa bourse, débite au villageois des atticismes du Phanar, que celui-ci ne comprend pas, et lui donne à pleines mains des ducats ; ce que le bon vieillard comprenant mieux, se prend à jaser, et avoue au richard que le plus beau de ses dindons, le phénix de ses oiseaux, venait d'être acquis par un voisin. Le seigneur en est indigné. Ce dindon incomparable doit être à lui. Il veut connaître l'audacieux qui l'a osé prévenir. Il arme ses serviteurs; les bords paisibles du Bosphore vont retentir du bruit de la guerre civile. Mais 1 on s'arrange à la fin ; 1 acheteur cède l'Hélène emplumée, et le seigneur célèbre son triomphe par un bal somptueux.
Tel est le Lutrin phanariote, qui peut sans désavantage être mis à coté de celui de Boileau, son modèle. Avec la même pureté de versification, on peut soutenir qu'il est moins froid dans sa correction, et qu'avec la même gaité d humeur, il a plus d'originalité. Une grande partie des charmes de ce poème consiste dans le prestige de la langue, qui, comme celle de Christopoulos est familière sans être basse correcte sans être recherchée, et dans la verve avec laquelle on y décrit pour les persifler, les ridicules des mœurs et des habitudes du Pha-
134 Livre III. — Renaissance. — De 1800 à 1821
nar. Je m'abstiendrai d'en donner des extraits. Daiis une traduction les beautés de la langue s'évanouiraient, et la pointe des saillies serait emoussée pour quiconque n'est pas familier avec la vie et la société de Constantinople à cette époque.
Un autre chef-d'œuvre de Rizo est une comédie en prose, intitulée les Coracistiques {l'Arcjot)., ou langue des corbeaux, mot qui désigne une manière de parler énigmatique et de convention, et qui est en même temps une légère altération du mot Coraïstique, ou langue de Coraï. L'auteur y tourne en ridicule les partisans du grand philologue, qui, en exagérant son système, avaient défiguré la langue par l'invention de nouveaux termes et par l'introduction de nouvelles tournures, les plus bizarres du monde.
Un vieillard, épris du nouveau parler, fait une propagande enthousiaste, même aux dépens de sa bourse. Attirés par cet appât, les habitans de plusieurs parties de la Grèce accourent, et Rizo a su tirer un parti fort plaisant, et nullement trivial, des divers dialectes du grec moderne, mis en opposition avec le langage de nouvelle invention. Les malheureux paysans n'entendent rien à ce fatras de mots extraordinaires. Il n'en est pas de même d'un jeune homme, qui, épris de la fille du vieux Uttérateur, croit de bonne politique de caresser la manie du père. Il s'est tant appliqué à apprendre le beau parler, qu'il a même réussi à faire des vers de la nouvelle façon. Cependant il n'est pas encore arrivé à gagner