Chapitre V. — Poésie. — J. Rizo Néronlos. I
le cœur du viellard, ni à être jugé digne d'obtenir la main de sa fille, lorsqu'un jour le docte personnage, voulant traduire en son propre grec le mot salade., ne vient l)as à bout de prononcer celui qu'il a inventé pour le rendre. Ce mot est si long et si hérissé de cacophonies, qu'il lui est resté dans la gorge, et l'aurait étranglé, sans le jeune homme, qui le sauve en lui administrant, en guise d'émolient . quelques mots vulgaires qu'il lui fait répéter à plusieurs reprises. Le vieillard, à qui cette cure a guéri et la gorge et l'esprit, donne sa fille en mariage à son sauveur.
Toute cette pièce, marquée au coin du bon goût, est écrite en même temps avec infiniment de force et d'esprit.
J. RIZO RANGABÉ.
A côté de J. Rizo Néroulos nous devons placer son cousin, .Jacques Rizo Rangabé. Comme lui, il servit dans les cours des Hospodars de Valachie et de Moldavie, et organisa à Bucharest une grande école hellénique qui , arrivant à une prompte maturité . rendit de grands services à la cause de la civilisation du peuple grec. Comme lui aussi, il fut un des membres les plus actifs de la société qui préparait 1" affranchissement de la Grèce.
A la tête de ses œuvres poétiques il faut placer ses traductions de quelques uns des chefs-d'œuvre de la scène française. Avec Voss et Monti, ces deux génies
36 Livre IIL — Renaissance. — De 1800 à 1821.
qui savaient si bien se marier au génie des autres, J. R. Rangabé a prouvé qu'un poète ne peut être traduit que par un poète. Avec lexactitude la plus scrupuleuse, il rendit chaque vers des poètes français par un vers grec, qui ne le cède en rien, soit pour la concision, soit pour l'exactitude du langage, à la beauté de l'original; on peut même affirmer que la traduction a, en plus d'un endroit, épuré comme dans un nouveau creuset ce que le texte pouvait encore avoir d'inégal chez Corneille, de négligé et de trop coulant chez Voltaire. Elle revêtit ces beaux monuments de la littérature française d'une tunique hellénique diaphane et collante, qui loin d'en altérer les formes, en accuse et dessine les contours avec la plus grande précision, et les relève même quelquefois en les drapant.
Le langage de ce poète, pur et d'une rare élégance, a pour ainsi dire prévenu d'un demi siècle tous les progrès que la langue grecque a faits depuis. Aussi ses ouvrages, publiés vingt ans après la révolution grecque, ont paru jeunes de style, comme s'ils avaient été dictés par la muse de la Grèce affranchie, tandis que la langue de ceux de Rizo Néroulos avait déjà vieilli.
Ses poésies lyriques, spirituelles, et d'un goût pur et élevé, sont remarquables par leur grâce et leur harmonie.
J. R. Rangabé professait pour son cousin , dont il était le digne émule, une noble admiration. Il a écrit sur lui cette belle épigramme:
«Pourquoi s'étonner que Rizo soit en proie aux at-