L'ÉVEIL INTELLECTUEL ET SCIENTIFIQUE
ouvrage qui devait exercer une influence profonde dans son pays et lui valoir dans les contrées protestantes une réputation que sa modestie ne recherchait pas. Nous voulons parler de son Catéchisme.
Le catéchisme de Calvin était né dans une époque de controverse, et s'en ressentait ; le catéchisme de Heidelberg avait un caractère dogmatique qui le rendait peu accessible à l'enfance. Ostervald voulut doter l'Eglise d'un manuel d'enseignement qui lui manquait. Il composa son grand Catéchisme^ dont il a été fait plusieurs Abrégés de valeur assez inégale, qui ont été en usage dans la plupart des pays protestants de langue française. Au point de vue littéraire, que nous oublions peut-être trop dans ces pages, le travail d'Ostervald commande l'attention par sa belle et simple ordonnance, par la clarté, la concision, la gravité d'un style un peu nu, mais qui s'élève par instant jusqu'à l'éloquence. Nous en citerons un passage caractéristique, propre à éveiller d'anciens souvenirs d'enfance chez tous les Neuchâtelois âgés de plus de trente ans : après avoir interrogé l'élève sur « la vie et la mort de gens de bien, » le maître lui adresse cette question solennelle :
« Mais quel est l'état des méchants '?
« — Ils sont toujours malheureux, et dans la vie et daiis la mort ; jamais ils n'ont de solide repos, ni de véritable contentement. Tout les rend misérables ; les tentations les séduisent, la prospérité les corrompt, l'adversité les accable et la mort les épouvante.
Représentez-vous une longue suite de générations d'écoliers, dont l'enfance a répété cette période redoutable : il en doit rester quelque chose dans l'âme d'un peuple; aussi est-il vrai de dire qu'après Farel, nul n'a exercé sur les Neuchâtelois une influence plus durable ni plus profonde que celui qu'ils appellent encore le « grand Ostervald. »
Au delà des étroites frontières de son pays, il est surtout connu par la version de la Bible qui porte son nom
(1744). Il avait commencé par écrire, sur chacun des chapitres du saint livre, des i( arguments et réflexions, » qui ne se distinguent ni par la profondeur théologique, ni par l'élégance de la forme, mais bien par une précision un peu sèche et l'excellence pratique. De là, il fut conduit à entreprendre un travail plus vaste, la revision de la Bible. La traduction d'Olivétan, déjà rajeunie par les pasteurs de Genève, contenait encore beaucoup d'expressions obscures ou de tournures vieillies. Ostervald prit simplement un exemplaire de la Bible de Genève et inscrivit en marge ses corrections : tel est le manuscrit de cette fameuse version d'Ostervald, devenue si populaire, non seulement en Suisse, mais en France. ^ »
Lue depuis cent cinquante ans dans toutes les familles et dans les écoles de notre pays, elle a exercé une action sensible sur la langue que nous parlons et qui gardera longtemps l'empreinte du style d'Ostervald ; ainsi s'expliquent certains archaïsmes que le Français de France remarque dans notre parler local. Je conduisais un jour un ami parisien à la bibliothèque de Neuchâtel ; il s'arrêta surpris devant la porte, oii sont inscrits ces mots : « Entrez sans heurter. » — « Tiens, s'écria-t-il, à Paris nous disons frapper à la porte ! Heurter, un mot vieilli, qui rappelle le temps où le heurtoir était en usage... » — Et mon Parisien de se lancer dans une aimable dissertation sur le charme et le parfum de notre parler provincial. — Savez-vous, répliquai-je, pourquoi nous disons heurter et non frapper à la porte ? C'est que notre éducation s'est faite par la Bible d'Ostervald : « Heurtez et l'on vous ouvrira ^.. . »
Les travaux d'Ostervald furent spécialement goûtés par les théologiens de l'Eglise épiscopale, avec lesquels il avait
1) Voir l'excellente notice de M. L. Henriod, Galerie suisse, T. I.
2) Sainte-Beuve a souligné, dans une pièce du poète vaudois Monneron, le mot angoissée, qui, dit-il, est d'usage habituel dans le canton de Vaud. Et il ajoute : t La lecture de la Bible en langue vulgaire maintient en circulation beaucoup de ces mots un peu étranges ou vieillis. »
certaines affinités. Mais ce qui surprendra davantage, c'est de voir un illustre prélat français rendre hommage à l'auteur du Catéchisme. Si l'on en croit David Durand, le plus ancien biographe d'Ostervald, Fénelon, rencontrant un jeune maçon de Neuchàtel qui travaillait à l'archevêché de Cambrai, l'interrogea à plusieurs reprises sur le digne pasteur et le chargea de ce message : «N'oubliez pas de faire bien mes compliments à M. Ostervald; dites-lui que je l'estime, que je l'honore et que j'ai tous ses ouvrages. » Deux traits encore de cette physionomie douce et grave méritent d'être signalés : Ostervald s'efforça de réagir, surtout par le développement du chant, contre la froide simplicité du culte institué par la Réforme ; il adressait à Turrettini ces paroles remarquables : « Notre pratique et la vôtre sont bien sèches, et à cet égard, comme à bien d'autres, on a trop ôté. » Puis Ostervald, comme son grand ami de Genève, était tolérant, ou s'efforçait de l'être ; ses lettres sur le mouvement piétiste sont à cet égard édifiantes :
« Le peuple, dit-il, crie contre les ministres, de ce que nous n'agissons pas contre ces gens-là. Je suis fort éloigné de toute violence. Si on agit contre eux, on les confirmera dans leurs schismes et ils feront gloire de souffrir persécution ; ils disent déjà qu'il ne leur manque que ce caractère pour achever de les convaincre qu'ils sont dans la bonne voie. »
On les persécuta en effet. Et Ostervald d'écrire à son ami genevois ces lignes pleines de clairvoyance et de la plus noble sincérité : « Le mal vient des ecclésiastiques, qui ne travaillent pas à la réformation de l'Eglise et des mœurs, et qui franchement ne prêchent point l'Evangile... Je ne m'étonne point si certaine > gens ont du dégoût pour les prédications. Tels que sont les piétistes, ,;e crois qu'il en entrera plus en paradis que de ceux qui les persécutent. » Il s'en prend à l'insuffisance du culte public, qui éloigne les âmes vraiment pieuses, parce qu'il se réduit à d'arides sermons :
« On a tout mis en prêches. . . » s'écrie-t-il avec son énergie familière ^
En 1 747, Ostervald, âgé de quatre-vingt-quatre ans, venait de monter en chaire et commençait son discours, lorsqu'il tomba frappé d'apoplexie ; il expira quelque temps après. Un de ses fils, Jean-Rodolphe, pasteur de l'Eglise de Bâle, auteur d'un livre longtemps populaire dans nos contrées, la Nourriture de VAme, resta fidèle aux traditions de piété simple et forte de son père, et se tint éloigné des querelles théologiques :
« Heureux, disait-il, ceux qui ne sont point appelés à entrer dans ces disputes et qui, dans une raisonnable retraite, écoutent la voix de Jésus-Christ seul dans le silence. J'aime mieux lire une page de Kempis que plusieurs volumes de ces systèmes où je ne puis découvrir la simplicité et la charité qui forment le caractère de la doctrine de Christ. »
Nous venons de rencontrer sur notre chemin la secte des piétistes : elle eut une part dans le mouvement littéraire de notre pays. Les efforts des Turretlini et des Ostervald pour raviver les sources de la piété montrent assez c ombien la religion fornialiste de leur temps était insufïis ante à satisfaire les besoins profonds des âmes sérieuses : elle s'adressait trop exclusivement à l'intelligence pour trouver le chemin des cœurs. A côté de la réaction théologique et dogmatique que nous avons tout à l'heure observée, il se produisit une réaction plus populaire et d'une nature toute morale : tel fut le mouvement piétiste, qui a son explication — Ostervald eût dit son excuse — dans l'état de langueur où végétaient nos Eglises. Ce fut un essai
1) Voir Quelques documenta sur Béat de Murait, par Eugène Ritter (Genève, Georg, 1894.)
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d'émancipation qui s'accomplit en dehors du clergé, et qui, dépourvu du contrepoids de la raison, aboutit chez plusieurs au mysticisme et à l'illuminisme.
C'est dans les premières années du siècle ' que le piétisme. qui était né en Allemagne et s'était propagé à Berne et à Zurich, gagna la Suisse romande. Déjà les sentiments de M™« Guy on avaient trouvé de l'écho à Lausanne. En 1708, Ostervald note le fait qu'à Neuchâtel « quelques piétistes se séparent de nos assemblées et ne communient plus. » Dès 1 702, le Consistoire de Genève s'occupe fréquemment de la secte naissante et de ses progrès, nomme une commission, procède à des enquêtes; pendant quarante ans, sa vigilance ne perd pas de vue ce petit groupe de suspects. L'agitation fut surtout vive dans les années 1712-1720. Au pays de Vaud, les piétistes furent positivement persécutés ; aussi — comme le remarque Juste Olivier — est-ce du sein du peuple vaudois qu'est sorti le grand apôtre de la liberté des cultes, Vinet,
La religion nouvelle répondait à un besoin également ressenti par des gens incultes et par quelques-uns des esprits les plus distingués du temps. Plu-; tard, en 1741, l'arrivée du comte deZinzendorf et de ses fidèles à Genève, y donna naissance à une société des Frères moraves, qui subsista pendant trois quarts de siècle et fut, il y a soixante ans, suivant les mémoires de M. Bost, le premier foyer du réveil évangélique.
Il est très intéressant d'observer les effets produits sur les âmes simples par ces « rêveries, » — ainsi que les sages orthodoxes qualifiaient la dévotion piétiste : les adeptes — et surtou* les plus ignorants — se considéraient volontiers comme inspirés du Saint-Esprit , il existe à cet égard des
1) Voir sur ce sujet les articles de M. Eugène Ritter dans les Etrennes chrétiennes de 1886 et 1889, et dans la Revue mternationule de mai 1889; sa brochure sur Magny et le piétisme romand (Lausanne, Biidel, 1891); ses Quelques documents sur Béat de Murait, déjà cité; l'ouvrage de M. Jules Chavannes sur Diftoit- Membrini, et l'étude de M. Gustave- A. Metzger, Marie Huber, sa vie, ses œuvres, sa théologie.
documents de la plus haute étrangeté. Rappelons en passant que le major Davel, qui crut avoir reçu d'En-haut l'ordre de renverser la domination bernoise, appartenait précisément à la secte des piétistes de Gully.
Ces gens se piquaient d'une piété extraordinaire, s'éloignaient du reste du monde à cause de sa corruption, visitaient les hôpitaux et les pauvres. Ils affichaient une indépendance complète en face de l'autorité traditionnelle, mettaient le sens individuel au-dessus de tout, montraient une grande indifférence pour les questions controversées entre protestants et catholiques, et vivaient dans l'espérance joyeuse de l'avenir éternel. Des liens étroits unissaient entre eux les groupes piétistes épars dans nos campagnes et nos villes, à Colombier, à Yverdon, à Morges, à Vevey, à Genève. Signalons, parmi les chefs du piétisme vaudois, François Magny, de Vevey, qui fut le maître de ]yjme de Warens. Rousseau expose avec détails, au livre VI de ses Confessions, la religion de sa « maman, » qui était pénétrée des idées de Magny ; c'est donc la théologie piétiste que Rousseau a connue par elle : Magny et M"^« de Warens ont été les intermédiaires par lesquels un écho des idées de Spener est arrivé jusqu'à l'auteur à! Emile. Un autre chef du piétisme, Monod, admirateur et correspondant de M™® Guyon, fut l'aïeul d'un des promoteurs de cette révolution vaudoise, qui réalisa le rêve du mystique Davel. Ce n'étaient certes point des âmes vulgaires que celles de ces hommes portés à la méditation, affamés de vérité, jaloux des droits de la conscience. On est toutefois étonné de rencontrer dans ces conventicules, parmi ces paysans dévots et ces humbles filles illuminées, des hommes d'une éducation et d'une condition sociale bien différentes, comme Béat de Murait. Mais avant d'évoquer la figure du gentilhomme bernois, étudions celle de Marie Huber, qui occupe une place à part dans l'histoire des idées à cette époque. Car, si elle débuta par le piétisme,
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elle ne s'y attarda point, et représente en quelque sorte la transition du mysticisme au rationalisme ^
La famille Huber, originaire de Schaffhouse, établie vers le milieu du XVII'°e siècle à Genève, y tenait un rang qui confinait au patriciat. Elle a fourni un artiste original, neveu de Marie Huber, que nous retrouverons dans la société de Voltaire, et un naturaliste éminent, ce François Huber, qui réussit, quoique aveugle, à faire sur les mœurs des abeilles des observations restées célèbres. Marie Huber naquit à Genève en 1 695 ; elle était le second de quatorze enfants. A seize ans, elle alla habiter près de Lyon avec ses parents, mais la famille demeura toujours attachée à Genève, où elle comptait une parenté nombreuse. Un oncle de Marie, Fatio de Duillier, ardent piétiste, exerça sur elle une influence décisive. Un beau jour, cette jeune fille, « née, dit Sayous, avec une beauté qui ne sert pas ordinairement à faire des théologiennes, » partit en mission pour Genève afin d'en convertir les habitants. Cette étrange entreprise, ordonnée à la pauvre enfant par les « révélations » d'un illuminé nommé Pagez, lui valut « tous les déboires imaginables de la part des ministres. » Bien des années plus tard, le souvenir de l'étroitesse dogmatique genevoise lui inspirait cette réflexion, qui serait amère dans une autre bouche que la sienne : « Dans les pays où l'on fait profession d'une rigide, dirai-je raide orthodoxie, tous se ressentent de cet esprit de raideur, depuis les conducteurs de l'Eglise jusqu'aux pères et mères de famille ; il est vrai qu'ici on ne vous crève pas les yeux, mais on vous les bande bien serré . . . ^ »
La phase d'exaltation chez Marie Huber ne fut pas très longue : son esprit net, logique et ferme, sa défiance de tout ce qui est factice, lui firent bientôt retrouver l'équilibre. Un jour, elle prit la plume, « pour se soulager plus que
1) Voir rintéressante thèse de M. Gustave Metzger : Marie Huber, sa vie, ses œuvres, sa théologie (Genève, 1887).
2) Lettres sur la Religion essentieUe.
pour faire parler d'elle, » — car elle ne signa aucun de ses ouvrages. Toute sa vie s'écoula dans la retraite; elle la consacra à la piété, à la charité, et laissa à Genève et à Lyon le renom d'une sainte, même chez les catholiques, étonnés « qu'on pût unir tant de vertus à si peu de dogmes. » Elle mourut en 1753, âgée de cinquante-huit ans.
Marie Huber est une apparition étrange et — si j'ose dire ainsi — sut generis : un cerveau d'homme marié à un cœur de femme. Le plus imperturbable bon sens, armé d'une inflexible logique, s'unit chez elle à l'ardeur d'une âme toute brûlante d'amour pour l'humanité, de compassion pour les faibles et les pauvres. On sent qu'elle n'hésiterait pas à donner sa vie pour faire de la famille humaine une famille de gens de bien, — heureuse et sainte. Son ouvrage capital n'a pas d'autre sentiment inspirateur.
Quant à la tendance de son œuvre, elle s'explique par un naturel besoin de réagir contre le dogmatisme de Dordrecht, qu'on avait cherché à imposer à toutes les Eghses réformées de la Suisse. La prédestination arbitraire des uns au salut, des autres à la damnation, jointe à l'éternité des peines, tel était le fond de ce système : on conçoit la révolte d'une femme de sens et de cœur. Tandis que les uns, comme Murait, doués d'un sentiment religieux intime et profond, échappaient à cette dure orthodoxie par un mysticisme élevé, mais nuageux, d'autres, tels que Marie Huber, chez qui le bon sens était la faculté maîtresse, réagissaient avec une sorte d'indignation contre un enseignement qui les révoltait et dans lequel ils ne pouvaient reconnaître le vrai christianisme biblique. Mais, une fois lancés dans cette voie d'opposition, ils allèrent jusqu'à retrancher de l'Evangile tout ce qui n'était pas un corollaire de la raison et de la conscience naturelles : ils s'évadaient ainsi par la porte du rationalisme de la prison dont les autres cherchaient à percer le toit par le mysticisme. Ce fut dans l'Eglise de France une crise pareille à celle qui
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se produisit dans l'Eglise d'Allemagne, lorsque la formule de concorde luthérienne donna le jour, par réaction, aux tendances de Spener et de Semler.
Dans la première lettre de Marie Huber sur V Indifférence des religions perce toute la lassitude, le véritable dégoût que causaient aux âmes pieuses les vains débats des sectes et les polémiques des théologiens : « Le christianisme, s'écrie-t-elle, perdra-t-il beaucoup par le retranchement de toutes ces distinctions de religions, ou soi-disant telles, romaine, luthérienne, réformée, etc. . . ? »
Elle avait trente-six ans lorsqu'elle publia le Monde fol préféré au monde sage. Trois amis, Criton, philosophe, Phi- Ion, avocat, Eraste, négociant, se retrouvent après une séparation assez longue : leur entretien prend bientôt une tournure sérieuse et devient une véritable dissertation sur la conscience. Le négociant, Eraste, « échappé depuis peu du monde sage et qui tâche de s'en éloigner pour s'approcher du monde sincère, )^ instruit l'avocat et le philosophe, les convainc d'erreur et les amène à la lumière; ils s'y prêtent d'ailleurs de la meilleure grâce du monde. Eraste est un représentant accompli de la tendance d'alors à secouer les formules étroites de la dogmatique orthodoxe. Le « monde sage » et le « monde fol, » que l'auteur appelle aussi le monde masqué et le monde démasqué, ce sont, d'une part, les « honnêtes gens, » ceux qui font extérieurement profession de vertu, et d'autre part les francs pécheurs sans retenue. Marie Huber n'hésite pas à préférer ces fols, qui, du moins, ont le courage de se montrer aussi mauvais qu'ils sont, et sont plus près de la vérité que ceux qui croient la posséder. Toute la conduite de l'homme doit avoir pour base la suicérité envers soi-même.
Les idées favorites de Marie Huber apparaissent déjà dans ce livre, où le christianisme n'est considéré que comme un simple prolongement de la religion naturelle. Sa conception ne va à rien moins qu'à méconnaître l'œu-
vre de Jésus-Christ ; Marie Huber est « de ces natures droites, puissamment trempées, sévères envers elles-mêmes, qui cherchent dans l'Evangile un moyen de sanctification plutôt que de pardon, en Christ un modèle et une force, plutôt qu'une victime expiatoire ^ » Le péché originel n'est point tant aux yeux de l'auteur la désobéissance et la révolte de l'homme, que son erreur, que l'oubli coupable de la vérité. Aussi les peines éternelles lui apparaissent-elles monstrueuses : elle écrira tout un livre, le Système des théoloc/iens, pour combattre cette doctrine ; dans son opinion, le vrai châtiment de l'homme sera de voir, à la grande lumière de l'au delà, combien il est demeuré loin de la vérité, combien il s'est écarté de l'idéal primitif, combien ses erreurs l'ont séparé du divin modèle.
Aux attaques que lui valut la hardiesse de ce système, Marie Huber répondit par ses Lettres sur la Beligion essentielle à rhomme. Elle veut présenter la religion dans ce qu'elle a à! essentiel^ elle en ôte « les pierres et les broussailles, » c'est-à-dire ces « opinions particulières, qui ont de tout temps divisé les chrétiens, déchiré la chrétienté, défguré la religion ^. » a: La rehgion essentielle à l'homme doit être à la portée des idiots, » dit-elle en son énergique langage.
Cette religion, c'est celle qui tient à la nature même de l'homme et qui tend tout entière à la réalisation pratique de sa destination, le bonheur. L'auteur fouille d'une main courageuse les dogmes reçus, les met à l'épreuve, écarte hardiment tout ce qui ne tend pas à ce but de la religion essentielle; ce qu'elle en conserve n'est qu'un résidu fort mince du christianisme traditionnel, à savoir ce qui s'accorde avec la conscience et le sens intellectuel et moral de l'homme, seuls critères de la vérité. Jésus est venu nous proposer par sa vie le modèle des vertus à réaliser, nous
1) F. Godet, Etudes bibliques (L'apôtre Saint- Jacques).
2) C'est elle qui souligne si abondamment, suivant son habitude.
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montrer par sa mort l'utilité des souffrances qui si souvent troublent notre foi, abattent nos courages. Il nous a ouvert la perspective de cette vie à venir dans laquelle le développement moral des individus, commencé ici-bas, s'accomplira parfaitement.
Plusieurs théologiens prirent la plume pour réfuter les écrits de Marie Huber : Ruchat, de Lausanne, la combattit avec une certaine câpreté, et de Roches, élève de Turrettini, prédicateur brillant, que Senebier appelle « le Démosthène de la chaire, » écrivit sa Défense du christianisme, où il accuse Marie Huber de « détruire la religion, » La pieuse fille rêvait tout autre chose ; mais ses écrits ont certainement contribué à détacher de l'orthodoxie bon nombre d'esprits disposés à s'affranchir du dogme.
On a considéré Marie Huber comme l'ancêtre du protestantisme libéral : c'est fort juste. Mais ici elle nous intéresse à un autre titre : c'est qu'elle fut comme une première ébauche que forma l'esprit du temps, avant de s'incarner dans Rousseau. Marie Huber est moins une initiatrice consciente qu'un produit anticipé de l'air ambiant. En voyant ainsi les mêmes combinaisons de sentiments et d'idées se faire jour sur plusieurs points différents, on se convainc qu'elles naissaient naturellement à cette heure, et Rousseau apparaît dès lors comme le fruit naturel de son époque, ou, si l'on veut, comme l'expression retentissante des idées qui perçaient de toutes parts et prenaient par degrés possession des esprits.
Mais si, comme on l'a remarqué, Rousseau ne fit plus tard que reprendre et développer sous une forme plus brillante les idées de Marie Huber, faut-il en conclure que les ouvrages de celle-ci aient eu sur la pensée du philosophe l'influence directe qu'on a voulu leur accorder? C'était l'avis de Jacob Vernet, qui fut quelque temps l'ami de Jean- Jacques ; et l'estimable théosophe Dutoit-Membrini ^
1) Voir, dans le Canton deVaiid, les pages que consacre Juste Olivier à l'auteur
dans sa Philosophie divine, s'exprime en ces termes peu galants :
« Une femmelette, dont l'orgueil s'est avisé de bâtir un système du tout hérétique, M"* Huber, a fondé sa prétendue Religion essentielle à l'homme, où entre autres impiétés, elle fait main basse sur tous les mystères. Et à ce propos, il n'est pas vrai que M. Rousseau, plus impie encore, puisse s'appeler novateur, comme ses sectateurs le prônent ; car il a pris presque tout son système du livre de la Religion essentielle, ou plutôt dans ce que ce livre a de plus mauvais. »
Lamartine ? repris à son tour cette idée en l'enjolivant : il a attribué à M. Sayous, ce « fureteur de génie, » l'honneur d'avoir découvert à Genève, « en recherchant les sources de Rousseau, une femme, une jeune fille, une belle sibylle des Alpes, une théologienne de vingt ans, une prophétesse de raison et d'instruction, qui prophétise à demi voix et qui prophétise quoi ? La Profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau l'écoute, il retient, il s'inspire et il écrit. Qui se serait douté de cette Egérie cachée dans les grottes du Léman, derrière ce philosophe misanthrope ? »
En effet, qui s'en serait douté, sans la rhétorique trop brillante de l'auteur de Jocelyn? Le fait est que Rousseau, qui aime à indiquer les livres qui ont exercé une influence sur le développement de sa pensée, qui cite plus d'une fois Murait, par exemple, n'a jamais parlé ni de Marie Huber, ni de ses ouvrages. Il les connaissait probablement ; ils ont dû lui plaire, puisque, comme elle, il détestait l'incrédulité matérialiste et la rigueur dogmatique des Eglises; il y a bien des points communs dans leurs doctrines, qui étaient, comme on dit, dans l'air; mais on chercherait en vain, dans l'œuvre de Rousseau, des traces précises de
de la Philosopliie divine, qu'il appelle • un grand esprit et d'un vaste savoir, vif, perçant, enthousiaste. » Le doyen Bridel, qui l'avait connu, l'appelait t notre Fénelon, » et disait qu'aux premiers siècles de l'Eglise, « il aurait pris place parmi ceux que nous appelons les Pères. » — Malheureusement l'écrivain est loin de valoir le penseur. — Il réimprima les œuvres de M"» Guyon. — A consulter surtout Jean-Philippe Dutoit, sa vie, son caractère et ses doctrines, par Jules Chavannes. (Lausanne, Bridel, 1865.)
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l'influence de Marie Huber. Jean-Jacques, ainsi que l'a ingénieusement démontré M. Eugène Ritter, eût écrit V Emile quand bien même il n'eût pas lu la Religion essentielle.
Ferons-nous de Marie Huber un écrivain de premier ordre ? Non, certes. Mais son style, inélégant et sans art, a souvent une sobriété incisive qui ne trahit point la main d'une femme, avec un charme singulier, ce je ne sais quoi qui captive le lecteur et qui n'est peut-être que l'accent d'une sincérité profonde. L'esprit sérieux aime à méditer les belles pensées et les images heureuses qu'il rencontre dans ces pages si évidemment pénétrées de l'amour du vrai : %.
a Ceux qui ont bâti entre eux et la vérité des barricades presque insurmontables, souffrent moins pendant un certain temps ; mais ils ne savent pas combien il leur en coûtera un jour. » — « La séparation de l'âme d'avec le corps ne change rien à l'essentiel du voyage ; ce n'est qu'un changement de circonstance dans la forme ou dans l'équipage du voyageur, semblable à l'accident d'une voiture qui se briserait en chemin, ce qui engagerait son maître à faire le reste du chemin à pied. »
Recueillons enfin, dans ses écritsposthumes, la réflexion suivante, qui date de la dernière année de sa vie et où paraît son fraternel amour pour les humbles et les pauvres :
« Il n'est rien dont les riches soient mieux instruits que de ce que les pauvres devraient être, et si ceux-ci l'ignorent, les riches sont zélés à les en instruire. J'observerai ici que la tâche du pauvre est la plus rude et la plus difficile (et cela ne fait pas un désavantage pour eux), mais que celle du riche est la plus étendue. Leurs devoirs sont en plus grand nombre. Les riches, je le réitère, sa\ent au bout du doigt les devoirs du pauvre. Une question à leur faire : Connaissent ils les leurs ? »
La conception religieuse de Marie Huber ressemble fort, par certains côtés, à celle de Béat de Murait : aussi plu-
sieurs des ouvrages de celte femme distinguée ont-ils été attribués par les contemporains à l'écrivain bernois : € L'homme, dit-il, vaut par le cœur et non par la tête. Je tiens pour respectable toute théologie, toute doctrine qui va à l'essentiel de la religion et parle au cœur ; qui porte à accomplir plutôt qu'à savoir... J'appelle avoir de la religion rentrer dans l'ordre d'où nous sommes sortis, rentrer dans la dépendance de Dieu et faire de cela notre affaire, notre grande, notre principale affaire. » « Nul, dit-il encore, afin de montrer que la religion est surtout affaire de vie pratique et non de doctrine, nul ne connaît Jésus-Christ vérité, d'où toute vraie connaissance découle, s'il ne l'a connu chemin, et nul ne le connaît chemin qu'autant qu'il y marche. » — « L'Eglise de Dieu, sa véritable Eglise, a toujours consisté et consistera toujours dans les gens de bien. »
De même que Marie Huber, Murait repousse énergiquement les peines éternelles et proclame sa foi au rétabhssement universel. Il pense ainsi, hbrement, sur les plus graves sujets, et accepte d'avance de bonne grâce le nom de fanatique, «tant appréhendé de quelques-uns.» — C'est là le ton détaché du gentilhomme, à qui l'opinion de la foule est d'une suprême indifférence et qui se sent au-dessus du vulgaire, moins encore par la naissance que par la force et l'indépendance de son esprit.
Les Murait avaient été expulsés, au milieu du XVI™» siècle, de Locarno, pour avoir embrassé le protestantisme ; une branche de la famille s'était établie à Berne. Béat-Louis y naquit en 1665*. Vers l'âge de seize ans, il séjourna à Genève, où les jeunes Bernois allaient souvent alors poursuivre leurs études. Puis, à l'exemple de son père, il entra au service de France, mais n'y resta pas bien longtemps, car avant la fin du siècle il regagnait la Suisse, poussé par
1) A consulter entre autres la solide dissertation du D' Otto de Greyerz : Beat- Ludwig v. Murait (Frauenfeld, Huber, 1888.)
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un besoin de retraite et de solitude. Il avait auparavant visité l'Angleterre en 1694, et c'est à ce voyage que nous devons son premier et son meilleur ouvrage, les Lettres sur les Français et les Anglais. Il paraît les avoir écrites de Londres et de Paris, pour son plaisir et pour celui de l'ami à qui elles étaient destinées, sans songer à les publier. Elles se répandirent sous forme de copies plus ou moins exactes, et valurent à Murait un certain renom d'écrivain longtemps avant qu'il eût rien donné au public. Ce n'est qu'en 1725 que ses amis obtinrent, non sans peine, la permission d'imprimer cet ouvrage.
Après son retour à Berne, Murait épousa Marguerite de VVatteville. Il était marié depuis deux ans lorsqu'il fut impliqué dans les troubles suscités par l'invasion du piétisme et l'intolérance du clergé. Au sein de l'Eglise bernoise, figée dans un froid formalisme, dans le dogmatisme étroit du Consensus, venait de se produire un véritable réveil, dont les promoteurs furent quelques étudiants en théologie de l'Académie, et qui gagna plusieurs des familles patriciennes. Le Grand Conseil destitua ou bannit des pasteurs. Murait lui-même, qui s'était associé au mouvement nouveau, ne voulut pas s'engager à rester fidèle au culte établi, c'est-à-dire à fréquenter les sermons du doyen Bachmann, le grand inquisiteur de l'Eglise bernoise et le repi'ésentant le plus dur de l'orthodoxie calviniste. Il fut banni du territoire de la République en 1701, et n'y rentra jamais, si ce n'est pour de courts séjours.
Il essaya d'abord de se fixer à Genève, d'où il fut poliment éconduit. « On me bannit des villes quand j'y entre ou que j'en approche de trop près, » écrivait-il alors ^ Il se retira dans le joli village de Colombier, à une lieue de Neuchâtel, et c'est là que s'est écoulé le reste de sa vie ; il y mourut en 1749, ne laissant qu'une fille de son premier
1) Voir, dans les Quelques documents publiés par M. Ritter, déjà cités plus haut, le charmant Apologue de Murait en faveur des piétistes et la lettre, pleine à la fois d'éloquence et d'humilité, où il explique son attitude.
mariage (il en avait contracté un second, à l'âge de soixante-douze ans , avec une jeune Zuricoise de vingtcinq ans). Cette fille unique de Murait épousa M. de Charrière, dont le fils devait donner son nom à la spirituelle Hollandaise qui l'a illustré. C'est dans la maison même où avait résidé Murait, à Colombier, que vécut à la fin du siècle dernier M™^ de Charrière, c'est là qu'elle accueillit Benjamin Constant, là qu'elle écrivit ses romans et qu'elle mourut en 1 805.
Nous avons à considérer Murait tour à tour comme moraliste et comme écrivain mystique. Le fond de sa nature me paraît être la haine implacable du faux en toute chose, du convenu, des vaines apparences, et, par suite, de toute puissance humaine qui prétendrait le forcer de sacrifier Vêtre au paraître. La droiture est sa vertu de prédilection, la base de sa morale, — « l'essentiel de l'homme. » Qu'on se représente ce personnage traversant, à la fin du XVII™e siècle, la société de Londres et de Paris : tout ce qu'il y avait de factice dans une civilisation d'ailleurs brillante, les conventions mondaines, les mensonges de salon, les artifices de la rhétorique devaient exciter la verve un peu frondeuse de cet Alceste bernois, comme, plus tard, il s'insurgera contre le formalisme ecclésiastique, substituera aux dogmes de l'Eglise la voix de la conscience, qu'il appellera Vinstind divin., et défendra la cause de la liberté et de la tolérance. Murait est un des esprits les plus indépendants, les plus sérieux et les mieux trempés de son époque; un accent de sincérité courageuse est le trait distinctif de tous ses écrits. Parcourons-les pour le mieux connaître.
Les Lettres sur les Anglais et les Français ont été écrites — j'y insiste — à la fin du XVII"^« siècle, c'est-à-dire à une époque où, d'une part, l'Angleterre était encore mal connue de la France, où, d'autre part, la France était en possession d'un prestige immense et d'une royauté intellectuelle reconnue par toute l'Europe. L'Allemagne tournait
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ses yeux vers elle comme vers le modèle en toutes choses, et voyait en Boileau, que Murait allait si librement critiquer, le représentant accompli de la poésie.
Eh bien, plus de vingt ans avant les Lettres persanes, plus de trente ans avant les Lettres anglaises de Voltaire, le patricien bernois abordait, avec un sans-façon vraiment helvétique et la clairvoyance d'un esprit supérieur, l'étude des deux nations, et entreprenait de les faire connaître l'une à l'autre. Cette initiative ne constitue déjà pas un médiocre mérite; mais l'ouvrage ne vaut pas seulement par sa date: les peintures de Murait n'ont point vieilli, leur vérité éclate encore aux yeux du lecteur d'aujourd'hui. C'est qu'il s'occupe moins des institutions et des mœurs que de l'essence même du caractère national; il est curieux du fond de l'homme, plus que des choses passagères qui l'entourent. Or, le caractère anglais n'a pas sensiblement changé depuis que Murait en faisait le tour avec tant de sagacité. L'Angleterre est demeurée ce pays de liberté où chacun « est ce qu'il a envie d'être. » Et de là, remarque l'écrivain, (( viennent sans doute tant de caractères extraordinaires, de héros en mal comme en bien. » A cette heure encore, les Anglais sont volontiers « gens extrêmes dans le mal comme dans le bien; » ils « se mettent peu en peine des jugements que les autres font d'eux, et ne font guère d'attention aux actions des autres ; » aujourd'hui encore — la Suisse ne le sait que trop — ils « forment des religions extravagantes ; » et j'imagine que l'étranger visitant l'Angleterre pourra voir encore, « chez des gens de qualité, servir des pipes et du tabac à la fin du repas, les femmes se retirer et les hommes les voir partir tranquillement en remplissant leurs pipes. « Le portrait de la femme anglaise, « toute blonde et blanche, » est resté vrai, et le joli trait final trouverait bien encore quelque jeune miss à qui s'appliquer : « Leur air est si modeste, qu'on se sent tenté quelquefois de dire à une femme qu'elle est belle, pour
avoir le plaisir de le lui apprendre. » L'air « de santé et de prospérité » des clergymans, les « chapelains gras et vermeils, » n'appartiennent pas seulement au passé, et nous les en félicitons.
Mais si ces détails ont gardé leur saveur, la peinture générale du caractère, qui importe surtout à Murait, a conservé toute sa valeur aussi. Le patriotisme exclusif de ce peuple, son orgueil national, le tour particulier de son esprit, sa manière de comprendre la vie, son courage moral et son dédain de l'opinion européenne, la forte sève enfin qui anime ce puissant corps social, tout cela est mis en relief par le pénétrant observateur. Bien plus : précurseur de M. Taine, il a essayé de rattacher le caractère de la race à ses origines, et ce n'est pas le passage le moins curieux de son étude que celui où, prétendant reconnaître chez les Anglais « un petit reste de férocité qui est le fond de leur ancien caractère, » il se risque dans une voie alors toute nouvelle : « Il me paraît qu'ils tiennent quelque chose des différentes nations qui les ont subjugués : ils boivent comme les Saxons; ils aiment la chasse comme les Danois; les Normands leur ont laissé la chicane et les faux témoins ; ils ont retenu des Romains l'inclination pour les spectacles sanglants et le mépris de la mort ...»
Ces aperçus hardis sont relevés par le don de l'humour, de l'ironie rapide, qui mord sans appuyer : l'auteur appellera en passant le nouveau temple de Saint-Paul « un des plus vastes qui soient en Europe, capable d'arrêter toute la corruption de Londres, si l'efïicace des sermons répond à la grandeur du bâtiment. » Par de semblables traits de raillerie discrète, fort nombreux sous sa plume. Murait me rappelle Hamilton; et peut-être a-t-il, en effet, un tour d'esprit plus anglais qu'il ne le soupçonne lui-même.
G'e.st ainsi que notre écrivain s'était « exercé et dégourdi l'esprit, — avant que d'en venir aux Français. » 11 est sévère pour eux, très sévère. Mais est-il vrai qu'il les haïsse
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et qu'il aime leurs ennemis? Est-il vrai, comme l'a dit Rousseau, que sa haine pour les Parisiens perce «jusque dans les éloges qu'il leur donne ? » Rousseau tirait à lui le moraliste bernois, par ressentiment contre la France ; mais le lecteur ne doit pas s'y tromper : Murait estime peut-être davantage les Anglais, précisément parce qu'il a en horreur l'artificiel et le convenu, mais à coup sûr ce sont les Français qu'il aime. Vinet a appelé la France c«. la Célimène de l'Europe : » notre Alceste, en effet, semble s'écrier tout du long :
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer.
Il ne lui ménage aucune vérité, il se met en contradiction avec l'opinion courante de l'Europe, éprise de CéHmène; il juge celle-ci et la censure vertement; mais parfois ses morsures ressemblent à des caresses et le fond de son cœur apparaît sous la rigueur de son analyse. Les Français ont de graves travers : le principal est de vivre en dehors, pour la société; de là vient qu'ils tiennent moins au fond qu'à l'apparence : « Ils font consister leur bonheur à être crus heureux... Ceux qui réussissent dans les entreprises sur les femmes, ou qui passent pour y réussir, et à qui, pour les encourager davantage, on donne le nom envié d'hommes à bonnes fortunes, avouent qu'ils aiment mieux qu'on les croie favorisés sans l'être, que de l'être sans qu'on le croie. »
La Fontaine n'a-t-il pas dit que « se croire un personnage, c'est proprement le mal français?»
Chacun fait étalage de ce qu'il a, se dépense et se met en scène aux yeux du monde : « Les marchands, remarque finement Murait, sont extrêmement civils, empressés et infatigables à vous faire voir ce que vous leur demandez, et même ce que vous ne leur demandez pas : vous diriez qu'en tant que Français ils prennent plaisir à étaler. »
Cette vie tout extérieure est l'empire naturel de la mode, de l'étiquette, des usages consacrés et tyranniques :
« Ils font de la coutume la reine du pays, la grande reine, pas moins que de leur roi le grand roi. n Cela se fait, cela ne se fait pas, » leur sont des raisons sacrées ... La mode les unit dans la nouveauté et contente leur humeur changeante. Tous reconnaissent son autorité, les grands et le roi comme les autres ; la mode ressemble au Destin dont parlent les poètes, qui est supérieur à toutes les divinités et à qui Jupiter même obéit.. . L'étranger croit voir des gens qui essaient tontes sortes d'habits, sans en pouvoir trouver un qui leur convienne... Cependant, au bout de cent changements, tous de bien en mieux, on les voit revenir aux anciennes modes... Si quelque chose devait les arrêter, ce sont ceux de leurs voisins qui les imitent ; de la manière dont ils outrent les modes et prennent plaisir à renchérir sur toutes les nouveautés qui leur viennent de France, il semble que leur dessein soit détourner les Français en ridicule plutôt que de lesimiter. Mais ce n'est pas cela ; les Français ont bonne grâce dans leurs changements de mode, et toute nation qui veut les imiter se tourne en ridicule elle-même. Ils semblent être faits pour leurs habits, et toujours pour le dernier qu'ils mettent; et nous autres, avec chaque mode nouvelle, nous paraissons prendre un ridicule nouveau !
Convenez que la page est charmante sous une plume suisse. Et tout le reste voudrait être cité. Que de traits aigus et rapides dans cette lettre sur la mode ! J'y cueille celui-ci encore : «Tel se ruine à renouveler ses meubles, qui sont encore neufs, mais qui ne sont plus nouveaux.. . » Puis cet autre, si spirituellement vrai : « Dès qu'un Français vient dans un autre pays, surpris de voir tout un peuple différer de lui, il ne peut plus se contenir et il s'échappe à la vue de tant d'horreurs. »
La lettre où il parle des mille petites manières en usage dans la société n'est pas d'une observation moins piquante : « Tout cela fait ce qu'ils appellent du nom magnifique de savoir-vivre, et qu'ils ont raison d'appeler ainsi, puisqu'ils en font leur grande affaire et qu'ils ne semblent vivre que
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pour cela. » — « Les Français inspirent à leurs enfants des habitudes plutôt que des principes, des bienséances qui font honneur pour le présent plutôt que ce qui peut servir pour l'avenir. »
La frivolité de cette vie tout extérieure, d'où vient la puissance de la mode, explique aussi l'importance excessive attachée à V esprit : Murait a sur ce sujet des réflexions pleines de malice et de gaîté. Il observe encore que le Français, si exclusivement sociable, se trouve dépaysé, éperdu, sitôt qu'il est affranchi de la contrainte mondaine. Louis XIV, quand il voulait punir un grand seigneur qui lui avait déplu, l'exilait à la campagne: « Séjour délicieux, » remarque Murait. Mais « c'est un exil que le Français ne saurait supporter : dès qu'il se voit maître de soi-même il languit; le loisir et la liberté le rendent malheureux.» Le spirituel Bussy-Rabutin fut ainsi banni de la cour pour avoir écrit les historiettes que l'on sait : il souffrit cruellement dans sa retraite et « ne sut plus écrire que pour tâcher d'en sortir. »
Il serait bien intéressant de rechercher dans ces lettres l'esquisse et comme la contre-épreuve de certains types originaux que nous trouvons dans la comédie du XVIII.™® siècle. Murait a rencontré d'Urval (le héros du Préjugé à la mode, de La Chaussée), ce mari qui rougirait d'aimer sa femme : « Aujourd'hui la mode défend en France qu'un homme s'attache à sa femme... Cela serait du dernier bourgeois et du vieux temps. » Il a rencontré le méchant de Gresset, des Cléons ou des Valères, qui « affectent les vices mêmes qu'ils n'ont point. » Il a rencontré le glorieux de Destouches, des comtes de Tuffîère, « qui ne cherchaient qu'à s'éloigner de toute roture, puis rebroussent chemin et s'empressent de devenir les gendres de ces messieurs. »
Voilà, certes, un monde bien léger, bien ridicule et vide! Que reste-t-il donc à ces pauvres Français inconsistants et vains ? — Cette simple petite chose : la honte :
ce Le bonté du cœur, qui est propre aux Français et qui fait le fond de leur caractère, et la franchise qui assortit cette bonté, font ensemble l'ornement de cette nation ... Le mal qu'il y a à dire d'eux occupe beaucoup plus de place ; mais il concerne le plus souvent d'assez petites choses ; c'est une liste des bagatelles auxquelles ils mettent un trop grand prix et par où il leur arrive de se rendre petits. Le bien est plus tôt dit, mais il regarde des qualités essentielles, qui s'étendent sur toute la vie. . . J'aimerais mieux faire la rencontre d'un Français homme de mérite que d'un homme de mérite Anglais, comme il y aurait plus de plaisir de trouver un trésor en pièces d'or, dont on pourrait d'abord jouir, que d'en trouver un en lingots qu'il faudrait premièrement convertir en et>pèces. »
Cet « homme de mérite, » ce Français accompli, Murait le peint avec complaisance : « Il a les bonnes qualités de sa nation, et il en fait valoir heureusement jusqu'aux défauts, qu'il rectifie... Etre honnête homme et faire plaisir est chez lui une profession : il s'y applique et il y excelle ; c'est, je crois, ce qu'il y a parmi les hommes de plus reoenani. » Et, songeant aux Français distingués qu'il a connus, il ajoute, avec une mélancolie qu'il dut souvent éprouver plus tard, dans sa retraite : « Je ne sais si c'est une rencontre fort à souhaiter : ce peut être matière de regret pour le reste de la vie et de dégoût pour la plupart des hommes avec qui on est obligé de vivre. » — Enfin ce cri résume les vives sympathies de notre écrivain : << Les Français sont peut-être de toutes les nations la plus humaine : ils méritent l'amitié des autres. »
La plus originale de ces lettres est celle où l'auteur s'attaque à Boileau, alors en possession d'une gloire incontestée. — Pourquoi Boileau ? — Murait avait une idée particulière et très haute du rôle littéraire de l'écrivain : élever l'homme, procurer son amélioration morale, telle est sa tâche ; dans ses pages sur les auteurs contemporains, on le sent surtout curieux de rechercher leur conception propre de la vie humaine, de son but et de son prix; il applique
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avec dédain le nom de bagatelles aux œuvres de quiconque n'écrit que pour s'amuser et amuser les autres; il ne sépare point — et en cela il est un peu le précurseur de plusieurs critiques suisses — l'art et la morale; il veut qu'un écrivain soit « utile à la société, » qu'il ait « le bien en vue, ï> qu'il soit pénétré de ce qui fait le « mérite de l'homme. » Or les satires de Boileau, et surtout celle qu'il critique, les Embarras de Paris, ne répondent pas à son idéal du genre ; il ne trouve que le jeu d'un homme de lettres, là où il cherchait, d'après le titre de satire, la censure du moraliste.
Et si c'est un jeu, au moins devrait-il être habilement joué : Murait, aussi incisif que fin et mesuré, n'a pas de peine à montrer dans le poème de Boileau des tours obscurs ou forcés, des expressions impropres, des chevilles très apparentes; il fait voir que les traits pittoresques dont le poète a chargé son tableau ne sont point particuliers à Paris, mais s'appliquent à toutes les villes possibles. Cet examen est vraiment amusant ; le fond en est aussi judicieux que la forme est piquante et vive. On croit entendre M. de Banville lui-même, dans son fameux chapitre de la Rime, lorsque Murait s'écrie : « C'est sur les mots qui font la rime que la critique tomberait assez souvent, si on voulait y faire attention... Il bronche trop souvent au bout du vers; et c'est là une remarque fâcheuse pour un ouvrage de poésie, qui doit tirer en partie sa beauté d'une rime naturelle. . . Ces vers ne sont rien moins que des vers aisés et libres, dont la rime soit heureuse; elle est trop douée au vers. »
Béranger disait de Jocelyn qu'il regrettait que ce beau poème contînt quelques centaines d'alexandrins que Lamartine avait fait écrire par son concierge. Murait dit de la satire de Boileau : « On dirait qu'un maître n'a touché à cette pièce que par-ci par-là, comme il est ordinaire aux peintres fameux de relever de quelques traits les ouvrages
de leurs apprentis et de les faire passer ensuite sous leur nom. » Pour conclure, Murait relègue hardiment cette satire parmi les poèmes médiotres, et pense que « le temps, qui met le vrai prix aux auteurs, ne placera pas celui-ci au premier rang où son siècle le place. »
Cette libre critique d'un étranger contemporain du poète a frappé Sainte-Beuve, qui insinue que la postérité pourrait bien, en définitive, souscrire au jugement de Murait : « Il a dit le premier bien des choses qu'on a répétées depuis avec moins de netteté et de franchise. »
Ces « vérités suisses, dites avec beaucoup d'esprit, » comii'e les appelle l'auteur des Lundis, ne passèrent pas inaperçues en 1725. Les journaux d'alors applaudirent ou se fâchèrent; l'un traita Murait de « Suisse atrabilaire ; » un autre — c'était l'abbé Desfontaines — rendit justice à son esprit : « Je fus bien aise de voir un Suisse penser, » dit candidement l'abbé, qui ajoute :
« Il faut avouer que nous avons, au sujet de quelques nations, des préjugés ridicules. Je commence donc à me figurer aisément des philosophes sur la cime des Alpes. .. Ce Suisse à tête pensante n'est pas, s'il vous plaît, un Français déguisé ; c'est un Suisse, un vrai Suisse, mais un Suisse anglais et français en même temps, c'est-à-dire qu'il s'est formé l'esprit dans le commerce des deux nations. Comme Suisse, il a du bon sens et de la simplicité ; comme Anglais, assez de profondeur et de pénétration ; comme Français, de la vivacité et quelque délicatesse. »
Desfontaines ne fut pas aussi aimable jusqu'au bout ; mais Voltaire vengea notre écrivain : « Imprime-t-on, s'écrie-til, un livre sage et ingénieux de M. de Murait, qui fait tant d'honneur à la Suisse, l'abbé Desfontaines prend la plume, déchire M. de Murait qu'il ne connaît pas, et décide sur l'Angleterre, qu'il n'a jamais vue. »
Les Lettres sur les Anglais, paraissant dix ans après la mort de Louis XIV, répondirent au sentiment de curiosité d'une génération qui cherchait précisément en Angleterre,
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dans la législation, dans la littérature, les modèles de cette indépendance après laquelle soupiraient tant de bons esprits. On comprend que Voltaire ait volontiers loué le « sage et ingénieux Murait. » Rousseau l'a cité aussi plusieurs fois dans la Nouvelle Héloïse. Ne lisait-il pas les Lettres fanatiques de Murait en travaillant à VEmile, et les Lettres sur les Amjlais et les Français en écrivant l'histoire de Julie ? Il pouvait reconnaître en Murait son précurseur à plusieurs point de vue. Les Lettres sur les voyages — il faudrait dire contre les voyages — que Murait écrivit peu après son séjour en Suisse, ont déjà l'accent un peu sombre d'un homme qui a rompu avec le monde et volontiers tiendrait tète au courant d'idées de son époque. Il soutient que la Suisse a plus à perdre qu'à gagner au contact avec des peuples d'une civilisation raffinée : « Heureuse nation, s'écrie-t-il, si elle revenait à soi ! » Et il prêche à ses compatriotes l'antique simplicité, la primitive droiture, autant de vertus qu'ils ont perdues « parmi les nations opulentes et voluptueuses. »
De plus en plus, notre écrivain s'abîma dans un mysticisme visionnaire que sa solitude ne faisait qu'exalter. Cette seconde partie de sa vie et de son œuvre laisse une impression pénible : on y voit un grand esprit s'égarer dans d'étranges sentiers, et c'est avec une sorte de stupeur qu'on lit le récit du mystérieux voyage que fit Murait, à soixante-quinze ans, dans la Prusse rhénane (il descendit l'Aar et le Rhin en bateau), — pour obéir aux injonctions d'une certaine Dorothée, espèce d'illuminée qui avait réussi à lui faire prendre ses lubies pour des ordres d'En- Haut \
Nous retrouvons néanmoins, jusque dans les aberrations des Lettres fanatiques (1739), le même vigoureux esprit, le même cœur droit et sincère. Il y a là des pages d'une
1) Voir ce curieux récit tel que l'a publié M. Ch. Berthoud dans le Musée neuchàtelois de 1888, sous le titre De Colombier à Solinuen, voyage d'une famille suisse.
beauté bizarre contre les savants, que Murait a pris en haine farouche, ces docteurs, « ces conducteurs aveugles, » auxquels il oppose l'homme « dans sa noble liberté et simplicité, » avec son « instinct divin, » suprême règle du vrai. Ce sont les savants qui ont corrompu la religion naturelle : ils doivent être terrassés, comme Saint-Paul sur la route de Damas. La Genèse les a préfigurés par le serpent du jardin d'Eden, condamné « à ramper et à se nourrir de poussière sous l'arbre de la science. »
Du milieu de ces sombres malédictions partent des traits de malice où l'on retrouve l'humoriste d'autrefois : « On peut regarder les savants comme les gens du monde les plus incapables de mettre le prix aux choses! celui qu'ils mettent à leurs productions le fait voir. » C'est, en revanche, sur le ton de la gravité la plus convaincue que Murait accuse la lune d'être « la planète qui préside au vain savoir, » et disserte à ce propos sur les lunatiques dont parle l'Evangile; qu'il développe sa théorie sur les esprits habitant cet astre fatal et chargés de gouverner le monde pour y inspirer, les uns le bien, les autres le mal ; qu'il proclame l'infaillibilité de cet « instinct divin, » smlequel il écrivit un petit livre devenu fort rare. Il revendique fièrement le nom de fanatique et termine en proclamant le devoir de la tolérance. C'est ce qu'il y a de meilleur à retenir de ces lettres singulières, écrites sur un ton d'apocalypse.
Nous nous sommes arrêtés longtemps devant cette figure originale, attachante jusque dans ses extravagances. Murait méritait une étude particulièrement attentive, parce qu'il est sans contredit l'écrivain français le plus remarquable que la Suisse ait produit jusqu'alors. C'est une surprise singulièrement agréable de voir apparaître, isolé en pays allemand, un écrivain qui sut joindre au robuste bon sens, au jugement droit et ferme du Bernois, la vivacité piquante,
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la sobriété nerveuse et la justesse expressive de la langue la plus française.
L'action qu'il a exercée n'est point à méconnaître : plus qu'aucun autre, Murait a rempli ce rôle d'interprète et d'intermédiaire entre les pays européens, auquel les écrivains suisses et la Suisse elle-même semblent prédestinés.
Genève au XYIH'"" siècle. — Jacob Veruet. — Les amis de Voltaire : la société des Délices, — J. Vernes. — Voltaire à Lausanne ; la société vaudoise. — L'article Genève et Rousseau ; ses rapports avec Voltaire. — Les Lettres de la camjMfjne. — Voltaire et les spectacles. — Oornuaud et Rival. — Jean-Jacques à Môtiers-Travers et les Neuchàtelois. — Rousseau fils de Genève.
« C'est un grand siècle, a dit Arago, que celui où un voyageur, dans la même journée, pouvait rendre hommage à de Saussure, à Haller, à Jean-Jacques et à Voltaire. » — Oui, c'est un grand siècle, surtout pour nous ; la Suisse française a joué alors un rôle si important, elle a produit tant d'hommes supérieurs, dont l'influence a débordé si loin au delà de nos frontières, que nous sentons le modeste cadre de ce travail se briser en quelque sorte et qu'un sujet local en apparence se transforme en un sujet européen. Nous allons, en effet, nous trouver en face de Voltaire, qui fut notre hôte et dont les rapports avec notre pays constituent un chapitre essentiel de notre évolution littéraire ; puis en face de Rousseau, qui est, avec M"*® de Staël, le plus célèbre des écrivains sortis de la Suisse française. Nous allons assister à une riche éclosion de talents, à un mouvement intellectuel dont l'activité .suffirait à la
gloire de pays plus vastes que le nôtre. Le XVIII™^ siècle est la période d'expansion littéraire de notre patrie, celle où elle a le plus donné à l'Europe de ce qu'elle avait lentement accumulé à travers les âges. Jamais nous n'avons été plus cosmopolites au sens favorable du mot; jamais la Suisse française ne fut davantage un foyer de lumières inattendues, un laboratoire d'idées nouvelles.
Genève, à laquelle il faut toujours revenir, et dont l'histoire est vraiment si grande que je conçois la fierté qu'on reproche parfois à ses enfants, Genève voit paraître VEsprit des lois, accueille Voltaire, produit Rousseau, donne à la France Necker et son illustre fille, à Mirabeau des collaborateurs, à la Révolution des publicistes, et de Saussure à la science. Lausanne, où grandit Benjamin Constant, reçoit et forme Gibbon, devient un des rendez-vous préférés de l'Europe intelligente. Neuchâtel se pique d'émulation, et si, par un fâcheux hasard, cette petite ville est la patrie de Marat, nous verrons qu'elle a quelques titres littéraires plus avouables.
Serait-ce donc un pays indigne de l'attention des historiens de la littérature, que celui qui, en un demi-siècle, a jeté sur le marché des idées tant d'éléments actifs, et ne comprend-on pas que j'éprouve quelque appréhension au moment d'aborder un sujet à la fois si riche et si complexe ?
Avant de mettre en scène Rousseau et Voltaire, il est indispensable de décrire l'état de la petite république où naquit l'un, où l'autre résida. Le XVIII^e siècle, qui fut marqué pour Genève, comme on l'a vu plus haut, par un commencement d'émancipation théologique, fut en même temps une époque d'agitations et de transformations politiques et sociales. Nous avons montré déjà comment l'immigration française agissait sur les mœurs indigènes. Mais ce n'étaient pas seulement les réfugiés étrangers qui contribuaient à modifier le caractère national ; le commerce, au-
quel beaucoup de Genevois se livraient avec succès, les mettait en rapports fréquents avec les pays voisins et surtout avec la France; un échange d'idées s'établit de pays à pays. « Il y a des citoyens de Genève, écrivait Voltaire, qui ont des correspondances par tout l'univers habitable. » Les Genevois, enrichis par des spéculations heureuses et par un travail intelligent, revenaient se fixer dans leur ville, y rapportant le goût d'une vie plus large, du luxe et des plaisirs. On se figure aisément qu'au retour de Paris, Genève devait leur paraître bien puritaine :
« Us comparaient continuellement, et avec chagrin, les jouissances recherchées des Français aux gênes de la liberté genevoise, s'écrie l'écrivain démocratique d'Ivernois. Paris les avait infectés de tous ses poisons... Ses palais, ses théâtres surtout, éblouissaient Jeurs faibles yeux, et le plus ardent de leurs désirs était de posséder à Genève une troupe de comédiens, qui n'auraient pas manqué d'y dévouer au ridicule les faibles restes des mœurs républicaines. Heureusement, les citoyens éclairés par Rousseau annoncèrent une opposition invincible à cette innovation. »
Vous sentez naître l'antagonisme; c'est alors, en effet, qu'on vit la ville se partager en deux : en haut la grande finance et la magistrature, en bas les artisans et les marchands. C'est alors que s'élèvent dans la ville haute ces belles demeures aristocratiques de la Treille ou de la Rue des Granges, qui arrachaient à un pasteur ce cri d'alarme : « Par ces portes cochères le luxe entre à deux battants. » La plupart des familles bourgeoises conservaient les habitudes d'austérité, d'économie sévère, du siècle précédent, et assistaient avec déplaisir à cette invasion du luxe, que Gornuaud a si vivement dépeinte dans ses intéressants Mémoires ^ :
« Les privilégiés auxquels avait souri la fortune étonnèrent la République par un train l'équipages et de modes ruineuses, in-
1) Voir aussi la Vie intime de Voltaire aux Délices et à Femeij, de Perey et Maugras. Nous y puisons sans cesse pour ce chapitre.
connu jusqu'alors au milieu de nous. Ce furent en général des banquiers qui eurent ces succès corrupteurs... Paris servait de théâtre à leurs victoires; ils y menaient leurs femmes en chaises de poste, et les ramenaient triomphantes dans des équipages brillants, suivies de jockovs, de chevaux de main, et chargées de tous les bijoux, de tous les chiffons que le dernier goût avait inventés ...»
Gomme on voit, le temps avait marché, et la Genève du XV1II™8 siècle, en dépit des institutions rigoureuses de Gaivin et des efforts du Gonsistoire, ne ressemblait plus guère à celle du XV!»»® siècle. Il est vrai qu'elle ne paraissait point si émancipée aux Parisiens accoutumés à la vie mondaine et que, vers 1765 encore, le chevalier de Boufflers pouvait écrire ce piquant passage souvent cité : «. G'est une grande et triste ville, habitée par des gens qui ne manquent pas d'esprit et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de l'un ni de l'autre. Ge qu'il y a de très joli à Genève, ce sont les femmes; elles s'ennuient comme des mortes, mais elles mériteraient bien de s'amuser. » Vers le même temps Voltaire ne traitait pas mieux la « cité genevoise, »
Noble cité, riche, fière et sournoise ; On y calcule et jamais on n'y rit.
L'art de Barème est le seul qui fleurit ; On hait le bal, on hait la comédie ; Pour tout plaisir Genève psalmodie Du bon David les antiques concerts, Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers. Des prédicants la morne et dure espèce Sur tous les fronts y grave la tristesse.
Voltaire parlait tout autrement de Genève au début de son séjour, lorsqu'il espérait encore réussir à la transformer à l'image de la société française. Un des premiers amis qu'il y rencontra fut précisément, nous Vallons voir, un de ces « mornes prédicants. » Et pour la comédie, il n'est pas vrai de dire que les Genevois l'eussent en horreur : on avait
pu les en sevrer, mais non pas leur en faire passer le goût. Il était défendu de représenter aucune pièce de théâtre, même à domicile, ce qui n'avait pas empêché qu'en 1681 le CAd fût joué chez M. Perdriau par des enfants, au nombre desquels figurait le fils du premier syndic. Le Consistoire s'émut de ces « désordres, » et les pasteurs furent invités « à en parler en chaire. »
Nous voyons qu'au commencement du XVIII™« siècle, et à plusieurs reprises, des comédiens ambulants donnèrent aux portes de la ville des représentations où le public se rendait en foule, malgré les menaces et les censures du Consistoire. Ces faits indiquent assez quel changement tendait à s'opérer dans les mœurs lorsque Voltaire vint s'établir aux Délices,
Peu à peu, et dès le commencement du XYIII^^ siècle, le gouvernement était devenu une oligarchie aristocratique. L'ancien Conseil général, composé de tous les bourgeois et seul véritable souverain, avait perdu son antique prestige; on ne le consultait plus, et les pouvoirs se concentraient dans le Petit Conseil et le Conseil des Deux-Cents. Lorsque vinrent des temps difïiciles de chômage et de disette, le peuple se mit à mesurer les distances sociales, se rappela l'ancienne égalité, songea à reconquérir ses vieilles prérogatives. Bientôt nous voyons trois partis en présence : une aristocratie qui détient seule l'autorité, jalouse de ses privilèges, et qui, par les refus qu'elle opposera aux revendications populaires, justifiera son nom de parti des Négatifs. Les bourgeois ne cesseront de lui adresser des représentations, d'où leur nom de Représentants. Le troisième groupe est celui des Natifs, ou descendants d'étrangers admis au simple droit d'habitation. Ils ne jouissaient pas des droits civils des citoyens ; l'édit de médiation de 1738 ne les admit qu'à exercer les métiers, et non les « arts libéraux ; » en revanche, ils payaient plus d'impôts. On les voit prêter leur appui, suivant les pro-
messes qu'elles leur font, tantôt à la bourgeoisie, tantôt à l'aristocratie :
« Mes amis, leur disait Voltaire, vous ne ressemblez pas mal à ces poissons volants qui, hors de l'eau, sont mangés parles oiseaux de proie, ou qui, se replongeant dans l'onde, sont dévorés par les grands poissons. Vous êtes entre deux partis également puissants : vous serez victimes des intérêts de l'un ou de l'autre, et peut-être de tous les deux ensemble, »
Les luttes entre ces divers éléments sont l'histoire même de Genève au XVJII™^ siècle. Voici les étapes les plus importantes de cette évolution politique. En 1707, première agitation qui coûta la vie à Pierre Fatio, un des chefs du parti populaire. En 1734, second mouvement des bourgeois, qui revendiquent les droits du Conseil général, notamment en matière d'impôts ; les hostilités ne prennent fin qu'en 1738, par l'intervention de la France, de Zurich et de Berne; leur arbitrage procura un temps de trêve. Mais, en 1763, la démission de Rousseau de ses droits de citoyen, après la condamnation de l'Emile, fut le signal d'une troisième crise; il y eut une nouvelle médiation, puis la lutte reprit de plus belle pour aboutir, en 1782, à la victoire du parti aristocratique, suivie de l'exil des chefs du parti populaire.
On comprend qu'un siècle aussi agité ait vu naître à Genève toute une httérature militante ; mais celle-ci a perdu pour nous beaucoup de son intérêt. On a réuni deux mille cinq cents brochures, satires, pamphlets, chansons, sur les troubles de 1738 à 1795. Déjà lors des élections de 1734, au Conseil des Deux-Cents, le pays avait été inondé de rimes. Les plumes alertes ne manquaient point à Genève, témoin celle du procureur général Jean du Pan, qui, dans une comédie en prose, le Délire des politiques, a mis en scène avec finesse et gaité les bourgeois et les aristocrates.
Nous retrouverons précisément cet antagonisme de clas-
ses dans les querelles auxquelles vont donner naissance les divertissements dramatiques de Voltaire et la publication de V Emile. Il faut bien prendre garde, en effet, que la démission de Rousseau fut pour la bourgeoisie un prétexte : elle éprouvait moins de sollicitude pour le philosophe que d'aigreur et de rancune contre le Magnifique Conseil. Le conflit relatif à V Emile est un épisode de la vieille et longue guerre qui agitait la République, de même que le gros orage dont Rousseau fut la victime à Neuchâtel fut un épisode de la lutte séculaire entre le gouvernement et la Classe des Pasteurs, entre le Château et le Conclave. Dans les deux cas, Rousseau eut la malefortune de se trouver entre l'enclume et le marteau.
C'est dans cette république en fermentation, que Voltaire, âgé de soixante et un ans, vint établir sa résidence, à la suite des circonstances que chacun connaît. L'esprit du XVIII""^ siècle incarné pénétrait avec lui dans Genève.
On a beaucoup écrit sur les rapports de Voltaire avec les Genevois. Le Hvre si attachant, si plein de choses inédites, que l'on doit à Perey et Maugras, contient à peu près tout ce qu'on peut désirer savoir sur ce sujet. Nous nous bornons ici à montrer d'une part ce qu'était la société genevoise au milieu du XVIII"« siècle, d'autre part l'action que Voltaire a exercée, ou voulu exercer sur elle.
Il avait à Genève des relations, quelques amis, et ce fait ne fut point étranger au choix de sa résidence. Le nom de Jacob Vernet se présente à nous tout d'abord. Né en 1698, Jacob Vernet, élève de Turrettini et de Benedict Pictet, figure déjà au nombre des rédacteurs de la Bibliothèque italique de Bourguet. Il quitta Genève en 1720 pour aller à Paris. Il y séjourna plusieurs années, fréquenta l'abbé
Bignon, l'abbé Longuerue, Mairan, Fontenelle, et resta en correspondance avec eux. En 1728, il fit le voyage d'Italie avec le fils de Turrettini, confié à ses soins. A Venise, il rencontre Law, le fameux financier écossais, toujours convaincu de l'excellence de son système ; à Modène, il se lie avec Muratori ; à Rome, il trouve mieux encore, Montesquieu, avec qui il fait amitié. Revenu à Genève, Vernet devient pasteur d'une paroisse de campagne. C'est alors qu'il entreprend ?;on grand Traité de la Vérité de la religion chrétienne, exposé de la théologie que Turrettini avait professée; il en publia le dixième volume dans son extrême vieillesse ^.
Mais bientôt nous le voyons se remettre en voyage avec le jeune Turrettini, qu'il accompagne en Suisse, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre. En passant à Paris, il fait la connaissance de Voltaire, — le Voltaire de 1733, l'auteur d'Œdipe, de Zaïre et de Charles XII : « Vous m'avez paru un philosophe pensant librement et parlant sagement ... En fait de religion, nous avons, je crois, vous et moi, de la tolérance, » lui écrit Voltaire, qui achevait alors ses Lettres anglaises. Vernet, qui travaillait avec ses collègues genevois à la revision de la Bible, demande au philosophe si l'on doit s'adresser à Dieu par tu ou par vous : « Je crois, répond Voltaire, que quand on s'adresse à Dieu, le tu a d'autant plus de force qu'il s'éloigne du vous; carie tu est le langage de la vérité, et le vous le langage du compliment. »
Vernet fut nommé professeur de helleslettres en 1739. C'est quelques années après que Montesquieu lui confia le manuscrit de V Esprit des lois pour le faire imprimer à Genève. Cette ville, en vertu d'anciens privilèges remontant à Henri IV, pouvait faire entrer ses produits en France ; l'Allemagne et l'Italie lui étaient également ouvertes : on
1) Jacob Vernet mourut en 1789. !ig^, disent les registres, « de nonanle ans et sept mois. » Voir la Vie de Jacob Vernet, théologien genevois, par M. E. de Budé (Lausanne, Bridel, \HdA).
comprend le choix de Montesquieu. Vernet surveilla l'impression du grand ouvrage, et ne cessa, au cours de ce travail, d'entretenir avec l'auteur une correspondance active, malheureusement perdue aujourd'hui. Si nous pouvions la lire, elle détruirait sans doute la légende suivant laquelle Vernet aurait été pour quelque chose dans la composition même de V Esprit des lois : le génie de Montesquieu pouvait y suffire.
La correspondance de Vernet avec Voltaire n'avait pas complètement cessé, et le pasteur, ayant un peu imprudemment offert ses services au philosophe, faillit surveiller l'impression de V Essai sur les mœurs, comme celle de VEsprit des lois. Après sa brouille avec Frédéric II, Voltaire, attiré à Genève par la présence de Tronchin, se décide à y fixer son séjour. Il y arrive en décembre 1754.
Une chose qui nous surprend aujourd'hui, c'est que sa demande de résider dans le territoire de la République ne souleva officiellement aucune objection. Pourtant les gens avisés éprouvent quelque anxiété, comme le montre cette lettre de Vernet à Voltaire :
« La seule chose qui trouble la satisfaction générale de voir arriver parmi nous un homme aussi célèbre que vous êtes, c'est l'idée que des ouvrages de jeunesse ont donnée au public sur vos sentiments par rapport à la religion. Je ne vous dissimulerai point que les gens sages qui nous gouvernent, et la bonne bourgeoisie, ont manifesté de graves inquiétudes à ce sujet. J'espère que vous les dissiperez complètement, et que vous vous unirez à nous, quand l'occasion s'en présentera, pour détourner notre jeunesse de l'irréligion, qpi conduit au libertinage; soyez sûr qu'alors vous serez honoré, chéri de tous et craint de personne. Pardonnez-moi si j'ai saisi cette occasion de vous ouvrir une fois mon cœur sur ce point important. »
Voltaire répondit par le billet suivant :
« Mon cher Monsieur, ce que vous écrivez sur la religion est fort raisonnable. Je déteste l'intolérance et le fanatisme, je respecte vos lois religieuses. J'aime et je respecte votre république.
Je suis trop vieux, trop malade et un peu trop sévère pour les jeunes gens. Yous me ferez plaisir de communiquer à vos amis les sentiments qui m'attachent tendrement à vous, »
Voltaire acheta la propriété de Saint-Jean, qu'il appela les Délices. Le conseiller Tronchin lui servit d'homme de paille pour cette acquisition, la loi défendant aux catholiques de posséder un immeuble sur le territoire de la République. Et Voltaire de se féliciter d'avoir « donné une entorse à cette belle loi fondamentale de Genève. » Dès ce moment, il affecte de s'intituler « le Suisse Voltaire. » C'est sa lune de miel avec la cité de Calvin, qu'il appelle « une grande ville où l'on pense, » — « oîi l'on trouve de tout, jusqu'à de bons métaphysiciens, » a: des pasteurs qui sont au rang des plus savants hommes de l'Europe, qui parlent les langues orientales, qui prêchent dans la leur avec éloquence. )) « Il y a, s'écriet-il, plus de philosophie sur les bords de notre lac qu'en Sorbonne. »
Cependant les craintes de Vernet, que partageaient ses collègues, n'étaient que trop justifiées. Voltaire avait une façon de louer ses nouveaux amis qui ne laissait pas d'être un peu compromettante : « Genève n'est plus la Genève de Calvin, il s'en faut beaucoup; c'est un pays rempli de vrais philosophes. Le christianisme raisonnable de Locke est la religion de presque tous les ministres, et l'adoration d'un être suprême, jointe à la morale, est la rehgion de presque tous les magistrats. »
Le jour vint où Vernet dut cesser de voir Voltaire et même prendre la plume pour réfuter le chapitre sur Genève et Calvin de V Essai sur les mœurs. Alors Voltaire se vengea par les plus grossières injures de celui à qui il prodiguait naguère les témoignages d'estime et d'amitié. Mais, au début, l'hôte illustre des Déhces réussit à attirer et séduire les- Genevois. Il tenait table ouverte, charmait les femmes par ses attentions ingénieuses ; un cercle brillant, l'élite de la ville, se réunit bientôt autour de lui. C'étaient d'abord
les Tronchin : François, le conseiller, qui aimait le théâtre et avait même commis une tragédie de Marie Stiiart; puis le procureur général Tronchin, le futur contradicteur de Rousseau; enfin et surtout celui que Voltaire surnommait Esculape- Tronchin et dont il a écrit : «Dieu lit dans les cœurs, et Tronchin dans les corps. »
Théodore Tronchin appartenait à une famille d'origine française, qui avait quitté Troyes à la Saint-Barthélémy. Né en 1709, fils d'un banquier ruiné par la chute de Law, il était parti à dix-huit ans pour l'Angleterre, puis avait passé en Hollande, attiré à Leyde par la science de Bcerhaave. L'illustre professeur avait remarqué dans son auditoire cet adolescent de belle mine, à l'intelligente physionomie couronnée d'une chevelure opulente : « Une si belle chevelure, avait-il dit, doit faire perdre bien du temps ! » Cette parole revint à l'étudiant, qui courut se faire couper les cheveux et y gagna l'amitié du maître. Etabli à Amsterdam, considéré bientôt comme un des premiers médecins de la Hollande, il entreprit sa fameuse campagne en faveur de l'inoculation. Lorsqu'il fut revenu dans sa ville natale, où l'on créa pour lui une chaire de médecine, son habileté, sa science, aidées par le charme de sa personne, lui valurent une vogue extraordinaire dans le grand monde. La mode s'en mêla, et, comme l'a dit M. Sayous « on fit le voyage de Genève pour voir M. de Voltaire et consulter son médecin. »
Ce médecin était doublé d'un psychologue, d'un moraliste — j'allais dire d'un « directeur » — et Grimm remarquait finement : « La plupart de nos médecins ne traitent que les maladies; il traite le malade.» Tronchin croyait peu à la science médicale, dont il a dit : (( Elle est exposée à demeurer ce qu'elle fut toujours, le fléau du genre humain. » Sa médecine était expectante et préventive, il croyait à l'hygiène plus qu'aux remèdes : « C'est à la nature de guérir les maux et à l'art de lever les obsta-
des, » écrivait-il à Rousseau, Aux jeunes gens anémiques, il prescrivait gaîment l'escrime, « un spécifique dont les maîtres du monde, les anciens Romains, connaissaient tout le prix, tandis que nos sybarites, de crainte de déranger leurs toupets, négligent toutes les parties de la gymnastique et n'escriment plus que contre la religion et les mœurs. »
Ce dernier trait révèle en Tronchin le croyant : il sut l'être, simplement et sans pose, en face de Voltaire et des encyclopédistes, qui lui passaient cette faiblesse à cause de sa tolérance et de son inépuisable charité. La science n'avait servi qu'à rendre plus évidentes à ses yeux la misère et la fragilité humaines :
« Une lièvre tierce mal guérie, écrit-il à Rousseau, le plus petit dérangement de l'organe qui sert à la sécrétion de la bile, la plus légère atteinte de notre cerveau, ne peut-elle pas ébranler l'édifice de notre sagesse et nous rendre dans un instant plus petits et plus faibles que ceux dont nous plaignons la faiblesse et la petitesse ? La plus profonde humilité est le seul état qui convient à l'homme. Les héros sont des fous ou des forcenés ; les philosophes extravaguent ; les beaux esprits font pitié. Il n'y a d'homme respectable que celui qui est pénétj'é de sa petitesse et de la grandeur de Dieu. Tâchons de l'être, mon bon ami, et conduisonsnous de façon que nous puissions attendre la mort sans la désirer ni la craindre. »
Sa renommée européenne finit par le conduire à Paris, où il devait assister à la mort de Voltaire. Ce fut lui qui fit ouvrir en hiver les fenêtres du château de Versailles, qu'on tenait soigneusement closes; qui enseigna aux grandes dames le prix des promenades à pied, le matin, en robes courtes, qu'on appela les tronchines; lui qui, avant Rousseau, leur ordonna de nourrir leurs enfants et de les soustraire aux règles d'une hygiène absurde et surannée.
« Personne ne parle mieux que lui et n'a plus d'esprit, » disait Voltaire, charmé par le bon sens du médecin, par sa conversation empreinte d'une élévation rare. Son calme,
l'élégante fermeté de sa parole, sa belle prestance, exerçaient un véritable empire sur le nerveux philosophe, qui s'écriait ravi : « C'est un homme de six pieds, savant comme Esculape et beau comme Apollon. » Dans la Guerre de Genève, il a tracé du docteur un portrait humoristique plus détaillé :
Sur son beau front siège le doux repos ;
Son nez romain dès l'abord en impose ;
Ses yeux sont noirs, ses lèvres sont de rose ;
Il parle peu, mais avec dignité.
Son air de maître est plein d'une bonté
Qui tempérait la splendeur de sa gloire.
Il va tâtant le pouls du Consistoire
Et du Conseil et des plus gros bourgeois.
]y[me Tronchin, hollandaise, petite-nièce du grand pensionnaire Jean de Witt, passait pour laide et maussade : le docteur était avec elle, à en croire M™*' d'Epinay, « un miracle de patience et de douceur. » Il avait décidément toutes les vertus...
Au nombre des meilleurs amis de Voltaire figuraient les Cramer, Gabriel et Philibert, les éditeurs bien connus. Le « beau Philibert » est célébré dans la Guerre de Genève :
Ce Cramer dont la presse
A tant gémi sous ma prose et mes vers,
Au magasin déjà rongés des vers.
Ce beau Cramer qui jamais ne s'empresse
Que de chercher la joie et les festins,
Dont le front chauve est encor cher aux belles.
Acteur brillant dans nos pièces nouvelles.. .
Son frère Gabriel fut aussi un des plus brillants acteurs de la troupe des Délices. Sa femme, une petite Languedocienne, ravissait le patriarche par la drôlerie de son esprit pétillant. C'est elle à qui l'on demandait : « Que fait M'^^ Tronchin ? — Elle fait peur ! » C'est elle encore qui donna si bien la réplique à M""® Denis : « Mon cher oncle, disait celle-ci, ne peut souffrir votre Jésus-Christ. — Messieurs de
Voltaire et Rousseau, riposta M™« Cramer, sont jaloux de Notre-Seigneur, parce qu'ils désespèrent de faire une aussi longue sensation que lui. »
Voltaire avait pour voisins les Pictet de Saint- Jean ; s'il estimait le professeur Pictet, il avait plus que de l'estime pour sa fille Charlotte, pour ses « grands yeux noirs » et sa «belle âme, logée dans un corps droit comme un jonc. » Elle était avec le vieillard en coquetterie réglée : un jour, elle lui envoie un bonnet qu'elle a brodé pour lui, avec un quatrain lestement troussé ; Voltaire répond en vers et en prose, et s'écrie : « Vous me tournez la tête encore plus que vous ne la coiffez ; mais vous en tournerez bien d'autres. » Voltaire servit d'ambassadeur à M. Samuel de Constant, major au service de Hollande, lorscju'il demanda la main de la belle Charlotte. Les époux étaient dignes l'un de l'autre : Constant, qui a laissé quelques romans, entre autres Laure de Germosan et le Mari sentimental ^, était un des hommes les plus distingués de la société aristocratique de Lausanne. Plein d'esprit, de sensibilité et de modestie, il ne craignait pas de professer des idées économiques assez avancées pour son temps. Sa jeune femme écrivait avec une grâce spirituelle, qu'ont mise en lumière les lettres inédites publiées par Perey et Maugras. Les Constant- Pictet devinrent de précieuses recrues pour le théâtre de Voltaire.
Jacob Vernes ^, pasteur et homme d'esprit, avait couru le monde et' causait bien. Voltaire l'appelait « mon petit prêtre, » et lui écrivait des lettres d'une familiarité qui semble passer un peu les bornes : « Vous autres damnés de Sociniens, qui niez la chute d'Adam, la divinité du Verbe, la procession du Saint-Esprit et l'enfer.. . tout soi-
1) Nous reviendrons sur ce livre à propos de M"" de Charrière, à qui on a longtemps attribué le Mari sentimer,tal. Elle parait en avoir seulement écrit la contre-partie, Lettres de Minress Henley, et nous aurons lieu de comparer les deux ouvrages.
2) Il importe de ne pas le confondre avec Jacob Vernet. La ressemblance des noms a souvent rendu la confusion facile.
disant prêtres que vous êtes, et tout orthodoxe que je suis, je vous aime de tout mon cœur. » Il venait aux Délices avec M™« Vernes, dont le piquant minois mettait en verve le philosophe, témoin cet impromptu :
Oui, j'en conviens, chez moi la Trinité Jusqu'à présent n'avait pas fait fortune ; Mais j'aperçois les trois Grâces en une : Vous confondez mon incrédulité.
Cet aimable pasteur publia, de 1755 à 1760, le Choix littéraire, qui forme une collection de vingt-quatre volumes, mélange de morceaux en prose et en vers empruntés aux auteurs du temps. Bien qu'homme du monde, Vernes était très ferme et très franc, défendait avec courage et présence d'esprit ses convictions, qu'il soutint à la table même de Voltaire, puis dans ses Lettres sur le christianisme de Jean- Jacques Rousseau et dans sa Confidence i^hiloso- 2)hique.
Ce dernier ouvrage est un roman d'une véritable originalité et d'un agrément encore très vif pour le lecteur d'aujourd'hui. La donnée en est, à vrai dire, assez risquée : un jeune homme entraîné aux plus graves désordres par la philosophie du jour, réussit à infecter de son incréduhté la femme de son ami intime, et la séduit; les tristes conséquences morales de la philosophie matérialiste, voilà ce que prétend montrer cette histoire, cjui se termine par la mort tragique de la malheureuse héroïne. Ce qu'il y a de plus ingénieux dans ce petit roman, c'est la façon dont s'y prend le jeune séducteur pour ruiner la foi dans le cœur de la belle et vertueuse M^« Hébert; c'est l'art consommé, patient, qu'il déploie dans ce travail lent, mais sûr, de destruction progressive; pièce à pièce on voit s'écrouler, sous les coups répétés de l'ennemi, l'édifice en apparence bien assis de la croyance traditionnelle. Et quand plus rien ne reste debout, pas même Dieu, pas même l'obligation mo-
raie, la fleur d'adultère pousse naturellement sur ces décombres :
c( L'espèce de vide où l'on se trouve lout à coup après l'abjuration du christianisme, facilite l'entrée à toutes les vérités philosophiques, à celles, en particulier, qui ont pour objet les plus doux penchants de la nature. C'est, dit le jeune scélérat, ce que j'avais appris par mon expérience, et qu'il me tardait de voir confirmé par celle de ma belle écolière. »
La Confidence jyhilosophigue est moins encore un roman qu'une satire. Dans un des chapitres les plus vivement écrits, le jeune homme dévoile à M»"® Hébert les horreurs que les adversaires du christianisme mettent si volontiers sur son compte :
«Elle fut atterrée en apprenant qu'il y avait eu neuf millions quatre cent soixante et huit mille huit cent trente-trois personnes ou égorgées, ou noyées, ou brûlées^ ou rouées, ou pendues, pour l'amour de Dieu. Elle ne voulait pas le croire; mais je lui prouvai, en faisant de nouveau l'addition, qu'il n'y avait pas un noyé, pas un pendu à rabattre. »
Voltaire avait donc trouvé, dans la parvuUssime république et parmi ces prédkants dont il devait dire un jour tant de mal, une élite remarquable par la culture de l'esprit, et telle qu'on n'en eût rencontré alors dans aucune ville de quinze mille âmes. Qui donc a représenté la société genevoise de ce temps comme un conventicule étroit, intolérant et maussade? Suffît-il d'avoir des convictions et de les défendre contre ceux qui les attaquent pour mériter une réputation si fâcheuse? M™« d'Epinay, juge impartial et avisé, écrivait de Genève en 1758 : « Je me suis fait ici une société de gens qui seraient recherchés ixirtoiit. » Le clergé de Genève à cette époque, les Vernes, les Picot, les Claparède, les Vernet, les Roustan surent résister à l'envahissement de l'esprit voltairien avec une énergie, une habileté qui exaspérèrent le « patriarche, » et qui — je tiens à le dire — leur font honneur à mes yeux.
O.iS CHAPITRE VI
A la liste des amis et des hôtes de Voltaire, ajoutons encore un personnage original entre tous, le chevalier Huher, qui appartenait à la même famille que Tauteur de la RtUfjion essentielle. Il avait de l'esprit jusqu'au bout des doigts — surtout au bout des doigts : doué d'un prodigieux talent pour le dessin, il conquit une célébrité par ses croquis de Voltaire surpris dans toutes les attitudes, et par ses découpures, d'une habileté merveilleuse, représentant la silhouette du patriarche. On raconte même qu'il faisait mordiller par son chien un morceau de mie de pain et dirigeait assez adroitement l'animal pour obtenir un buste de Voltaire, grossièrement ébauché, mais ressemblant. Pour les curieux, ajoutons que Jean Huber publia, en 1783, dans le Mercure de France, une Note sur la manière de diriger les ballons, fondée sur le vol des oiseaux de proie . . .
C'est en 1755 que Voltaire fit le premier essai d'introduire le théâtre aux; Délices. Lekain était en séjour chez lui; un soir, Voltaire lut Zaïre à ses hôtes, avec le célèbre acteur et M'"^' Denis : « La plupart de ces Messieurs (du Conseil de Genève) étaient venus à mes Délices ... Je n'ai jamais vu verser plus de larmes; jamais les calvinistes n'ont été si tendres . . . Genève aura la comédie malgré Calvin. » Enhardi par ce succès, il songea à faire jouer VOrphelin de la Chine, qu'il venait d'achever, et s'occupa d'aménager une salle de spectacle. Le Consistoire s'émut de ces préparatifs, les acteurs genevois furent avertis de s'abstenir. Braver l'autorité, c'était pour Voltaire risquer d'être chassé du territoire de la République : il rongea son frein. Mais Lausanne lui procura des consolations.
En s'établissant aux Délices, il avait acheté la petite propriété de Monrioii, entre Lausanne et le lac, campagne où il comptait chercher pendant les mois d'hiver un chmat moins rude que celui de Genève. Il se rendit en effet, en décembre 1755, dans ce «petit hermitage à l'abri du cruel vent du Nord. » En même temps, il s'arrangeait à la ville une résidence plus vaste, dans sa maison de la rue du Petit Chêne, admirablement située près de l'esplanade de Montbenon, en face d'un panorama merveilleux : « Je verrai de mon lit le beau lac Léman et toute la Savoio, sans compter les Alpes, qui s'élèvent jusqu'au ciel en amphithéâtre. » C'est avec un véritable enthousiasme qu'il célèbre dans ses lettres ce petit pays « riant et libre, le plus beau de la terre, » «.( ce charmant pays de Vaud qui inspire la joie, » et qui est, « comme le paradis terrestre, un jardin entouré de montagnes. » Il se plaît à rappeler que le voyageur Tavernier comparait la vue de Lausanne sur le lac à celle de Constantinople. Sainte-Beuve n'avait-il pas raison de dire : « Voltaire n'a fait qu'une idylle en sa vie, et c'est à Lausanne qu'il l'a faite. » Il y trouvait d'ailleurs une population aimable, prête à le recevoir avec cette rondeur et cette bonhomie particulières aux Vaudois. Si Genève l'intéressait plus par son activité et le mouvement des idées, Lausanne l'amusait et le charmait davantage; il ne rencontrait point la lutte dans cette société « bonne enfant, » mais au contraire un triomphe facile, qui lui fut très doux. Juste Olivier, qui a si bien parlé de ce séjour de Voltaire, a remarqué qu'il eut alors, non pas de l'esprit seulement, mais une sorte de bien-être, de joie plus franche, rare chez lui; son rire est moins acre, son ton moins moqueur. Tout lui plaît sur ces heureux rivages, les gens, la nature, et
même, bien qu'il parle sans cesse de son estomac délabré, la cuisine : « Nous avons le bon vin de la Côte, l'excellent vin de Lavaux... Nous mangeons des gelinottes, des coqs de bruyère, des truites de vingt livres. .. Ne sommes-nous pas fort à plaindre ? »
La société lausannoise (il écrivait laiisanaise), composée en bonne partie de familles émigrées lors de la Révocation, avait gardé le caractère de son ancienne patrie en y joignant la simplicité suisse ^ Et c'était vraiment un petit monde digne de plaire à Voltaire et de se plaire avec lui que ces jeunes femmes, ces jeunes filles, dont plusieurs unissaient l'esprit à la beauté. M^^** d'Aubonne, M""' de Constant d'Hermenches, M'n^ de Chandieu (qui possédait les lettres encore inédites de iVP^^ Aïssé), M™« de Brenles, qui a traduit le Caton de Pope et tournait gentiment les vers ; la famille du général baron de Constant, dont une fille avait épousé le marquis Gentil de Langalerie, et dont les quatre fils, tous au service de Hollande comme lui, occupaient le premier rang dans la société de la rue de Bourg; enfin des Bernois de haut rang, comme Albert de Haller, que nous retrouverons bientôt, — tels sont quelques-uns des personnages que nous rencontrons chez Voltaire.
Ses tragédies nouvelles — mes oiseaux du Léman, comme il disait — ne furent jamais mieux accueillies, ni, à l'en croire, mieux jouées. Il faut lire son récit de la représentation de Zaïre, où un fils du général Constant faisait un si bel Orosmane :
« Tout le monde joue avec chaleur. Vos acteurs de Paris sont à la glace. Je voudrais que vous eussiez passé l'hiver avec moi à Lausanne ; vous y verriez les pièces nouvelles exécutées par des acteurs excellents, les étrangers accourir de trente lieues à la
i) On pourrait en dire autant de plusieurs des petites villes vaudoises : « Nous voyons, écrivait de Vevey le chevalier de Boufflers, plus d'honnêtes gens dans une ville de trois mille habitants qu'on n'en trouverait dans toutes les villes des provinces de la France. »
ronde, et mon pays roman, mes beaux rivages du lac Léman, devenus l'asile des arts, du plaisir et du goût. On croit chez les badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage : on serait bien étonné si on voyait jouer Zaïre à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris ; on serait plus surpris encore de voir deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y en ait en Europe. Il y a ici autant d'esprit et de goût qu'en aucun lieu du monde... Il n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises , du goût français . . . Nous n'avons de suisse que la cordialité ; c'est l'âge d'or avec les agréments du siècle de f er . . . »
Quelques mois plus tard, nouvelle explosion de lyrisme :
« Croyez que vous auriez été bien surpris, si vous aviez vu, sur le bord de notre lac, une tragédie nouvelle très bien jouée, très bien sentie, très bien jugée, suivie de danses exécutées à merveille, et d'un opéra-baffa encore mieux exécuté ; le tout par de belles femmes, par des jeunes gens bien faits, qui ont de l'esprit, et devant une assemblée qui a du goût. Les acteurs se sont formés en un an ; ce sont des fruits que les Alpes et le mont Jura n'avaient point encore portés. César ne prévoyait pas, quand il vint ravager ce petit coin de terre, qu'il y aurait un jour plus d'esprit qu'à Rome. »
Le triomphe de Voltaire fut de voir les pasteurs et les théologiens accourir aux représentations données sur le petit théâtre de Monrepos : « Nous avons eu, écrit-il, à la première représentation, douze ministres du Saint-Evangile, avec tous les petits proposants. Il taut avouer que Lausanne donne d'assez bons exemples à Genève. » Voltaire avait cherché à attirer à Monrion le pasteur Vernes, en lui promettant une représentation de V Enfant prodigue, «pièce tirée de l'Evangile. » « Vous devriez, vous et M. Claparède, quitter votre habit de prêtre, et venir à Monrion en habit d'homme. Nous vous garderons le secret; on ne se scandalise point à Lausanne; on y respire les plaisirs honnêtes et les douceurs de la société. » Vernes ne paraîl pas avoir cédé à la tentation. Moins défiants, moins ombrageux que plusieurs de leurs collègues de Genève, les pas-
teurs vaudois allaient voir Voltaire, qui les trouvait « tous fort aimables et instruits. » L'un d'entre eux, le plus vénérable, poussa très loin la confiance : le doyen Polier de Bottens (père de M™® de Montolieu) avait connu Voltaire en Allemagne et lui avait recommandé le séjour de Lausanne. Voltaire le retrouva avec plaisir, et, toujours empressé à compromettre un homme d'Eglise, il n'eut pas de repos qu'il n'eût fait du ministre un collaborateur de V Encyclopédie ! C'est, en effet, au doyen Polier qu'on doit les articles Mages, Magie, Magicien, Messie. Voltaire aussitôt de s'écrier triomphant : « Les lévites abandonnent l'arche. » Et, envoyant les articles à d'Alembert, il lui dit :
« Un laïque de Paris qui écrirait ainsi risquerait le fagot ; mais si, par apostille, on certifie que les articles sont du premier prêtre de Lausanne, je crois que les articles pourront passer, pour la rareté. Si mon prêtre vous ennuie, brûlez ses guenilles. Je lui ai donné Messie à faire; nous verrons comme il s'en tirera. ^ »
Ami des pasteurs, Voltaire l'était aussi des baillis. On sait qu'il ménageait cette puissance et la flattait au besoin, car, si l'on en croit une joyeuse anecdote vaudoise, le bailli de Lausanne l'avait dûment averti : « Monsieur de Voltaire, on dit que vous avez écrit contre le bon Dieu : cela est mal; mais il vous pardonnera; — contre notre Seigneur : cela est très mal ; mais il vous pardonnera. Monsieur de Voltaire! gardez-vous d'écrire contre leurs Excellences de Berne : elles ne vous le pardonneraient jamais! »
L'influence de Voltaire sur Lausanne fut moins philosophique que mondaine, c'est-à-dire toute de surface. On allait chez lui par mode et par genre, bien plus que par
1) Cet article Messie {ut inséré par Voltaire dans le Dictionnaire philosophique, ouvrage que, selon son procédé ordinaire, il renia bien haut quand il parut en 1764. Il n'en avouait que quelques articles fort innocents : « Les autres articles, écrivait-il, sont pris partout... Messie est tout entier du premier pasteur de l'Eglise de Lausanne, nommé M. Polier de Bottens, homme de condition et de beaucoup de mérite, qui envoya cet article aux encyclopédistes il y a quelques années. >
goût d'incrédulité. Il forma des acteurs de société plutôt que des lecteurs de VEnci/clopédie. Il donna à ce joli monde le goût des divertissements intellectuels, attira l'attention sur Lausanne, et fut l'un des premiers, en même temps que le plus illustre de ces étrangers de distinction qui firent de cette ville, dans la seconde moitié du XYIll™" siècle, le rendez-vous des beaux esprits en villégiature. Nous aurons à revenir dans un prochain chapitre sur ce rôle réservé à Lausanne. Bornons-nous à constater que la présence de Voltaire a contribué à y dégourdir, à y éveiller les esprits. Nous en avons la preuve dans les plaintes mêmes d'un de ses adversaires, le général Warnery, écrivain militaire estimé et original, qui rend Voltaire responsable du fait que les jeunes filles « lisent des romans et font des vers, ne parlent qu'en bouts rimes ou en chansons. » Or, ajoute cet austère soldat, « le luxe, la délicatesse et la dépravation des mœurs ont fait des progrès en Suisse avec la poésie. »
Pendant la belle saison et sitôt que les arbres avaient, comme il dit, « remis leur livrée verte, » Voltaire retrouvait aux Déhces la société genevoise et les hôtes de distinction que sa réputation et celle de Tronchin attiraient à Genève. Parmi les visites qui marquèrent l'été de 175G, il en est une qui fut grosse de conséquences, celle de d'Alembert. Voltaire s'était empressé de le mettre en relations avec les pasteurs de la ville. Nous avons vu que, sous l'influence de Turrettini, l'Eglise de Genève avait beaucoup rabattu de sa raideur dogmatique ; son clergé jouissait même d'une réputation de tolérance, que justifiaient certes dans la pratique les Vernes et les Vernet : ils faisaient moins de théo-
logie que de morale, lisaient les livres nouveaux, ouvraient doucement leur voile au souffle libéral qui passait sur la littérature et la philosophie.
Voltaire, qui observait cet état des esprits, s'avisa d'en profiter pour se venger du Consistoire. Le plus sûr moyen, c'était de compromettre le clergé genevois d'une manière retentissante. Les pasteurs n'avaient pas manqué de visiter le célèbre directeur de X Encyclopédie : on avait causé à cœur ouvert, et il est à croire que quelque théologien, dans une heure d'abandon, avait un peu pactisé avec la philosophie du jour. D'Alembert, après s'être renseigné sur les institutions de la République avec le même soin qu'il avait mis à s'enquérir de l'état d'esprit du clergé, partit aussi content de ses hôtes que ceux-ci l'étaient de lui.
A la fin de l'année suivante parut le VII™^ volume de V Encyclopédie, où figurait un article consacré à Genève. L'auteur y faisait un fort bel éloge des institutions de la République ; mais il ne s'en tenait pas là : il félicitait la plupart des membres du clergé de n'avoir d'autre religion qu'un socinianisme parfait :
« Oïl se plaint moins à Genève qu'ailleurs, disait-il, des progrès de l'incrédulité, ce qui ne doit pas surprendre; car la religion y est presque réduite à l'adoration d'un seul Dieu, du moins chez tout ce qui n'est pas peuple ; le respect pour Jésus-Christ et pour les Ecritures est peut-être la seule chose qui distingue d'un pur déisme le christianisme de Genève. »
Ces éloges étaient-ils aussi perfides qu'on l'a dit? D'Alembert avait-il mis autant de malice à écrire ce passage que Voltaire en avait mis à l'inspirer ? Je ne sais ; mais l'émotion fut vive à Genève. La Compagnie des pasteurs s'assembla et, comme il est d'usage dans les cas embarrassants, elle nomma une commission. Jacob Vernet en était le président et le docteur Tronchin le secrétaire. L'attitude de Voltaire pendant l'orage fut d'une effronterie sans égale : il suffit de citer quelques-unes des lettres qu'il écri-
vait (le Lausanne, où il s'était hâté de se réfugier. A d'Alembert il dit :
« Ces drôles osent se plaindre des éloges que vous daignez leur donner de croire en Dieu et d'avoir plus de raison que de foi. Mais vous, à qui quelques-uns se sont ouverts, vous qui êtes instruit de leur foi par leur bouche, ne vous rétractez pas ; il y va de votre salut, votre conscience y est engagée... Vous n'avez pas besoin de mes saintes exhortations pour soutenir la gale que vous avez donnée au troupeau de Genève. »
D'autre part, il joue l'ignorance avec le pasteur Vernes : il n'a pas même lu l'article : « J'ignore absolument de quoi il s'agit. » Quand il ne peut plus soutenir décemment ce rôle invraisemblable, il se borne à tirer son épingle du jeu, tout en plaisantant ironiquement l'honnête pasteur :
«Or ça, carissime f rater in Deo et in Servelto, êtes- voua bien fâché, dans le fond du cœur, qu'on dise dans V Encyclopédie que vous pensez comme Diogène ? . . . Vous voilà bien malades , que quelques gros Hollandais vous traitent d'hétérodoxes ! . . . Allez, allez, vous n'êtes pas si fâchés ... Au reste, si quelque orthodoxe ou hétérodoxe m'accusait d'avoir la moindre part à l'article Genève, je vous supplie instamment de rendre gloire à la vérité. J''ai appris le dernier toute cette affaire, je ne veux que le repos, et je le souhaite à tous mes confrères, moines, curés, ministres, séculiers, réguliers, . trinitaires, unitaires, quakers, moraves, turcs, juifs, chinois, etc.. . »
Or la même plume écrit à d'Alembert : « Les prêtres de Genève doivent vous écrire... Je vous assure que mes amis et moi les mènerons beau train ; ils boiront le calice jusqu'à la lie. »
Cette menace furieuse suffirait à indiquer, si on ne le savait d'ailleurs, qui avait été l'instigateur de l'article Genève. N'ayant pu obtenir de d'Alembert une rectification, malgré les efforts personnels du docteur Tronchin, la commission de la vénérable Compagnie réfuta l'accusation de socinianisme dans une déclaration qui affirmait la foi des pasteurs de Genève au salut par Jésus-Christ. Voltaire,
qui attribuait ce document à Vernet, exhala sa rancune dans le pamphlet intitulé Dialogues chrétiens ou Préservatif contre V Encyclopédie. C'est Vernet qui est censé parler : il avoue qu'il ne croit pas en Dieu, et déclare que ses collègues sont des hypocrites, des gens sans mœurs, qui font leur métier de prédicants pour l'argent qu'il leur rapporte.
C'est alors, et pour réfuter l'article Genève, que Vernet composa ses Lettres critiques d'un voyageur anglais, un des rares ouvrages de polémique qui puisse, après un siècle, se hre sans ennui, non seulement parce que l'intérêt de la querelle n'est pas épuisé pour nous, mais aussi parce que Vernet a déployé dans sa réfutation beaucoup de bon sens, un esprit juste et fin, servi par une plume habile. Qu'on lise, dans la première lettre, le portrait de Voltaire : il est prestement touché. Et quant à l'auteur du fameux article, le grave pasteur le turlupine très agréablement, « tout d'Alembert qu'il est. » Les bonnes pages, vigoureuses, décisives, portant coup, abondent dans ces deux volumes, qui donnent une haute idée de la forte discipline philosophique et littéraire à laquelle étaient soumis les esprits genevois de ce temps.
L'attention des Genevois s'était concentrée d'a'bord sur le débat théologique; un peu plus tard on jugea à propos de s'émouvoir aussi du passage suivant, visiblement inspiré par Voltaire, dont l'idée fixe était d'instituer le théâtre dans la ville de Calvin :
« On ne souffre point de comédie à Genève ; ce n'est pas qu'on désapprouve les spectacles eux-mêmes, mais on y craint le goût de la parure, la dissipation, le libertinage que les troupes de comédiens apportent avec elles. Cependant, ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens ? Par ce moyen, Genève aurait des spectacles et conserverait ses mœurs. Les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiments, qu'il est bien
difficile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait sans que le libertinage fît des progrès, et Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes. »
Franchement, cela n'est pas bien grave, et l'on a quelque peine à comprendre la colère excitée par l'expression toute platonique d'un désir assez naturel. Mais Rousseau y vit une occasion de battre en brèche ses anciens amis les philosophes et de faire pièce à Voltaire. Trois semaines plus tard, il avait achevé sa Lettre à (V Alembert sur les spectacles, qui est peut-être le plus éloquent de ses écrits.
Nous ne songeons point à faire ici une étude de la vie et des ouvrages de Rousseau : tout a été dit sur lui, et s'il est le plus grand des écrivains que la Suisse française a produits, il est aussi celui dont nous pouvons le mieux nous dispenser de parler longuement. Nous ne rappellerons que ce qui importe à cette histoire.
On sait qu'il était né en 1712, d'une famille bourgeoise réfugiée à Genève depuis le XVIi»« siècle; qu'il avait quitté sa ville natale en fugitif à l'âge de seize ans, puis abjuré la religion protestante, et mené une existence décousue et vagabonde; qu'après avoir passé quelques années dans la douce et studieuse retraite des Charmettes, il avait débuté en 1750 par son retentissant i>^sco^<rs . cm* les arts et les sciences et donné avec un vif succès, en 1752, son opéra le Devin du village. Sa patrie, où il n'était revenu qu'à de rares intervalles depuis sa fuite d'adolescent, l'accueillit avec distinction lorsqu'il y rentra en 1754, précédé d'une réputation qui grandissait chaque jour. Remarquons que le clergé lui témoigna beaucoup de faveur et qu'il
rencontra de chaudes sympathies dans les rangs de la bourgeoisie :
«Arrivé dans cette ville, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y avait amené. Cet enthousiasme augmenta par l'accueil que j'y reçus ; fêté, caressé dans tous les états, je me livrai tout entier au zèle patriotique, et honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes frères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. »
L'impression qu'il ressentit dut être profonde en retrouvant la vieille République où bouillonnaient tant de passions ardentes. Il dut entendre souvent des citoyens épris des idées d'égalité répubhcaine exprimer les espérances qui les animaient; il dut considérer avec une respectueuse attention les institutions politiques de sa patrie, se plaire à en étudier le jeu, étabhr une perpétuelle comparaison avec celles de la France monarchique. Ce séjour, où le grand écrivain se retrempa dans le sentiment genevois, a laissé une trace immortelle dans le Contrat social, qui n'est autre chose que la théorie idéalisée du gouvernement de sa patrie. C'est bien aux lointaines impressions de son enfance, ravivées par celles de l'âge mûr, que Rousseau doit ses idées sur la souveraineté du peuple et sa passion de l'égalité. Aussi est-ce à la République de Genève qu'il dédia son second Discours, celui sur V Inégalité. Nulle part on ne retrouve plus complètement que dans cet ouvrage le « citoyen de Genève, » le républicain rigide, le puritain mépriseur des sociétés monarchiques, des mœurs mondaines et des civilisations raffinées.
Il n'eût tenu qu'à Rousseau de se fixer à Genève en 1754 et d'y occuper une situation fort honorable : on lui offrit la place de bibliothécaire, dont il ne voulut pas. C'est qu'au moment où, après un heureux séjour de quatre mois, il venait de quitter Genève avec l'espoir d'y revenir bientôt, Voltaire s'était établi aux Délices : « Je compris, dit-il,
que cet homme y ferait révolution, que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris, qu'il me faudrait batailler sans cesse, et que je n'aurais d'autre choix dans ma conduite que celui d'être un pédant insupportable, ou un lâche et mauvais citoyen. » On peut aussi se demander si sa liaison irrégulière avec Thérèse ne fut pas un obstacle à son établissement dans la ville de Calvin.
Jusque-là, les rapports de Rousseau et de Voltaire s'étaient bornés à un échange de lettres, respectueuses de la part du premier, protectrices et légèrement ironiques de la part du second. Lorsque parut le discours sur l'Inégalité^ l'auteur l'envoya à Voltaire; cet hommage était presque un défi : Voltaire n'incarnait-il pas cette civilisation, ces arts, cette sociabilité que Rousseau rendait responsables de tous les maux humains et auxquels il opposait les bienfaits de l'état de nature ? Le « mondain » des Délices répondit à l'apologie de la vie sauvage par la délicieuse lettre — chefd'œuvre de l'ironie française : «J'ai reçu, monsieur, votre livre contre le genre humain... On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre botes ; il prend des envies de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage . . . d
Bientôt Voltaire publia son poème sur le Désastre de Lisbonne^ dont le pessimisme scandalisa les pasteurs de Genève : les Vernet, les Roustan, les Moultou étaient en relations cordiales avec Rousseau depuis le séjour de 1754 et entretenaient avec lui un commerce épistolaire ; c'est peut-être à leur prière qu'il écrivit la réfutation du poème, sous forme de lettre adressée à l'auteur. Affectant un ton d'humilité, Rousseau établissait entre la destinée de Voltaire et la sienne le parallèle que voici :
« Rassasié de gloire et désabusé des vaine« grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme, et, si le
corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami ; vous ne trouvez pourtant que mal sur la teiTe. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l'avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j'espère ; et l'espérance embellit tout. Pardonnez-moi, grand homme. . . »
Le grand homme ne pardonna point da tout : il fut exaspéré, mais il n'en laissa rien voir, et répondit à Jean-Jacques en s'excusant poliment de ne pouvoir entrer en discussion avec lui : « Votre lettre est très belle, mais j'ai chez moi une de mes nièces qui, depuis trois semaines, est dans un grand danger ; je suis garde-malade et très malade moi-même ...» La vraie réponse, ce fut Candide, « ce livre qui semble, dit M'"^ de Staël, sortir de la plume d'un être d'une autre nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un démon ou comme un singe des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n'a rien de commun. »
Tels avaient été les premiers rapports de ces deux génies si peu faits pour s'entendre, l'un représentant la civilisation aristocratique, l'autre les aspirations plébéiennes, l'un gentilhomme de cour, l'autre citoyen de Genève. La guerre devait éclater un jour : l'article Genève mit le feu aux poudres.
La Lettre sur les spectacles est l'écrit le plus genevois de Jean-Jacques. Il s'est créé par l'imagination un peuple bien différent de la réalité, une république idéale, de mœurs austères, qui aurait tout à perdre au contact de la civilisation contemporaine et qu'il faut préserver à tout prix de cette contagion mortelle. Tout ce qu'il aime se transfigure sous sa plume, même la physionomie un peu équivoque de son père, qui lui apparaît, à travers le prisme des années, comme le type accompli du citoyen, et lui adresse, un jour de fête populaire, en l'embrassant avec transport, ces
VOLTAIRE ET ROUSSEAU 16i
émouvantes paroles : «Jean-Jacques, aime ton pays... Tu es genevois ; tu verras d'autres peuples ; mais tu ne trouveras jamais leurs pareils. »
L'orgueil national, que je n'excuse nulle part aussi volontiers que dans cette grande petite Genève, fut vraiment la muse de Rousseau quand il écrivit les pages vibrantes de la Lettre sur les spectacles. Cette patrie, dont il fait une Sparte, forte de sa seule grandeur morale et de sa vertu un peu farouche, il la défend de toute son âme contre l'esprit corrupteur de Voltaire; — il la venge des attouchements impurs de ce dangereux séducteur... N'est-il pas vraiment dans la tradition de Calvin, et le rigide réformateur n'eût-il pas applaudi à cette éloquente diatribe ?
Le clergé de Genève, que Rousseau défendait contre les inculpations de sociiiianisme, ne fut point mécontent de cette attitude. La bourgeoisie vibra à l'unisson de son chaleureux plaidoyer, qui — il faut bien se le rappeler — n'atteignait pas seulement Voltaire, mais cette aristocratie qui fournissait des commensaux et des acteurs au poète des Déhces. Rousseau, en protestant contre l'invasion du luxe et des mondains plaisirs, avait touché une corde sensible dans l'âme du peuple genevois : il l'aura désormais pour lui dans les luttes qui lui restent à soutenir.
Voltaire n'avait qu'une manière de répondre : implanter le théâtre à Genève en dépit de Jean- Jacques et du Consistoire. Il s'y acharna. Et pour commencer, il se procura une installation hors du territoire de la République : il acheta, en 1758 et 1759, les terres de Ferney et Tournay, pour échapper aux « prêires de Baal. » Il pouvait écrire alors : « Je me suis fait, dans le plus joli pays de la terre, trois domaines qui se touchent ... Je me trouve entre la France et la Suisse, sans dépendre ni de l'une ni de l'autre. » A peine installé à Ferney, il achève et publie Candide. Tout le monde reconnaît Voltaire, qui s'empresse de désavouer l'œuvre : « Qu'est-ce qu'une brochure intitu-
lée Candide? écrit-il avec un air ingénu au libraire Cramer. On prétend qu'il y a des gens assez impertinents pour m'attribuer cet ouvrage, que je n'ai jamais vu. » Et au pasteur Vernes : « J'ai lu enfin Candide: il faut avoir perdu le sens pour me l'attribuer. J'ai, Dieu merci, de meilleures occupations. »
Le livre fut brûlé à Genève par la main du bourreau. Voltaire redouble de verve diabolique et inonde Genève de pamphlets irréligieux portant des titres rassurants : Pensées sérieuses sur Dieu, etc. L'auteur dramatique continuait à se venger du Consistoire. Il achève à ce moment Taticrède, crée à Tournay une salle de spectacle, et organise une troupe d'acteurs, où figurent ses meilleurs amis genevois, Gabriel Cramer, qui jouait « mieux que Baron, p les Pictet, les Constant, les Rilhet \ les Chapeaurouge, un Turrettini, un Boissier, un Buisson, fils aîné d'un syndic de la République ! Quel triomphe pour le malin vieillard :
« Pour Jean-Jacque.s, il a beau écrire contre la comédie, tout Genève y court en foule. La ville de Calvin devient la ville des plaisirs et de la tolérance... Je civilise autant que je peux les Allobroges. Les Genevois, avant que je fusse leur voisin, n'avaient pour divertissement que de mauvais sermons. Je corromps toute la jeunesse de la pédaute ville de Genève .. . Je crée les plaisirs ... Je fais jouer chez moi des fils de syndics . . . Les prcdicants enragent. Je les écrase. »
Les représentations de Tournay ayant marché sans encombre, Voltaire hasarda de faire jouer Gengis-Khan aux Délices, sur territoire genevois. La Compagnie des pasteurs éleva une protestation, et le Grand Conseil, bien qu'il lui en coûtât de frapper quelques-uns de ses membres, finit par interdire aux Genevois d'aller jouer la comédie chez Voltaire. La plupart se soumirent. Voltaire, exaspéré, s'écriait : « Je ferai tirer sur le premier prêtre socinien qui
l)€Ah! Gaussin, Gatissin, s'écrie Voltaire, si vous aviez la centième partie de rame de M-»" Rillietl > La célèbre M"<= Gaussin excellait dans les rôles tragiques.
passera sur mon territoire. » Ses lettres de cette époque ne tarissent pas en invectives et en sarcasmes contre cette « petite Eglise de Calvin qui fait consister la vertu dans l'usure et dans l'austérité des mœurs. » « Je pardonne à ces barbares, s'écrie-t-il, parce qu'il y a chez eux dix -à douze personnes de mérite. Dieu n'en trouva pas cinq dans Sodome. Je ne suis pas assez puissant pour faire pleuvoir le feu du ciel sur Genève; je le suis du moins assez pour avoir beaucoup de plaisir chez moi, au nez de tous ces cagots. » Les pasteurs sont une « troupe d'histrions, » de <( faquins à monologue, jaloux des gens à dialogue, » et c^ui « veulent avoir le privilège exclusif d'ennuyer le monde. » Mais c'est sur Rousseau qu'il décharge surtout son ressentiment :
« Qu'un Jean-Jacques, un valet de Diogène, crie du fond de son tonneau contre la comédie, après avoir fait des comédies (et même détestables); que ce polisson ait l'insolence de m'écrire que je corromps les mœurs de sa patrie; qu'il se donne l'air d'aimer sa patrie (qui se moque de lui) ; qu'enfin, après avoir changé trois fois de religion, ce miséi'able fasse une brigue avec des prêtres sociniens, pour empêcher le peu de Genevois qui ont des talents de venir les exercer dans ma maison (laquelle n'est pas dans le petit territoire de Genève) : tous ces traits rassemblés forment le portrait du fou le plus méprisable que j'aie jamais connu ... Je bâtis un joli théâtre, et il se trouve un Jean-Jacques, dans un village de France, qui se ligue avec deux coquins, prêtres calvinistes, pour empêcher un bon acteur de jouer chez moi ... Le polisson ! le polisson ! S'il vient au pays, je le ferai mettre dans un tonneau, avec la moitié d'un manteau sur son vilain petit corps à bonnes fortunes. »
Au bout de quelque temps, les représentations théâtrales avaient repris de plus belle : acteurs et spectateurs s'y rendaient clandestinement; trois cents personnes se rencontraient là; on soupait, après le spectacle, on dansait; un théâtre dans la ville même eût été moins dangereux. « Le mal est désormais sans remède, écrivait Rousseau à
Tronchin... J'aime mieux vivre parmi les Français que d'en aller chercher à Genève. Dans ce pays où les beaux esprits sont si fêtés, J.-J. Rousseau ne le serait guère... Je suis l'ami du genre humain, et l'on trouve partout des hommes. « A Voltaire lui-même il écrit : « Je ne vous aime point, monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens ...»
Il se trompait doublement : les Genevois lisaient avec transport, à ce moment même, la Nouvelle Héloïse, qui sans doute a troublé plus d'imaginations que le théâtre de Voltaire. Le Consistoire en jugea bien ainsi, car il fit interdire par le conseil le roman nouveau, dont la lecture « ne pouvait être que très dangereuse aux mœurs des jeunes gens. » — Mais qu'était cette condamnation, en comparaison de l'orage qui allait éclater à l'occasion de l'^m/Ze? Condamné et brûlé à Paris, ce livre le fut également à Genève, quelques jours après, ainsi que le Contrat social. L'auteur, s'il se présentait sur le territoire de la République, devait être arrêté pour avoir à répondre de ses ouvrages. Rousseau estima, non sans raison, qu'on l'avait déjà condamné sans l'entendre; chassé de France, il s'enfuit dans le pays de Neuchâtel. Et Voltaire de triompher :
« Jean-Jacques, qui a écrit à la fois contre les prêtres et contre les philosophes, a été brûlé à Genève dans la pei*sonne de son plat Emile, et banni du canton de Berne, où il s'était réfugié. Il est à présent entre deux rochers, dans le pays de Neuchâtel, croyant toujours avoir raison et regardant les humains en pitié. Je crois que la chienne d'Erostrate, ayant rencontré le chien de Diogène, fit des petits dont Jean-Jacques est descendu en droite ligne. »
Depuis la Lettre sur les spectacles, Rousseau avait à Genève des partisans enthousiastes dans les rangs de la
bourgeoisie, — braves gens qui trouvaient bien étrange de voir leurs hauts magistrats, grands amis de M. de Voltaire, tolérer l'impression et la vente de ses libelles impies et réserver toute leur rigueur pour leur concitoyen Jean- Jacques. Cependant, ils ne protestèrent pas tout d'abord : un an se passa, au bout duquel Rousseau déclara par une lettre fameuse qu'il renonçait à la bourgeoisie de Genève. Ses partisans alors se réveillèrent : une quarantaine de citoyens firent au Conseil une « représentation, » fondée sur ce que le Consistoire n'avait pas été consulté avant la condamnation de V Emile. Sur une réponse hautaine du Sénat, les bourgeois réclamèrent le droit de porter leur représentation devant le Conseil général; le Sénat leur opposa son droit négatif. Neuf fois, dans l'espace de trois ans, les citoyens réclamèrent le retrait de la condamnation de Rousseau, neuf fois ils reçurent une réponse négative :
« Et tout cela, s'écriait Voltaire, parce que Jean-Jacques a échauffé quelques têtes d'horlogers et de marchands de draps... Le plaisant de l'affaire, c'est que l'origine de toute cette belle querelle est que la ville de Calvin, où l'on brûla autrefois Servet, a trouvé mauvais qu'on ait brûlé le Vicaire savoyard... Il n'y a point de pays où l'on se moque plus ouvertement de Calvin que chez les calvinistes. »
L'effervescence allait croissant. Partout, dans les cercles, dans les rues, on parlait politicjue, on discutait, on critiquait la constitution de l'Etat. Il importait que le gouvernement défendît ses positions. Les Conseils trouvèrent leur avocat dans la personne d'un jurisconsulte qui eût été digne d'un plus vaste théâtre, le procureur général Tronchin. C'était un de ces magistrats comme Genève en eut tant depuis le XVI™« siècle, alliant à une haute science le sens et l'habitude des affaires publiques, saisissant le droit par son côté pratique et vivant. Orateur plein de force, d'élévation, d'autorité, il écrivait avec une élégance qui
n'était pas fort commune en Suisse il y a cent vingt ans. Ce fut à lui qu'échut l'honneur de défendre le gouvernement : ainsi sont nées les Lettres de la Campagne.
Après avoir soutenu la légalité du décret qui a frappé Jean- Jacques, il fait l'apologie — devenue nécessaire, hélas ! — de la constitution genevoise ; il expose que le droit de représentation des citoyens est limité par le droit de veto des Conseils, qui sont juges des intérêts de la République ; que la force du gouvernement doit consister moins dans son action que dans sa résistance; que le fameux droit négatif préserve seul Genève de la confusion et de l'anarchie, et que ce sage équilibre des pouvoirs est la force même et la sauvegarde de l'Etat.
Ce remarquable exposé des principes constitutionnels, « monument durable des rares talents de son auteur, » dit Rousseau lui-môme, valut à Tronchin le nom de « Montesciuieu genevois. » Le grand Montescjuieu eût trouvé dans ces pages lumineuses un argument à l'appui de ses théories sur la vertu, ressort des républiques : le ton du procureur Tronchin est bien celui du magistrat « vertueux ; » — qu'on me pardonne cet adjectif vieilli, cj[ui, dans ma pensée, représente un ensemble de qualités antiques, la dignité, l'intégrité, le désintéressement. On a reproché à Tronchin le ton hautain et cassant de ses Lettres ; je ne saurais partager ce sentiment. Tronchin, sans doute, parle de haut, mais il fait appel à ce qu'il y a de meilleur dans l'âme toujours un peu méfiante du peuple genevois et répand de belles maximes dans l'aridité de son exposé juridique :
«Un peuple sage, dit-il, ne doit jamais oublier que le moyen le plus sûr de perdre sa liberté, c'est de porter trop loin son pouvoir »... c( Une nation libre doit être vigilante, et ne s'en rapporter qu'à elle-même du soin do défendre sa liberté ; mais la vigilance n'est pas cette frayeur inquiète qui s'alarme de ses propres cris».. . « La liberté a ses orages, ce sont des tributs qu'il faut lui payer. »...
Tel est le ton de ce patricien, qui parle avec la froide assurance d'un homme plus habitué à être écouté que discuté.
Les Lettres de la Montagne répondirent aux Lettres de la Campagne. Voici dans quelles circonstances ce nouvel écrit de Rousseau vit le jour. Il y avait à Genève un horloger, nommé Jacques-François DeLuc, membre fougueux du parti représentant, démagogue à l'éloquence entraînante et persuasive. Il écrivit à Rousseau les lettres les plus pressantes pour le conjurer de répondre à Tronchin. Cette correspondance, qui devra être un jour mise en lumière, est extrêmement instructive ^ On y ht, par exemple, sous la date du 28 octobre 17Go : a Oui, mon cher auii, il est absolument nécessaire que vous nous aidiez ; et c[ui peut mieux le faire que vous, dès que nous vous aurons muni des matériaux dont vous avez besoin ? » Les lettres de DeLuc établissent donc la vérité de ce que disent les Confessions : « Les Représentants jetèrent les yeux sur moi, comme sur le seul qui pût entrer en lice. » Les partisans de Rousseau s'étaient compromis pour lui ; quand ils se virent en face d'un adversaire plus fort qu'eux, ils s'adressèrent à lui pour qu'il les défendît à son tour; ce n'est pas Rousseau qui prit l'initiative de la lutte contre le gouvernement de son pays, et Voltaire le calomniait en disant : « Il veut mettre le feu dans sa patrie avec les étincelles du bûcher sur lequel on a brûlé son Emile. »
Deux questions occupent l'éloquent tribun dans ces lettres, où il montre une profonde connaissance de l'histoire et de la constitution de son pays : celle de la condamnation de V Emile et celle des droits du peuple de Genève, une question religieuse et une question politique. Quant à la première, il reprend et accentue les idées du Vicaire savoyard sur la morale et la révélation : avec une habileté
1) Nous devons ces renseignements à Tinépuisable obligeance de M. Eugène Ritter.
incomparable, il montre qu'il n'a point manqué à la religion de l'Etat et qu'en reconnaissant la Bible pour règle de sa croyance, il demeure fidèle au principe de la Réformation, méconnu par les théologiens protestants, à commencer par Calvin lui-même. Mais, non content de défendre ses convictions, il entre dans le vif du débat politique, s'adresse aux passions déjà excitées des citoyens impuissants à obtenir justice, leur représente l'état d'infériorité où les tient l'aristocratie, raille « l'illusion de leur souveraineté, » et se venge des magistrats en les dénonçant comme des hommes en voie de consommer l'asservissement du peuple souverain : « Vos citoyens , dit-il , ne voient les fers qu'on leur prépare que quand ils en sentent le poids. »
Ce langage fut de l'huile sur le feu : la France et les cantons de Berne et de Zurich durent intervenir de nouveau comme en 1737.
« De toutes les folies, s'écrie Voltaire, la plus ennuyeuse est celle des Genevois... Ce n'est qu'une dispute de gens qui argumentent les uns contre les autres, et il faut que trois puissances envoient des ambassadeurs pour interpréter trois ou quatre passages de leurs lois. On leur fait bien de l'honneur. Ils ressemblent à cet homme des fables d'Esope , qui priait Hercule de lui prêter sa massue pour écraser ses puces. .. On pourra leur donner des lois, mais on ne leur inspirera jamais la concorde. »
Voltaire, toujours habile à saisir l'occasion aux cheveux, fit réclamer par l'envoyé français M. Hénin l'introduction d'une troupe de comédiens dans la ville : cela s'était déjà fait en 1737, pour l'agrément et à la demande des médiateurs. Le Conseil dut s'incliner devant les vœux de l'envoyé de Versailles : « Le théâtre est dans Genève! » s'écrie Voltaire; et il nargue tout à la fois Jean-Jacques et les prédicants : « Ce qui reste de pédants et de cuistres du seizième siècle, perdra ses mœurs sauvages. Ils deviendront tous français. Ils ont déjà notre argent; ils auront
nos mœurs, d Dès que les plénipotentiaires eurent quitté Genève, où ils n'avaient pu réconcilier les partis, on congédia les comédiens. Peu de temps après, un incendie dévorait le théâtre : Voltaire n'hésita pas à mettre ce sinistre au compte de Jean-Jacques et de ses amis, et, pour se venger d'eux, publia sa Guerre civile de Genève.
Ce poème burlesque, où l'avocat des Galas bafoue Rousseau alors exilé et persécuté, roule sur un incident qui venait de se produire au Gonsistoire : un citoyen, Robert Govelle, ayant encouru la censure, refusa de s'agenouiller, suivant l'usage, devant le tribunal des mœurs. Dans l'état des esprits, cet épisode prit des proportions invraisemblables ; Voltaire y vit une bonne occasion de rire aux dépens des prédicants, des bourgeois, de la République et surtout de Rousseau. Dans l'avertissement qui précède ce pamphlet rimé, les éditeurs (lisez : Voltaire) font allusion aux efforts du poète pour doter Genève d'un théâtre : « Il avait donné la comédie gratis aux dames genevoises... Les exécutions de Servet, d'Antoine et de Michel Ghaudron avaient été jusqu'alors les seuls spectacles permis par le Gonsistoire ...» Voilà le ton. Le portrait de Jean- Jacques est crayonné de la main cruelle qui traça celui du pauvre diable :
II vous soutient et le pour et le contre
Avec un front de pudeur dépouillé ;
Cet étourdi souvent a barbouillé
De plats romans, de fades comédies,
Des opéras, de minces mélodies :
Puis il condamne en style entortillé
Les opéras, les romans, les spectacles...
Il se connaît finement en amis :
Il les embrasse. .. et pour jamais les quitte.
L'ingratitude est son premier mérite ...
Voltaire raillait encore ce peuple en ébullition, ces horlogers qui quittaient leur établi pour discuter politique :
Le trouble augmente ; on ne sait plus enfin Quelle heure il est dans les murs de Calvin.
270 CHAPITRE YI
Il couvrait de ses sarcasmes la « parvulissime république, » et résumait ainsi la situation :
« J'ai toujours conseillé aux Genevois d'être plus gais qu'ils ne sont, d'avoir chez eux la comédie.. . L'esprit de contumace est dans cette famille. Les Natifs disent que je prends le parti des Bourgeois ; les Bourgeois craignent que je ne prenne le parti des Natifs. Les Natifs et les Bourgeois prétendent que j'ai eu trop de déférence pour le Conseil. Le Conseil dit que j'ai eu trop d'amitié pour les Natifs et les Bourgeois. Les Bourgeois, les Natifs et le Conseil ne savent ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils font, ni ce qu'ils disent. J'ai donc déclaré aux Conseils, Bourgeois et Natifs que, n'étant point marguillier de leur paroisse, il ne me convenait pas de me mêler de leurs affaires et que j'avais assez des miennes. »
La vérité, c'est que Voltaire soutenait maintenant les Natifs, tout à la fois par dépit contre Genève et par générosité naturelle : ces ouvriers intelligents, français d'origine pour la plupart, qui étaient comme les Ceiidrillons de la République, commençaient à réclamer plus de droits, une plus large place au soleil ; lorsque les Représentants, ayant enfin obtenu la victoire, refusèrent d'en partager le fruit avec eux, Voltaire, enchanté de faire concurrence à la ville de Calvin, s'empressa d'attirer les Natifs à Ferney, où il leur bâtit des maisons, et soutint leur industrie de son argent et de son crédit.
La période agitée que nous venons de parcourir vit naître, comme on peut le penser, une foule de brochures, de pamphlets, d'écrits satiriques en vers et en prose. Voltaire s'en divertissait :
Chacun écrit, chacun fait un projet, On représente, et puis on représente ; A penser creux tout bourgeois se tourmente.
Il nomme en les raillant les héros de cette guerre de
plume : « l'intrépide Flournois » et « le disert Clavière. » Dans ses Réoohdions de Genève, d'Ivernois a tracé les portraits de ces vaillants citoyens, avec qui il lutta lui-même : l'avocat Rilliet, « sublime jusque dans ses écarts; » DeLuc le fils, « toujours calme et sage ; » Flournois, « précieux à ses concitoyens par un jugement exquis, par la vive et profonde pénétration avec laquelle il découvrait ce qu'on devait taire et ce qu'il fallait faire; » Clavière, qui se distinguait «par la chaleur du sentiment, par l'amour ardent qu'il portait à la liberté, » Ce n'est pas sans raison que Rousseau écrivait, en 1768, au commissaire d'Ivernois: (( Je vous félicite d'un bonheur qui n'est pas toujours attaché à la bonne cause : c'est d'avoir trouvé, pour le soutien de la vôtre, des talents capables de la faire valoir. Vos mémoires sont des chefs-d'œuvre de logique et de diction. » A part le procureur Tronchin et Jacob Vernet, qui prit dans une brochure intéressante la défense du gouvernement, la ville haute était beaucoup moins bien partagée; l'on marquait plaisamment la différence en disant : « Les perruques sont en haut et les têtes sont en bas ^ »
Les publicistes semblent sortir du sol si profondément remué de la petite République, et c'est avec une espèce d'effroi qu'on assiste aux subtiles discussions de droit pohtique auxquelles se livrent de simples horlogers de Saint- Gervais. Plusieurs tournent la chanson avec une verve goguenarde, mais un peu sèche ; il y a, chez ces poètes du cru, plus d'amertume que de grâce, plus de sarcasme que de gaîté ; la muse genevoise sourit moins qu'elle ne mord. Nous ne parlerons pas du pharmacien Tollot, adversaire de Jean-Jacques et auteur d'un innocent poème sur- le Tœnia, dont on disait, dans les salons peu guindés de
Genève :
Il est poète, il est apothicaire :
Il fit des vers, il en fit faire.
1) « Ces gens-là, écrivait Voltaire, me paraissent avoir plus de perruque que de cervelle. »
Nous ne nous arrêterons pas davantage au poète-perruquier Berraud, si ce n'est pour rappeler qu'il présenta à Voltaire une comédie de sa façon : — « Quel est votre état ? lui demanda Voltaire. — Je suis perruquier. — Eh bien, mon ami, allez, faites des perruques. »
Cette anecdote nous est racontée par Isaac Gornuaud, un autre enfant du peuple, qui a laissé des Mémoires inédits. Poitevin d'origine, il appartenait à la classe des Natifs. D'Ivernois l'appelle le (( pervers Gornuaud, » un « génie malfaisant, » et lui reconnaît « une étonnante fertilité de basses ressources. » Ses Mémoires — pour autant que nous les connaissons par divers fragments — sont écrits avec facilité et même avec quelque élégance. Gornuaud avait reçu une instruction sommaire ; très dévote, sa mère n'avait réussi à lui inspirer qu' « un dégoût violent pour les livres de religion. » Il préférait Bohinson et Gil-Blas au catéchisme d'Ostervald et aux Consolations contre les frayeurs de la mort. Jeune homme, il fut esprit fort ; assagi par l'âge, il demeura sceptique; bon fils d'ailleurs, aidant sa vieille mère dans "son ménage, faisant les fonctions d'écrivain public pour les bonnes du quartier, et, dans ses loisirs, dévorant Voltaire et Rousseau. L'ambition — il l'avoue très simplement, — le désir « de se distinguer autant que celui d'être utile, » le poussèrent dans la lutte. 11 n'y fut point médiocre, et ses Mémoires révèlent un esprit souple et pénétrant. Ils ont surtout le mérite de montrer, à travers leur prolixité, la figure originale d'un de ces hommes du peuple, si nombreux dans l'histoire de Genève, autodidactes à l'esprit curieux, passionnés de lecture, conscients de leur valeur, à cheval sur leur dignité. Rousseau n'est-il pas le type accompli et comme l'exemplaire le plus achevé de cette floraison plébéienne ?
L'horloger Rival en est encore un représentant, et non le moindre. Il osait adresser une épître en vers au seigneur de Ferney, qui avait qualifié Galvin à' âme atroce et soute-
nait à ce propos avec le pasteur Vernet une vive querelle; l'horloger-poète se posait en arbitre et donnait tort à tout le monde :
Servet eut tort et fut un sot D'oser, dans un siècle falot, S'avouer anti-trinitaire...
Quant à vous, célèbre Voltaire, Vous eûtes tort, c'est mon avis :
Vous vous plaisez en ce pays ; Fêtez le saint qu'on y révère !
Vous avez à satiété Les biens où la raison aspire.
L'opulence, la liberté, La paix qu'en cent lieux on désire.
Des droits à l'immortalité;.,.
On a du goût, on vous admire, Tronchin veille à votre santé.
Cela vaut bien, en vérité.
Qu'on immole à sa sûreté Le plaisir de pincer sans rire.
« Il est singulier, s'écriait Voltaire, qu'un horloger fasse de si jolies choses. Sa pendule va juste. » Et il daigna lui répondre en vers. Marc Monnier a remarqué que ce Rival fut mêlé à l'histoire de Rousseau comme à celle de Voltaire : lorsque Jean-Jacques s'enfuit de Genève, à seize ans, son père — les Confessions nous le disent — se mit à sa poursuite « avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui, homme d'esprit, bel-esprit même, qui faisait des vers mieux que La Motte. »
Rival eut un fils qui devint comédien célèbre sous le nom d'Aufrène, et qui joua, en 1772, à Genève, sur le théâtre de Châtelaine ^ Toute la ville courut entendre le fils de l'horloger; on assure même qu'il y eut des pasteurs. Le torrent du siècle était irrésistible. Il se créait dans la ville des sociétés pour jouer la comédie. Suivant l'expression d'un Genevois, c'était une « fureur épidémique, » comme
1) Voltaire le mentionne dans une lettre du 29 octobre 1764 : » Je l'ai entendu il y a six ou sept ans... Garçon d'esprit, belle figure, bel organe, plein de sentiment ... Ce serait une bonne acquisition pour le tripot,, que Dieu bénisse. »
l'explosion d'une passion trop longtemps comprimée. Le Consistoire et le Magnifique Conseil essaient encore de sévir : ils sont débordés ; Voltaire l'emporte sur Rousseau, l'esprit du siècle sur l'esprit de Calvin.
En 1782, les puissances garantes intervenaient dans Genève après de nouveaux troubles. Le marquis de Jaucourt s'empressa d'y faire entrer à sa suite les comédiens, et quelques jours après, la construction d'un théâtre — un théâtre en pierre qui devait durer un siècle — était commencée. Le directeur de la troupe s'appelait Fabre d'Eglantine; il eut pour successeur Collot d'Herbois; il n'a pas manqué de gens pour rendre Genève responsable des excès révolutionnaires de ces deux histrions !
Quant à l'homme de Ferney, il n'assista pas à cette victoire définitive du théâtre : il était mort depuis quatre ans; s'il eût vécu jusqu'à ce jour, il est probable qu'il serait mort de joie.
Nous venons de rappeler les épisodes saillants du séjour de Voltaire aux Délices et à Ferney. Le voisinage de Genève semble avoir exaspéré la fureur irréligieuse du grand écrivain, et ses productions les plus impies datent de cette époque. Mais c'est alors aussi qu'il prit en mains la cause de la tolérance. On l'en a loué cent fois ; on a eu raison. N'oubhons pas, cependant, que plaider cette noble cause, c'était encore une façon d'attaquer l'Eglise. Et si Voltaire a montré éloquemment le prix de la justice sociale, on peut regretter qu'il n'ait pas poussé le zèle jusqu'à réclamer en faveur de Jean-Jacques un peu de cette justice qu'il revendiquait si bruyamment pour d'autres. Au contraire, il souffla sur le feu . . . Mais son séjour près de Genève peut avoir eu sa part d'influence sur ses idées en matière de tolérance : vivant à Paris, aurait-il pris en main la cause des galériens protestants? Aurait-il rencontré ces fils de huguenots, ces victimes de la persécution, qui firent appel à son cœur, qui le poussèrent dans la lutte la plus gêné-
VOLTAIKE ET ROUSSEAU 275
reuse qu'il ait soutenue, et dont les récits firent vibrer les meilleures cordes de son àme? Aurait-il connu Moultou, qui, dans ses lettres, l'entretient si souvent de l'affaire Galas ? — Il me semble que la plus pure gloire de Voltaire doit bien quelque chose au voisinage de Genève.
Nous ne raconterons pas le séjour de Jean- Jacques au Val-de-Travers : les moindres épisodes en sont connus aujourd'hui, grâce aux patientes recherches de M. Fritz Berthoud et aux documents inédits qu'il a tirés de l'ombre. Arrivé à Môtiers-Travers le 10 juillet 1762, Rousseau en partit pour se rendre dans l'Ile de Saint-Pierre en septembre 1765. Ge n'était pas son premier séjour dans le pays de Neuchâtel : il y avait erré au temps de son adolescence vagabonde ; il avait donné à Neuchâtel, avec l'aplomb de l'ignorance, des leçons de musique dont on se contentait, paraît-il; il avait parcouru ces montagnes, dont il dépeignit plus tard les habitants et les mœurs patriarcales en termes si enthousiastes, que Métastase s'écriait naïvement : « Eh ! comment ne va-t-il pas demeurer avec eux ! » Il avait rencontré dans un cabaret de Boudry ce singuher archimandrite qui quêtait pour le Saint-Sépulcre et qui faillit l'emmener à Jérusalem.
Tous ces souvenirs d'une jeunesse misérable, mais heureuse — puisque c'était la jeunesse — durent se présenter en foule, idéalisés par la distance, à l'imagination du fugitif débarquant à Môtiers. Il y fut accueilli par le gouverneur, Georges Keith, grand seigneur écossais, cultivé, sceptique et tolérant. Ge personnage était arrivé dans le pays au moment oii la question de la non-éternité des peines, prêchée par le ministre Ferdinand-Olivier Petit-
pierre^, mettait en feu toutes les têtes. La querelle, qui dura deux ans, a été racontée par M. Charles Berthoud : son ouvrage, les Quatre Petitpierre, est un des chapitres les plus curieux, les plus instructifs de notre histoire littéraire et religieuse. L'ancien et perpétuel antagonisme de l'autorité ecclésiastique et du pouvoir civil — que nous retrouvons aux prises à propos de Rousseau — éclata en cette occasion avec toute sa fureur. La plupart des paroissiens du pasteur accusé, les hommes les plus éclairés du pays, le Conseil d'Etat dans sa majorité, le gouverneur, le Grand Frédéric, prince de Neuchâtel, eurent beau épouser le parti de Petitpierre : la Compagnie des pasteurs, et les quatre Bourgeoisies liguées avec elle contre le gouvernement, l'emportèrent; Petitpierre dut quitter le pays, et Frédéric II s'écria pour conclusion : a Si les Neuchâtelois veulent être damnés éternellement, qu'à moi ne tienne ! »
Le pasteur de Montmollin, qui devait, à ses périls et risques, assumer le poids de la lutte contre Rousseau, avait été déjà l'un des adversaires les plus impitoyables du pasteur non-éterniste.
Au début, tout alla fort bien pour Jean- Jacques : il s'était promis de ne plus écrire, menait une vie paisible, apprenait à faire du lacet, se promenait en costume d'Arménien, causait avec la tout aimable Isabelle d'Ivernois, à qui il a adressé de si jolis billets. Le colonel Abraham de Pury, homme d'esprit, lui faisait courtoisement des avances; et le sauvage de les repousser, en ajoutant : « Vous êtes lieutenant-colonel, Monsieur... J'en suis fort aise; mais fussiez-vous prince, et, qui plus est, laboureur, comme je n'ai qu'un ton avec tout le monde, je n'en prendrais pas un autre avec vous. »
Des relations se formèrent cependant entre l'ours et le
1) 11 était un des derniers disciples d'Ostervald ; les écrits de Marie Huber paraissent avoir exercé sur lui une action décisive.
colonel. Bientôt un groupe d'amis sûrs entoura Rousseau : DuPeyrou, à qui il léguera ses papiers ; d'Escherny, qui a laissé d'agréables pages sur le séjour de Rousseau à Môtiers: Milord Maréchal (c'est-à-dire Georges Keith, déjà nommé); le botaniste Gagnebin, de la Perrière, ami de Haller et de Réaumur. Ses amis de Genève, d'Ivernois, Roustan, Moultou, le viennent voir; des lettres des quatre coins du monde arrivent « par ballots. » La petite société qui s'était groupée autour de Rousseau témoigne à Thérèse une bienveillance aimable dont on peut presque s'étonner aujourd'hui. L'auteur d'Emile, dont on goûte les manières affables et simples, reçoit le titre de membre de la commune de Gouvet ; nous le voyons prendre part à la fête des Mousquetaires de Môtiers, à qui il offre, comme prix de tir, deux plats d'étain avec dédicace signée de son nom... Jean-Jacques n'était pas bien à plaindre vraiment.
Mais un nouvel orage éclata bientôt sur sa tête. En deux mots, voici les faits : il avait témoigné au pasteur de Môtiers le désir de participer à la Sainte-Cène. Montmollin l'y admit, un peu à la légère et à l'insu de la Compagnie des pasteurs, qui plus tard l'en blâma, car elle venait justement de dénoncer au gouvernement V Emile «comme un ouvrage qui attaquait les fondements de notre sainte religion. » Après la publication des Lettres de la Montagne, Montmollin déploya contre Rousseau un acharnement qui contraste avec la tolérance qu'il avait montrée pour V Emile. M. Fritz Berthoud a prouvé que ce brusque changement de conduite est dû en bonne partie à l'intervention de quelques pasteurs de Genève, entre autres de Jean Sarasin le jeune.
La Compagnie des pasteurs donna pour instruction à Montmollin d'exiger de Rousseau une déclaration de foi catégorique, à défaut de laquelle il serait exclu de la communion. Rousseau persista à demeurer dans l'Eglise sans obtempérer à la demande du pasteur; il fut cité devant le
Consistoire de Môtiers, qui refusa de l'excommunier. Cette attitude de la majorité des membres du Consistoire avait été inspirée sous main par le Conseil d'Etat, qui saisissait l'occasion de faire pièce à la Compagnie des pasteurs.
Alors éclata une violente polémique : c'étaient la Lettre imprimée à Goa mix dépens du Saint-Office, dont plus tard DuPeyrou se déclara l'auteur et où la Classe et le pasteur de Môtiers ne sont point ménagés; la Eéfutation, en dix lettres, du pasteur de Montmollin, qui se fâchait beaucoup trop; les Remarques du colonel Pury, vives et railleuses; enfin une lettre de Jean- Jacques lui-même à DuPeyrou.
On sait comment se termina cette guerre : un sermon de Montmollin, dirigé contre Pvousseau, excita si bien quelques paroissiens, qu'ils assaillirent de nuit sa maison. Menacé, presque lapidé, le malheureux prit la fuite dès le lendemain ^. Sa destinée allait démentir cruellement ce beau précepte du jurisconsulte neuchâtelois Vattel : « Un homme, pour être exilé ou banni, ne perd point sa qualité d'homme, ni par conséquent le droit d'Jiabiter quelque part sur la terre. »
Rousseau a laissé, dans ses Lettres au maréchal de Luxembourg, un portrait peu flatté des Neuchâtelois, qui pourtant, au moment où il le traçait (1763), ne lui avaient pas encore fait grand mal :
« Beaucoup d'esprit et encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voilà ce qui m'a d'abord frappé chez les Neuchâtelois. Ils parlent très bien, très aisément, mais ils écrivent platement et mal, surtout lorsqu'ils veulent écrire légèrement, et ils le veulent toujours. Ils ont une manière de journal dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins. Ils y fourrent même de petits vers de leur façon ... Ils se croient polis, parce qu'ils sont façonniers, et gais, parce qu'ils sont turbulents. Je crois qu'il n'y a que les Chinois au monde qui puissent l'emporter sur eux à faire des compliments. La politesse française est de mettre le3
1) Voir les documents inédits publiés par M. V. Uerthoud (Jean-Jacques Rousseau au Val-de-Travera) , et ceux de M. Jansen : Documents sur J.-J. Rousseau (1762-17(55), recueillis dans les archives de Berlin. Genève 1885.
gens à leur aise et même de s'y mettre aussi ; la politesse neuchâteloise est de gêner et soi-même et les autres ... Le sexe n'y est pas beau... La religion dont ils se piquent sert plutôt à les rendre hargneux que bons, etc. , . »
Voilà quelques traits, auxquels j'ajoute le suivant, allusion à la querelle de la non-éternité des peines : « Quand ils se seraient tous arrangés pour aller en enfer, ils n'auraient pas plus de souci de ce qui s'y passe. »
N'hésitons pas à dire que ce malin portrait était ressemblant par bien des côtés. Il est sûr que le goût littéraire était encore peu développé à Neuchâtel à cette époque. La présence de Rousseau et la guerre dont elle fut l'occasion contribuèrent précisément à dérouiller les esprits, à les stimuler, à exercer à l'escrime les plumes indigènes, à former au sein du public une opinion qui jugeait les coups. Le journal dont se moquait Rousseau, ce pauvre Mercure suisse, n'allait pas tarder à prendre un essor assez brillant sous la direction du jeune pasteur Chaillet ; et bientôt M'"^ de Charrière, qui aimait tant Rousseau, peut-être par amitié pour DuPeyrou, allait devenir le centre d'un petit mouvement littéraire.
Un an après la fuite de Rousseau, une guerre nouvelle éclatait dans ce turbulent petit pays et occupait pendant deux années les têtes ardentes de ses habitants. Il s'agissait, cette fois, du mode de perception de la dîme, le souverain tenant pour le régime des fermes, et les Bourgeoisies demandant le retour à l'ancienne régie. C'est à cette occasion que le colonel Pury publia ses Lettres du cousin Abram au cousin David, un modèle de pamphlet :
(( Ce sont nos petites lettres, à nous petits, a dit un bon juge, M. Charles Berthoud, et si l'on trouve qu'il ne faut pas prêter à rire en évoquant ainsi le souvenir de Pascal, je dirai qu'il est telle page du colonel Pury que je préfère à telle page brillante de Paul- Louis Courier, parce que j'y trouve, dans la plaisanterie et dans le tour du style, quelque chose de plus spontané et de moins voulu. »
Les lecteurs d'aujourd'hui, ajoute le critique, « seraient surpris de trouver tant de finesse sous des apparences familières, tant de malice avec un sens politique si ferme, l'esprit neuchâtelois sous sa forme la meilleure et la plus distinguée, avec son sel, sinon attique, du moins bourguignon. » Une de ces lettres fat brûlée à Neuchâtel par la main du bourreau, ce qui réjouit fort le colonel. Cette tempête devait malheureusement coûter autre chose que de l'encre : l'avocat du roi, Gaudot, avait trop bien plaidé la cause de son maître contre les bourgeois; ceux-ci, dans une heure d'exaspération, assiégèrent sa demeure et le massacrèrent. Parmi cette populace ivre de fureur et de vin, se distinguait un frère du futur « ami du peuple, » le petit David Marat . . .
Qui nous dit que le sort de Gaudot n'eût pas été celui de Rousseau, s'il n'avait fui devant les forcenés qui cassaient ses vitres à coups de pierres?
Laissons partir Jean-Jacques, laissons-le continuer cette triste odyssée qui se termina dans la chaumière d'Ermenonville, et cherchons à résumer notre sentiment sur ce génie en marquant ce qu'il doit à Genève et ce que Genève a donné par lui à la France.
La Savoie a pu compléter Rousseau; mais, quoi que Michelet en ait dit, ce n'est pas elle qui l'a « fait. » Sans doute, son séjour chez M™« de Warens a développé en lui le côté Imaginatif et sensuel ; mais nous trouvons surtout en lui le type du Genevois K Son âme a gardé l'empreinte de la discipline calviniste et républicaine, et ses théories sur
1) Nous avons largement profité pour les pages qui suivent du substantiel volume publié en 1878 à l'occasion du centenaire de Rousseau : Jean-Jacques Rouaseau jugé par les Genevois d'aujourd'hui, recueil de conférences faites par plusieurs professeurs de Genève.
l'Eglise et l'Etat, sur la morale et la société, ne s'expliqueraient pas si l'on ne tenait compte des conditions civiles et politiques de Genève. Au-dessous de l'aristocratie qui gouvernait, s'agitait la bourgeoisie, domptée par deux siècles de calvinisme, mais toujours remuante, à l'allure frondeuse, susceptible et jalouse de ses droits : elle a donné, au XVI"^« siècle, les Berthelier et les Pécolat; au XYIII^^ siècle, Rousseau. Son caractère est celui du plébéien genevois : lier, ombrageux, passionné, défiant, mais avec cela sincère, loyal, probe, laborieux, vaillant dans la lutte, prêt à souffrir pour son idée. Jusque dans les écarts de Rousseau, on retrouve l'impression persistante d'une religion grave, d'institutions libres, de mœurs austères.
On a dit que Genève est tout pour le Genevois : Rousseau aima Genève de tout son cœur, et je crois qu'il n'aima rien davantage. Enfant, il a souvent entendu son père parler du Conseil général, assemblée d'un peuple souverain ; il a entendu les citoyens discuter les questions qu'on agitait dans les cercles, sur le seuil des portes, à la table de famille. 11 a frémi d'enthousiasme au spectacle de ces fêtes populaires qui entretiennent et embellissent la tradition nationale. Devenu homme, il mêle tous ces souvenirs aux réminiscences de Sparte et de Rome étudiées dans Plutarque, et se forge un idéal de démocratie abstraite reposant sur la réalité jadis entrevue. La société lui apparaît formée d'individus égaux, dont les volontés réunies sont fondues dans une seule, qui est celle de l'Etat, du Souverain, le grand Infaillible. L'individu doit savoir abdiquer devant la volonté de l'Etat, qui lui impose même sa religion. La tyrannie de la multitude, telle est au fond la théorie du Contrat social, qui, hélas ! retombera un jour de tout son poids sur le « citoyen de Genève. »
Ce beau titre de « citoyen de Genève, » comme il le fait sonner aux oreilles de toute l'Europe! C'est qu'il résume toutes ses prédilections, tous ses rêves, toutes ses fiertés.
Et quelle heureuse antithèse avec M. de Voltaire, « gentilhomme ordinaire du roi ! »
Genevois, Rousseau l'est encore par cet indestructible sentiment religieux qui survit aux plus lamentables, aux plus dégradantes aventures de sa vie décousue. Son profond spiritualisme, la rigueur théorique de sa morale, sont d'un protestant. Mais surtout la personnalité humaine est à la base de cette religion tout individuelle : la Bible, librement interprétée, demeure le livre de chevet de Jean-Jacques, Il a le respect pour les choses saintes, mêrae pour celles qu'il ne croit plus. Dieu, la conscience, la terreur du" péché, ont hanté son génie jusque dans ce délire d'orgueil 011 il se proclamait, comnie afin d'apaiser de justes remords, le meilleur des fils des hommes. C'est la religion de Genève, adoucie, humanisée par les Turrettini et les Vernet, et embrassée par le sentiment, que proclamera sa vigoureuse éloquence à la face de l'incrédulité française : la religion prouvée par le sens interne, voilà la profession de foi du Vicaire savoyard.
Au fond, Rousseau n'est pas si loin de Calvin qu'il le semble. Tous deux admettent la corruption de l'homme. Mais quand a-t-il cessé d'être bon'^ Toute la divergence est là. Pour Calvin, la source du mal est dans la chute; pour Rousseau, elle est dans la société, Rousseau entreprend en quelque sorte de justifier Dieu, qui a créé l'homme bon. Et, par là même, il supprime la révélation et réduit l'homme, sorti pur des mains du Créateur, à cette religion d'imagination, dont M"»^ de Créqui disait qu'elle « saute à pieds joints par-dessus le péché originel. » Mais cette religiosité vague ne peut assurer son repos ; et si son orgueil l'empêcha de comprendre ce qui lui manquait, le besoin moral insatisfait qui l'a tourmenté toute sa vie le rattache précisément, d'une façon plus visible encore, à la tradition réformée.
Jusque dans le détail de sa vie, nous retrouvons l'enfant
de la vieille cité républicaine. Voyez-le conservant orgueilleusement dans la célébrité sa profession manuelle, afin de mieux assurer son indépendance, « car, dit-il, on n'est vraiment libre que lorsque, par son travail, on peut se passer d'autrui! » Voyez-le copiant de la musique à dix sous la page, menant à Paris la vie simple, modeste et frugale de l'artisan genevois ! Et voyez sa défiance envers quiconque fait mine, en le protégeant, de prendre sur lui le moindre empire ! Voyez le regard soupçonneux qu'il jette sur ces « bienfaiteurs » qu'il déteste ! « Monstre d'ingratitude î » crient, après Voltaire, ceux qui ne comprennent pas. Orgueil ombrageux du citoyen libre, répond le lecteur attentif de l'histoire de Genève : cette défiance toujours en alarme a sauvé, à travers les âges, l'indépendance de la République.
C'est parce que Rousseau a ainsi résumé en lui et dans son œuvre la civilisation protestante de Genève, qu'il a exercé sur son temps une action si profonde. « C'est dans ce qu'il a de réellement genevois qu'il faut chercher le secret de sa puissance ^. » Le premier, il a su mettre en valeur dans la littérature française les traditions de la vie religieuse, politique et morale de la ville de Calvin.
Cherchons à saisir, à préciser, dans les différents domaines, la trace de cette influence. Et pour cela, n'oublions pas ce que l'éducation — ou plutôt l'absence d'éducation — a fait du Genevois Rousseau ^.
Il fut l'enfant de la nature; personne ne lui enseigna à lutter contre lui-même; au moment décisif de l'adolescence, il est livré aux inconstances de son imagination et de son cœur. Cet apprentissage solitaire de la vie le rend exclusif, tranchant, insociable ; il se pénètre de sa propre valeur. Il a manqué à sa jeunesse cela même qui manque à son Emile : l'influence de la mère et la camaraderie de
1) M. J. Hornung.
2) Voir sur ce poini M. Aimé Steinlen (Revue suisse de 1852).
l'école; son moi ne s'est pas trouvé aux prises avec celui du voisin, son esprit ne s'est pas assoupli au contact des opinions contraires, il n'a pas appris à en tenir compte. Un jour, il tombe brusquement dans le grand mensonge de la vie civilisée ; il voit les philosophes, et mesure leurs inconséquences, la société, et constate ses injustices. Son génie, secoué par ce spectacle inattendu, prend brusquement conscience de lui-même : il pousse sa grande clameur de révolte, son cri de guerre contre la civilisation.
Et le voilà, réformateur nouveau, suivant en sens inverse le chemin que suivit Calvin il y a deux siècles et apportant à la France un nouvel évangile. Calvin disait : « Revenez à la Bible!'» Rousseau crie : a. Revenez à la nature! — La nature est bonne : je le sais bien, puisque c'est la nature qui m'a formé, moi qui suis bon. Votre société est un amas d'abus et d'injustices ; vos mœurs sont corrompues, votre littérature affadie ou dépravée, votre éducation faussée dès le berceau ; votre philosophie rit de tout, votre religion est morte! — Quel est le remède? — Faire rentrer la nature dans la religion, dans l'Etat, dans l'éducation, dans la science, dans la poésie, dans l'art. »
« On trouve dans tous ses écrits, a dit M*^» de Staël, la passion de la nature et la haine de ce que les hommes y ont ajouté. » Dès son entrée en lice, Rousseau attaque les sciences et les arts corrupteurs, et prêche le retour à l'égalité naturelle. Dans son Contrat social, il trace, d'après quelques-unes des maximes de la constitution de Genève réduites en système, le plan de l'Etat modèle et primordial, reposant sur la souveraineté du peuple ; la Nouvelle Héloïse, que les bords vaudois du Léman lui inspirèrent, évoque dans un cadre idyllique le tableau des mœurs champêtres et de la félicité primitive ; dans la Lettre sur les spectacles, il vante les plaisirs simples et les fêtes chères aux peuples jeunes ; dans Emile, il expose l'éducation et la rehgion naturelles, il en appelle de la routine et du forma-
lisme aux idées éternelles écrites dans l'âme humaine. Par sa propre vie, il enseigne, en restant incorruptible dans la pauvreté, cette dignité de l'écrivain à laquelle d'Alembert rappelait si justement ses confrères ^
Tel est, rapidement esquissé, l'apostolat de Rousseau, l'homme de la nature. On sait quels fruits il a portés, quelques-uns savoureux et doux, d'autres empoisonnés.
Il a inauguré une apologétique nouvelle du christianisme, en rendant au sentiment religieux son rôle et sa suprématie, et rappelé un siècle frivole au respect du divin. « Ceuxlà sont bien ingrats, a dit M. Brunetière, qui n'ont pas l'air de se rappeler, quand ils parlent de Rousseau, que, tout ce que la religion a paru regagner de terrain au commencement de ce siècle, elle le doit bien moins à Chateaubriand lui-même qu'à l'auteur de la Profession de foi du Vicaire savoyard. » Il a révolutionné la science éducative en proclamant les droits de l'enfant, et a été l'inspirateur de tous les grands pédagogues modernes. Il a été l'initiateur de la philosophie nouvelle en mettant la volonté autonome au centre du monde, en statuant la souveraineté de la conscience :
ce Jacobi a déduit de Rousseau sa philosophie du sentiment, tandis que Kant en faisait sortir la théorie de la religion dans les limites de la raison. Schiller, Fichte, Herbarfc, Schleiermacher, pour ne mentionner que les esprits de premier ordre, ont applaudi le penseur de Genève et salué en lui le partisan de la spontanéité et de l'autonomie du moi, le revendicateur de la personnalité, pour tous les âges de la vie et dans toutes les conditions sociales, l'avocat le plus puissant de l'individualisme. ^ »
En même temps, il donnait une impulsion nouvelle à la société dans l'ordre politique. La Révolution française a tiré de ses écrits son credo, elle a fondé sur ses théories l'égalité civile, elle lui a emprunté son idée de la souverai-
1) Essai sur la société des gens de lettres et des grands.
2) H.-F. Amiel.
neté nationale. Malheureusement, Rousseau est l'homme des systèmes et non de l'expérience : il y a un profond dédain de l'histoire au fond de ses afïirmations absolues ; on sent qu'il n'a pas vécu de la vie de la cité : la patrie lui a manqué tout comme le foyer. De là les erreurs du politique idéologue ; de là les chimères de l'éducateur. Aussi la Révolution française a-t-elle déraillé avec lui, lorsqu'elle a voulu imposer le civisme et décréter un Dieu officiel.
Cette conception néfaste de la religion d'Etat, il ne faut cependant pas la reprocher à Jean- Jacques sans se replacer au point de vue de son époque : « Dans un siècle, a-t-il dit lui-même, où toute religion est sapée par les fondements, il importe, pour en conserver l'essentiel, d'abandonner l'accessoire... Mon hvre établit de la religion tout ce qui est utile à la société bien gouvernée. » Ce que Rousseau demandait, c'était qu'on n'imposât à chaque citoyen que la religion imposée à tout honnête homme par sa propre conscience. Un éloquent pasteur de Genève, M. A. Bouvier, l'a dit excellemment :
c( Au lendemain du supplice de Calas, perpétré au nom du droit confessionnel, à la veille des deux bûchers qui attendaient VUmile, alors que la religion traditionnelle et officielle pesait lourdement sur toutes les législations et sur toutes les magistratures, essayer d'alléger cette pression de tout le poids des dogmes positifs, 7-a)7iener la religion d'Etat à une sorte de minimu7n, cela pouvait et devait même paraître un progrès. »
Est-il enfin besoin de montrer une fois de plus ce que la France doit à l'influence littéraire de Jean-Jacques, à ce qu'il y a de tendre, de contemplatif et d'intime dans son génie? Il était né grand artiste. Mais à ses yeux l'art n'était pas assez : un homme sérieux doit avoir un système, un corps de doctrine (oh ! que cela encore est protestant !) — el Rousseau n'y a pas voulu manquer. Seulement, il fut moins un profond philosophe qu'un très habile et très éloquent dialecticien. Son idée philosophique a passé, tandis
que l'artiste a survécu, a fait école. Il n'est pas seulement l'inventeur d'un style nouveau, de cette éloquence harmonieuse et ardemment passionnée qu'on n'avait point encore ouïe — aiidita non prius, — mais il est vraiment l'inventeur d'une façon nouvelle de sentir, il a découvert des veines encore inexplorées, il a, suivant la charmante expression d'un penseur, «dénoué quelque chose dans l'âme humaine.» Son originalité, c'est d'être — en prose — le grand poète français du protestantisme. Calvin n'en avait été que le théologien, n'avait vu que l'idée religieuse ; nous avons dit, en nous occupant de lui, ce qu'il avait banni de la langue et du style. Rousseau, de cette même idée protestante, a fait découler en ruisseaux abondants tous les poétiques trésors : l'adoration dans ses œuvres d'un Dieu bon; la conscience de ce qu'il y a de tragique dans notre destinée; le sentiment des liens mystérieux de l'âme humaine avec la nature; l'amour passionné de la patrie locale, du foyer, de la vie intime et champêtre. Le premier, il a fait ce beau rêve d'avoir, «au penchant de quelque agréable colline bien ombragée, une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts. »
Cette poésie d'une essence toute nouvelle — et toute romande — coule à pleins bords dansl'épopée-idylle appelée la Nouvelle Héloïse. Nous sommes en droit de lui attribuer ici une importance particulière, car dans Héloïse apparaît, plus encore que l'écrivain genevois, l'écrivain suisse et romand. Rousseau, le premier, a senti, a exprimé la poésie de nos rivages. C'est à une promenade à Vevey, aux jours de son adolescence, que remonte l'inspiration première de cet hymne plein de filiale tendresse : « Je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages et qui m'y a fait établir les héros de mon roman... Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans
des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. » C'est là, au cœur du pays romand, que l'infortuné Jean- Jacques aimait à placer son rêve de bonheur imaginaire. Il se complaît à retracer les mœurs simples et laborieuses de ces campagnes, où l'on vit heureux « par l'exemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs, » à décrire l'hospitalité désintéressée qu'il y rencontra durant ses pérégrinations ; il aime à vanter le bon vin de nos vignes, ce qui est encore une façon d'aimer le sol natal ; il va jusqu'à excuser le goût de boire, si répandu dans nos contrées, par ce paradoxe ingénieux: «que les gens faux sont sobres;» il évoque avec prédilection les scènes de notre vie rustique, les fenais ons et les vendanges, les veillées égayées par les chansons ... Il a vraiment vécu par le cœur toutes ces choses qui ont charmé ses regards ; il a laissé une part de son âme dans tous ces lieux que décrit son magique pinceau ; dans toutes ces peintures de mœurs ou de paysages, on sent mieux qu'un habile artiste, on sent l'enfant du pays.
L'Europe charmée prêta l'oreille à cette voix qui tremblait d'une si sincère émotion. On s'explique d'ailleurs le prodigieux succès de ia Nouvelle Héloïse, si l'on songe qu'elle substituait à l'ancien idéal romanesque la pure réalité humaine, la vie. C'est bien Rousseau qui a révélé au monde français, et dans son roman et dans ses Confessions, la poésie de la campagne, du foyer, le pittoresque bourgeois et familier, les plaisirs du voyage pédestre, le charme de la science pratiquée en pleine nature, la douceur de la rêverie, le prix de la solitude. Il a (( étendu le cercle des choses qui s'écrivent. » Toute la poésie romantique est en germe dans son œuvre. 11 l'a dotée de cette dixième muse, si chère à M"® de Staël, la mélancolie. Les brillants écrivains du commencement de notre siècle ont tous, à des degrés divers, subi l'influence du grand enchanteur : « Rousseau, a dit Marc Monnier, a laissé une famille spirituelle, une postérité glorieuse; les fils de sa pensée et de
son génie remplacent avantageusement pour nous les enfants de Thérèse, qu'il eut le grand tort d'abandonner. »
Ainsi, comme action littéraire, Genève l'a emporté sur Ferney ; c'est Rousseau, non Voltaire, qui a fait école : le cœur est plus fécond que l'esprit. Le génie expansif et ardent de Rousseau, unissant en une riche harmonie tous les éléments de l'âme moderne, a été la sève nouvelle qui a fait refleurir la poésie française.
Non seulement française! Werther, ce fils de Saint- Preux, eût-il vu le jour sans la Nouvelle Héloïse ? Schiller n'a-t-il pas écrit ses premières œuvres sous l'impression de ses lectures de Jean-Jacques ? Byron n'a-t-il pas été le plus passionné de ses admirateurs ?
Pour résumer toute ma pensée, sans rien cacher de ce qui pourra sembler excessif, je dirai : L'apparition de ce génie singulier, fécond et puissant, est une manifestation saisissante de la loi des compensations dans l'histoire. Avec l'horloger de Genève, enfant du Refuge, le principe de la Réforme, violemment extirpé de France, rentre triomphant dans la littérature française : Rousseau, c'est le protestantisme exilé reprenant possession de sa patrie.
Les savants suisses : Albert de Haller; ses rapports avec Voltaire. — Charles Bonnet ; sa correspondance avec Haller. — Bonnet et Voltaire. — Les hôtes de Genthod. — H.-B. de Saussure ; ses précurseurs à Chamounix ; ses Voyages. — Bourrit et les frères DeLuc. — Erudits genevois : Mallet, Senebier, Baulacre.
Revenons sur nos pas ; reportons-nous en 1 754, au moment où Voltaire s'établissait près de Genève. Son incrédulité railleuse, que nous avons vue aux prises avec l'éloquence un peu déclamatoire de Rousseau ou avec la dialectique habile et ferme d'un clergé très instruit, devait rencontrer aussi des adversaires considérables parmi les savants. Le commencement du XVIII™<' siècle, où nous avons noté tant de symptômes d'émancipation des esprits, est l'heure où s'éveille dans notre pays — et surtout à Genève — la curiosité scientifique. Pendant près de deux siècles, les Genevois, disciplinés par la religion de Calvin, ne se sont guère occupés de la nature. Mais les Ghouet, les Turrettini, les Abauzit, ont fait naître par leurs écrits et leur parole des besoins nouveaux, suscité des hardiesses jusqu'alors inconnues ; on a observé que l'avènement des sciences naturelles, physiques, mathématiques, à Genève,
date de cette époque (1720 à 1730) où l'autorité de la théologie calviniste commence à déchoir. Les Cramer, les Calandrini, les Trembley, les Jallabert, les DeLuc, les Pictet, les Mallet, les Achard et surtout Charles Bonnet, vont donner à Genève un lustre nouveau. Après avoir été une célèbre ville de théologie, elle devient et restera une célèbre ville de science.
Un critique a même voulu reconnaître un besoin de réaction contre le calvinisme dans ce goût des voyages, de l'investigation scientifique, si répandu dans la haute société genevoise : « On a beau faire, dit M. Eugène Rambert, l'esprit humain est né curieux, et il faut que sa curiosité trouve une issue. Plus on lui en interdit, plus il s'échappe par celles qui sont permises. » Peut-être ne faudrait-il pas prendre cette théorie trop à la lettre ; l'esprit du XVIII™® siècle fit naturellement son œuvre à Genève, et la science y eût fleuri tout de même, quand le calvinisme eût fait peser un joug moins lourd sur les inteUigences. Les patriciens genevois étaient poussés vers les sciences par la situation qu'ils occupaient dans la République :
« Ils n'y trouvaient pas d'ambitions ni de vanités à satisfaire ; ils n'y pouvaient être ni hommes de cour, ni gens d'épée, ni héros de ruelles, et sans effort, à un certain âge, par droit de naissance, ils arrivaient au pouvoir. Aussi ne savaient-ils que faire de leur jeunesse ; ils s'attachèrent donc à la nature, qui, riche et neuve, ignorée, inépuisable, aux portes de leur petits ville, s'offrait à leurs yeux, se livrait à leurs mains. Bientôt ces études furent plus et mieux que des passe-temps, elle devinrent des devoirs de famille ; le fils, héritant du père, eut un renom scientifique à soutenir, une œuvre importante à poursuivre. . . Et Voltaire eut beau rire, ce fut un spectacle frappant, en face de la France des Pompadour, que ce pays de bonnes mœurs gouverné par des hommes dt science. ^ »
Or voyez le contraste qui existe entre la science suisse et la science française à cette époque : tandis que celle-ci
4) Marc-Monnier, Genève et ses poètes.
forme des incrédules, celle-là demeure l'alliée fidèle du christianisme ; à Genève, la philosophie s'attache à défendre la religion autant qu'à Paris elle s'acharne à la détruire. Rousseau lui-même, ce philosophe genevois si émancipé, garde, à défaut de dogme, le respect de la religion. Et Voltaire de s'écrier : a Quel temps a-t-il pris pour rendre notre philosophie odieuse? Le temps même où elle allait triompher ! »
A Lausanne, l'auteur du Mondain devait rencontrer le plus illustre représentant de la science helvétique, celui que son siècle appela le Grand Haller. Il est amusant de constater que ce grave personnage inspirait à Voltaire une sorte de frayeur respectueuse : Haller était revêtu de cette force mystérieuse qu'on nomme l'autorité ; sa haute franchise n'épargnait personne, et il osa tenir tête au plus brillant écrivain de la France philosophique. Agé de plus de quarante-six ans lorsque Voltaire s'établit à Lausanne, Albert de Haller avait publié en 1731 son poème des Alpes, où il donnait, en une langue énergique et puissante, des descriptions alors toutes neuves d'une nature inconnue du grand public. Cet ouvrage eut une trentaine d'éditions, dont plusieurs en français. Haller partagea dès lors avec l'idyllique Salomon Gessner l'honneur de représenter la poésie suisse aux yeux de l'Europe. Mais ses travaux de botanique, de physiologie, lui assurèrent une autre sorte de renommée peut-être plus solide encore et plus universelle. Toutes les Académies se firent honneur d'inscrire son nom sur la liste de leurs associés.
Haller passa huit années de sa vie dans le pays de Vaud, en qualité de bailli d'Aigle et de directeur des salines de Bex. Il assistait à cette représentation de Zaïre à laquelle Voltaire prit un plaisir d'enfant; le savant bernois écouta gravement la pièce, et quand on lui demanda son avis, se borna à répondre : « C'est la première fois que je vois donner un rendez-vous d'amour pour se faire baptiser. » Le
mot eût fait fortune à Paris : « Il est heureux pour moi, s'écria Voltaire, que ce malin Suisse n'ait pas tenu ce propos à la Comédie française ; ma Zaïre était f. . . »
Les opinions irréligieuses du « patriarche » étaient profondément antipathiques à Haller, à qui répugnait la plaisanterie en de si graves sujets. D'autre part, Voltaire était piqué de sa froideur un peu hautaine. Néanmoins, lors de ses bruyants démêlés avec l'éditeur Grasset ^ il chercha à flatter Haller pour le mettre de son parti. Haller répondit avec une politesse froidement ironique : « La Providence vous a comblé de biens, elle vous accable de gloire ; mais il vous fallait des malheurs : elle a trouvé l'équilibre en vous rendant sensible. » Bien que ce ton exaspérât Voltaire, il eut soin de ne pas se brouiller avec une puissance telle que Haller et lui écrivit une seconde lettre très courtoise, à laquelle le Bernois répondit plus sèchement encore. Voltaire ne se découragea pas : « Il ne manque à mon bonheur, réplique-t-il, que de pouvoir vous rencontrer et vous témoigner mes sentiments. » Ainsi se termina cette correspondance peu engageante. On raconte qu'un étranger, passant à Ferney, raconta à Voltaire qu'il avait vu à Berne M. de Haller. Voltaire le félicita sur le bonheur qu'il avait eu de voir un grand homme : — « Vous m'étonnez, dit l'étranger; M. de Haller ne parle certainement pas de vous de la même manière. — Eh bien, répliqua gaîment Voltaire, il est possible que nous nous trompions tous les deux. »
Voltaire et Haller étaient deux puissances en face l'une de l'autre : l'un tenait l'opinion de l'Europe enchaînée à ses pieds; l'autre commandait le respect par son caractère et son génie. Voltaire voulait être flatté, admiré ; Haller dédaigna de s'incliner devant l'idole ; sa conscience était révoltée par la prétention des philosophes de se poser en
1) On fera bien de consulter, au sujet de cette curieuse querelle, les documents (conservés aux archives de rUniversité de Lausanne) qu'a publiés la Bévue historique vaudoise dans sa livraison de janvier 1894.
arbitres des idées religieuses, et il exprime souvent ce sentiment dans ses lettres ; il écrit par exemple :
« Les Voltaire et les Rousseau, tous les philosophes de nos jours, ne sont que des enfants qui soufflent contre une tempête. La tolérance étendra la lecture de l'unique Livre qui écrase d'un côté la superstition, de l'autre l'athéisme ... La Providence se sert de l'irréligion pour détruire la fraude et la superstition ; elle trouvera des remèdes à l'irréligion quand elle le jugera nécessaire. 1 »
Ces lignes sont adressées par Haller à l'un de ses plus actifs correspondants, à l'un de ses plus chauds admirateurs, à celui qui s'écriait dans une heure d'enthousiasme : « Platon rendait grâces aux dieux de l'avoir fait naître au temps de Socrate ; moi, je rends grâces à Dieu de m'avoir fait naître au temps des Haller et des Réaumur. » Ainsi disait Charles Bonnet.
Bonnet a contribué, avec Haller, Trembley, de Saussure et Rousseau, à remettre en honneur la nature, à en découvrir à la fois les beautés et les secrets, à réveiller le sentiment de l'admiration et le goût de l'observation. Pas plus que Haller, il ne put vaincre la répulsion que lui inspirait Voltaire ; mais celui-ci, comme nous le verrons, ménagea moins le philosophe de Genthod que le savant bernois.
Il y a deux périodes bien distinctes dans la carrière de Charles Bonnet : les sciences naturelles remplissent la première; dans la seconde, il s'adonne à la spéculation philosophique. Né en 1720, d'une vieille famille genevoise, Bonnet eut conscience de sa vocation dès l'âge de seize ans; la nature «l'avait fait naître observateur. » Ce don fut fécondé par la solitude relative où il passa son en-
1) Voir l'article sur Albert de Haller, par Aimé Steinlen, Re-jue suisse de septembre 185i.
fance, confié, à cause de la surdité dont il souffrait, aux soins d'un précepteur. Qui croirait que le Spectacle de la nature de l'abbé Pluche ait jamais dénoué quelque chose dans une âme ? C'est pourtant la lecture de cet ouvrage, alors célèbre, qui donna au jeune Bonnet la commotion électrique d'où peut dépendre une carrière ; pris dès ce moment d'une véritable passion pour l'étude, il lut tous les ouvrages de science qu'il put se procurer, mais surtout les Mémoires de Réaumur sur les insectes. C'est à ces « chers délaissés de la création » que furent consacrés les premiers travaux qui attirèrent l'attention sur lui. On sait qu'il soumit pendant trente-quatre jours à l'observation la plus minutieuse une puceronne androgyne, pour découvrir si les pucerons se reproduisent sans mariage. Il a raconté cette expérience décisive dans des pages fort curieuses, qui lui valurent de la part des Pères de Trévoux le reproche « de n'avoir pas assez ménagé la délicatesse du lecteur en traitant des amours des pucerons. » — Sur quoi Abauzit, qui n'aimait pas les Jésuites, s'écriait : « Demandez-leur donc si le Père Sanchez a mieux ménagé la délicatesse du lecteur dans son traité de V Immaculée conception de la Vierge ! »
Son mémoire sur le fécond célibat des pucerons, envoyé à Réaumur, communiqué par celui-ci à l'Académie des Sciences, valut à l'auteur le titre de membre correspondant. On peut se figurer la joie du jeune étudiant de vingt ans lorsqu'il reçut la lettre, signée de la main de Fontenelle, qui lui annonçait une distinction aussi inespérée. Bonnet en perdit un peu la tête : « Je me sentis embrasé de la soif de la réputation et du désir de mériter de nouvelles distinctions littéraires. Il s'en fallait peu que je me crusse déjà sur le chemin de l'immortalité. » — Heureux qui a connu d'aussi délicieuses ivresses ! Bonnet n'en garda qu'une ardeur extrême au travail et fut bientôt en mesure de publier son premier ouvrage, le traité d'insectologie,
paru en 1745. C'est alors même, au seuil de la gloire, que de cruels maux d'yeux vinrent l'arrêter dans sa brillante carrière d'entomologiste :
« Je fus forcé de renoncer à toute espèce de travail, et, ce qui fut pour moi un sacrifice bien plus douloureux, je fus contraint de renoncer entièrement à l'étude des insectes et à l'usage du microscope... Cette belle nature, que j'aimais avec tant de passion, sembla s'anéantir à mes yeux... Tl me fallait la bonne parole du Maître ; ce fut cette parole, dont je me saisis, qui ramena le calme dans mon âme et m'inspira une résignation réfléchie qui me rendit supérieur à mon infortune. »
Obligé, comme il le dit, de « se retirer dans son cerveau, » il contracta le goût, qu'il n'avait guère jusqu'alors, de la spéculation philosophique. La méditation à laquelle il était condamné par la maladie allait faire du naturaliste un métaphysicien. La Théodicée de Leibniz le familiarisa avec les abstractions qu'il avait longtemps dédaignées. En 1754, — l'année même de l'arrivée de Voltaire à Genève — il publiait son Essai de psychologie : « Je voudrais, disaitil dans sa préface, persuader aux hommes que le christianisme est la meilleure philosophie, parce qu'il est la perfection de la raison. »
C'est aux fatahstes surtout que son argumentation s'adresse : il veut leur montrer que la nécessité des actions humaines ne saurait ébranler la morale, que la vertu reste la vertu, c'est-à-dire la source du bonheur, que le mal reste le mal. Dieu l'arbitre de nos destinées, l'Evangile « le tableau le plus fini de la perfection humaine, » Jésus « le philosophe par excellence. » Il y a, dans cet Essai, du Marie Huber et déjà aussi du Rousseau. M. Sayous a mis en relief les points sur lesquels Bonnet a devancé l'auteur d'Emile : ce qu'il dit de l'éducation, du devoir de la rendre plus conforme à la nature, du danger de faire apprendre trop tôt le catéchisme à l'enfant, du rôle du plaisir et du jeu dans l'enseignement, tout ce chapitre est une esquisse
du programme que développera Rousseau. Il y a d'ailleurs entre ces deux hommes — qui ne s'aimaient pas — quelques ressemblances d'âme : Bonnet a une certaine inflammabilité d'enthousiasme, des heures d'extase de la pensée. Vous vous rappelez le bouillonnement d'idées que provoqua chez Rousseau la lecture du programme du concours de Dijon ; c'est quelque chose de pareil qu'éprouve Bonnet à la lecture de V Esprit des lois : « Je me persuadai que je n'avais encore rien lu, rien pensé, rien écrit. J 'étais tout en feu et comme possédé de l'esprit de l'auteur. »
Ce premier ouvrage philosophique de Bonnet effraya un peu les lecteurs genevois : on trouvait qu'il parlait beaucoup de fibres, que son langage avait je ne sais quelle teinte matérialiste. Et, de fait, tout spiritualiste qu'il est par les besoins du cœur, Bonnet fait la part très large à la sensation dans l'origine de nos idées. Son Essai analytique des facultés de Vâme, publié en 1760 à Copenhague, aux frais du roi de Danemark, offre une curieuse rencontre avec le Traité des sensations de Condillac : Bonnet, sans connaître cet ouvrage, n'a-t-il pas imaginé une statue à laquelle il prête successivement tous les sens, pour noter les phénomènes qui se produisent et montrer l'enchaînement des impressions qui d'un être sentant font un être pensant ! Ce livre, qui est le fruit de l'observation psychologique la plus sagace, ne rassura pas les anxiétés genevoises : toujours trop de sensation, trop de fibres! Bonnet abusait vraiment un peu des fibres et ne rachetait guère cet abus en plaçant le siège de l'âme dans le « corps calleux. » Il est vrai qu'il la proclamait hautement immortelle...
Après avoir abordé le problème de la génération dans ses Considérations sur les corps organisés^ où, par sa théorie de l'emboîtement des êtres, il se met en opposition avec la doctrine des molécules organiques chère à Buffon, Bonnet publia la Contemplation de la nature. C'est le moins oublié
de ses ouvrages et celui qui conquit le plus complètement la faveur du grand public. Il fut traduit en allemand, en anglais, en hollandais, en italien, et Spallanzani le commenta dans sa chaire de Pavie. C'est que Bonnet avait fait ici œuvre de vulgarisateur; c'est encore que son livre, malgré ce qui nous déplaît dans le style, est composé avec symétrie, qu'une idée aisément saisissable, frappante, grandiose, sinon juste, brille à toutes les pages : l'idée d'une échelle continue des êtres, qui forment une vaste chaîne universelle embrassant tous les règnes de la nature, l'idée d'un développement progressif de la création vers une harmonie supérieure. Tous ces êtres ont une âme qui ne saurait périr ; tous sont indéfiniment perfectibles et renaîtront pour vivre une meilleure vie avec une âme plus parfaite : « Il y aura de l'avancement pour tout le monde, » dit gaîment M. Villemain.
La Contemplation renferme les pages les plus agréables du philosophe genevois; mais ce sont justement celles où il est le moins philosophe, où reparaît l'observateur et le curieux ami des bêtes, celles où il décrit tout simplement les choses qu'il a vues. Voyez les chapitres sur Xespolypesà bouquet ou les polypes à bras, si chers à son illustre ami le naturaliste Trembley ^ ; voyez les chapitres sur les mœurs des oiseaux, sur la construction des nids, sur le langage des bêtes et l'industrie des animaux; voyez les courts morceaux sur le renard, la marmotte, sur les lapins, qui « goûtent dans les douceurs domestiques les plaisirs les plus touchants de la vie: » ces pages, toutes pénétrées du sentiment de la richesse et de la variété infinies de la nature, charmeraient encore aujourd'hui les lecteurs, si elles avaient des lecteurs. Quand Bonnet consent à être simple, il est charmant. Certes, Bernardin de Saint-Pierre est un artiste autrement habile ; la moindre page des Etudes de la
1) L'auteur des Instructions d'un père à ses enfants, aussi remarquables par le fond que peu littéraires par la forme.
nature a bien plus de couleur et de séduction ; mais il est permis de dire que Bonnet l'emporte par la précision du détail, la rigueur de l'observation, et qu'à force d'amour pour son sujet il devient tout à fait attachant.
Dans la Palingénésie (1769), il complète et développe sa conception du perfectionnement des êtres dans une nouvelle existence. Notre corps contient le germe d'un corps nouveau, doué d'une petite âme qui s'épanouira dans une autre économie ;' la mémoire, fondement de la personnalité, reliera la création nouvelle à la première. Il en sera de même des animaux de tout rang : tous ont une force de vie qui les perpétuera. L'auteur de ce système consolant s'appuie sans défaillance sur les promesses de la Bible et les espérances chrétiennes, et pour en avoir philosophiquement le droit, il consacre la dernière partie de sa Palingénésie à des Recherches sur le Christianisme, où il rend raison de sa foi.
On peut penser si Voltaire vit matière à plaisanterie dans les spéculations du pieux penseur : il trouvait fort impertinent que, si près de lui, on s'avisât de défendre la religion au nom de la philosophie : « Je ne sais quel rêveur nommé Bonnet, de Genthod, dans un recueil de facéties appelé par lui Palingénésie, paraît persuadé que nos corps ressusciteront sans estomac . . . Nous aurons des fibres intellectuelles et d'excellentes têtes. Celle de Bonnet me paraît un peu fêlée. » — Bonnet fit dire à Voltaire qu'il préférait ses railleries à ses éloges, et se contenta de répliquer : (( Il paraîtrait que M. de Voltaire n'a aimé personne dans ce monde, il n'a su regretter ni son père, ni sa mère ; car si son âme était susceptible d'un attachement ou d'un regret, il n'aurait pas le triste courage de plaisanter sur la plus douce espérance des malheureux et des déshérités de ce monde. »
La correspondance de Bonnet avec son cher maître Albert de Haller contient de piquants jugements sur l'au-
teur de Candide. On voit que Bonnet suivait attentivement les publications de son redoutable voisin ; il rendait justice à sa vivacité d'esprit, à l'incomparable souplesse de son style et même aux instincts généreux dont il fit preuve ; mais il détestait en lui l'incarnation de l'incrédulité frivole et railleuse : (.( Nous ne puiserons pas dans cette fabrique, dit-il, les choses qui nous sont nécessaires pour le grand voyage de l'éternité. »
L'antipathie de Voltaire pour Bonnet avait une autre cause que des divergences philosophiques. Bonnet jouissait d'une réputation dont nous avons peine à nous faire une idée ; il avait en tous pays, mais surtout dans le Nord, des disciples, des correspondants enthousiastes; il était fort bien coté à l'Académie des Sciences ; pendant quarante ans, il fut mêlé à tout le mouvement scientifique de son siècle ; sa vaste correspondance, conservée à la bibliothèque de Genève, atteste l'étendue de ses relations et de son influence. Les voyageurs passant en Suisse l'allaient visiter dans sa studieuse retraite de Genthod. Il arrivait souvent qu'ils sortaient de chez Voltaire pour aller saluer Bonnet. Ce partage de royauté était insupportable au « patriarche. » Cela ne l'empêcha pas d'ailleurs d'emprunter à un des livres de Bonnet l'article Feuilles de l'Encyclopédie ; il eut soin seulement d'apporter au texte primitif quelques changements indispensables : le mot Nature remplaça le mot Dieu, et à la Providence furent substituées les lois générales.
Aujourd'hui, si le nom de Bonnet n'a pas perdu tout son prestige, ses ouvrages sont tombés dans un oubli profond. Qui s'avise encore de feuilleter ces superbes in-quarto imprimés avec un luxe seigneurial par Fauche-Borel, le libraire neuchâtelois ? C'est qu'ils manquent surtout des qualités littéraires qui ont suffi à sauver de la mort des œuvres bien moins riches de pensée. On est étonné, en lisant Bonnet, qu'un esprit de cette trempe, aussi étendu,
rompu aux spéculations philosophiques, n'ait pas su créer à son usage une langue plus personnelle et plus nerveuse. L'aspect typographique de ces pages rassure d'abord le lecteur, qui voit se dérouler une longue suite de petits alinéas, formant de petits chapitres. Mais cette rapidité et cette concision sont moins réelles qu'apparentes : le style de l'auteur est diffus, d'une redoutable fluidité, trop onctueux, gavé d'adjectifs qui étouffent l'idée sous prétexte de l'illustrer. Bonnet poursuit les effets rhétoriques, et quand ses forces le trahissent en chemin, il s'en tire par l'abus de la forme exclamative et interrogative, ou encore par des points suspensifs qui sont moins une réticence pleine d'art qu'une façon de sortir de sa phrase. Il y a, dans un style pareil, à la fois gaucherie et prétention. Voyez la conclusion de la Palingénésie :
« 0 ! que la contemplation de ce magnifique, de cet immense, de ce ravissant Système de Bienveuillance qui embrasse tout ce qui pense, sent ou respire, est propre à élever, à agrandir notre âme, à balancer, à adoucir toutes les épreuves de cette vie mortelle, à soutenir, à augmenter notre patience, notre résignation, notre courage, à nourrir, à exalter tous nos sentiments de reconnaissance, d'amour, de vénération pour cette Bonté Adorable qui nous a ouvert par son Envoyé les portes de cette Eternité heureuse, le grand, le perpétuel Objet de nos désirs et pour laquelle nous sommes faits ...»
Que de mots, que de mots, qui submergent l'idée ! Quelle sentimentalité mouillée de larmes ! Et quelle phrase, enfin ! Je l'ai citée pour en tirer une leçon : quand les écrivains suisses écriront de la sorte, qu'ils ne s'avisent jamais d'accuser la France de les méconnaître. La France n'a pas de parti pris, au contraire ; ayez du style ; loin de vous méconnaître, elle vous adoptera et vous fera siens. Ecrivez comme Charles Bonnet, elle vous oubliera.
Pour nous, le devoir est de nous souvenir : Bonnet fut une des plus hautes intelligences de son temps, un maître
dans l'art de cette contemplation intérieure où il a passé la seconde moitié de sa vie. Il est arrivé à concilier avec une admirable certitude le christianisme et la philosophie, dans le temps même où le divorce entre eux allait être consommé. L'exemple de cette pensée puissante aboutissant à la foi la plus humble l'ut un réconfort pour beaucoup d'âmes troublées, qui venaient raffermir auprès du solitaire de Genthod leurs croyances ébranlées par le vent du siècle. Tout cela n'est-il rien ? Le succès même des ouvrages de Bonnet auprès de ses contemporains ne dit-il pas que, malgré leurs imperfections de forme, ils répondaient à ce besoin de foi, d'expansion et d'ardeur mystique qui survivait dans beaucoup de cœurs pieux ? Bonnet fut un vrai consolateur, un directeur d'âmes plein de tendresse. Jusque dans les infirmités cruelles de sa vieillesse, il aima les autres et leur apparut comme un sage en qui l'on trouvait un père.
Les exemples abondent. Parmi les hôtes de Genthod, nous aurions rencontré vers 1772 un jeune Schafïousois âgé de vingt ans, doué d'une imagination de feu et tourmenté du désir de la gloire. Lié avec Haller, Saussure et surtout Bonstetten, Jean de Muller — c'était lui — conçut alors le projet d'écrire l'histoire de la Suisse, d'être le poète épique des vieux âges; il ébaucha en français les premières parties de son œuvre. « J'ai vu son âme, disait Bonnet, vibrer comme une lame d'acier. » Le philosophe s'était pris à aimer cette nature ardente, impressionnable, et cherchait à en apaiser les orages. Je rappelle encore les Souvenirs d'un voyage en Suisse, de Karamzine, et l'enthousiaste récit de sa visite à Genthod ; puis le témoignage de Bonstetten, qui assure que la connaissance de Bonnet « fit la destinée de sa vie intellectuelle. » Voici enfin le journal inédit d'un jeune étudiant en théologie de Neuchâtel, qui devait être plus tard un des hommes distingués de son pays, Henri-David Ghaillet :
« Je n'allais qu'avec volupté chez l'excellent M. Bonnet, où je faisais toujours provision de bonheur. Tu as mis des hommes de bien sur la terre, ô mon Dieu ! Mon âme te bénit à cause d'eux... J'y trouvai des étrangers qui avaient voulu voir M. Bonnet comme un célèbre savant. Ah ! ils virent mille fois plus : un homme vertueux... J'y restai jusqu'à la nuit, m'oubliant dans son délicieux entretien. .. J'y causai, un peu plus familièrement et plus ouvertement que de coutume, sur mon sort et les êtres qui m'environnaient... Comment aurais-je dormi cette nuit-là ? Je suffisais à peine à penser à M. Bonnet. »
De pareils accents, dans leur emphase même, ont leur éloquence; ils montrent quelle action profonde exerçait le philosophe de Genthod sur tous ceux qui l'approchaient, et combien sa parole, faite d'autorité et de bonté, était supérieure au langage de ses livres. L'auteur trop souvent se guindé et s'évertue à la majesté; l'homme était simple et bon; sa grâce affectueuse, sa conversation pleine de naturel, riche de pensées, remplissait les visiteurs d'admiration et de reconnaissance, car ils ne sortaient jamais le cœur ni la tête vide de l'hospitalière demeure du savant chrétien.
Adversaire résolu de la philosophie des encyclopédistes, adversaire aussi du radicalisme de Rousseau, qu'il appelait « l'Erostrate politique, » Bonnet assista encore à la révolution que ces écrivains avaient préparée. Il mourut en 1793, après avoir exhorté ses amis par ces belles paroles : « Adorons les voies de la Providence, qui, dans le gouvernement moral de ce bas monde, se sert des folies d'une génération pour préparer le bonheur des générations futures ! »
« Les noms de Charles Bonnet et de l'illustre Saussure, a dit Sainte-Beuve, forment le véritable couronnement de
ce beau siècle littéraire et scientifique de Genève. » La France a si bien adopté le grand explorateur des Alpes, le fondateur de la géologie expérimentale, que l'inauguration de sa statue à Chamounix a été une vraie fête française, avec mise en scène otïicielle et discours du ministre de l'instruction publique. La France n'a fait, du reste, que reprendre son bien, car la famille de Saussure s'était réfugiée à Lausanne au temps de la Réformation. Un de ses membres s'établit à Genève au commencement du XVII°i» siècle et fut le chef de la branche qui a fleuri dans cette ville. Né en 1740, Horace-Bénédict de Saussure avait pour mère la sœur de M'"® Charles Bonnet, née de la Rive. Cette femme distinguée l'éleva virilement, le rendit fort, de toutes manières, pour le combat de la vie. Malade et clouée dans son fauteuil, elle adorait les fleurs : son fils allait battre les haies et les champs et lui rapportait des bouquets ; ce furent ses premières excursions botaniques. Son oncle Charles Bonnet le mit de bonne heure en relations avec Haller, alors à Bex, et le jeune homme, déjà passionné pour la science, devint l'admirateur, le disciple, le compagnon de courses du savant bernois.
A vingt-trois ans, il débuta à Genève comme professeur de philosophie et consacra ses efforts à démontrer la réalité de l'âme immortelle et l'existence d'un Dieu créateur infiniment puissant et sage ^.
C'est en 1760 que, désireux d'étudier la structure de la chaîne des Alpes, il était parti, à pied et seul, pour Chamounix, pauvre village, où « il n'y avait point encore d'auberge logeable, mais seulement un ou deux misérables cabarets, semblables à ceux que l'on trouve dans les villages les moins fréquentés.» A vrai dire, il n'était pas le premier à entreprendre l'exploration de ces (( montagnes
1) Voir, sur la philosophie de Saussure, les articles très curieux et très neufs de M. Ernest Navllle dans la Bibliothèque universelle de mars, avril et mai 1883. On trouvera aussi, dans le premier de ces articles, d'abondants détails biographiques.
maudites. » On connaît les excursions des Anglais Windham et Pocock, en 1740, l'année même où naissait Saussure, et de Pierre Martel, en 1741 ^; elles eurent un certain retentissement, grâce à Baulacre, qui collaborait aux gazettes suisses et hollandaises, et qui entretint les lecteurs du Journal helvétique des « glacières de la Savoie. » Le récit du voyage de Windham a un caractère plutôt pittoresque, sans qu'il faille attacher à ce mot un sens trop séduisant : les touristes se bornent à mesurer les distances parcourues, les hauteurs qu'ils gravissent, parlent des fatigues et des dangers de leur excursion, mais paraissent assez indifférents à la beauté des sites. Martel obéit davantage à la curiosité scientifique, car Baulacre nous apprend qu'il y avait dans la caravane « un mécaniste expert, qui fait lui-même les instruments de mathématiques et qui les sait manier. » Martel observe déjà le mouvement des glaciers, et s'il déclare le Mont-Blanc « inaccessible, » il consigne quelques remarques intéressantes sur les habitants de la vallée.
On sait avec quelle ardeur Saussure entreprit à son tour l'exploration des Alpes. On raconte que sa jeune femme le voyait avec une sollicitude inquiète risquer sa vie dans les hautes solitudes : « Gomment, lui répondait-il, renoncer à une vocation qui fait toute mon existence? » Non content de traverser quatorze fois les Alpes par huit passages différents, il visita encore les Vosges, l'Allemagne, l'Angleterre, la Sicile, le Dauphiné, l'Auvergne. Tout en étudiant les montagnes, il ne dédaignait pas d'étudier les hommes : en 1768, il passe quelque temps à Paris, fréquente les Buffon et les Jussieu, dont il trace d'agréables portraits dans ses lettres à Charles Bonnet. Dans celles que plus tard il écrit d'Italie, on aime à rencontrer, à côté des observations du savant, des passages émus sur les merveilles de l'art.
1) Voir à ce sujet les articles de M. Th. Dufour, le savant bibliothécaire de Genève, dans X'Echo des Alpes.
Des juges compétents, qui se nomment Cuvier, Alexandre de Humboldt, Alphonse Favre, ont dit ce que fut Saussure comme initiateur en géologie. 11 a, dit Cuvier, jeté le premier « quelques lumières sur les événements qui ont précédé l'état actuel du monde, » c'est-à-dire qu'il a entrepris de chercher dans l'état présent du globe terrestre le secret et les causes des modifications qu'il a subies. Son plus grand mérite, l'essence même de son génie, c'était de savoir observer. Il procédait avec une patience tranquille ; son esprit hardi résistait froidement à la séduction des hypothèses. Aussi Buffon, qui s'y abandonnait, lui, trop aisément, trouvait-il que Saussure « ne concluait pas assez. » Il travailla, en effet, dix-neuf ans avant de rien publier. Mais à cette prudence son génie unissait l'ampleur de l'observation. Il n'était pas de ces savants, dont il parle dans le discours préliminaire des Voyages^ qui « recueillent des curiosités, » qui « rampent, les yeux fixés sur la terre, ramassant çà et là de petits morceaux, sans viser à des observations générales ; » il veut sans doute qu'on observe les détails, mais sans perdre jamais de vue les grandes masses et les ensembles.
Mais l'écrivain, qui nous touche surtout, n'est pas moins digne de reconnaissance que le savant et n'a pas rendu de moindres services, si c'est servir l'humanité que d'élargir le cercle de ses admirations. Ce qui frappe tout d'abord chez cet auteur, c'est combien il l'est peu : là est le secret de son charme ; rien en lui ne sent Vauteur, rien ne rappelle ces « beaux esprits » dont il haïssait « l'orgueil insupportable. » « Plus exercé, dit-il modestement, à gravir les rochers qu'à tourner et à polir les phrases, je ne me suis attaché qu'à rendre clairement les objets que j'ai vus et les impressions que j'ai senties. » Sa rhétorique, s'il en a une, n'est qu'une forme de la probité : elle consiste à dire nettement des choses vraies. Les certitudes qu'il a conquises, il a besoin de les faire entrer dans l'esprit d'autrui»
Car il reste toujours professeur; écrire, pour lui, c'est enseigner. 11 n'est ni un philosophe contemplateur, ni un rêveur sentimental, ni un touriste dilettante ; il est un chercheur, qui veut enrichir la science du fruit de ses travaux. Aussi l'ornement du style est-il la dernière de ses préoccupations. Est-ce à dire que sa narration soit plate et incolore ? — Elle a, au contraire, dans sa sobriété, ce qui peut contribuer à la rendre vivante, expressive ; elle use d'images en général très simples, de comparaisons plus exactes que brillantes, mais qui évoquent avec puissance l'objet qu'elles doivent représenter.
Le public ne sentit pas d'abord le prix de cette énergique simplicité. On eût voulu . . . quoi ? — Le style des Nuits d'Young, j'imagine, ou celui des Ruines de Volney, appliqué à la haute montagne. Si Saussure avait voulu faire du beau style, son ouvrage était perdu pour la postérité ; pour quiconque connaît l'Alpe, il en a exprimé la sereine poésie, le calme et la fraîcheur, bien mieux que n'eussent pu le faire des écrivains d'un génie littéraire très supérieur au sien.
Voici une impression du glacier du Talèfre, où vous ne trouverez pas un mot à effet : V effet pourtant est produit par la netteté du dessin et la justesse de l'expression :
« Comment peindre à l'imagination des objets qui n'ont rien de commun avec tout ce que l'on voit dans le reste du monde ? Comment faire passer dans l'âme du lecteur cette impression mêlée d'admiration et de. terreur qu'inspirent ces immenses amas de glace entourés et surmontés de ces rochers pyramidaux plus immenses encore; le contraste de la blancheur des neiges avec la couleur obscure des rochers, la pureté de l'air, l'éclat de la lumière du soleil, qui donne à tous ces objets une netteté et une vivacité extraoïdinaires ; le profond et majestueux silence qui règne dans ces vastes solitudes, silence qui n'est troublé que de loin en loin parle fracas de quelque grand rocher de granit ou de glace qui s'écroule du haut de quelque montagne ; et la nudité même de ces rochers élevés, où l'on ne découvre ni animaux, ni arbustes, ni verdure. Et quand on se rappelle la belle végé-
tation et les charmants paysages que l'on a vus les jours précédents dans les basses vallées, on est tenté de croire qu'on a été subitement transporté dans un autre monde oublié par la nature.
<ï . ..Les glaciers sont couronnés par des pentes de neige qui montent en festons découpés comme des feuilles d'acanthe entre les tables noires et verticales des granits, où elles n'ont pas pu se fixer ; et le haut de ce magnifique amphithéâtre va se joindre à la voûte du ciel, qui est ici coloré d'un bleu d'azur foncé tel qu'on ne le voit jamais dans la plaine, et qui fait singulièrement ressortir l'éclat et le contraste des neiges et des rochers, »
Campé à la cabane de Pierre-Ronde, sur les flancs du Mont-Blanc, il note l'impression solennelle qui l'assiège, et rencontre sans le chercher un trait final plein de grandeur ;
(c Le ciel était parfaitement pur et sans nuages ; la vapeur ne se voyait plus que dans le fond des vallées ; les étoiles brillantes, mais dépouillées de toute espèce de scintillation, répandaient sur les sommets des montagnes une lueur extrêmement faible et pâle, mais qui suffisait pourtant à faire distinguer les masses et les distances. Le repos et le profond silence qui régnaient dans cette vaste étendue, agrandie encore par l'imagination, m'inspiraient une sorte de terreur ; il me semblait que f avais survécu seul à V univers^ et que je voyais son cadavre étendu sous mes pieds. »
Le plus compétent des juges, Rodolphe Tœpffer, admirait dans de telles pages « cette imagination assez riche, assez élevée surtout, pour trouver toujours assez d'aUment dans l'exacte réalité, sans exagérer les beautés, sans transformer l'accident en phénomène, la chose curieuse en merveille, la singulière en miracle. » L'amour de la vérité est le fond de cet écrivain, comme il est le fond du savant.
Ses pages les plus justement célèbres sont celles où la grandeur du sujet ajoute à son récit un surcroît d'intérêt, c'est-à-dire celles où il raconte ses campagnes du Mont-
Blanc. On sait comment, avec son fidèle guide Balmat, il parvint au sommet après de longues études, en 1 787. Il a retracé cette période héroïque de sa vie sur le même ton égal et modeste que ses autres voyages. Mais le lecteur le suit avec une émotion plus vive dans sa lutte patiente avec le colosse. Une vraie lutte, en effet, où le savant semble être aux prises avec un adversaire résolu à ne pas céder : <( Cela était devenu pour moi une espèce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le Mont-Blanc, que l'on voit de tant d'endroits dans nos environs, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. » Quand il a vaincu enfin, le pénible souvenir de l'effort accompli, quelque chose qui ressemble à de la rancune, l'emporte d'abord sur la joie du triomphe. Comme confidence psychologique, le passage veut être cité :
« Cette arrivée (au sommet) ne me donna pas d'abord tout le plaisir que l'on pourrait imaginer ; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j'avais été l'objet, car la lonj^ueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m'avait coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d'irritation. Au moment où j'eus atteint le point le plus élevé de la neige qui couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu'avec un sentiment de plaisir. »
Mais Saussure a bon estomac : c'est la moitié au moins d'un bon caractère, et son humeur indulgente reprend le dessus après souper : « Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompH ce dessein formé depuis vingtsept ans,... projet que j'avais si souvent abandonné et repris et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. » De retour à Genève, ajoute-t-il avec cette bonhomie enjouée qui s'allie si bien chez lui à la gravité, « je revis le Mont-Blanc avec un vrai plaisir et sans éprouver ce sentiment de trouble et de peine qu'il me causait auparavant. »
Nous parlons de bonhomie : rien de moins tendu que ces récits souvent égayés d'une pointe d'humour. En passant entre le glacier des Bossons et le sommet de l'arête, la caravane cherche une échelle et une perche cachées par Jacques Balmat dans son précédent voyage ; on retrouva l'échelle, mais la perche avait été dérobée : « Il est singulier, remarque Saussure, qu'il y eût là des voleurs : on ne peut pas dire cependant que ce fussent des voleurs de grand chemin. » — Il y avait, chez cet homme de génie, un inaltérable fonds de candeur : il avoue, tout en le qualifiant de « puéril, » le mouvement de joie qu'il éprouva lorsque, en s'élevant sur les flancs du Mont-Blanc, il découvrit au loin ... le lac de Genève. Un sentiment analogue, une joie d'adolescent, l'envahit chaque printemps lorsqu'il lui est enfin permis de regagner la montagne et qu'il revoit les premières plantes alpines. Né pour vivre dans ces altitudes, il ne vit entièrement que là ; l'horizon de sa pensée s'élargit à mesure que grandit l'horizon offert à ses regards : « Ceux-là seuls, s'écrie-t-il, qui se sont livrés à ces méditations sur les cimes des hautes Alpes savent combien elles sont plus profondes, plus étendues, plus lumineuses que lorsqu'on est resserré entre les murs de son cabinet. »
De cette nature sauvage, il ne sépare point dans son affection les montagnards, ses « bons amis de Chamounix ; » riche, il se fait pauvre avec eux, devient leur pareil, partage leur humble genre de vie; il sait démêler sous leurs préjugés et leur ignorance leurs qualités solides ; il ne croit pas, dit Tœpffer, « qu'un salaire d'argent paie le respect, le dévouement, l'affection de ces cœurs simples qui se donnent à lui ; » il les observe d'un œil bienveillant; il étudie chez eux, en frère aîné qui cherche à les comprendre, « ce singulier mélange de raison et de superstition, exprimé avec force dans la langue énergique du pays ; » en quelques pages pénétrantes, il esquisse la psychologie des
chasseurs de chamois, et par une condescendance touchante, il élève leur passion au niveau de la sienne :
« Ce sont ces dangers mêmes, cette alternative d'espérances et de craintes, l'agitation continuelle que ces mouvements entretiennent dans l'âme, qui excitent le chasseur, comme elles animent le joueur, le guerrier, le navigateur, et même jusqu'à un certain point le naturaliste des Alpes, dont la vie ressemble bien à quelques égards à celle du chasseur de chamois. »
S'il aimait à chercher l'homme dans la nature, y a-t-il rencontré Dieu ? Le peintre des Alpes est très réservé à cet égard, et rien en lui ne rappelle la religiosité un peu débordante de son oncle Charles Bonnet; il est difficile, après l'avoir lu, de dire en quoi consiste son spirituahsme. N'incline-til point vers un certain panthéisme, lorsque, par exemple, ayant décrit la source de l'Orbe, il s'écrie :
c( On comprend, en voyant cette source, comment les poètes ont pu déifier les fontaines ou en faire le séjour de leurs divinités. La pureté de ses eaux, les beaux ombrages qui l'entourent, les rochers escarpés et les épaisses forêts qui en défendent l'approche, ce mélange de beautés tout à la fois douces et imposantes, cause un saisissement difficile à exprimer et semble annoncer la sainte présence d'un être supérieur à l'humanité. »
Saussure mourut au commencement de 1799. La célébrité était venue à lui, les sociétés savantes de toute l'Europe le comptaient au nombre de leurs membres ; il laissait à ses enfants un nom glorieux qu'ils ont dignement porté et des talents variés qu'ils ont fait valoir à son exemple : M™® Necker de Saussure, sa fille, a pris une place d'honneur dans la littérature pédagogique. Les concitoyens de Saussure aimaient en lui un représentant de l'esprit aristocratique dans ce qu'il a de vraiment noble : exempt des préjugés de caste, d'un esprit plus libéral que celui qui régnait autour de lui, il faisait consister la vraie supériorité dans la distinction des sentiments et la valeur intellectuelle. Il fonda à Genève une Société des Arts encore
florissante aujourd'hui et à laquelle ses descendants n'ont cessé de rendre de constants services. Il prit un vif intérêt au développement de l'instruction publique, et jamais savant ne demeura moins confiné dans le culte égoïste de la science. Il s'exprimait ainsi dans son Projet de réforme pour le collège de Genève :
« Les enfants destinés aux arts et au commerce, qui font pourtant la plus nombreuse et la plus utile partie de notre ville, ne tirent de l'éducation qu'ils reçoivent dans le collège aucune utilité. Dans une république, où le plus grand nombre participe à la souveraineté, faut-il que ce grand nombre soit dévoué à une éducation défectueuse ? Réveillons-nous à la voix de la patrie et de la liberté, qui demandent à grands cris une vraie éducation publique. »
Malgré la popularité que de tels sentiments lui avaient value, il fut arrêté, en 1782, pour avoir tenu tête aux perturbateurs ; puis il osa soutenir avec ses domestiques le siège de sa propre maison et montra dans cette heure de révolution que l'intrépidité du citoyen valait celle de l'explorateur des Alpes.
Rousseau avait fait œuvre de paysagiste et de littérateur, mais ne s'était guère élevé dans ses descriptions au-dessus de la région moyenne de notre pays. Avec de Saussure le cadre s'élargit, les hautes Alpes deviennent le principal objet d'études, il crée une littérature alpestre. Avant lui on parle des sublimes horreurs de ces régions qu'on ne connaissait pas ; à partir de la publication de ses Voyages, Vhorreur disparaît, la sublimité est mieux comprise ; les excursions en Suisse se multiplient, deviennent une mode européenne, et les Hvres inspirés par les Alpes ne se comptent pas plus que les tableaux dont elles fourniront les motifs. En gravissant le Mont-Blanc, l'écrivain genevois a ouvert à l'esprit humain une voie nouvelle, un domaine dont les sciences, l'art et les lettres sont loin encore à cette heure d'avoir épuisé les richesses.
Pour être juste, il faut joindre au nom de Saussure celui de Marc-Théodore Bourrit, l'historiographe des Alpes, Il était chantre à l'église de Saint-Pierre de Genève, et joignait à un certain talent de peinture le don d'un style expressif, quoique sentimental et pompeux. Pendant cinquante années, il visita les montagnes, qui lui fournirent le sujet de plusieurs ouvrages, illustrés d'estampes qu'il gravait lui-même. Sa pittoresque Descriytion des glacières de Savoie (1773) précéda les Voyages de Saussure, qui, loin de voir en lui un rival, lui écrivait : « J'aurai à votre livre l'obligation d'avoir réveillé l'attention du public sur ces grands objets, et de lui avoir fait désirer d'en connaître les particularités. »
Il ne rendait pas un moins sincère hommage aux travaux des frères DeLuc, qui s'efforcèrent de systématiser les observations géologiques qu'il avait recueillies et d'édifier une théorie de la terre. Ces deux frères, Jean-André et Guillaume- Antoine, étaient fils de ce «bon DeLuc» que Rousseau appelait « le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes, » et à qui l'on doit les Lettres delà Montagne ^ Ses fils étaient négociants de leur état, mais épris de science, et visitaient chaque année quelque région nouvelle en collectionnant des fossiles. Leurs travaux, qui ont été placés en bon rang par Cuvier, dans son Discours sur les révolutions du globe, avaient pour but d'établir la conformité entre les récits de la Genèse et les données de la géologie. UHistoire de la terre et de l'homme, de Jean-André DeLuc, atteste sa vaste érudition autant que la solidité de ses croyances.
1) Voir ci-dessus page 267.
Toute une pléiade de savants fut l'honneur de Genève pendant cette seconde moitié du siècle ; les sciences d'observation ne sont pas les seules qui fleurissent alors dans la cité des Bonnet, des Saussure et des Trembley. Bien avant les Voyages dans les Alpes, Paul-Henri Mallet avait ouvert aux imaginations de» perspectives toutes nouvelles dans son Histoire du Danemark. Il est aisé de s'expliquer la vogue dont a joui cet ouvrage aujourd'hui trop oublié : Mallet eut l'honneur de révéler au public, dans une Introduction fort bien faite, la poésie et la mythologie Scandinaves, d'attirer l'attention du monde savant sur les antiquités du Nord. Professeur à Copenhague et précepteur du prince royal de Danemark, très érudit, doué d'un sens critique aiguisé, il avait appliqué ses talents à la matière qui s'offrait à lui, à l'histoire du pays où il était obhgé de gagner sa vie. Mallet n'est pas un brillant écrivain, et sa narration claire, facile, n'eût point sufïi à assurer le très grand succès de son livre, si la nouveauté du sujet ne lui avait prêté un charme très vif. Ses chapitres sur la religion des peuples du Nord, puisés dans VEdda, avaient alors tout l'attrait de l'inconnu, et les lecteurs saturés de philosophie y trouvèrent une sorte de rafraîchissement. Le mérite de Mallet, c'est encore d'avoir entrevu la méthode historique moderne, qui ne néglige plus aucun élément de connaissance : « Si nous voulons sérieusement de nouveaux résultats, dit-il, faisons des observations nouvelles... Il faut étudier les langues, les livres, les hommes de chaque siècle, de chaque pays, puiser dans ses vraies sources la connaissance des nations. »
Vers le même temps, l'estimable Senebier, bibliothécaire de la ville de Genève, accomplissait ses utiles travaux de bibliographie et donnait cette histoire littéraire de Genève, qui sans doute manque de composition, de couleur dans le style, parfois aussi de mesure dans l'éloge, mais qui devra toujours être consultée par quiconque écrira sur les mê-
mes matières. Sainte-Beuve, étonné de la richesse du sujet, s'écriait :
« Théologie, droit public, science, philosophie et philologie, morale, toutes ces branches sont admirablement représentées et portent des fruits comme disproportionnés à l'œil avec le peu d'apparence du tronc ; c'est un poirier nain qui est, à lui seul, tout un verger. Certes la patrie de Cramer, de Calandrini, de Burlamaqui, de Trembley, de Bonnet et de Saussure, n'a rien à envier aux plus fières patries, surtout quand elle est la nourrice aussi et la mère adoptive de tant d'hommes dont le nom ne se sépare plus du sien, et quand elle a, selon les temps, Calvin pour les saints, Abauzit pour les sages. »
Senebier avait composé son histoire d'après les matériaux laissés par Léonard Baulacre. Plusieurs fois nous avons rencontré ce nom sans nous y arrêter. Baulacre a, pendant la première moitié du siècle, prodigué d'innombrables articles de biographie et de critique dans les recueils périodiques. On a rassemblé il y a trente ans quelques-uns de ses travaux, qui peuvent encore instruire et plaire par un certain atticisme ingénieux. Il est le type d'une espèce de savant qui n'est pas rare à Genève : le savant qui se répand et se disperse, qui fouille les recoins obscurs des sciences, manifeste cjuelque prédilection pour les infiniment petits, possède à fond ce qu'il sait, — et sait tout, — en fait hbéralement profiter les autres, exerce à merveille un sens critique très délié, se complaît dans l'analyse et les recherches minutieuses, mais oublie de se ressaisir et de se résumer, de faire un livre et de composer une œuvre. Depuis Abauzit, que de savants pareils Genève a comptés : estimables entre les meilleurs, laborieux et modestes, dignes dans leur vie, serviables à tous, honorés de tous, songeant trop à la science, point assez au public, et laissant à d'autres l'honneur des fructueuses moissons !
Gibbon à Lausanne. — Suzanne Curchod. — M"® de Montolieu. — Le doyen Bridel. — Le docteur Tiesot. -7- Les Bernois : Lerber ; Sinner de Ballaigue. — D.-F. de Merveilleux.
Le séjour de Voltaire à Lausanne, sans y exercer une influence littéraire très profonde, avait répandu le goût des plaisirs de société, du théâtre, de la vie élégante et facile ; cette flamme brillante et légère ne s'éteignit que vers la fin du siècle. La philosophie raffinée du Mondain avait trouvé un sol favorable au bord du Léman, dans l'heureuse saison d'insouciance qui précéda la grande révolution. Les gentilshommes du pays, à qui les carrières publiques étaient fermées au profit des Bernois, prenaient du service à l'étranger; ils rapportaient de France ou de Hollande le ton et les manières du grand monde, menaient pendant l'été la vie de château, passaient l'hiver à Lausanne ou à Yverdon, ville alors très animée. Par eux s'établissaient des relations fréquentes avec le reste de l'Europe ; ils enseignaient à leurs amis étrangers le chemin de nos contrées, que venait d'illustrer le séjour de Voltaire, où résidait le docteur Tissot, cet émule de Tronchin. Beau-
coup d'autres Vaudois instruits, dont les talents ne trouvaient pas leur emploi dans leur patrie, s'en allaient à l'étranger comme précepteurs ou gouverneurs dans des familles nobles ou princières ^. Ces Saint-Preux revenaient au pays achever leur vie dans l'aimable oisiveté de nos petites villes. Les salons de la rue de Bourg, — ce faubourg Saint-Germain de Lausanne, dit l'historien Verdeil — s'ouvraient à une société brillante, cosmopolite, où les indigènes apportaient leur cordiahté, leur bonhomie, et les étrangers les idées qui avaient cours dans l'élite de l'Europe. A côté de patriciens bernois cultivés et savants, on rencontrait des Français réfugiés qui venaient renforcer les rangs de la noblesse du pays. Dans le haut quartier de la Cité, près de la cathédrale, se groupaient les étudiants et lés professeurs. Le monde aristocratique et le monde académique parfois se mêlaient, avaient en commun des fêtes, des assemblées, des pique-niques.
La publication de la Nouvelle Héloïse avait attiré les regards de l'Europe lettrée vers les beaux rivages du Léman : les bosquets de Clarens, les rochers de Meillerie devinrent des lieux de pèlerinage. Remarquons à ce propos que les étrangers paraissent avoir goûté avant nous la beauté de notre pays et en général le charme de la nature. Juste Olivier a recueilli la preuve qu'en 1757, à Lausanne, il était encore malséant de s'asseoir sur l'herbe; un voyageur français, en 1770, accusait les Vaudois d'être insensibles à la beauté sous toutes ses formes : « L'habitant du pays de Vaud, disait-il, est l'époux d'une belle femme que tout le monde admire excepté lui. » Mais l'inconscience n'est-elle pas une forme du bonheur ? Le peuple vaudois était heureux : le landamman Monod pouvait écrire, au commencement de notre siècle, en songeant aux années d'avant la révolution vaudoise : <i Qui ne voit encore sur nos prome-
1) Tel fut le cas de M. de Chanière, qui épousa une spirituelle Hollandaise, sœur de ses élèves, M"» Isabelle van Tuyll.
nades ces danses que formaient, au coucher du soleil, l'ouvrier et l'artisan, comme si chaque beau jour eût élé un jour de fête ? »
Parmi les hôtes de distinction que Lausanne se fait gloire d'avoir hébergés, il en est un qui a laissé une agréable peinture de la société vaudoise de ce temps. Edouard Gibbon, fils d'un membre du Parlement anglais, né en 1737, s'était fait catholique à seize ans. Son père le relégua à Lausanne et le confia au pasteur et professeur Pavillard, pour le retirer « des erreurs du papisme. » Il passa cinq ans dans cette ville, à laquelle il s'attacha « comme à la plus agréable des retraites. » Il y connut Deyverdun, le futur traducteur de Werther, « jeune homme d'un aimable caractère et d'un excellent jugement, » qui devait être le compagnon de son âge mûr. Gibbon refit sérieusement son éducation à Lausanne, sous la direction de l'estimable Pavillard et avec des professeurs distingués comme Vicat et Treytorrens.
Il fréquentait la société que Voltaire réunissait autour de lui. Dans les salons où il était reçu, il rencontra en 1757 une jeune personne qu'il se vante d'avoir aimée d'un amour pur et exalté. C'était « la belle Gurchod, » ainsi que l'appelait tout Lausanne. Suzanne Gurchod, fille du pasteur de Grassier, village voisin de la frontière de France, unissait l'esprit, la beauté et l'érudition : « Je la trouvai, dit-il, savante sans pédanterie, animée dans la conversation, pure dans ses sentiments et élégante dans ses manières. » Les étudiants en belles-lettres et les « proposants » de Lausanne avaient fondé, sous la direction de la jeune fille, une société littéraire, l'académie des Eaux, qui tenait son nom du vallon des Eaux, où elle se réunissait. La belle Suzanne présidait du haut d'un trône de verdure. On voit par là que l'esprit de Voltaire n'avait point banni de Lausanne un certain goût de préciosité : la présidente de l'académie des Eaux garda toujours son coin d'affectation et de
bel esprit. Lorsqu'elle fut devenue M™« Necker, un juge fort spirituel, Bonstetten, trouvait sa conversation « un peu ambitieuse. »
Gibbon a raconté dans ses Mémoires son petit roman, mais il a altéré la vérité. A l'en croire, après avoir obtenu la main de M"« Curchod, il aurait dû renoncer à elle à cause de l'opposition formelle de son père : « Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. » Il ajoute que sa fiancée prit fort tranquillement l'aventure. Or il est aujourd'hui bien prouvé ^ que Gibbon se conduisit comme un parfait égoïste, aussi peu gentleman que possible : pendant les quatre ans qui suivirent son retour en Angleterre, il ne donna plus signe de vie à la fiancée qui comptait sur sa parole, et enfin il se dégagea par une lettre embarrassée, où il alléguait la volonté paternelle. Suzanne souffrit cruellement de cet abandon. Rousseau, tenu au courant de l'affaire par Moultou, appelle Gibbon cv un homme à mépriser. » Le mot n'est point trop sévère.
Après la mort du pasteur de Crassier, la jeune fille, restée sans fortune avec sa mère, donna des leçons pour vivre. Au bout de trois années d'une existence précaire, M™« Curchod, emportée par une courte maladie, laissait Suzanne orpheline et seule, dans un état voisin de l'indigence. Elle accepta une place de dame de compagnie chez M™« de Vermenoux qui, dans un séjour à Genève, s'était éprise de son mérite et désirait l'emmener à Paris. Veuve et jeune encore. M"»® de Vermenoux était recherchée en mariage par le riche banquier Necker, mais ne pouvait se décider à lui donner une réponse favorable. Quand Necker eut vu la jeune Vaudoise, il changea ses batteries : ce fut elle qui devint M"^« Necker. Nous la retrouverons à Paris, où Gibbon ne craignit pas d'aller la revoir : « Elle me montrait, dit-il avec une fatuité insupportable, beaucoup d'at-
l) Voir la correspondance des deux jeunes gens publiée par M. d'Hausson ville : Le Salon de M™» Necker, 1. 1.
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tachement, et le mari beaucoup de politesse. Pouvait-il m'insulter plus cruellement?... Elle est aussi belle que jamais et beaucoup plus agréable, et me semble plus satisfaite qu'enorgueillie de sa fortune. »
Gibbon avait quitté Lausanne en avril 1758, avec le ferme espoir de revenir un jour dans ces lieux « si chers à sa jeunesse. » Souvent, le soir, à Londres, pendant que les carrosses roulaient sur le pavé de Bond-Street, accoudé sur ses livres dans sa chambre solitaire, il laissait sa pensée s'envoler vers les heureux rivages où un instant avait battu son cœur. Il avait conçu dans notre pays le projet d'écrire une Histoire de la république des Suisses (l'idée était dans l'air), et avait rédigé en français les premiers chapitres de son Essai sur l'étude de la littérature. Il revint en 1763 à Lausanne, oîi le bon Pavillard le reçut en pleurant de tendresse. Ce second séjour de près d'une année fut plein de charme pour le jeune écrivain. Le goût du théâtre avait survécu au passage de Voltaire ; la jeunesse lausannoise, qui jouissait d'une grande liberté d'allures, formait une société portant le nom poétique de Société du printemps :
«. Elle était composée de quinze à vingt jeunes demoiselles de bonne famille ... La plus âgée n'avait pas peut-être vingt ans ; toutes agréables, plusieurs jolies, et deux ou trois d'une beauté parfaite. Elles s'assemblaient dans les maisons les unes des autres presque tous les jours, sans y être sous la garde, ni même en présence d'une mère ou d'une tante. Au milieu d'une foule de jeunes gens de toutes les nations de l'Europe, elles étaient confiées à leur seule prudence. Elles riaient, chantaient, dansaient, jouaient aux cartes et même des comédies ; mais au sein de cette gaîté insouciante elles se respectaient elles-mêmes et étaient respectées par les hommes. »
Pourtant, Gibbon ne voyait plus Lausanne avec des yeux d'adolescent; le sens critique corrigeait les enthousiasmes naïfs d'autrefois. Il observe que les femmes vaudoises sont supérieures aux hommes, qu'elles sont « douées
de plus de connaissances et de goût que leurs maris et leurs frères. » Il insiste sur leur sagesse, unie à tant de liberté : « Tout au plus peuvent-elles être un peu complaisantes, dans l'idée honnête, mais incertaine, de prendre un étranger dans leurs filets . . . L'affectation est le péché originel des Lausannois, — non pas tant l'affectation d'esprit, qui est rare, que l'affectation de dépense et de noblesse. »
Après ce second séjour, Gibbon retourna se fixer à Londres et y commença son grand ouvrage de la Décadence de V Empire romain. Mais bientôt, las de la politique, où il avait fait une courte incursion, las même de l'Angleterre, où on ne lui rendait pas justice, il songea à chercher à Lausanne « la retraite de son âge mûr. » Tout l'y rappelait : les souvenirs, le charme du pays, l'agrément de la société, la langue aussi, qu'il préférait à l'anglais, et surtout son amitié pour Deyverdun, qui possédait à Lausanne une habitation charmante avec terrasse et jardin^. Les deux célibataires résolurent de marier leurs existences dépareillées. En 1783, vingt ans après son second séjour. Gibbon s'étabhssait à Lausanne : « Bien des changements avaient eu lieu, dit-il... Je me rappelle les poHssons qui sont aujourd'hui juges; les petites filles de la Société du printemps qui sont devenues grand'mères. »
Lausanne était plus animée que jamais : la réputation de Tissot y attirait les étrangers autant que la mode nouvelle de visiter les montagnes. M™® de Gharrière a tracé, dans ses Lettres de Lausanne, un vif tableau de la société aimable et variée qu'elle avait rencontrée dans la petite ville pendant les courts séjours qu'elle y fit. On conçoit que Gibbon dut s'y plaire et qu'il annonce gaîment à ses amis anglais son mariage avec t( Fanny Lausanne, » qui est « du caractère le plus gai et le plus sociable. » La lune de miel ne l'empêcha d'ailleurs point d'achever son grand
1) C'est sur l'emplacement du jardin que s'élève aujourd'hui l'hôtel Gibbon.
ouvrage, dans la nuit du 27 juin 1789, sous son berceau d'acacias, ainsi qu'il le rapporte dans une page célèbre de ses Mémoires. Il lui fallait de la volonté pour travailler avec suite et résister aux distractions de cet agréable séjour. Malades et oisifs, altesses et diplomates, écrivains en délicatesse avec leur gouvernement, prétendants en exil, aventuriers de lettres, tout un monde changeant et bizarre affluait à Lausanne, qui profitait de l'abandon de Genève constamment troublée par les révolutions ^ Gibbon éci it en 1784 à Milady ShefTield :
« Je me promenais il y a quelques semaines sur ma terrasse avec M. Tissot, le célèbre médecin, M. Mercier, auteur du Tableau de Paris ^ l'abbé Raynal, Monsieur, Madame efc Mademoiselle Necker, l'abbé de Bourbon, fils naturel de Louis XV, le prince héréditaire de Brunswick, le prince Henri de Prusse, et une douzaine de comtes, de barons et de personnages singuliers, parmi lesquels un fils naturel de l'impératrice de Russie... Le tour de Suisse, des Alpes et des glaciers est devenu une mode. Tissot attire les malades, de France surtout ; et une colonie d'Anglais a pris l'habitude de passer les hivers à Nice et les étés au pays de Vaud, »
Aux noms cités par Gibbon, il faut ajouter celui du marquis de Boufflers, qui cherchait « des originaux » et n'en pouvait trouver nulle part autant que sur nos rivages; celui de Court de Gébelin, de Servan, de M™« de Genhs, qui, ne trouvant plus de place à l'auberge, aurait couché dans son carrosse, si M'»^ de Montolieu n'avait vu de sa fenêtre la perplexité de l'étrangère et ne lui avait offert un asile ^.
Deyverdun groupa plusieurs de ces étrangers en une société littéraire qui joua un rôle plus sérieux que la Société du printemps. On y lisait des mémoires, dont on
1) Une « Athènes orageuse, » disait Alexandre de Humboldt.
2) Sur la société lausannoise à la fin du XVII1"« siècle, voir les curieuses lettres de Sophie Laroche, l'amie de Gœthe, publiées par Gaullieur dans la Revue suisse de 1858. Elles sont pleines de détails piquants sur Gibbon, M"« de Montolieu , Bonstetten , Dutoit-Membrini, la famille Constant, la famille Necker, les émi,<rés. Voir, dans le même volume, les lettres inédites de Bonstetten. Oa est très frappé de l'activité d'esprit qui régnait alors dans nos contrées.
discutait les conclusions. Les sujets étaient dans le goût du jour : « Est-il des préjugés qu'il faut respecter ? — S'il est des sciences absolument inutiles au bonheur et à la perfection des hommes ? » — Mais voici une question qui nous touche de plus près et dont la portée est significative : La Suisse française a-t-elle une poésie nationale, et en quoi cette poésie diffère-t-elle de celle des peuples voisins? C'était — à peine besoin de le dire — un jeune rimeur qui avait proposé cette question: M. Josse pinida avec conviction la cause de l'orfèvrerie. — Il s'appelait de son vrai nom Philippe Bridel, et fut, quelques années plus tard, le promoteur de la littérature indigène, le premier chantre des beautés naturelles et des gloires historiques de son pays.
La présence de Gibbon ne fut pas sans influence sur le mouvement littéraire vaudois. Il donnait volontiers des conseils, s'intéressait aux travaux de la chanoinesse Polier, qui dirigeait le Journal de Lausanne; il nous apprend dans une lettre à Milady Shefïield qu'il ne fut pas étranger à la pubhcation d'un roman dont le succès fut considérable :
« Milady a-telle lu un roman de notre fabrique ici, qui a pour titre : Caroline de Lichtfield ? Je puis bien dire de notre, puisque nous avons été, Deyverdun et moi, les juges et les mécènes du manuscrit. L'auteur, qui depuis s'est mariée pour la seconde fois Qj^me (jg Crousaz, à présent de Montolieu), est une charmante femme. Il y a eu du danger pour moi ...»
On ne peut se défendre d'un sourire : Gibbon, qui n'avait jamais été beau, était devenu avec les années grotesquement gras et replet. Ecoutons Sainte-Beuve :
(( Tout le monde connaît sa silhouette, son profil découpé qui est en tête des 3fêmoires, et où il est représenté triturant sa prise de tabac, ce corps volumineux et rond porté sur deux jambes fluettes, ce petit visage comme perdu entre un front haut et un menton à double étage, ce petit nez presque effacé par la proéminence des joues. »
Ainsi fait, Gibbon, si l'on en croit M™® de Genlis, tomba un jour aux pieds de M^^ de Montolieu, et, malgré les injonctions de celle-ci, ne pouvait se relever : il était devenu si gros et si pesant que la romancière en fut réduite à sonner un domestique et à lui dire : « Relevez Monsieur. »
Le nom de M™® de Montolieu n'évoque plus aujourd'hui que la vague et désagréable idée d'un goût faux et d'un romanesque enfantin. Fille du doyen Polier de Bottens, que nous avons rencontré dans la société de Voltaire, elle était née à Lausanne en 1751. Déjà veuve à vingt-quatre ans de Benjamin de Crousaz, elle se remaria avec le baron de Montolieu, réfugié languedocien. C'est pendant son veuvage et pour se distraire qu'elle se mit à écrire. Caroline de Lichtfield^ son premier et son meilleur ouvrage, parut en 1786 à Lausanne et fut réimprimé à Paris et à Londres. Son second mariage ne dura guère plus que le premier : bientôt veuve pour la seconde fois, elle partagea sa vie entre la société, la lecture et le travail. Elle a laissé cent cinq volumes, romans originaux ou imités de l'allemand et de l'anglais, qu'elle se plaisait à composer dans sa campagne de Bussigny. Le plus populaire est assurément sa traduction du Robinson suisse de Wyss, que nous avons tous lu et relu. L'auteur mourut octogénaire en 1831. Son fils unique ne lui survécut que quelques heures. Le même convoi les déposa dans la même fosse, sur laquelle on mit cette inscription : « Me voici. Seigneur, avec le fils que tu m'as donné. »
Voilà ce que nous apprend l'excellent Dictionnaire biographique de M. de Montet. Voulez-vous voir maintenant un malin croquis de la sentimentale baronne ? Demandons-
le aux lettres inédites de M™® de Gharrière. Sans doute, c'est une femme à succès qui parle d'une autre femme à succès, et — chose plus grave encore ! — une romancière qui juge une rivale. Mais s'il y a quelque intention de caricature dans la page qu'on va lire, on y discerne les traits véritables sur lesquels a malicieusement appuyé le vif crayon de l'auteur de Caliste. M™® de Gharrière était, avant tout, naturelle ; M™« de Montolieu, avec une intelligence ornée, beaucoup de monde et de lecture, était un peu précieuse : il y avait chez elle, disons le mot, du bel-esprit de province. Elle était venue faire un séjour à Neuchâtel, et M.^^ de Gharrière écrivait de Golombier à une*amie résidant à la ville :
« J'ai soupe avec M™® de Montolieu, à Lausanne, il y a bien des années. Elle avait de l'esprit, et joignait à une naïveté villageoise de la coquetterie et des prétentions. Il était naturel qu'elle ne me plût guères, mais il était naturel qu'elle plût aux hommes beaucoup. Seulement les Anglais qui étaient en pension chez son beau-père la trouvaient d'une malpropreté dégoûtante. Amusez-vous à comparer le portrait de la jeunesse avec la réalité actuelle. »
M"*® de Gharrière put faire elle-même la comparaison, car M""^ de Montolieu la vint voir à Golombier. Elle écrit à son amie :
« Dites-moi, ma belle, si je me trompe en disant ici à mes entours que vos Neuchâtelois n'auront osé prononcer sur M™^ de Montolieu. Elle a trop mauvaise façon pour qu'ils aient pu prendre sur eux de dire que c'était une femme d'esprit, et elle a trop de réputation pour qu'ils disent : « C'est une femme commune. » Elle m'a dit de fort jolies choses avec de grosses flagorneries du genre le plus embarrassant pour quiconque n'a pas un gros amour-propre bien avide et avalant tout ce qui se présente . . . J'ai voulu en vain retrouver en elle quelque vestige de la femme d'autrefois, de celle qui était jolie et qui avait des prétentions à l'aimable abandon de la naïveté. Cependant il n'est pas très étonnant que l'aimable naïveté villageoise se soit changée avec le temps en ce vulgarisme d'une marchande à
la toilette. Quelle mine, quel rire ! Adieu, ne parlez pas d'après moi , mais dites-moi ce que l'on dit , . . . si l'on se hasarde à parler. »
Ce que M"^® de Gharrière paraît avoir ignoré, c'est l'excellent fond que cachait la baronne sous des dehors un peu déplaisants. Ceux qui l'ont connue vieille dame rendent hommage à sa bonté indulgente, que l'isolement de l'âge n'avait point altérée, et à la grâce d'un esprit resté jeune sous les cheveux blancs.
Caroline de Lichtfield^ qui jouit d'une vogue prolongée, et fut réimprimé pour la dernière fois en 1843, avait été écrit, assure l'auteur, « pour amuser une vieille parente. » Deyverdun s'empara du manuscrit et le publia. Gibbon était complice de cette petite violence faite à M™® de Montolieu, et lorsqu'elle s'en plaignit, il lui offrit de signer l'ouvrage, tant le succès lui paraissait assuré. Il ne se trompait pas. C'était une terre favorable à l'éclosion du roman que ce pays de Vaud où Jean- Jacques avait placé l'histoire d'Héloïse. On en vit naître beaucoup après celui qui nous occupe, et le Premier Consul pouvait demander à des députés de la Consulta helvétique : « Fait-on toujours des romans à Lausanne ? » Louis Bridel, frère du doyen, écrivait en 1787 :
« Le roman de Caroline et l'espèce de réputation qu'il a procurée à sou auteur, a causé une telle fermentation parmi nos têtes femelles, que, jalouses de la réputation d'une de leurs compagnes, elles barbouillent une incroyable quantité de papier .. . Elles passent leurs journées à composer des romans ; leurs toilettes ne sont plus couvertes de chiffons, mais de feuilles épai-ses, et si l'on déroule une papillote, on est sûr d'y trouver des fragments de lettres amoureuses, de descriptions romantiques ^. »
M™8 de Montolieu, comme elle le reconnaît modestement, est surtout une « arrangeuse, » habile à travailler sur un
1) Voir, sur la littérature romanesque de Lausanne à cette époque, les curieuses pages de GaulUeur (Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française, p. 281 et suiv.).
canevas d'emprunt ; les nouvelles qui sont entièrement de son fonds ne valent pas celles dont elle a trouvé le sujet dans quelque conte allemand, comme c'est le cas pour Caroline. Cette touchante histoire repose sur un fait réel, dont l'auteur fut instruite, dans un voyage en Prusse, par un manuscrit d'une soixantaine de pages. Ce n'est point sans préventions que j'ai ouvert ce roman, et je dois avouer queje fus d'abord cruellement rebuté. La phraséologie sentimentale et démodée de la baronne, ses personnages vertueux et sensibles^ toujours baignés de larmes, nous touchent peu, et la tendre Caroline a trop souvent « recours à son flacon. » Mais qu'on fasse un léger effort, qu'on accepte, par une sorte d'héroïsme, ce verbiage conventionnel, qu'on s'attache au récit lui-même : on ne tarde pas à être captivé par l'intérêt soutenu de l'intrigue, par des aventures assez habilement enchaînées, par quelques situations pathétiques. Les caractères ont un certain relief : tel est le héros Walstein, tel est le père de Caroline, l'homme de cour égoïste et superficiel ; telle est la bonne chanoinesse de Rindaw, femme du monde que l'âge et la retraite n'ont pu guérir de sa futilité bavarde.
Caroline a été élevée par cette excellente femme à la campagne et dans l'ignorance du monde ; à quinze ans, on la fiance avec Walstein, qu'elle n'a jamais vu. Ce mari de trente ans n'est pas fait pour répondre à l'idéal d'une jeune fille : il a perdu un œil, une cicatrice le défigure, sa taille est voûtée, il boite, et n'a plus de cheveux. A la pi-emière entrevue, Caroline se sauve en poussant un cri d'effroi. Le soir du mariage, elle obtient de son .triste époux qu'il la laisse repartir pour Rindaw et qu'il lui donne ainsi le temps de s'accoutumer à l'idée d'être sa femme. Elle vit de longs mois chez la chanoinesse qui lui a servi de mère. Un bel officier, nommé Lindorf, s'éprend d'elle. Caroline, qui sent qu'elle l'aime aussi, n'hésite pas à l'instruire de sa situation. A son tour, Lindorf lui révèle son histoire : il est
l'intime ami de Walstein ; c'est lui-même qui, dans un accès de colère jalouse, avait, quelques années auparavant, blessé et défiguré le comte; celui-ci lui a pardonné, car c'est l'âme la plus noble, la plus délicate, la plus généreuse. . . Les cahiers où Lindorf a écrit cette confession en apprennent tant à Caroline sur son mari, qu'elle finit par s'éprendre d'un homme qui cache de si hautes vertus sous tant de laideur.
Ici commence le vrai roman, qui n'est qu'un long malentendu : Walstein est persuadé que sa jeune femme ne pourra jamais l'aimer ; elle est de son côté persuadée qu'il dédaigne la petite sotte qui a repoussé son amour. Un hasard imprévu met en présence Lindorf, Walstein et Caroline: c'était «la scène à faire;» elle est vivement conduite. Le comte découvre que Lindorf aime Caroline ; la jeune femme perd connaissance et tombe dangereusement malade. Son mari la sauve à force de tendres soins, qui ne font que fortifier l'amour qu'elle a commencé de ressentir pour lui. Mais l'infortuné attribue à la reconnaissance le changement qui le frappe chez son épouse, et demeure convaincu qu'elle immole son amour pour Lindorf à son devoir conjugal. Aussi observe-t-il une réserve que Caroline prend pour de l'aversion et qui la désespère. Peu s'en faut que le divorce, généreusement demandé par Walstein, ne soit consommé entre ces deux êtres qui s'adorent sans se le dire. Tout s'explique enfin; mais le lecteur a traversé des perplexités cruelles. Car, en vérité, on s'intéresse à ces belles âmes qui se méconnaissent et se font souffrir par l'élévation même de leurs sentiments ; et, en dépit de la fadeur du style, on finit par se plaire un peu dans ce monde idéal, — si différent des trivialités de la vie, — où tout est sacrifice, oubli de soi-même, héroïsme.
La psychologie savante à laquelle on tient tant aujourd'hui, n'est point étrangère, quoi qu'en ait pensé M. Sayous, au roman de M"»» de Montolieu. Toute la dernière partie
— le malentendu conjugal — est finement traitée, avec des nuances et des subtilités d'analyse qui ne sont point d'un observateur médiocre. Il faut bien que le public ait senti ce mérite pour goûter si vivement un livre aussi pauvrement écrit. Car c'est à peine si l'on peut parler du style de M^^^ de Montolieu : il est à la fois affecté et incolore ; nulle variété de tour, aucun bonheur d'expression; le vocabulaire est indigent, la langue banale; l'auteur a le secret des platitudes vagues et croit avoir assez fait quand elle a doté son héros « des vertus les plus réelles, de l'âme la plus sensible, du cœur le plus excellent. » On reconnaît l'écrivain suisse à ces locutions : « Mon but est rempli . . . Elle ne se rappelle de rien. » M™® de Montolieu est encore de notre pays par une certaine gaucherie, qui ignore l'art des sous-entendus rapides et des indications à demi mot ; elle insiste mal à propos et s'empêtre dans sa propre invention. Rien d'amusant comme de la voir repêcher son héros, qu'elle a montré si laid au début et qu'il faut pourtant rendre acceptable :
« Un large ruban noir cachait encore l'œil qu'il avait perdu : mais l'autre était si beau, que ce ruban, qui n'ôtait rien à la noblesse de sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu'un sentiment d'horreur. Un peu d'attention sur lui-même lui avait fait aussi redresser sa taille. Elle n'était plus remarquable que par une attitude aisée et négligée, bien préférable à la raideur. Il boitait encore, il est vrai ; mais on ne marche pas toujours, et il marchait peu . . . S'il avait été de même deux ans plus tôt, Caroline serait restée dans le salon, la lettre n'eût point été écrite, et ce livre n'existerait pas. Tout est donc bien comme il est. »
Ce dernier trait — le donc surtout — n'est-il pas adorable ? Il y a chez M«>« de Montolieu un fond de . . . comment dirai-je... de candeur, qui est bien de nos rivages. On en peut sourire ; mais souffrez que je remarque que sans cette candeur la baronne eût été beaucoup moins admirée. M™® de Charrière, écrivain de race, avec son goût si sûr, son fin sourire, son imperceptible ironie, a obtenu les suffrages
d'une élite ; mais Caroline a été plus goûtée que Caliste par la masse des lecteurs. Si M™^ de Gharrière avait écrit les Châteaux suisses, le livre aurait eu bien plus de valeur et beaucoup moins d'éditions.
C'est encore la candeur qui sauve cet ouvrage. « Habitant un des pays les plus beaux et les plus pittoresques de l'Europe, dit l'auteur, j'ai naturellement eu le désir d'en retracer quelques sites. » Dans un cadre emprunté à la nature suisse, elle place ces romanesques histoires qui ravirent la génération passée et qui ont peut-être conservé plus de lecteurs qu'on ne soupçonne. Elles nous reportent en plein moyen âge, à Grandson, à Wufflens, à Blonay, au Thorberg, etc. ; moyen âge tout de convention, cela va sans dire, qui ressemble à celui de Millevoye et du « jeune et beau Dunois » (le livre est de 1816). L'auteur met dans la bouche des « beautés captives » et des « preux chevaliers » qui peuplent ses donjons, le langage sentimental de la fin du siècle passé, auquel elle prête, pour surcroît de ridicule, une teinte faussement archaïque. Le farouche Archibald, la sensible Ermance, la douce Aloïse, V ingénue Gisèle, cette galerie de mannequins et de poupées, constitue certainement le poncif le plus réussi que je connaisse...
Oui, mais je vous donne ma parole d'honneur que ces histoires ont encore un brin de charme. C'est que celle qui les raconte y prend un plaisir d'enfant, et le lecteur lui sait gré d'être si bonne dupe de ce dont il sourit lui-même. La sincérité est une force singulière : qu'une petite fille vous raconte une histoire quelconque avec un grand accent de conviction, — à moins d'être un monstre, vous l'écouterez jusqu'au bout. La bonne foi de M'»^ de Montolieu produit cet effet-là.
Ajoutons que cet ouvrage est un des premiers livres inspirés par le pays natal, ses sites pittoresques et son passé. Il appartient à l'époque où le canton de Vaud prenait conscience de lui-même ; où le Conservateur suisse du doyen
Bridel ouvrait aux imaginations des perspectives inconnues, enseignait aux lecteurs le respect des traditions locales et des monuments historiques. Quelque mince que soit la valeur littéraire des Châteaux suisses aux yeux de la génération actuelle, ils méritent d'éveiller en nous un sentiment de reconnaissance. Eugène Rambert l'a dit : « Ce sont d'humbles commencements, mais ce sont les nôtres. »
ni
C'est à Bridel que revient l'honneur d'avoir su le premier écouter et comprendre la voix du génie du lieu. Sans doute la carrière du vénérable doyen s'est prolongée bien au delà de la période que nous étudions en ce moment, puisqu'il n'est mort qu'après la révolution de 1845. Mais la partie vraiment féconde de son activité littéraire, comme son tour d'esprit et la nature de son talent, le rattachent au XVIII"ie siècle. C'est donc ici que nous devons évoquer la figure de cet homme excellent, dont l'influence a été bien supérieure au mérite artistique de son œuvre.
Nous l'avons vu, dans la société de Deyverdun, poser et résoudre affirmativement la question de savoir si nous avions une poésie nationale. Il avait alors vingt ans à peine. Né en 1757, à Begnins, d'un pasteur de campagne, confié tout jeune à son aïeul paternel, pasteur à l'Abbaye, dans la vallée de Joux, Philippe Bridel passa son enfance près de la nature et près de Dieu. Il fit ses premières études chez son oncle Louis Bridel, pasteur aussi, non loin de Moudon, puis les continua à l'Académie de Lausanne. Jeune étudiant, il adresse des vers latins au grand Haller et débute dans le Journal helvétique de Neuchâtel, où le pasteur Chaillet, critique pénétrant et sévère, accueille et encourage ses essais.
La théologie, à laquelle s'était voué Bridel, ne l'empè-
cha pas de se mêler à la vie de société alors si active à Lausanne. Deyverdun, qui s'était fait le protecteur du jeune homme, l'avait présenté à son ami Gibbon, lui avait ouvert sa bibliothèque et l'introduisit dans le monde qu'il fréquentait. Bridel y rencontra le célèbre médecin Tissot, auteur de l'Avis au peuple, qu'il appelle, en style de l'époque, « l'Hippocrate fameux des rives du Léman ; » le vieux professeur Polier de Bottens, ancien ami de Voltaire, et sa fille M™« de Montolieu, dont le roman Caroline de Lichtfield allait bientôt paraître ; Loys de Gheseaux, économiste et physicien distingué; des jurisconsultes tels que Porta, Seigneux de Gorrevon, Glavel de Brenles; un jeune avocat qui fera parler de lui, Frédéric-Gésar Laharpe; Samuel de Gonstant, que nous connaissons déjà; M™« Necker, qui venait, dans la belle saison, habiter sa campagne de Beaulieu avec M. Necker et sa fille, la future M^^ de Staël. M™^ de Gharrière de Bavois (que l'on confond sans cesse avec la spirituelle romancière auteur de Caliste, — laquelle habitait Golombier), recevait Bridel à ses samedis; on y faisait des jeux d'esprit et de la littérature de salon :
«J'ai vu là, disait plus tard Bridel, une société de gens aimables, instruits, du meilleur ton, du goût le plus épuré, du commerce le plus sûr ... Là se rencontraient la plupart des gens lettrés qui habitaient Lausanne et les étrangers distingués qui y faisaient quelque séjour. Là venaient des femmes instruites sans pédanterie, et des jeunes filles belles sans prétention. La conversation, la lecture, la musique, un joli souper, partageaient des heures trop courtes. Tantôt on lisait un ouvrage nouveau de littérature, tantôt on jouait un proverbe, une pièce à tiroir, une comédie que les acteurs avaient eux-mêmes composée. »
Bridel rencontrait aussi chez Deyverdun plusieurs de ces étrangers de marque, que le soin de leur santé, le goût des voyages ou l'exil avait conduits à Lausanne : le prince Galitzin, le prince de Wurtemberg, Servan, l'éloquent avocat des protestants, qui cultivait avec passion le magné-
tisme animal, le comte Olivarez, proscrit d'Espagne par l'Inquisition, l'abbé Raynal, et vingt autres encore. Gibbon avait raison de dire que c'était là «un cercle comme il serait impossible d'en trouver ailleurs dans un aussi petit espace, j)
Stimulé par ce milieu si actif, Bridel publiait à vingtdeux ans un premier recueil de vers, les Tombeaux, qui sont du Yung et du Hervey mis en rimes françaises et qu'une méchante langue appelait « le tombeau de la gloire de Bridel. » Il y a plus d'originalité dans ses Poésies helvétiennes (1782), dédiées à la Société littéraire de Lausanne, et où l'on surprend la première idée d'une poésie nationale. Le Discours préliminaire, qui exprime cette aspiration, contient le programme de toute l'activité littéraire de Bridel. Il veut faire nouveau et faire vrai, c'est-à-dire peindre avec sincérité les paysages et les mœurs de son pays :
« Et dans quel pays, s' écrie-t-il, cette Poésie brillera-t-elle d'un plus grand éclat que dans l'heureuse Helvétie, où la nature est si variée, si belle, si majestueuse ; où l'on entend encore répéter partout ces noms augustes : Patrie^t Liberté! Déjà Haller, Gessner, Lavater, et quelques autres Suisses allemands, ont parcouru cette caiTière ; osons les suivre et partager leurs succès. »
Il développe ces idées avec une chaleur juvénile; la nature, les mœurs, les légendes, l'histoire, lui suggèrent tour à tour des arguments heureux, qui avaient alors tout le prix, toute la saveur de la nouveauté : « Né sous un beau ciel, dans un climat fortuné, libre dans sa personne et dans ses biens, il ne manque peut-être à l'habitant du pays de Vaud que de bien connaître et sentir son bonheur ...»
Cet appel à la conscience nationale n'avait encore jamais retenti dans la société un peu cosmopolite de Lausanne. Car Lausanne s'appartenait moins qu'elle n'appartenait à l'Europe. Elle était le rendez-vous de la société élégante et y gagnait en politesse; mais le caractère indigène y perdait un peu de son relief. Benjamin Constant est le fruit de
cet exotisme qui régnait alors à Lausanne, et c'est avec raison qu'on l'a appelé «une âme prématurément déracinée du sol natal, » si tant est qu'il y ait jamais eu des racines.
Mais, chose curieuse, celui qui a si bien esquissé la théorie de la poésie nationale, n'a pas su la réaliser dans ses vers. Il entrevoit la terre promise, la montre du doigt, mais n'y entre pas. Les poésies qu'il nomme helvétiennes le sont en effet beaucoup moins qu'il ne le croit : le Permesse, les neuf Sœurs, le dieu de Cythère, la sagesse aimable et facile que prêche l'auteur à Glycère ou Sylvie . . . nous connaissons tout cela, et le connaissons trop; la poésie, au XyiII^ûe siècle, en a vécu, et même en est morte.
Pourtant, soyons juste : quelques poèmes de Bridel répondent mieux au titre du recueil ; le Lac Léman, par exemple, renferme des traits descriptifs qui attestent l'observation directe de la nature ; les aspects variés du lac aux diverses heures du jour et dans les différentes saisons avaient tenté le pinceau de Bridel : il faut lui tenir compte de cette velléité, que personne n'avait eue avant lui. Sa peinture est précise, ingénieuse par instant, mais trop voulue; un grand poète aurait, d'une seule touche magistrale, rendu telle impression que Bridel traduit par une succession de petits traits. Néanmoins, son effort mérite déjà notre reconnaissance, et nous applaudissons à ce cri, qui termine le poème :
On nous crut trop longtemps ennemis des beaux-arts ; Achevons de détruire une erreur qui s'efface ; Faisons voir que nos monts valent bien le Parnasse ; Forçons le Français même à répéter nos vers, Et vengeons l'Helvétie aux yeux de l'univers.
La seconde partie du recueil contient des romances suisses, inspirées par une vie rustique un peu conventionnelle ou par des légendes nationales. Toujours des idées heureuses et de bonnes intentions : la cour du presbytère de
Bridel en fut pavée. Mais il n'était pas de taille à créer cette poésie nouvelle qu'il entrevoyait : ses vers, qui coulent, coulent avec une extrême facilité, sont dépourvus de relief et d'originalité :
« Une chose manque à Bridel pour remplir toute l'étendue de la tâche qu'il se propose, a dit M. Rambert : il n'est pas assez poète ; chez lui l'inspiration flotte incertaine, sans se dégager du lieu commun, sans se fixer dans une conception originale. Il tourne joliment le vers, mais comme beaucoup de gens le tournaient alors. Il traite à la française des sujets du pays, et il arrive que la mollesse du style et un certain laisser aller, mêlé de négligence autant que de bonhomie, trahissent seuls l'origine de l'auteur. »
Plus fortement doué, Bridel eût été le père d'une poésie romande : il n'en fut que l'intelligent et aimable prophète. Et nous allons voir que c'est surtout par sa prose qu'il a servi la poésie.
Pasteur suffragant près de Lausanne, il employait ses loisirs à donner des leçons à de jeunes élèves, parmi lesquels nous remarquons Benjamin Constant et le prince héritier de Brunswick. Il fit avec ce dernier un voyage en Suisse, qui lui fournit l'occasion d'observer mille particularités historiques et morales ; les notes qu'il en rapporta furent les premiers éléments de ses Etrennes helvétiennes, qui parurent d'année en année jusqu'en 1816 et servirent de fond et de base au recueil intitulé le Cotiser vaîeur suisse. Les Etrennes étaient à l'origine un tout petit almanach, dont le succès fut considérable et alla croissant.
Appelé au poste de pasteur de l'Eglise française de Bâle en 1786, Bridel ne quitta pas sans regret l'aimable société qui avait salué ses débuts : Bâle semblait un exil au jeune littérateur; mais il s'en accommoda pendant dix ans, et, comme l'a dit un de ses biographes \ il y devint plus suisse. Dès ce moment, son horizon s'élargit : il embrasse
1) M. Eugène Secrétan, dans la Galerie suisse.
dans ses recherches les questions d'utilité publique, d'économie sociale ; en même temps il explore le pays environnant, l'ancien Evêché de Bâle, encore peu visité, et raconte sa Course de Bâle à Bienne, mêlant à sa narration des considérations humanitaires qui parurent parfois irrévérencieuses aux maîtres de ces vallées. Il fréquente les réunions de la Société helvétique, qui a joué un rôle important au siècle dernier dans l'histoire intellectuelle de la Suisse ; il visite Zurich et les Petits • Cantons , noue avec les hommes les plus distingués — Lavater, Bodmer, Gessner, J. de Muller, Hirzel — des relations précieuses qui lui permettront de devenir comme un trait d'union entre la Suisse allemande et la Suisse française. A Zoug, il fait visite au vieux général Zurlauben, qui, après avoir servi quarante cinq ans dans l'armée française, devait laisser cette minutieuse Histoire militaire des Suisses au service de France, encore si estimée des spécialistes.
C'est ainsi que Bridel continuait d'enrichir son trésor de connaissances, de notes, d'observations de toute espèce. Il est un des premiers Suisses qui aient senti vivement et distinctement la solidarité helvétique, non point seulement au point de vue politique et de la défense mutuelle, mais au point de vue scientifique et littéraire.
Il devait pourtant revenir avec prédilection à son cher pays de Vaud : nous le retrouvons après la Révolution, en 1795, à Ghâteau-d'Oex, dans les Alpes vaudoises. Il déploie un dévouement admirable lors du terrible incendie qui détruisit le bourg en 1800, et c'est grâce à son insistance que les montagnards, contrairement à l'usage alpestre, reconstruisent en pierre leurs maisons et les couvrent de tuiles, — ce qui, dans la vallée, fit donner au pasteur le surnom de tiolaré.
Bridel poursuit d'ailleurs son œuvre de chercheur et de conteur, explore le Valais, la Gruyère, le Gessenay, qu'il a décrits dans ses Mélanges d'un voyageur dans les Alpes, —
livre si différent des sobres récits de Saussure. Il aborde quelquefois aussi la haute montagne, avec Gaudin, l'auteur encore estimé de la Flore helvétique, ou avec le géologue Escher de la Linth. C'est notre pasteur qui découvre en quelque sorte le lac Lioson, — le lac alpestre idéal, — le Val d'Illiez, tout un monde riant ou grandiose. Il cause avec les habitants, apprend leur patois, déchiffre les vieilles chartes, recueille les traditions, les superstitions, les débris de poésie populaire, — toutes choses qui seront si artisteraent mêlées à l'histoire dans les pages du Conservateur suisse, qu'on ne sait jamais bien oîi finit la réalité, où la part de l'imagination commence. Il faisait lui-même plus tard cet aveu ingénu : « J'aimais deux muses : l'une était, je crois, celle de la poésie, et l'autre celle de l'histoire; toutes deux me parlaient à la fois à l'oreille, en sorte qu'écrivant, je n'ai jamais pu distinguer nettement ce qui me venait de l'une et ce qui m'arrivait de l'autre. »
On a eu la pédanterie de lui reprocher cette allure médiocrement scientifique, de même qu'on a souri de son riche Glossaire du imtois roman, où il a hasardé sans sourciller tant de fantastiques étymologies celtiques. Mais" les savants n'ont pas réfléchi que cet alliage de vérité et de fiction était un stage nécessaire dans notre éducation nationale ; on ne pouvait faire entrer de plein saut les esprits dans les études purement historiques : il importait de les amorcer en quelque sorte, de leur dorer un peu la pilule d'érudition, de les convertir, en les charmant, au culte du passé. Aujourd'hui, notre peuple s'intéresse volontiers aux choses d'autrefois, à la vie publique et privée des ancêtres, à la conservation des monuments qu'ils ont laissés; nous avons des musées, des collections, que les dons des particuliers enrichissent, des sociétés d'histoire florissantes : les travaux du doyen Bridel ont eu plus de part à cet essor des recherches historiques que les savants travaux de nos archéologues. Il a éveillé l'amour du passé, il a popularisé
le sentiment helvétique dans le pays romand, il a f^it connaître la Suisse aux Suisses.
Les Etrennes hehétiennes, le Conservateur suisse, ces vastes recueils où nous puisons tous, sont une source de grande importance pour notre histoire littéraire : notices biographiques, anecdotes héroïques ou naïves, poèmes nationaux, chansons patoises, scènes de mœurs pastorales, légendes alpestres, relations de voyage, descriptions pittoresques de sites longtemps inconnus, servant de cadre à des idylles du moyen âge, — le tout écrit avec une élégance aimable et facile, animé d'un profond sentiment religieux, plein d'une saine morale assaisonnée de grâce, de gaîté et parfois de malice, — tel est ce Conservateur, qui eût pu, pour presque tous, s'appeler le Révélateur.
Apprendre à un peuple à aimer son pays dans sa nature et dans son histoire, n'est-ce pas le rendre à lui-même, lui ouvrir les sources de la poésie ? C'est ce qu'a voulu faire et ce qu'a fait le doyen Bridel; toute sa vie d'écrivain, admirablement une, est dominée par cette pensée.
Mais n'est-il pas étrange que cet homme n'ait pu sympathiser avec ceux qui précisément secondaient son œuvre en émancipant le pays de Vaud? Nous le voyons, en 1797, déplorer la chute des seigneurs de Berne et regretter leur tutelle. Le coup d'œil du poète et du patriote manquait ici de clairvoyance, d'étendue; il avait, comme l'explique M. Rambert, « un certain idéal patriarcal que les révolutions dérangeaient fort. » « Son cœur, a dit encore son biographe VulUemin, était à la vieille Suisse, idéalisée dans son imagination ; la révolution, qui venait de renverser cette idole, devint à ses yeux le génie du mal. » Son amertume s'accrut encore à la vue des bouleversements dont la Suisse était le théâtre. Il se soulageait par des épigrammes. On a cité cent fois celle que lui a inspirée le fameux Rapinat, cet agent français surnommé le « Verres de la Suisse : »
La pauvre Suisse qu'on ruine Voudrait bien que l'on décidât Si Rapinat vient de rapine, Ou rapine de Rapinat.
Ce qu'on a oublié, ajoute Juste Olivier, et ce qui est incroyable, mais vrai, c'est que le secrétaire de Rapinat s'appelait Forfait, et son adjoint Grugeon.
La paroisse de Bridel fut la dernière du pays de Vaud où fut planté l'arbre de liberté. Mais, par un contraste bizarre, il devint, en 1805, pasteur de Montreux, dont les habitants avaient les premiers salué avec enthousiasme la révolution vaudoise. Il était destiné à voir encore la révolution de 1845 : âgé de quatre-vingt-huit ans alors, il ne s'émut guère de cette secousse nouvelle ; on raconte que, lorsque le gouvernement provisoire réclama l'adhésion des membres du clergé, le spirituel vieillard répondit : « Ecrivez qu'à l'âge où je suis parvenu, on adhère facilement à ce qui est provisoire. » Il mourut quelques mois après.
Son séjour à Montreux n'avait pas été exempt d'orages. La gaîté du doyen ne se refusait pas toujours le trait mahcieux, qui blesse ceux qui ne savent pas en rire. Ses mordantes épigrammes contre le nouvel ordre de choses lui firent des ennemis parmi ses paroissiens ; il y eut du bruit à Montreux, le gouvernement s'en occupa ; Bridel dut comparaître à Lausanne devant des juges plus jeunes que lui, qui l'invitèrent à la prudence, — cette vertu si moderne !... Son tour d'esprit n'allait plus avec le siècle nouveau.
C'est qu'en effet la physionomie enjouée et sereine du doyen Bridel est peut-être plus compliquée qu'elle ne paraît au premier abord : il représente une époque de transition, de transformation, et par là même il offre à l'analyse un mélange d'éléments assez dissemblables. Esprit plus vif que profond, plus curieux et pétillant que philosophique, il est la fidèle image d'un temps où la patrie vaudoise, encore étrangère à la liberté, se berçait dans une molle
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insouciance. Il représente de plus les tendances littéraires du XYIII"»® siècle : la sensiblerie de son style, l'aisance négligée de ses vers, le tendre coloris de sa morale et de sa vertu, sont bien de l'époque qui finit. D'autre part, il a un amour instinctif, très poétiquement délicat, de la nature, le penchant à la rêverie; il célèbre avec une conviction déjà toute romantique
Le pouvoir enchanteur de la mélancolie, De ce doux sentiment qu'on ne peut définir.
Le pur XVIIIme siècle ne connaît pas les sentiments « indéfinissables. » Bridel a enfin le goût du pittoresque dans le paysage et dans l'histoire, la passion du document, des sources, de la couleur locale. Il est donc tout ensemble un initiateur et un attardé. Il se rendait bien compte de ce qui manquait à son œuvre, et qu'elle n'était qu'un acheminement, quand il disait : « J'aurai en littérature helvétique des successeurs qui vaudront mieux que moi. »
Il en eut, en effet ; un entre autres, qu'il a pu saluer au déclin de sa vie, en son langage métaphorique un peu démodé : « Si la harpe désaccordée du vieux barde du Léman valait d'être léguée, je voudrais que le chantre touchant à'Alpinida ne dédaignât pas cette chétive succession. »
Juste Olivier a entendu cet appel ; chacun sait dans le pays de Vaud — ou devrait savoir — comment il y a répondu.
On raconte qu'un jeune Allemand, introduit dans un des samedis de M™" de Charrière de Bavois, fut très surpris du spectacle qui s'offrit à ses yeux. Un des assistants jouait du violon, tandis qu'un homme d'un embonpoint remarquable errait dans le salon, semblant chercher quelque chose ou quelqu'un. Enfin le gros homme se dirigea
vers un personnage à la figure digne et froide, le prit par la main et le contraignit à danser le menuet : l'assemblée riait aux éclats ; l'Allemand n'y comprenait rien. Les invités venaient de se livrer à quelque jeu d'esprit et l'on était occupé à « payer les gages. » Gibbon — c'était le gros homme — avait été condamné à danser le menuet avec le célèbre médecin Tissot. L'année suivante, l'Allemand n'était pas encore entré dans la plaisanterie, car, dans une relation de voyage qu'il publia, il citait comme un exemple des mœurs simples de l'Helvétie le fait d'avoir vu le célèbre historien de Rome et le bienfaiteur de l'humanité « entrelacer des danses harmonieuses et rappeler ainsi les innocents plaisirs de l'antique Arcadie ^ » .
L'auteur de VAvis au peuple, qui s'oubliait rarement dans de telles mondanités, n'est pas seulement un des hommes qui ont le plus honoré leur pays; il est un de ceux qui l'ont servi le plus utilement, Tronchin avait été le médecin de l'Europe aristocratique ; Tissot le fut aussi à son heure, mais il voulut être surtout le médecin du peuple. On peut lui appliquer cette belle parole de Villemain : « Le bienfait des lettres se montre surtout dans ces écrivains d'un esprit libre et sage, qui se servent du talent pour éclaircir et rendre populaires les vérités sociales. »
David- Auguste Tissot, né à Grancy (Vaud), en 1728, fut élevé, comme Bridel, par un oncle pasteur, qu'il accompagnait dans ses visites aux malades : sa sensibilité fut ainsi tournée de bonne heure vers les souffrances humaines. Il étudia la médecine à Montpellier, puis se fixa à Lausanne, où il fut nommé médecin des pauvres. Cette place peu rétribuée convenait à son dévouement, et elle lui fournit l'occasion de constater combien de préjugés régnaient dans le peuple en matière d'hygiène et de médecine. 11 se signala pendant une épidémie de petite vérole et ne tarda pas à publier son Inoculation justifiée, plaidoyer énergique en
1) Voir la Vie de Tissot, par M. Ch. Eynard,
342 CHAPITRE viir
faveur de la méthode déjà préconisée par Tronchin. En 1761, il donne au monde son Avis au peuple sur sa santé, qui eut en quelques années quinze éditions françaises — sans parler des contrefaçons — et fut traduit en dix-sept langues, même en arabe. Le public avait été séduit d'entrée par le ton simple et modeste de l'auteur, par l'absence de toute prétention pédante, en même temps que par la nouveauté du fond. Aujourd'hui les traités d'hygiène abondent et il y a des médecins dans presque tous nos villages; il nous est difficile de nous représenter l'état dans lequel se trouvait il y a cent trente ans la science médicale, les préjugés, les superstitions qui avaient cours dans les campagnes : « J'en ai été pénétré de douleur plusieurs fois, » s'écrie Tissot. Ses entrailles s'étaient émues en faveur de ce jJ^^îY peuple pour qui Viret se faisait écrivain deux siècles avant lui : « Pendant que nous donnons nos soins à la partie la plus brillante de l'humanité dans les villes, sa moitié la plus utile périt misérablement dans les campagnes. »
Il veut donc mettre à la portée de tous, notamment des pasteurs et des instituteurs, les notions élémentaires de l'art de guérir. Il décrit les maladies aiguës, en indique les symptômes caractéristiques et la manière de les traiter. Il le fait en un style coulant, animé, toujours limpide, relevé parfois d'un trait heureux. Il dira par exemple : « Plus on aime un malade, plus on veut le faire manger : c'est l'assassiner par tendresse. »
Le caractère essentiellement populaire et vaudois de l'ouvrage ne l'empêcha pas d'être apprécié au loin par l'élite du public et par les savants; il opéra une petite révolution dans les idées régnantes, selon lesquelles les notions médicales étaient encore un sanctuaire mystérieux, interdit aux regards profanes. On ne saura jamais tout le bien qu'a fait VAcis, jusqu'où s'est étendue son action. Lamartine raconte dans ses Confidences que sa mère suivait les
conseils de Tissot dans les soins qu'elle donnait à ses paysans ; la reine de Suède n'acceptait une ordonnance de son médecin que s'il pouvait s'appuyer sur l'autorité de Tissot.
Les relations du docteur avec Rousseau remontent à cet ouvrage ; elles demeurèrent cordiales jusqu'à la mort du philosophe, qui inspirait à Tissot une vive admiration, mêlée sans doute à la fin de beaucoup de pitié. Tissot avait une âme religieuse, et, comme l'a dit Vinet, a: toute âme à qui Voltaire ne suffisait pas était tributaire-née de J. -J. Rousseau. » Ils avaient un ami commun, cet excellent prince de Wurtemberg qui était venu se fixer à Lausanne pour être plus près de son médecin favori, et à qui Rousseau écrivait, à propos d'une demande de conseil sur l'éducation de ses enfants: «Si j'avais le malheur d'être né prince ...»
Le roi de Pologne chercha en vain à attirer Tissot à sa cour; appelé plus tard par le roi de Hanovre, il lui envoya à sa place son ami le médecin Zimmermann ^ Le gouvernement bernois, sollicité par Haller, reconnut cet attachement au pays en nommant Tissot professeur honoraire à l'Académie de Lausanne. Sa réputation attirait une si grande quantité d'étrangers, que les hôtels ne suffisaient plus à les loger et que beaucoup s'étabUrent dans les campagnes des environs de la ville. L'Essai sur les maladies des gens du monde (1770) avait accru encore la renommée du médecin. C'est un traité de morale autant qu'un traité d'hygiène; l'auteur dépeint dans un parallèle frappant la vie des laboureurs et celle des gens du monde, et montre que cette dernière, en violant sans cesse les règles de la nature et du sens commun, est une source de maux de toute espèce. Non point quil prêche, à l'instar de Rousseau, le retour à la vie primitive : il n'hésite pas à préférer,
1) L'auleur bien connu de la Solitude, de l'Orgueil national et d'autres ouvrages. Voir sur cette figure originale la Galerie suisse, tome II.
au contraire, l'existence des villes, car la société et la culture de l'esprit augmentent notre somme de bonheur : « Si l'homme du monde est moins heureux que l'homme des champs, c'est par sa faute : il devrait naturellement l'être davantage ; mais il est si maladroit, qu'il a construit l'édifice de ses plaisirs de façon qu'il est devenu la fabrique de ses peines. »
Dans sa leçon d'installation à l'Académie, Tissot avait traité De la santé des f/ens de lettres. Ce petit écrit, égayé d'exemples et d'anecdotes, montre avec une lamentable évidence que le travail de cabinet expose ces pauvres faiseurs de livres à des dangers particulièrement graves et leur commande une hygiène toute spéciale. Plein de choses encore actuelles, ce traité a été réimprimé il y a trente ans. Il est bon à relire aujourd'hui. Qui ignore, par exemple, les ravages que fait le thé. cette boisson spleenique, la complice du pessimisme littéraire? Tel était déjà l'avis de Tissot :
(( Ces théières pleines d'eau chaude, que je trouve sur leurs tables, me rappellent la boîte de Pandore, d'où tous les maux sortent, — avec cette différence qu'elles ne laissent pas même l'espérance, mais au contraire, en propageant l'hypocondrie, elles répandent la tristesse et le désespoir. »
On raconte que pendant un séjour que Tissot fit à Paris en 1779, les visiteurs étaient si nombreux qu'il se produisit des embarras de voitures devant son logis, rue des Petits- Augustins. Bientôt après, l'empereur Joseph II l'appelait à l'Université de Pavie, où il enseigna deux ans avec un succès qui y attira de nombreux étrangers. Lorsqu'il repartit pour Lausanne, ses disciples érigèrent un monument pour consacrer son souvenir et publièrent en son honneur un recueil de vers en français, en italien, en anglais, en grec et en latin. Voilà qui ressemble bien à de la gloire ! Mais plusieurs épreuves en furent la rançon. La Révolution ne contribua pas à rattacher Tissot à l'existence : pas plus
que Bridel, il ne sut applaudir au réveil de l'esprit de liberté, qu'il considérait comme l'esprit de révolte. Sa santé déclinait rapidement; il mourut en 1797, après avoir traversé les souffrances les plus cruelles.
Tissot avait entretenu des rapports d'amitié avec Bonnet et Albert de Haller. Sa correspondance avec l'illustre Bernois est d'un vif intérêt ; les dernières lignes que Haller ait écrites étaient adressées à son ami de Lausanne. Parmi ses correspondants alors moins célèbres, il en est un qui devait le devenir un jour plus que tous les autres : c'était un jeune ofticier d'artillerie de Douai, en congé à Ajaccio, qui, en 1787, demandait au médecin une consultation en faveur de son oncle, archidiacre, atteint de la goutte. L'orthographe et le style de la lettre sont également fantaisistes : « S'il asseie de remuer les genoux, des douleus égus lui font cesser son accion... » Gela est signé Buonaparte, officier au ngiment de la Fère.
Ce rapide tableau de la société vaudoise à la fin du XVIII™e siècle serait incomplet si nous n'y réservions une place pour les Bernois qui jouèrent à cette époque un rôle dans notre vie intellectuelle et sociale. Il faut en convenir : le gouvernement de Berne a eu la main lourde pour le canton de Vaud, mais il ne l'avait pas toujours malheureuse dans le choix de ses baillis. Quelques-uns, les Haller, les Bonsletten, les Sinner, les Lerber, représentaient l'élite de leur pays. Ils ont écrit dans notre langue avec une aisance et parfois une distinction dont Murait nous avait donné déjà un remarquable exemple. Berne a même produit des poésies françaises. Je ne parle pas de celles du conspirateur Henzi, qui publiait en 1747, sous le ilire de Messac/erie du Pinde, d'assez méchants petits vers. Mais qui soupçon-
nerait une muse bernoise capable de tourner des vers français aussi élégants que ceux de Lerber? Jurisconsulte et auteur d'un code civil, il a chanté avec charme, dans son petit poème la Vue d'Anet (1756), le lac de Neuchâtel et la rivière paresseuse de la Broyé :
Je vois couler la Broyé à travers les roseaux. Son onde, partagée eu différents canaux. S'égare avec plaisir dans de vertes campagnes...
Rivière tranquille et chérie.
Que j'aime à suivre tes détours !
Ton eau silencieuse, en son paisible cours, Présente à mon esprit l'image de la vie : Elle semble immobile et s'écoule toujours.
Sainte-Beuve trouve ces vers dignes de Ghaulieu : ne pourraient-ils pas être de Fontanes aussi? N'ont-ils pas quelque chose de sa grâce rêveuse et de son élégante mélancolie ?
L'abbé Raynal, — à qui l'on ne reconnaîtrait plus aujourd'hui, même chez nous, le droit de se montrer sévère pour le style d' autrui — l'abbé Raynal n'admettait pas qu'un Bernois pût écrire correctement notre langue. Il était venu en Suisse en 1780, après la condamnation de son Histoire 'philosophique et politique des deux Indes, et s'était fixé à Neuchâtel. Non loin de là, en terre bernoise, vivait un bailli qui était en même temps un archéologue et un bibliophile, J.-R. de Sinner, seigneur de Ballaigue, auteur du Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale (1781) et d'une traduction française fort estimée des satires de Perse. Apprenant un jour que l'illustre abbé devait passer dans le voisinage, Sinner alla le voir à l'auberge où il relayait et, sans se faire connaître, lui présenta son ouvrage. Je voudrais citer le récit de cette entrevue, spirituellement dramatisée par M. Félix Bovet ^ L'abbé, feuilletant les volumes de l'écrivain bernois, le désabusa
i) Berne au XVIJI'^' siècle. Revue suisse, 1853.
cruellement sur la valeur de son style , et Sinner, blessé au cœur, renonça à publier la troisième partie de son Voijage, qui devait contenir un article sur Berne. Il est probable que des considérations de prudence l'engagèrent aussi à garder son manuscrit en portefeuille.
L'ouvrage de Sinner mérite mieux que le mépris de l'abbé Raynal; je soupçonne même qu'il a plus de lecteurs aujourd'hui — bien qu'il n'en ait guère — que Y Histoire philosophique des deux Indes. C'est une suite d'observations très instructives sur les mœurs, l'état des lettres et des arts, les bibliothèques, les collections, les antiquités de nos villes; une description, agréable dans son exactitude, do l'Evêché de Bâle, de Neuchâtel, du pays de Vaud et de Genève. On chercherait vainement ailleurs sur ce sujet complexe un ensemble aussi riche de renseignements aussi variés et sûrs : c'est la Suisse occidentale d'il y a un siècle, vue par un esprit libre, sensé, rendu tolérant par l'étude, à la fois ami du passé et ami du progrès.
Ce genre de description n'était pas entièrement nouveau. Un écrivain neuchâtelois, David-François de Merveilleux, ofïicier au service de France, avait public en 1739 ses Amusemens des bains de Bade, ouvrage, à en croire le titre, «aussi utile que récréatif,» où il se piquait de tracer un tableau de la société suisse et de comparer les Neuchâtelois, les Soleurois, les Bernois, les Zuricois. Ce livre, trop complaisamment semé de détails scabreux et d'anecdotes salées, est écrit d'un style assez vif, mais passablement négligé. Merveilleux dit lui-même qu'il s'exprime « en homme de guerre, » et qu'il se contente d'écrire comme il parle, « avec précision et franchise. » Quelques traits do mœurs et de caractère sont notés avec justesse; par exemple, l'auleur connaît bien le peuple neuchâtelois de ce temps, lorsqu'il le qualifie de « fort fier, fort mutin et très jaloux de ses franchises. » Les satires et les allusions contenues dans ce petit ouvrage excitèrent des colères assez vives contre
l'imprudent officier, qui alla finir ses jours en France. Il avait eu le mérite d'entrevoir l'intérêt que pouvait offrir une étude comparative de nos cantons, à une époque où ils différaient entre eux bien plus qu'aujourd'hui; son tort fut de ne pas s'appliquer à cette tâche avec un esprit moins frivole. Sinner a étudié avec bien plus de sérieux la Suisse française, et la lecture de son voyage serait un complément nécessaire ou plutôt l'introduction naturelle de l'histoire que nous essayons d'écrire ici.
Dans son troisième volume, demeuré inédit, l'auteur se livrait à des critiques, d'ailleurs assez inoffensives, contre l'immobilisme du gouvernement bernois. Il lui rend cependant cette justice qu'il essaya de patronner quelques idées nouvelles, et de les diriger, puisqu'il ne pouvait les empêcher de naître. C'est ainsi que leurs Excellences permirent la fondation de la Société économique, née en 1759, et dont Albert de Haller fut longtemps le président. Cette association d'hommes préoccupés du bien public a exercé une action qui n'est point à méconnaître, en ouvrant des concours et en distribuant des prix aux meilleurs mémoires sur des questions de statistique, d'histoire, d'économie politique. Des sociétés similaires se fondèrent à Lausanne sous la présidence de Seigneux de Correvon; à Vevey, sous celle du doyen Muret; à Yverdon, à Nyon, à Morges, à Payerne , sous la direction des baillis ; elles créèrent ou développèrent les bibliothèques locales, répandirent le goût des études utiles et ce don d'exposition claire et pratique dont nous ne sommes pas dépourvus, dit-on.
L'aimable société vaudoise au sein de laquelle nous venons de nous attarder devait ressentir vivement le contrecoup de la Révolution. Gibbon, conservateur par essence, bien qu'il eût écrit des choses assez hardies sur le gouvernement du pays de Vaud par les Bernois, se rejeta de leur côté aux premiers grondements du tonnerre :
(( Depuis deux ou trois ans, écrit-il, les troubles de France obscurcissent notre tranquillité... Le voisinage, les mœurs, la langue, ont attiré à Lausanne un essaim d'émigrés des deux sexes, échappés à la ruine publique, et nos étroites habitations à la ville et à la campagne sont à présent occupées par les premiers noms et les plus qualifiés de la monarchie disparue... Quant à moi, le premier coup d'un tambour de rébellion sera le signal immédiat de mon départ. »
Déjà mal portant, Gibbon quitta Lausanne pour se rendre auprès de son ami lord Sheffîeld, qui venait de perdre sa femme ; il mourut quelques semaines après, en janvier 1794. Vingt ans plus tard, un grand poète anglais, lord Byron, qui devait à son tour s'éprendre de nos rivages, venait faire un pèlerinage à la demeure de son compatriote, cueillir une branche de son acacia, une rose de son jardin, et constatait que le souvenir de Gibbon était resté cher à ses anciens amis. Les Vaudois ont toujours eu le cœur fidèle.
Bientôt, la révolution redoutée par Gibbon allait éclater dans la paisible contrée où il avait passé d'heureux jours. Avant d'assister à ces événements, nous devons faire pour Neuchâtel ce que nous venons de faire pour Lausanne, et chercher à y surprendre l'éveil de l'esprit littéraire.
Jeunesse de M"'' de Charrière. — Benjamin Constant à Colonabier. — Les Lettres neuchâteloises. — M""® de Charrière et M""^ de Staël. — Amis et voisins : César d'Ivernois, Isabelle de Gélieu, etc. — Les émigrés. — Caliste. — La Société typographique. — Le Journal helvétique et le grand Chaillet.
Hollandaise par la naissance, suisse par son mariage, française par l'esprit, voilà ce qu'on peut dire de plus clair pour fixer la nationalité de M^^ de Charrière.
Née en 1740, à Utrecht, d'une ancienne et noble famille de la province, Isabelle-Agnès-Elisabeth van Tuyll van Serooskerken van Zuylen eut dès sa première enfance une gouvernante genevoise, et passa même quelque temps en pension à Genève. Esprit curieux, actif, elle se trouvait un peu dépaysée dans son milieu hollandais : « Ici l'on est vif tout seul, » écrit-elle à un officier vaudois au service de Hollande, Constant d'Hermenches, dont elle a fait le confident de ses années de jeunesse ^ Durant les longues saisons passées au château de Zuylen, à une lieue d'Utrecht, elle s'ennuie à périr : « Et en attendant le mariage, item il faut vivre. » Le plus parfait naturel, l'horreur de l'affecta-
1) Voir à ce suiet rarticle que nous avons publié dans la Revue des Deux- Mondes du 1"" juin 1891.
tion sous toutes ses formes, un esprit admirablement droit et juste, dédaigneux des opinions toutes faites, épris avant tout de simplicité et de clarté, tels sont les traits saillants de son caractère : «Je n'ai point de systèmes, écrit-elle; ils ne servent qu'à égarer méthodiquement. » De bonne heure, elle a examiné la religion traditionnelle, et s'est arrêtée à « un scepticisme fort humble et assez tranquille. » Les classiques français, au nombre desquels elle mettrait volontiers M™* de LaFayette, Le Sage et Voltaire, lui fournissent l'aliment de son esprit ; elle lit couramment dans l'original Tacite, Salluste et Cicéron ; elle adore les mathématiques, dont les vérités évidentes la consolent des obscurités de la rehgion.
A vingt-trois ans, elle débute dans les lettres par un conte anonyme, le Noble, qui n'est qu'une vive satire de la haute société de son pays, et où elle répond à la question : «( Qu'est-ce que la naissance? — C'est le droit de chasser. » La rumeur publique l'accusa du méfait, et dès ce moment elle passa, dans les salons d'Utrecht et de La Haye, pour un dangereux esprit. Aussi son établissement fut-il un grave sujet de préoccupations pour ses parents. Divers partis lui furent proposés, et pendant plusieurs années les prétendants défilèrent devant elle. Le plus sérieux fut le marquis de Bellegarde, de Ghambéry, officier aux gardes du stathouder. Elle avait du goût pour lui, mais ne voulut pas prendre l'engagement d'élever ses enfants dans la religion catholique. Il fut aussi question du comte d'Anhalt, du prince de Wittgenstein, de lord Wemyss; enfin surgit M. de Gharrière, gentilhomme vaudois sans fortune, qui avait été précepteur dans la famille de Tuyll, et qu'Isabelle crut aimer assez pour lui donner la préférence. Sous un extérieur froid et un peu gauche, le fiancé, qui n'était plus un jouvenceau, cachait l'élévation du caractère et la culture de l'esprit. Le mariage eut lieu au commencement de 1771. Isabelle avait trente et un ans : « Je suis mariée depuis
onze jours, écrit-elle à son frère; je viens de les compter sur mes doigts. Sur ces onze jours nous n'en avons boudé que deux. » La main de M. de Charrière ajoute : « Heureusement, tout le tort a été de mon côté. »
Après un séjour à Paris, où elle revit son ami, le peintre Latour, qui avait fait son portrait à Utrecht, et où elle fit faire son buste par Houdon, elle vint s'établir avec M. de Charrière à Colombier, dans l'ancienne demeure de Béat de Murait ^
A Neuchâtel, un sentiment de lassitude, une sorte de torpeur, avait succédé aux vives querelles que nous avons racontées :
« Où trouver dans ce pays quelque enthousiasme ? écrivait M"® de Charrière ... L'imagination se dessèche. En fait de littérature, hors M. DuPeyrou ^, à qui je parle quelquefois de Rousseau, et qui dicte presque tous les jours à son valet de chambre un billet pour moi, et à qui j'écris aussi presque tous les jours, il n'y a personne que je puisse occuper un quart d'heure de suite de ce qui m'intéresserait le plus vivement. Quand il s'agirait d'un livre comme V Esprit des lois, personne n'y prendrait garde qu'en passant. Le tritrille, l'impériale, les nouvelles de France, absorbent tout. »
Le désir de se distraire lui fit écrire les Lettres neuchâteloises. Sur le fond de notre vie locale, peinte avec une finesse toute hollandaise, se détache une histoire d'amour, petit chef-d'œuvre de pathétique discret et souriant ''. Un jeune étranger, qui fait son apprentissage dans une maison de commerce de Neuchâtel, a rencontré M'^^ de la Prise au concert : leurs deux cœurs se sont comme reconnus. Mais Henri a fait dans la rue une autre rencontre, celle de Juliane, petite couturière assez délurée, qu'il a eu le grand tort de revoir. Mal en a pris à tous deux ... Un jour que la pauvre Juliane travaille chez M^i® de la Prise, son secret lui
1^ Voir chapitre V, page 220.
2) L'intime ami de Rousseau et rhérilier de ses papiers.
3) Voir ranalyse et les copieuses citations de Sainte-Beuve (Portraits de femmes).
pèse si fort qu'elle éclate en pleurs et confesse sa douloureuse situation à la jeune demoiselle. Celle-ci prend alors une résolution héroïque : elle parlera elle-même au coupable. Pâle, grave, presque solennelle, soutenue par le sentiment d'un noble devoir, elle aborde Henri en plein bal et l'instruit du malheur de Juliane.
La scène est admirable — c'est Sainte-Beuve qui la qualifie ainsi — et il ajoute « profondément touchante, et réelle, et chaste. » Ce qui en fait le charme, c'est que l'héroïne aime Henri malgré sa faute et qu'elle se sent aimée; les remords du jeune homme, qui essaie pourtant de se justifier un peu — car Juliane est en réalité plus coupable que lui ; — son désir de conserver l'estime de celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer ; la tendresse de M"® de la Prise, qui perce sous la pudique réserve de sa parole, — tout cela est peint avec les plus exquises nuances. Lorsque Henri est brusquement rappelé dans son pays, M"^ de la Prise lui promet de s'occuper de Juhane et de pourvoir à tout de la part du jeune homme ... Là s'arrête l'histoire, que l'imagination du lecteur est libre de poursuivre à son gré ; il y a des romans qu'on n'achève bien qu'en ne les dénouant pas.
La vie neuchâteloise, qui sert de cadre à cette aventure •de cœur, a inspiré à M™« de Gharrière quelques-unes de ses pages les plus piquantes : tour à tour elle décrit avec une verve malicieuse un concert, un bal de société, un grand dîner, les vendanges, une veillée dans l'intérieur d'une famille bourgeoise, et croque au passage quelques types d'originaux. La liberté qui règne entre jeunes gens des deux sexes lui fournit des situations heureuses, qu'elle traite d'une main délicate et légère.
Les Neuchâtelois accueillirent fort mal le petit livre, où •chacun prétendait se reconnaître : « Cela devait être, et je n'y avais pas pensé, disait l'auteur. Quand on peint de fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque
mouton y trouve son portrait. » Heureusement, il y eut un homme d'esprit pour prendre la défense des Lettres. C'était le pasteur Ghaillet, rédacteur du Journal helvétique, grand ami de l'auteur. Humilié de la ridicule colère de ses compatriotes, il écrivit un article étincelant, où on lit entreautres ceci :
« J'aime l'idée de faire des Lettres neuchâteloises, je veux dire de fixer le lieu de la scène, d'y approprier si bien tout ce qu'on dit que l'on se reconnaisse à chaque page . . . Elle est très heureuse et même féconde cette idée ; je voudrais l'avoir eue, j'en suis jaloux . . . Parlons de la méchanceté des Lettres neuchâteloises. I)e leur méchanceté !... Eh ! c'est une critique bienveillante, qui ne tombe que sur des choses légères ... On y dit, il est vrai, que nous n'avons pas trop de lumières, que nous ne connaissons guère les grandes passions.. . Mais, par hasard, y prétendrionsnous ? . . . On rit un peu de notre train de vendange, de nos conversations sur la vente^ de ce que le même nom est commun à un conseiller d'Etat et à un pâtissier : on en rit, mais sans humeur, sans âcreté, sans aigreur. Pourquoi cela nous fâche-t-il ? Quel tort cela nous fait-il?. ..
. . . c( Quand on a de l'esprit, de la vivacité, de la franchise, de la gaîté, et je ne sais quel courage ; quand avec cela on se sent bien disposé à l'égard de ceux dont on parle, on croit pouvoir se laisser aller à dire tout ce qu'on pense. On se trompe ; avec ce caractère, on passera presque toujours pour méchant. Aussi^ quand on me dit que quelqu'un est méchant, je n'en crois rien pour l'ordinaire, et cela me donne plutôt bonne opinion de son esprit, de l'énergie et de la vérité de son caractère, que mauvaise opinion de son cœur.
. . . c( Un petit conte pour finir. J'ai lu quelque part qu'un Anglais ayant écrit sur le gouvernement du Danemark, l'ambassadeur danois reçut ordre de demander que l'indiscret écrivain lui fût livré : « Je n'ai pas ce pouvoir, répondit Georges H, mais je « vous promets de dire cela à l'auteur : il pourra faire usage de « ce trait dans une seconde édition. » Mes chers compatriotes! ne nous mettons pas en colère à la danoise. »
Quelques lecteurs qui pensaient comme Ghaillet se groupèrent autour de l'auteur des Lettres et formèrent un petit cercle d'élite, qu'elle se plut à instruire et à former. Mais.
elle jugea sage de mettre pour un temps quelque espace entre elle et les Neuchâtelois, et après avoir publié les Lettres de Lausanne, elle partit pour Paris avec M. de Gharrière. Sainte-Beuve, qui ignorait ce voyage, s'est demandé si elle avait jamais vu Paris : « Peu importe, dit-il, puisqu'elle en était.» Elle y fut pour la seconde fois en 1786, fréquenta le salon de M™® Necker, y rencontra Thomas, Suard, Chamfort, Raynal, tout ce monde académique et encyclopédique au sein duquel a grandi M'"^ de Staël. A l'hôtel même où elle était descendue, elle fit la connaissance d'un grand jeune homme blond appelé Benjamin Constant. Ses airs de gamin désabusé excitèrent l'intérêt de M*»® de Charrière qui, à son tour, le charma par l'originale vivacité et le détachement de son esprit.
Au heu de regagner la maison paternelle, où il est attendu. Benjamin s'enfuit en Angleterre, y mène pendant quelque temps une vie errante, écrivant à chaque étape à son amie de Colombier des lettres tantôt désespérées, tantôt bouffonnes, où se peint l'âme déséquihbrée d'un adolescent qui ne croit à rien, surtout pas à lui-même. Offensés de son équipée, ses parents l'envoyèrent à Brunswick pour y occuper un poste de gentilhomme auprès du grand-duc. Avant son départ, Benjamin voulut revoir son amie de Colombier ; il y arriva, « pauvre pigeon blessé, » un soir d'octobre 1787, et y passa deux mois. Il méditait déjà alors son grand ouvrage sur la Religion et en ébauchait les chapitres sur des cartes à jouer... Cette saison de Colombier, temps de repos, de lectures, de causeries aimables avec ses hôtes, de discussions animées avec le pasteur Chaillet, cette heureuse saison laissa à Benjamin un ineffaçable souvenir; il écrivait à l'amie qu'il venait de quitter :
« A celle qui a créé Calistey et qui lui ressemble, à la plus spirituelle et pourtant à la plus simple et à la plus sensible des femmes, à la plus tendre, à la plus vraie, à la plus constante des
amies, salut et bonheur ! ... C'est vous qui m'avez rendu le courage. Vous m'avez fait connaître les deux plus doux sentiments du cœur humain, la reconnaissance et l'amitié . . . Yous avez repeuplé de désirs et d'espérances un monde qui depuis longtemps n'était pour moi qu'un désert . . . Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours : Il y a un Colombier dans le monde ! »
Benjamin épousa une jeune personne attachée à la cour de Brunsw^ick ; on sait qu'un divorce mit fin bientôt à cette déplorable union. L'époux délivré se réfugia auprès de M"^^ de Charrière, et fit à Colombier plusieurs séjours jusqu'au moment où il rencontra M*^* de Staël. La femme de vingt-neuf ans devait l'emporter sur celle pour qui la cinquantaine avait déjà sonné. Une influence plus jeune et plus puissante allait s'emparer de cet esprit flottant, malade, et lui donner un instant l'illusion d'une foi qu'il n'avait plus, d'une jeunesse qu'il n'avait jamais eue.
M™« de Staël et M™^ de Charrière se connaissaient depuis le séjour que la seconde avait fait à Paris en 1786 ; leurs aimables relations continuèrent lorsque M. Necker revint en Suisse en 1792. «C'est en Hollande, à ce que je crois, qu'on apprend le mieux notre langue, » écrivait M™« de Staël à l'auteur de Caliste. i Vous êtes bonne comme la vraie supériorité, » lui disait-efle encore. M™® de Charrière était moins expansive; en réalité, elle n'avait pas de sympathie pour «l'ambassadrice;» elle admirait comme tout le monde sa merveilleuse parole : « Je ne me souviens pas d'avoir entendu parler aussi bien ...» — mais elle trouvait le style de ses premiers ouvrages emphatique et plein de pathos : « Je voudrais voir Bossuet et Fénelon lire cela ! . . . Je lui pardonne d'être de son siècle, mais je ne puis m'en mettre ; je déteste cette affectation. »
Corinne avait le mystérieux attrait du génie : Constant n'y résista pas, et quand il reparut à Colombier, il n'était plus le Benjamin d'autrefois :
« Je le trouve très changé, écrit son ancienne amie ... Sa carrière moitié politique, moitié amoureuse, n'est plus en possession de m'intéresser. Nous n'avons ri ensemble de rien, sinon de nous-mêmes, ou plutôt l'un de l'autre ... D'ailleurs les Necker, les Staël, étaient autant d'arches saintes auxquelles il ne fallait pas toucher. C'est dommage pour moi que cette rupture ! Pour lui, qui est plus jeune et qui a besoin sans doute de mouvement et de variété, il peut mettre beaucoup de choses à la place, et M™® de Staël, remplie d'esprit et de desseins, liée ou en différend avec la terre entière, lui vaut beaucoup mieux que moi. »
Constant, de plus en plus sous le charme, a la cruauté d'adresser à M^^^^ de Charrière l'éloge enthousiaste de sa nouvelle amie : « C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers... Vous savez quelle a été la première... Enfin c'est un être à part, un être supérieur, tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle ...»
L'esprit ne suffit pas à tout : M"^^ de Charrière ne sut pas cacher son dépit, et laissa dès lors éclater en toute occurrence son aversion pour M™® de Staël et les siens. Mais avec quelle verve incisive ! A propos d'une brochure de ^me Necker, elle s'écrie — non sans justesse : « Ils ont tellement monopolisé l'amphigouri dans cette famille, que je suis surprise qu'on en trouve encore chez d'autres. Mais ces autres ne sont que de petits marchands détaillants ; ils ont, eux, les fabriques et les magasins. » — Et lorsque enfin Benjamin Constant est emporté dans l'orbite de l'astre nouveau : « Elle est partie, et son sigisbée aussi. Je souhaite qu'aucun mal n'arrive à aucun des cheveux dorés de l'un, à aucun des crins noirâtres de l'autre; mais quelques petites humiliations pour la célèbre fille de M. Necker ne me déplairaient pas. d — Si M™® de Charrière avait pu lire, dans le journal intime de Benjamin Constant, le récit des jours orageux de Coppet, elle se fût trouvée suffisamment vengée.
L'auteur d'Adolphe s'est souvenu, dans ce petit roman,
de son amie de Colombier ; on la reconnaît dans cette femme « dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien, » qui n'avait « que son esprit pour toute ressource et analysait tout avec son esprit. » — Faut-il admettre avec Sainte-Beuve que M™® de Charrière ait exercé sur Benjamin Constant une influence fâcheuse et desséchante ? — Certes, l'esprit très désabusé de cette femme pouvait n'être pas toujours bienfaisant; mais quand il la connut, Constant était un Chérubin déjà bien endommagé, et le scepticisme de son amie ne trouva pas grand' chose à ravager dans cette âme flétrie. L'eût-elle guéri croyante? J'ose en douter, puisque le génie enthousiaste de M™« de Staël n'y put réussir.
En apprenant la mort de M."^^ de Charrière, Constant écrivait à sa tante M™« de Nassau :
« Si, comme je pense, on se retrouve dans l'autre monde, M™" de Charrière est une des personnes que j'y chercherai avecleplus d'empressement . . . C'était une personne de l'esprit le plus étendu que j'aie jamais rencontré. Comme cet esprit allait toujours droit son chemin, il passait sur le ventre à bien des choses, mais il avait le grand mérite d'être exempt de toute affectation, d'exister pour lui-même et par lui-même, sans se dénaturer pour plaire aux spectateurs, de sorte qu'il y avait toujours au fond de la vérité et du naturel... Je mets le temps que j'ai passé avec elle parmi deux ou trois époques de ma vie que je regretterai toujours. »
Sainte-Beuve a curieusement noté le moment oii Benja. min s'affranchit de l'influence de Colombier pour se livrer à celle de Coppet, M™® de Charrière représente le XVIII™« siècle, avec son esprit de scepticisme et d'analyse, avec sa vivacité piquante, avec son ironie enjouée et légère, avec la netteté de sa prose un peu sèche : elle incarne l'époque qui finit. M™« de Staël, c'est le XIX'»^« siècle à son aurore, avec ses élans enthousiastes, sa chaleur d'âme, ses ambitions généreuses, avec son style moins précis, mais plus
vibrant, avec son imagination retrempée dans les littératures étrangères; c'est la rêverie, c'est l'exotisme, c'est le romantisme, c'est tout ce que M™® de Charrière ne pouvait ni goûter, ni comprendre. A cette heure décisive de sa vie, Benjamin Constant, qui personnifie la génération jetée entre les deux siècles, rompit avec celle qui incarnait l'aimable esprit du passé, et se tourna, croyant y trouver le salut, vers le génie cordial et puissant de l'avenir ^
M™^ de Charrière avait à Neuchâtel quelques amis éprouvés, au rang desquels nous rencontrons DuPeyrou, son « arislarque sévère » et son plus fidèle correspondant : esprit juste, cœur généreux, parfait galant homme, avec qui Rousseau lui-même n'avait pas réussi à se brouiller. M"^^ de Charrière l'aida à rédiger les éclaircissements pour son édition des Confessions. Elle correspondait alors activement avec le baron de Chambrier d'Oleyres, ambassadeur de Prusse à Turin, membre de l'Académie de Berhn, auteur de mémoires historiques d'une sérieuse valeur. J'ai sous les yeux sa correspondance inédite avec M»"® de Charrière : celle-ci cherche à obtenir, par l'entremise du diplomate, les portraits de différents personnages de Turin que Rousseau nomme dans les Confessions, afin d'en orner cet ouvrage. Chambrier répond que ces personnages répugnent à voir leur image figurer dans les mémoires de leur ancien laquais : « J'ajouterai, dit-il malicieusement, qu'on ne lit ici les Confessions qu'en s'en confessant à son confesseur. » Un fait plus curieux : M™« de Charrière chargea l'ambassadeur de rechercher la trace de la malheureuse fille accusée jadis par Rousseau du vol du fameux ruban qu'il avait lui-même dérobé : DuPeyrou espérait pouvoir réparer tardivement les torts de Jean-Jacques envers la pauvre Marion; mais les actives recherches du baron de Chambrier demeurèrent sans succès.
1) Nous retrouverons Benjamin Constant auprès de M™« de Staël, à Coppet (voir chapitre XI).
César d'Ivernois, maire de Colombier, fut une des plus agréables relations de M'"® de Charrière. Poète à la façon des Gresset et des Andrieux, d'Ivernois était un homme d'un caractère sûr et d'infiniment d'esprit. Il avait un petit calepin, son Vade mecum, auquel il confiait ses pensées. J'y cueille cette boutade : « Parler, lire, penser, .. . trois choses que l'on n'enseigne point au collège de Neuchâtel. » Il dit encore : « Celui qui s'écoute parler n'entend qu'un sot. » Enfin, ce mot comique et profond : « L'espérance d'une meilleure vie ne garantit personne de la crainte de la mort ; mais elle nous fait merveilleusement prendre notre parti de celle du prochain. î> — Les petits poèmes de d'Ivernois sont, ou peu s'en faut, notre première poésie vraiment indigène, neuchâteloise par l'inspiration, mais bien française par le tour ; à ce double point de vue il a subi l'influence directe de M'"® de Charrière. On a souvent cité, et avec raison, le morceau que voici :
Déjà novembre a prolongé les nuits, Chaumont blanchit et l'hiver nous assiège ; Bientôt nos ceps, dépouillés de leurs fruits, Vont se courber sous des amas de neige. Sortant enfin de son obscur cellier, De vendangeur devenu petit-maître, Chacun de nous au grand jour va paraître : De six à neuf on nous verra briller Dans ces grands thés que nous nommons soirées ; Cercles nombreux rassemblés par devoir, Où se rendront cent femmes bien parées, Pour se montrer bien plus que pour se voir...
Le conte du Mari consolé est amusant et vif comme un conte de Gresset ; la Promenade à Voëns renferme des vers d'un tour facile et piquant. Le poète excellait à rimer le madrigal, le rondeau, l'impromptu, et toutes ces gentillesses auxquelles nos grand'mères avaient le loisir de se délecter. Il fut l'incarnation neuchâteloise du XVIII"n« siècle littéraire. Le romantisme le trouva récalcitrant ; il en était resté à Parny et ne fit grâce qu'au Lac de Lamartine, qu'il
a copié dans son Vade mecum, après des vers de Voiture, de Voltaire et d'autres poètes du temps passé.
La fille du pasteur de Colombier fut une des amies de la vieillesse de M™« de Cliarrière. Isabelle de Gélieu était née en 1779. Elle avait quinze à seize ans, elle était dans tout l'éclat de sa beauté, au moment où les émigrés, si nombreux dans notre pays, animaient la retraite de Colombier. Ce milieu élégant donna à M'^® de Gélieu des qualités brillantes, sans lui enlever rien du sérieux précoce de son esprit. Un capitaine de vaisseau âgé de cinquante ans, M. de Saint-Aulaire, s'éprit d'elle et demanda sa main sans succès. Puis un jeune Bâlois à qui elle enseignait le français prit feu à son tour, mais non sans crier gare : remarquant son trouble, elle lui dit : « Mais qu'avez-vous donc? — Je prie le bon Dieu de me préserver de vous. — Et comment ? — J'ai promis à ma mère de ne pas devenir amoureux, et je sens, en vous voyant, que je ne puis m'en défendre. » — Isabelle finit par épouser un pasteur du Jura bernois, M. Morel. Le souvenir du doyen Morel, de Corgémont, est demeuré en vénération dans la contrée, où il a déployé l'activité féconde de son esprit ouvert à toutes les idées utiles et généreuses. Bien qu'il fût moins écrivain qu'homme d'action, il a publié en 1811 une bonne Histoire du ci-devant Evêché de Bâle. Les soins et les soucis d'une famille nombreuse n'empêchèrent pas M™« Morel de donner aux lettres une part de sa vie. On a d'elle la traduction en vers de plusieurs ballades de Schiller, et de gracieuses poésies fugitives. Elle avait, avant son mariage, écrit en collaboration avec M™« de Charrière Nature et Art, imité de miss Inchbald, et Louise et Albert, petit roman qui renferme quelques pages assez originales. M"® Morel de Gélieu, qui mourut en 1834, a laissé le souvenir d'une femme extrêmement distinguée par la culture étendue et solide de son esprit, par ses vertus domestiques et l'élévation de son caractère.
Tout près de Colombier, dans le petit village de Bôle, vivait un couple étrange qu'y avait attiré le voisinage de M™® de Charrière. C'étaient Huber et sa femme. Raconterons-nous leur roman? — M™® Huber était fille du célèbre philologue Heyne, de Gœttingue ; elle avait épousé un ancien compagnon de Cook, Georges Forster. Tandis que celui-ci défendait à Paris, comme député du nouveau département du Rhin, ses principes révolutionnaires, M""® Forster partit un beau jour avec un homme de lettres, Huber, fils du traducteur de Gessner. Ils errèrent de ville en ville. Avant sa mort, Forster se réconcilia avec sa femme et la légua à Huber, qui l'épousa. Ces bonnes gens, très estimés à Colombier, travaillaient beaucoup, écrivaient sans relâche ; ils ont traduit en allemand presque tous les ouvrages de M.^^ de Charrière, qui paraissaient simultanément dans les deux langues, Huber venait souvent avec sa femme, qui étail fort distinguée, s'asseoir à la table de Colombier. Le pasteur Berthoud, de Bôle, se joignait à eux; cet homme peu rigide ne refusait pas de mettre au net, entre deux sermons, le manuscrit des Trois femmes, roman assez peu orthodoxe de sa spirituelle voisine. Lorsque Huber quitta notre pays pour rentrer dans le sien, M""^ de Charrière fit cette sage réflexion :
« Je suis fâchée que Neuchâtel ne cherche point à le garder, et j'en serais surprise si je ne savais pas que plus on aurait besoin de certaines gens, moins on les apprécie. On ne sent pas à Neuchâtel à quel point on est arriéré en fait d'instruction ... Si j'étais quatre riches pères de Neuchâtel, je dirais : « Voilà quatre cents louis ; prenez nos quatre fils et faites-leur connaître la littérature française. »
Veut-on savoir comment elle s'y prenait elle-même pour cultiver son entourage? La lettre que voici va nous le montrer :
« Chaque homme a sa pente; chaque pays aussi. A Neuchâtel, on craint trop d'être plat. Cela empêche d'être simple.. . Il faut
secouer tout cela . . . J'avais lu l'autre jour uu très beau morceau de Buffon : Première vue de la nature. M™*^ Sandoz, votre cousine, était chez moi, ce fut elle qui lut haut. Je priai ensuite M"® L'Hardy de lire le commencement de V Histoire universelle de Bossuet. Ces dames et M. d'Ivernois, notre maire, et M"^ de Gélieu et moi, nous admirâmes toutes dans Bossuet quelque chose de moins élaboré, de plus simple . . . On voit chez Buffon tout ce que la patience peut obtenir de l'esprit ; mais chez Bossuet on voit une facilité qui semble appartenir au génie. »
Pendant la Révolution, M™^ de Charrière déploya une activité qui lui fait honneur. Ses origines républicaines et ses sympathies naturelles la rattachaient au parti libéral et modéré ; aussi appelle-t-elle André Chénier et ses confrères du Journal de Paris « les semeurs de la raison. » Elle écrit alors les six Lettres d'un évêque français à la nation, ingénieux pamphlet où elle touche à toutes les questions du jour avec une indépendance de pensée presque stupéfiante : elle devance même tous les écrivains d'alors en proclamant que le tiers-état n'est pas plus \e peuple que la noblesse n'est la nation, et elle pressent, après l'avènement de la bourgeoisie, celui du prolétariat.
Mais bientôt le mouvement révolutionnaire gagne les montagnes neuchâteloises, où les exaltés, coiffés du bonnet rouge, plantent des arbres de liberté. Un matin. M"»® de Charrière reçoit du conseiller d'Etat Godefroy Tribolet ^ une lettre où il la supphe d'écrire quelque chose pour calmer «ces fous prêts à s'entr'égorger. » Il est piquant de voir le gouvernement neuchâtelois recourir à la plume de Caliste pour rétablir l'ordre dans le pays! Cette idée l'amusa, elle se mit à l'œuvre, et grâce à l'aide de M. de Charrière, qui copiait à mesure les feuilles « jusqu'à se donner la crampe aux doigts, » elle put deux jours après envoyer à l'imprimeur ses charmantes Lettres trouvées dans la neige : « La promptitude de cette petite expédition ne laisse
1) Auteur d'une estimable Histoire de Neuchàtel et Valangin, depuis l'avèns' ment de la maison de Prusse jusqu'en 1806.
364 CHAJ'ITRE IX
pas de me plaire, » écrit la vaillante femme. Les Lettres raillaient gaîment ce peuple libre entre tous, et de vieille date, qui croyait découvrir la liberté : elles produisirent un heureux effet sur les montagnons : « Quant au gros des Neuchâtelois, dit l'auteur, elles étaient trop simples pour leur goût. »
Cette activité ne l'empêchait pas de prodiguer, avec DuPeyrou, son temps, ses soins, son argent aux émigrés, de consoler la belle Julie de Trémauville, dont le fiancé Georges de Montmollin, ofïicier aux Gardes suisses, venait d'être tué dans le massacre du 10 août; de s'intéresser au prince de Montbarrey, ancien ministre, dont la femme « donnait l'exemple du chagrin et de l'aigreur, » et à vingt autres encore. Beaucoup de ces émigrés excitaient par leur frivolité l'impatience de leur bienfaitrice, qui écrivait : « Ils détruisent la piété, ou la font tomber sur leur sottise. On voit que cette noblesse n'est que vent, qu'elle n'est rien, qu'elle a passé, et que l'oubU a déjà commencé pour elle. »
Quelques-uns de ses protégés, qui s'étaient mis sérieusement au travail, celui-ci comme menuisier, celui-là comme imprimeur, la consolaient des déceptions que d'autres lui procuraient. Elle peignit ces deux sortes de Français dans une petite comédie, V Emigré, où folâtre et divague un certain marquis d'Estourdillac, mais où, en revanche, M. de Vieux-Manoir, assistant à un bal que les émigrés embellissent de leur présence, refuse de danser en disant : « Ma mère est en prison. » — C'est le mot final de la pièce, qu'à Neuchâtel on trouva « trop démocrate. »
La mort de DuPeyrou, frappé d'apoplexie en 1794 au milieu d'un dîner qu'il offrait aux émigrés, fut un deuil profond pour son amie. Toujours plus confinée dans sa retraite, elle partagea la fin de sa vie entre ses occupations favorites, écrivant de fins romans, entretenant avec quelques fidèles amis la correspondance la plus active, compo-
sant la musique et les paroles de ses opéras : Zadig, Poly- 2)hème, les Phéniciennes, sous la direction du maestro Zingarelli, apprenant à lire aux enfants pauvres du village, conseillant les bonnes femmes, prêtant des livres, faisant du bien de mille manières autour d'elle, sans oublier ces « coquins d'oiseaux » qui venaient chaque matin chercher leur pâture sur sa fenêtre. Cette femme, qui ne se piquait pas de christianisme, avait compris que le meilleur moyen d'oublier ses propres tristesses, c'est.de prendre soin des maux d'autrui. Elle élait bonne, de la bonté des gens d'esprit, — bonté ingénieuse, délicatement prévenante, qui, en devinant les souffrances, épargne l'amertume de l'aveu.
Et maintenant, la voici vieille et malade auprès d'un mari vieux et sourd ; aucun enfant n'est venu égayer leur solitude ; elle mesure le néant d'une vie qui a passé comme un rêve... Vers la fin de 1805, son état s'aggrava: «Mon Dieu, redisait-elle souvent, donne-moi de croire ! » Elle expira le 27 décembre. « Son mari, dit Sainte-Beuve, lui survécut : c'est ce que j'en ai su de plus vif. » — Le mot est joli, mais injuste ; M. de Gharrière était un parfait gentilhomme, très libéral pour son temps, très instruit, très éclairé, d'une conversation intéressante et d'une société en somme agréable. Il mourut à Colombier en 1808,
Des nombreux ouvrages de M™« de Gharrière, deux seulement ont surnagé : les Lettres neuchâteloises et les Lettres de Lausanne suivies de Caliste. Ce dernier a même été réimprimé dans la bibliothèque des chemins de fer. Il appartient au genre exquis, au groupe des petits chefs-d'œuvre ; s'il n'existait pas, il manquerait une perle à l'écrin de la littérature française.
La première partie se passe à Lausanne : Cécile est une jeune Vaudoise que sa mère a élevée avec des soins intelligents. Qui épousera-t-elle ? Son cousin le jeune ministre ? Ou le fils du bailli bernois ? . . . Cécile a une préférence
pour un troisième prétendant, un petit milord en passage, qui semble naïvement épris, mais qui ne se déclare pas. L'innocente coquetterie des deux jeunes gens, les anxiétés de la mère, sont analysées avec finesse, décrites avec une grâce qui suffisent à rendre charmante cette histoire sans péripéties. Le petit milord va quitter Lausanne avant d'avoir osé parler ; il est accompagné d'un parent qui lui sert de mentor, homme distingué et triste, sur qui plane un mystère. Ce personnage fait un jour sa confession à la mère de Cécile : c'est la seconde partie, l'histoire de Ccdiste, qui se passe en Angleterre.
Galiste encore enfant avait été vouée au théâtre par sa mère, femme dépravée qui a vendu sa fille à un homme considérable. A la mort de ce dernier, Galiste sent toute l'horreur de sa situation, et pour comble de malheur elle aime de l'amour le plus désintéressé le jeune Edouard. C'est, on le devine, celui-là même qui raconte l'histoire. Le père d'Edouard ne sait de Caliste que son triste passé; sa douceur, son repentir, sa distinction native, la dignité de son attitude, rien ne peut fléchir cet homme aveuglément soumis aux convenances sociales. Edouard aime irrévocablement Galiste, mais il est faible, sans énergie : il se laisse marier à une veuve qui a jeté sur lui son dévolu. La pauvre héroïne finit par épouser un honnête homme qui l'aimait sans espoir.
Peu de temps après, elle rencontre Edouard : leur dernier entretien est un chaste adieu . . . Pendant son séjour à Lausanne, Edouard apprend la mort de Cahste. Il reçoit cette nouvelle au moment même où le jeune milord confié à ses soins hésite à déclarer son amour à Cécile, c'est-àdire au moment où, faute de résolution, il va briser un cœur et commettre la même faute que son mentor . . . Vous sentez le lien délicat qui unit les deux histoires.
Sainte-Beuve appelle Caliste une esquisse ingénue de Corinne. Les analogies, en effet, sont frappantes. M™^ de
Staël avait relu souvent le petit roman de M™« de Charrière, à qui elle écrivait pendant la Terreur : « Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas lu Caliste dix fois ! J'aurais devant moi une heure sûre de suspension de toutes mes peines. » Caliste est la peinture douloureuse du bonheur sacrifié aux exigences de l'opinion. Ce qui donne à la physionomie de l'héroïne son originalité et son attrait, c'est qu'elle se juge sévèrement elle-même, qu'elle ne se pose point en victime du préjugé, en grande âme méconnue par une société hypocrite. Elle sent profondément le prix de la bonne réputation pour une femme ; et lorsque, à la fin de sa vie, elle s'est vouée à la bienfaisance, elle met de la pudeur jusque dans sa charité : « Les Madeleines pécheresses ellesmêmes, écrit M™^ de Charrière, ne devraient faire du bien qu'à petit bruit; autrement elles ont l'air d'acheter du monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences. »
Les Lettres de Lausanne contiennent une peinture très agréable et fidèle de la société vaudoise que nous connaissons, de ce monde exotique et changeant des bords du Léman. Cécile est bien une de ces jeunes filles vives, rieuses et sages que Gibbon rencontrait dans la »So«eYe c?w Printemps. On se fâcha à Lausanne, comme à î^euchâtel : on n'admettait pas encore, en ce temps-là, qu'un romancier cherchât des modèles parmi nous : M°i^ de Montolieu s'en gardait bien. Il parut un pamphlet contre M™« de Charrière, où on l'accusait d'être « tout à fait populaire » avec sa femme de chambre (elle était très bonne et familière avec ses gens) ; — on critiquait même son style, dont Sainte- Beuve a dit : « C'est du meilleur français, du français de Versailles. »
On a longtemps attribué à M^^^ de Charrière un petit roman paru en 1784, intitulé \q Mari sentimental ^àoninow's avons déjà dit un mot à propos de Samuel de Constant ^
1) Voir chapitre VI, p. 245.
C'est ce dernier qui doit, selon nous, être tenu pour le véritable auteur de la douloureuse histoire de M. Bompré. Des renseignements inédits, puisés dans les papiers delà famille de Constant et qui nous ont été communiqués avec une rare obligeance, ne nous laissent guère de doute sur la solution de ce petit problème bibliographique ; Gaullieur nous paraît l'avoir résolu avec trop d'assurance en faveur de M™® de Charrière : celle-ci n'a écrit que la contre-partie du Mari sentimental^ intitulée Lettres de Mistriss Henley. Voici en peu de mots la donnée de ces deux histoires, qui se font pendant. Un brave homme épouse à quarante ans — l'âge où les habitudes sont prises — une femme aimable et spirituelle, mais qui s'empresse de tout réformer chez lui, de vendre son cheval et ses vieux meubles, de tuer son chien, de renvoyer son vieux domestique. Exaspéré par mille piqûres, l'infortuné mari finit par se tuer de désespoir. Voilà le premier roman ; voici la réplique : Mistriss Henley est une âme délicate, impressionnable, unie à un homme froid, sensé, d'une vertu ennuyeuse : elle n'a rien à lui reprocher, mais elle est malheureuse parce qu'elle est incomprise.
L'idéal du mariage, a remarqué Sainte-Beuve, sort passablement compromis de ce double roman. Mais ce n'est pas là ce qu'on trouva de répréhensible dans le Mari sentimental : on sut mauvais gré à l'auteur de l'art avec lequel il avait peint la société vaudoise ; et au lieu de remarquer certaines pages fortes et hardies sur la condition économique du paysan vaudois ^, on ne se préoccupa que de reconnaître des personnages réels sous la fiction du romancier. Une dame Caillât, née de Chapeaurouge, d'Aubonne, dont le mari s'était suicidé, eut la naïveté de se plaindre d'avoir été mise en scène ; elle publia une déclaration de son notaire et du bailli attestant qu'elle n'avait vendu aucun cheval, tué aucun chien, renvoyé aucun domestique. Quant à
1) Voir Verdeil, Histoire du canton de Vaud, III, p. 304 etsuiv.
l'histoire de la femme martyrisée par son mari, Gaullieur nous apprend qu'elle ne suscita aucune réclamation, sans doute parce que les maris vertueux qui rendent leurs femmes malheureuses sont plus rares dans le monde réel que les femmes irréprochables qui tuent leurs maris à coups d'épingle.
On voit quelle était alors, dans nos petites villes, la situation d'un auteur qui essayait d'écrire des romans indigènes, de peindre le pays qu'il avait sous les yeux. Le mérite de M™^ de Charrière est d'avoir, à ses risques et périls, frayé la voie nouvelle où tant de nos écrivains l'ont suivie.
Sainte-Beuve fait cas du petit roman des Trois Femmes, qui roule sur une donnée originale. Où est le devoir absolu? La vertu n'est-elle pas relative? Telles sont les grosses questions que soulève ce récit. L'essentiel, aux yeux de l'auteur, est d'avoir dans l'âme un point fixe, la notion d'un devoir quelconque : « Il suffit pour estimer quelqu'un, que quelque chose lui paraisse être bien, quelque chose être mal. »
Je ne parle pas des autres romans de M'^'^ de Charrière : une grande partie de son œuvre est oubliée, mais elle se laisse relire, car elle n'a point vieilli, grâce à cette qualité qui préserve les livres de la vieillesse : le naturel du style. Quels sont les romans des siècles passés qui ont survécu ? La Princesse de Clèves, Gil Blas, Manon Lescaut, c'est-à-dire des livres exempts de toute recherche, de toute manière ; la manière peut plaire aujourd'hui ; demain le goût change et le livre est mort. Ces trois romans étaient ceux qu'aimait entre tous M»« de Charrière; Caliste et les Lettres neuchâteloises sont dignes de prendre place sur le même rayon. Comparez-les aux romans sentimentaux et déclamatoires de l'époque, à ceux de M'»^ de Montolieu ou de M^^^ Cottin ; comparez-les même, si vous voulez, à la Nouvelle Héloïse : un des mérites de M™® de Charrière est de n'avoir pas subi l'influence de ce dangereux modèle, d'avoir résisté au goût
de l'emphase qui régnait alors, d'être restée elle-même» simple, naturelle.
Et puis, ses romans sont pleins de pensée : qu'importe au lecteur délicat que l'intrigue en soit inconsistante, souvent presque nulle? Il y a toujours profit à les lire, parce qu'elle écrit pour se soulager de ses idées et qu'elle en a de très neuves. Elle est moins auteur que penseur, et M™* Necker de Saussure a pu dire : «Les plus médiocres de sesromans m'ont laissé l'idée d'une femme qui sent et qui pense. » Et M""' de Staël lui écrivait : « Je crois que vos ouvrages se varient encore à la dixième lecture. » Dans tous,. on retrouve son esprit net et hardi, fécond en vues personnelles sur les sujets les plus divers ; elle touche à tout avec grâce, sans appuyer, mais avec la sûreté d'un esprit supérieur.
Elle a exposé sa rhétorique dans une lettre — inédite comme la plupart de celles que j'ai citées — que je dédie aux écrivains de la Suisse française :
« Depuis la Révolution, je n'ai plus reconnu de public français qui dût nous en imposer sur le style et la langue, et déjà auparavant j'ai pensé que nous autres étrangers nous ne devions pas fléchir humblement devant un tribunal en quelque sorte imaginaire ou composé de gens qui n'ont aucun titre que nous, ne puissions prendre aussi bien qu'eux. Quand je fis réimprimer à Paris les Lettres écrites de Lausanne, un journal français avait relevé l'expression : se dégonfler^ comme étant suisse et non française. Je ne la changeai pas, et le journaliste put la retrouver dès les premières lignes du livre. J'ai lu, il n'y a pas longtemps, des lettres encore manuscrites de Rousseau et de M. DuPeyrou. Celui-ci consultant l'autre sur une expression : « Sachez ce que- « vous voulez dire, répond Rousseau, puis dites-le clairement « sans vous embarrasser d'autre chose. »
« M. de Saïgas me disait un jour qu'à Genève une société d& gens de lettres avait été souvent arrêtée et empêchée de rien publier par des doutes «ur un mot dont on ne savait pas bien s'il était français. Cela me fit rire un peu dédaigneusement, ce qui fâcha presque M. de Saïgas. Il me demanda ce qui se passait dans mon esprit : « Je pense, lui dis-je, que le public n'a pas à.
c( regretter la privation de ce que ces messieurs lui auraient « donné. On n'a que des idées peu lumineuses, peu intéressantes, « l'auteur a peu de feu, peu de zèle, quand la peur de blesser « l'Académie française l'intimide à ce point-là. »
Dans une autre lettre, M""® de Charrière a résumé d'un mot ses vues sur l'art d'écrire : «Ayez des idées nettes et des expressions simples. » — Aujourd'hui, il y a une école qui prêche l'inverse : « Ayez des sensations vagues et des expressions compliquées. »
Le 16 mars 1769, un jeune étudiant s'embarquait à Neuchâtel pour Morat, afin d'y prendre le coche pour Genève. Il s'appelait Henri-David Chaillet : ses compatriotes d'aujourd'hui le désignent sous ce nom : le grand Chaillet. L'épithète paraîtra bien ambitieuse, mais celui à qui elle fut décernée eut vraiment un coin de grandeur. Loin des centres où se forment les courants d'opinion, où se rendent les arrêts du goût, il montra une sûreté de jugement, une hberté, une supériorité de critique dont j'espère fournir quelques preuves remarquables.
Né à Neuchâtel en 1751, il lit ses études de théologie à Genève, où il eut pour camarade et pour intime ami Pierre Prévost, plus tard célèbre par ses travaux littéraires et scientifiques. Le journal d'étudiant de Chaillet, encore inédit, renferme une foule d'observations curieuses et sur luimême et sur son entourage dans la Genève d'alors. Son caractère original, fait de droiture, de brusquerie, de sévérité stoïcienne, se trahit à chaque page de cette confession. On y voit aussi de quelles fortes lectures le jeune « proposant » nourrissait son esprit. En ce temps-là, les étudiants lisaient leurs classiques, et même les relisaient, ce qui est la seule manière de les lire. Il recherche, comme nous
l'avons vu ^, la société de Charles Bonnet, se plaît aux sermons de Jacob Vernes et de Romilly, aux cours de Maurice et de Jacob Vernet. 11 prend surtout l'habitude de penser fortement et par lui-même, de concentrer son esprit, avec une attention intense, sur l'objet qu'il étudie.
Au moment où il revint, en 1772, à Neuchâtel pour y recevoir la consécration, il y avait une grande rumeur dans la petite ville. Voici à quel propos (le fait intéresse notre histoire littéraire). Un pasteur de beaucoup de talent, Jean-Elie Bertrand, avait fondé avec son beau-père le banneret Ostervald, parent de Ghaillet, la Société typographique. Deux autres sociétés analogues s'étaient constituées à Berne et à Lausanne et étaient en rapports d'intérêt avec celle de Neuchâtel. C'est de cette ville que sortirent alors tant d'ouvrages hardis qu'on n'osait pas imprimer en France. La Société eut une part considérable à l'entreprise de V Encyclopédie (édition in-4o). Nous avons vu Neuchâtel tenir un rang important comme place d'imprimerie de la Réforme ; elle joua un rôle non moins actif, mais bien différent, dans la propagande philosophique de la fin du XVIII'^® siècle. Malheureusement, les papiers de la Société typographique ont été détruits : livres de comptes, correspondance, tout a disparu, englouti par la fabrique de papier de Serrières. C'est une perte irréparable, car les archives de l'imprimerie neuchâteloise devaient contenir une foule de lettres signées Diderot, d'Holbach, d'Alembert, Raynal, Helvétius, Sébastien Mercier, lettres qui suffiraient à établir que bon nombre d'ouvrages datés de Londres ou d'Amsterdam sont sortis de l'officine dont le pasteur Bertrand était l'un des propriétaires.
Tel est le cas, entre autres, du Système de la nature du baron d'Holbach, qui parut en 1771 (non pas à Londres, comme l'indique le titre, mais à Neuchâtel) sous le nom de Mirabaud. On conçoit que la Classe des pasteurs et les
1) Cbap. VII, p. 303.
magistrats ne vissent pas de bon œil l'activité de la Société typographique. La publication du livre d'Holbach excita à Neuchâtel une indignation très vive : le ministre Bertrand et son beau-père furent destitués par leurs corps respectifs, la Classe et la Bourgeoisie, le livre impie fut brûlé publiquement par la main du bourreau, et Bertrand ne fut réhabilité, quatre ans plus tard, qu'après avoir fait amende honorable devant ses collègues et prêché un sermon dans lequel il confessa son erreur.
Ghaillet arrivait à Neuchâtel au plus fort de l'orage, et son journal nous en apporte quelques échos. Par instinct, autant que par raison de parenté, il se met du côté de Bertrand et le défend du reproche d'athéisme qui courait de bouche en bouche : « Tous ceux à qui j'en entendis parler braillaient comme des bêtes; et ma mère, et ma tante la châtelaine, et M. G., et M"« C, et le régent, et tous ces saints criaient à pleine tête et déraisonnaient à l'envi. »
Bertrand dirigeait le Mercure suisse ou Journal helvétique : ce fut là l'origine des relations de Ghaillet avec cette publication un peu anémique, à laquelle il allait donner un regain de vie et de succès et qu'il eut le droit d'appeler mon journal. Il y collabora dès son retour à Neuchâtel. Nommé pasteur-suffragant à Golombier, il occupa ce poste pendant douze ans. A cette époque se rattachent son activité littéraire et ses relations avec M«»« de Charrière. Bertrand étant mort en 1779, le Journal subit une éclipse de quelques mois, puis reparut la même année sous la direction du jeune pasteur, qui, de son propre aveu, était «beaucoup plus littérateur que théologien. »
Nous avons vu ce que J.-J. Rousseau pensait du vieux Mercure fondé par Bourguet : il n'a pas été trop sévère pour cette revue agonisante, nourrie d'énigmes et de madrigaux 011 l'esprit du cru s'ébattait avec une lourdeur prétentieuse. On est frappé surtout du caractère d'imitation servile et de convention qui distingue — ou plutôt ne
distingue pas — les poésies insérées dans le Mercure : l'inspiration absente est remplacée par l'acceptation d'un type importé de France, la couleur locale par une banale rhétorique superstitieusement respectée. Rien d'indigène dans ces vers, rien qui trahisse un sentiment personnel, une vue directe de la nature, une émotion vécue. On rencontre dans un des volumes de cette collection un récit de voyage dans le pays de Vaud, où l'auteur — un Vaudois ! — n'a pas osé nommer une seule fois par leur nom les lieux qu'il visite. La vue des belles forêts n'a d'autre effet que de lui rappeler
Ces ifs dont le ciseau fait cent objets divers.
Puis il ajoute cette réflexion qui nous paraît inouïe, en face des sapins du Jura : « Un peu d'imagination nous représentait tous ces arbres tels qu'un jardinier sait les former. Il n'y manquait qu'un peu de façon et d'arrangement pour en faire des berceaux ou des voûtes majestueuses. » Le génie national avait à revenir de loin! Après quoi il est juste d'ajouter que les autres journaux du XVIII™^ siècle n'étaient pas sensiblement supérieurs au nôtre et que plusieurs des observations qui précèdent peuvent s'appliquer à la plupart des grands périodiques du temps, aux journaux de Hollande, au journal de Trévoux, etc.
Le meilleur poète neuchâtelois était à ce moment Garcin, qui jouit de quelque renom sur nos rivages. Sa chanson du Guet de Nyon est la plus agréable et la plus vive de ses œuvres badines. Ancien pasteur, il s'était retiré à Gottens, près de Nyon, où-Ghaillet le vit à son retour de Genève : « J'entrevis M. Garcin, qui avait une fois brillé comme un feu-follet d'un éclat assez pâle et sans chaleur, et qui faisait à Nyon le damoiseau. »
La critique, dans le Mercure^ ne valait guère mieux que les vers : elle se bornait à des analyses — ou extraits, comme on disait alors — des ouvrages nouveaux. Et pour-
tant, cette pauvre revue, grâce à quelques années assez brillantes, avait conquis en Suisse et à l'étranger une certaine notoriété. Mais elle était en train de la perdre quand Chaillet assuma le fardeau de l'entreprise.
J'ai eu sous les yeux son exemplaire du journal, annoté de sa microscopique écriture. Le Nouveau journal helvétique formait chaque mois un cahier de cent vingt-huit pages, divisé en trois parties : Annales littéraires^ Pièces fugitives, Annales politiques. J'y ai rencontré une pièce de vers que la rédaction avait fait suivre de cette note : « J'ai promis de l'indulgence pour les Fugitives. En voici la mesure. Tout ce qui ne sera pas moindre que cette pièce sera admis. Or elle n'est que médiocre. Son auteur ne s'' offensera pas que je le dise. » Une note manuscrite glissée en marge nous apprend que cet auteur inconnu n'est autre... que Chaillet lui-même.
Avec son naïf courage et sa franchise bourrue, il résolut de mettre bon ordre à la fâcheuse manie des petits vers, et il inséra un jour l'avis suivant :
« A des dames qui nCont envoyé des vers. Vos vers sont mauvais . . . Puisque l'occasion s'en présente, que je dise un mot de nos pitoyables et impitoyables versificateurs suisses, et que je les dégoûte, s'il se peut, d'inonder mon pauvre journal de leurs vers. Quand il s'agit de juger les vers d'une femme, nous ne sommes plus connaisseurs, nous autres hommes : nous prenons trop aisément une grâce pour une muse ... En général, je conseillerais fort aux femmes de ne pas faire des vers : cela ne leur réussit pas ; il vaut beaucoup mieux que nous en fassions pour elles. »
On voit que Chaillet possédait la plus honorable, sinon la plus commune des qualités du journaliste : la sincérité. Il s'applaudissait d'écrire loin de Paris, en pleine indépendance, et il en profitait : « Notre Suisse, disait-il en ce sens, n'est-elle pas faite pour produire de bons journaux?^»
1) On se rappeUe que Sainte-Beuve était heureux de pouvoir, dans la Revue suisse, dire toute sa pensée, sans acception de personnes.
Chaillet, qui signait ses articles d'un G., s'était adjoint plusieurs collaborateurs étrangers : Grimod de la Reynière, jeune avocat, futur auteur de VAlmanach des gourmands, était chargé de la chronique des théâtres de Paris. Mais ce fut surtout la plume de Chaillet qui valut au Journal une seconde jeunesse : on lui doit des articles excellents sur \ Heptaméron de Marguerite de Navarre, sur Gil Blas, sur Boileau. Il raille, avec une vivacité piquante et bien française, la morale du Théâtre des jeunes personnes, de M"^^ de Genlis, et s'élève avec verdeur contre la littérature prêcheuse : « Peignez seulement l'homme tel qu'il est : vos peintures seront morales sans que vous y ayez pensé . . . Voulez-vous donc faire déserter les théâtres comme les temples!» Le mot est certes inattendu sous la plume d'un homme d'Eglise. Berquin et ses enfants « si bien sitïlés » ne s'en tirent pas à meilleur compte. Mais la perspicacité du critique éclate surtout dans ses articles sur Delille, alors universellement admiré : « Il veut tout dire avec esprit , observe finement Chaillet... Cela est trop ingénieux : c'est du Fontenelle et non pas du Virgile ... Ne serait-ce point là ce qu'on appelle du style précieux ? » Cette opinion n'était guère que la sienne en 1782 ^.
Un jugement non moins remarquable est celui qu'il porte sur Voltaire : il s'applaudit pour la religion que l'auteur de Candide ait existé, parce que désormais chacun devra prendre nettement position et qu'il ne restera dans l'Eglise que les chrétiens décidés : « Ce serait une espèce de régénération. » Mais nous admirons plus encore la série d'articles qu'il pubfia sur Shakespeare : nulle part il n'eut le coup d'oeil plus sur ni plus hardi ; juger alors le grand dramaturge comme il l'a fait, c'était presque un trait de
1) Les articles de Chaillet furent plus d'une fois remarqués en France. Je trouve dans le Tableau de Paris, de Mercier (II, 198) la mention du Journal de Ncuchàlel, avec la note que voici : « Journal trop peu répandu, où plusieurs articles marqués d'un C. sont d'un juge impartial, d'un écrivain sensé et d'un vrai littérateur. Pourquoi ne tient-il pas la plume dans un ouvrage périodique plus accrédité ? »
génie. Précisément parce qu'il vivait loin du monde des lettres, plus près de la nature, plus près du vrai, il étudia la fameuse traduction de Le Tourneur avec une complète absence de parti pris d'école, se laissa conquérir et comme terrasser par le sombre et profond génie du poète anglais. Dès le premier mot, il se campe sur le vrai terrain :
« Mettons de côté Aristote, Horace ... Ne parlons pas de goût non plus : ne voyons ici qu'un génie abandonné à soi-même. Jugeons ses pièces uniquement d'après la nature . . . Elève de la nature, c'est dans son sein fécond qu'il a puisé tous ses caractères. Aussi manquent-ils souvent de cette dignité tragique que la nature ne leur donne point, dont nos auteurs n'osent s'écarter, et qui rend nos tragédies si monotones . . . Dans le poète anglais, un roi ne ressemble point à un autre roi, un amant à un autre amant, une femme à une autre femme et an scélérat à un autre scélérat. Vous retrouvez en lui toute la variété, toute la richesse de la nature, parce qu'il la peint sans gêne, dans sa simplicité, dans sa vérité, dirai-je dans sa nudité ? . . . Voilà le grand mérite de Shakespeare, et en cela il n'a point d'égal . . .
« Que faut-il être pour trouver Shakespeare insupportable ?
« Que penser de celui qui le lit avec indifférence ?
« Que seront ses admirateurs ?
« Voilà trois questions que je propose ; elles seront faciles à répondre. »
Quel autre critique d'alors a ainsi devancé son temps? On objectera peut-être que Ghaillet admirait aussi Rétif de la Bretonne : ce « Rousseau du ruisseau, » pour qui M^^^ de Staël et Fontanes ont eu des éloges, avait une certaine fougue naturelle, une sincérité brutale qui devait séduire un esprit tel que Ghaillet. Il aimait, dans certaines œuvres de Rétif, la peinture énergique et vraie d'un siècle corrompu. J'aime à mon tour chez le critique la vivacité et l'indépendance de ses admirations.
Il eut l'honneur de saluer, avec une grande spontanéité d'enthousiasme, les Voyages duns les Alpes, de Saussure ; il vengea Bonnet des attaques du Mercure de France ; mais, disait-il, « c'est bien moins pour sa défense que j'ai pris la
plume que pour celle de la vérité. » Il encouragea plusieurs de nos jeunes écrivains, et l'un des premiers, discerna le talent de Philippe Bridel : « De pareils vers ne se pardonnent jamais, » avait-il dit de ses essais. Mais à la lecture des Poésies helvétiennes, il s'écria : «Enfin! notre Suisse française a donc aussi son poète. Il en était temps ! ... » Un dernier trait : un jour vint où Ghaillet, qui était un prédicateur remarquable, publia un recueil de ses Sermons; il les annonça lui-même dans son journal : « Me voilà donc auteur tout comme un autre. Oui, j'ai fait des sermons; et, qui plus est, c'est ce que je crois savoir le mieux faire. »
Tel est l'original personnage dont M^^ de Charrière fut pendant quelques années la paroissienne : « Il est fort instruit, écrivait-elle au début de leur relation, et il a une certaine naïveté brusque qui me plaît. » Il fit bonne amitié chez elle avec Benjamin Constant, et c'étaient, entre ces deux hommes si dissemblables, des discussions sans fin qui devaient prodigieusement divertir l'auteur des Lettres neuchâteloises. Benjamin, bien qu'il fût « rétif à admirer Rétif, ce fou indécent, » faisait grand cas du jugement du pasteur journaliste, si l'on en juge par des phrases comme celle-ci : « Je suis, écrit-il à son amie, très orgueilleux que M. Ghaillet s'intéresse à quelque chose que je fais, »
Sainte-Beuve a d'un mot rendu justice au mérite de Ghaillet, quand il l'a appelé «homme d'esprit, pas du tout béotien, je vous assure. » Nous avons vu avec quelle verve courageuse il prit la défense des Lettres neucJiâteluises. L'heure vint pourtant où il se brouilla avec M"* de Charrière, parce que celle-ci s'obstinait à garder auprès d'elle une femme de chambre qui avait commis une faute. Ghaillet crut devoir à sa dignité pastorale d'exiger que M"^ de Charrière optât entre la pécheresse et lui : c'est le pasteur qui fut sacrifié, et comme il avait signé ses sermons : Ghaillet, serviteur de Jésus-Christ^ elle s'écria: (( On ne pourra pas dire : Tel maître, tel valet. »
Litterarum cultor in hac urhe prœcipuus (principal cultivateur des lettres en cette ville), telle est la mention inscrite par Chaillet en tête des volumes qui formaient sa belle bibliothèque; il avait conscience tout ensemble de son mérite et de son isolement. Quand on parcourt le journal qu'il a rédigé, on admire cet esprit si actif, si souple, ouvert aux questions les plus variées, ce style qui, tout en conservant son relief très personnel, se renouvelle pourtant sans cesse et ne trahit ni épuisement, ni lassitude. On a fait chez nous beaucoup de bons sermons : je sais peu de bons journaux. Aucun, à cette époque, ne fut écrit d'un style plus vif, plus français. On ne relit pas un journal après un siècle, on l'exhume : le meilleur de l'esprit de Chaillet, le plus prime-sautier, le plus alerte, est enterré dans son journal, mais enterré vivant. Ouvrez cette tombe : vous entendrez sa voix rude et franche. Le vieux Mercure croupissait dans les marécages d'une littérature d'imitation : Chaillet est survenu, l'a ranimé, a versé dans ses veines un sang nouveau, le sang de ses enthousiasmes ardents et de ses colères bourrues. Pendant cinq ans, le journal rajeuni jeta dans la placidité somnolente des habitudes neuchâteloises la vivacité de ses boutades, le scandale de ses paradoxes. Pour tout esprit susceptible de progrès, la lecture devint un besoin, les lettres un intérêt essentiel. M™« de Gharrière et Chaillet se partagent l'honneur d'avoir suscité quelque vie littéraire dans un coin de pays où l'intelligence a toujours moins manqué que l'exemple et l'émulation.
Le8 Suisses à Paris pendant la Révolution. — Necker, son salon, ses écrits ; les Mélanges de M"*® Necker. — Un Soleurois francisé : Besenval. — Le groupe vaudois, — D'Ivernois. — Les collaborateurs de Mirabeau : Etienne Dumont ; Salomon Reybaz. — Mallet du Pan. — La révolution vaudoise : Frédéric-César Laharpe. — La République helvétique : P. -A. Stapfer. — Les Mémoires de Monod.
Quittons pour un instant les rivages de nos lacs et allons chercher à Paris, pendant le grand drame de la Révolution, ceux de nos compatriotes qui y jouèrent un rôle. Ils sont nombreux et pourraient fournir le sujet d'une riche étude ; on essaierait de montrer ce qu'ils ont apporté à la France, durant ces grands jours de son histoire, comment l'habitude de la démocratie, la pratique de la vie républicaine, l'exercice des vertus civiques les avaient préparés à faire figure sur un plus vaste théâtre, et quels services ils ont pu rendre à la cause du progrès, de l'ordre et de la liberté.
Dans ce tableau, on donnerait assurément la place d'honneur à Jacques Necker, qui, négociant, étranger et protestant, devint ministre des finances et fut un moment l'homme le plus populaire du royaume. Nous l'avons quitté lorsqu'il venait d'épouser Suzanne Gurchod. La
jeune femme trouvait enfin l'occasion de satisfaire son goût passionné pour les choses de l'esprit, et son salon ne tarda pas à devenir le rendez-vous des littérateurs et des philosophes. Necker, sa fortune faite, s'était retiré de la banque : devenu ministre de la République de Genève auprès de la cour de France, il aspirait à une carrière politique plus importante. En 1769, il avait attiré l'attention publique par son Eloge de Colbert, que l'Académie couronna ; puis il avait publié en 1775 son ouvrage sur la Législation et le commerce des grains, dirigé contre les théories absolues de Turgot ^ et qui hâta son avènement au ministère (1776). Nous n'avons ni à raconter, ni à juger sa carrière politique. Mais quel que soit le jugement qu'on porte sur la valeur de l'homme d'Etat, on ne saurait refuser à Necker des vertus politiques et privées qui font le plus grand honneur à sa patrie, — car il les tenait d'elle. Sa droiture, sa probité, son élévation morale, son ardent dévouement au bien public, son désintéressement surtout, ne sauraient être oubhés; et lorsqu'on le voit, non seulement rétablir les finances et le crédit de son pays d'adoption, mais refuser les appointements de ministre, les pensions et les gratifications de tout genre, engager plus tard sa signature et sa fortune pour l'Etat qu'il sert, on ne peut s'empêcher de trouver singulièrement déplacées les plaisanteries si fréquentes en certaines bouches sur l'avarice et la cupidité genevoises. Necker ministre n'eut de l'homme d'argent que la prudence, la clairvoyance, les capacités financières ; il n'en eut ni les avidités, ni les égoïsmes. Un des caractères essentiels de son administration fut la préoccupation constante des humbles et des souffrants, et sa noble femme voulut la partager avec lui. Il donna enfin un exemple assez rare alors dans le grand monde, celui de la pureté et de la dignité dans la vie domestique.
1) L'opinion de l'impératrice Catherine U sur cet ouvrage est cligne d'être recueillie. Elle écrivait à Grimm : « L'auteur de ce livre est une tête profonde ... Je l'ai admis parmi mes livres classiques à moi. i
Ce ne sont point là de médiocres mérites, et Ton peut pardonner certains travers, un sentiment ingénu et trop apparent de sa valeur, une vanité quelque peu solennelle, à celui qui a si loyalement servi la France dans les temps les plus difficiles.
On a raillé aussi, sous le nom de puritanisme, l'impeccable vertu de M"»® Necker, son adoration, son culte pour son mari : on oubliait qu'il est des choses qu'on ne raille point sans donner la mesure de sa propre délicatesse morale. Laissons rire les éternels rieurs : le bien n'en reste pas moins le bien, et il y a des sarcasmes qu'il est fort beau de savoir mériter.
La société de M«»« Necker, aujourd'hui très exactement connue par la vive peinture qu'en a tracée M. d'Haussonville, n'a pas été sans influence sur le mouvement des esprits et des idées qui a précédé la révolution : « Pour énumérer, disait Sainte-Beuve, tout ce que M"^« Necker recevait dans son salon de Paris ou dans son parc de Saint- Ouen, il faudrait dénombrer l'élite de la France. » Parmi les habitués de la maison, figurent Suard, Duclos, Marmontel, Laharpe, Galiani, Raynal, Morellet, Grimm, Diderot, d' Alembert, et les deux amis les plus choyés : Thomas et Buffon. Il est surprenant qu'une femme professant des principes austères, des opinions religieuses très décidées, ait non seulement reçu, mais attiré chez elle plusieurs des coryphées de l'incrédulité encyclopédique : à Genève, on s'émut pour elle de ce périlleux voisinage, comme le montrent certaines lettres de Moultou. Mais il faut se rappeler qu'alors les hommes de talent se rencontraient surtout dans le camp des philosophes : les Fréron et les Palissot étaient les plus brillantes illustrations du camp adverse. yime Necker disait d'ailleurs — et le mot est charmant : a: J'ai des amis athées ; pourquoi non ? Ce sont des amis malheureux. » Elle se sentait le droit d'ajouter : « Leurs arguments n'ont jamais même effleuré mon esprit, et s'ils
ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur. »
Et puis, les convictions nettement affirmées de la jeune femme imposaient à son entourage : le libre et fougueux Diderot, lorsqu'il s'adresse à elle, devient un tout autre homme ; son ton, ailleurs volontiers licencieux, est retenu, plein de respect : « Il est bien fâcheux pour moi, lui dit-il, de n'avoir pas eu le bonheur de vous connaître plus tôt. Vous m'auriez certainement inspiré un goût de pureté et de délicatesse qui aurait passé de mon âme dans mes ouvrages. »
Peu de mois avant de quitter une première fois le ministère, Necker publia son fameux Compte-rendu^ dont le retentissement fut immense : c'était une innovation hardie de saisir l'opinion des questions se rattachant aux finances publiques, de l'appeler à les discuter et de réussir à les exposer en une langue si ferme et si claire. Necker employa les loisirs de sa première retraite à la méditation et à la composition de plusieurs ouvrages de politique et de philosophie. Un seul nous arrêtera un instant, celui où, à notre sens, apparaissent le mieux les qualités et les défauts de l'écrivain : De Vimportance des opinions religieuses.
Necker avait assez vu le monde pour reconnaître que la société, pas plus que l'individu, ne se peut passer de principes religieux, que les motifs terrestres sont insuffisants pour porter les hommes au bien, que les lois et l'opinion n'exercent qu'une action extérieure : « Les gouvernements les plus sages ont besoin d'être secondés par l'influence du ressort invisible qui agit en secret sur les consciences. » C'est donc une erreur désastreuse de prétendre substituer une morale laïque à l'éducation religieuse d'un peuple. Ces idées, Necker osa les développer en face de l'incrédulité triomphante, et justement parce qu'elle triomphait. Ses amis les philosophes voulaient commencer la réforme de la société par la destruction des croyances : ce fut l'hon-
neur de l'écrivain genevois de s'élever contre cette prétention et d'attaquer la philosophie du jour avant que l'événement en eût encore démontré les périls. A sa manière il fut prophète ; mais surtout il fit preuve d'un courage d'esprit qu'on ne puise que dans une conviction profonde. Certains chapitres de son livre sont encore actuels, celui, par exemple, où il montre la France ballottée entre ces deux extrêmes : la dévotion intolérante et l'incrédulité railleuse. Dans d'autres, il a des pages éloquentes sur Dieu et l'immortalité de l'âme. On comprend mieux sa politique en le lisant : la liberté était pour lui une idée morale et religieuse, intimement liée à tous les devoirs, à toutes les vertus sociales.
« Le style de M. Necker, a dit le fin Joubert, est une langue qu'il ne faut pas parler, mais qu'il faut s'appliquer à entendre, si l'on ne veut pas être privé de l'intelligence d'une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves. » Ce jugement me paraît équitable et mesuré. L'illustre fille de M. Necker a tenté de nous montrer en lui « l'un des écrivains français les plus remarquables par l'éclat et la magnificence de son imagination. » Elle est allée jusqu'à vanter chez son père la « précision » et « l'originalité de l'expression. » Or c'est là justement ce qui lui manque le plus. Son style n'est pas dépourvu d'une certaine harmonie, qu'on sent voulue, mais il est flasque, diffus, abstrait, incolore; sa solennité trahit je ne sais quoi de trop appliqué. Le style répondait à l'homme, si l'on en croit M. de Levis, qui a dit de Necker : « Ses manières étaient plus graves que nobles et plus magistrales qu'imposantes ; il parlait facilement, mais avec une certaine emphase que l'on retrouve dans ses volumineux écrits. »
Il y a plus de piquant, de vivacité aisée, dans son premier essai, le Bonheur des sots^ qui fut aussi goûté en son temps qu'il est injustement oublié aujourd'hui.
Lit-on davantage les Mélanges de M™« Necker, que son époux, devenu veuf en 1794, a pieusement tirés des papiers
de cette femme éminente ? Nous le disons sans hésiter ; quelles que soient l'élévation et parfois la finesse et la profondeur de la pensée, nous ne saurions goûter ce style alambiqué, qui donne trop complètement raison aux malicieuses boutades de M™® de Charrière. « Ils ont monopolisé l'amphigouri dans cette famille ; » ce mot revenait sans cesse à notre esprit en feuilletant ces cinq volumes faits de notes intimes, de souvenirs, de portraits, de lettres et surtout de pensées détachées. Marmontel, qui est dans ses Mémoires assez malveillant pour M"® Necker, après avoir été fort obséquieux dans ses relations avec elle, parle pourtant, avec une conviction évidente, de sa candeur : « Le sentiment, en elle, était parfait, dit-il; mais dans sa tête la pensée était souvent confuse et vague. Au lieu d'éclaircir ses idées, la méditation les troublait ; en les exagérant, elle croyait les agrandir ...» D'où Sainte-Beuve a conclu judicieusement que M™® Necker unissait la complication de l'esprit à la rectitude du cœur. Telle est bien sa vraie formule. Le naturel de l'expression manque absolument aux pensées diverses de cet esprit d'ailleurs si distingué. L'image, souvent incohérente et bizarre, obscurcit l'idée au lieu de l'éclairer ; jugez-en plutôt :
« Les ailes du temps semblent réchauffer et développer les talents qui ont un vrai germe de vie. » — « La lecture est inutile à certaines personnes ; les idées passent debout dans leur tête. » — c( L'injustice et l'ingratitude des rois ressemblent à la chute d'un bloc de marbre, qui écrase l'artiste dans le temps même qu'il s'occupait à en faire la statue d'un Dieu. »
Sentez-vous la pesanteur de ce bloc, et comme il est amené de loin, et comme il écrase une idée d'ailleurs insignifiante? «Je conviens, dit-elle encore, qu'on est plus vertueux en Suisse qu'à Paris ; mais c'est à Paris seul que l'on parle bien de la vertu : elle ressemble à l'Apollon de Délos, qui ne dictait ses oracles que dans une caverne où ses rayons n'avaient jamais pénétré. »
Ce sont là de ces « petits glaçons mythologiques j> que Sainte-Beuve signalait dans le style de Vinet : ils abondent dans celui de M™« Necker et lui donnent une température de pédanterie extrêmement fâcheuse. On retrouve ce travers jusque dans ses lettres intimes ; elle écrit à Buffon : « Puisse mon image se mêler quelquefois aux grandes idées qui vous occupent, comme ces ombres légères qui venaient suspendre la marche du grand Hercule lorsqu'il descendait aux enfers pour accomplir un de ses travaux immortels,. , » Gomment cette digne et intelligente femme n'a-t-elle pas compris que, transporté dans le genre épistolaire, ce ton est deux fois insupportable? 11 convient d'ajouter que Buffon n'était pas un correspondant propre à donner à ses amis le goût de la simplicité. Ses lettres, d'ailleurs pleines de bons sentiments, sont par l'emphase dignes de celles de son amie : deux beaux esprits s'étaient rencontrés...
Les lettres de M^^e Necker à sa fille sont écrites sur le même ton apprêté, j'allais dire pédagogique ; on songe involontairement à cette plaisante dame mise en scène par Tœpffer, en laquelle on reconnaissait au premier mot « une mère tendre, qui fut institutrice dans sa jeunesse. »
Doué d'un goût et d'un tact plus sûrs, M. Necker n'eût tiré des papiers de sa compagne qu'un petit volume, qui pouvait être exquis. Il y aurait admis quelques nobles pensées revêtues d'une expression juste et simple, et d'autant mieux écrites qu'elles « viennent du cœur, » — celle-ci par exemple : « Plus nous avons sacrifié pour rendre un autre heureux, plus il nous est cher, et sa mort nous ravit alors plus que notre bonheur; elle nous ravit le sien. » Si le pieux éditeur des Mélanges avait su faire un triage plus rigoureux, M™« Necker occuperait dans la littérature française cette « place plus marquée » que Sainte-Beuve réclamait pour elle. Tout au moins occupe-t-elle dans la société de son temps une place à part et des plus distinguées : elle a su rester honnête dans une société corrompue, croyante en pleine
incrédulité, attachée aux plus humbles devoirs de la femme au milieu du tourbillon du monde. C'est assez dire quel fonds de sérieux et d'énergie morale elle devait à son pays. M™« de Staël lui ressemble plus qu'on ne l'a cru souvent. M™" Necker, « cette femme si froide d'apparence, qui semblait résolue à diriger sa vie par règle et par compas, était cependant dominée par la passion et par une imagination maladive. » C'est M. d'Haussonville qui a mis en lumière ce trait peu connu de sa physionomie. Elle donnait facilement une forme excessive à des sentiments toujours sincères, et son amie M™^ Geoffrin, qui avait le sens exquis de la mesure, la grondait avec une douceur enjouée : « Toujours de l'engouement, jamais ne rien voir de sang-froid ! » A son tour M. de Levis a remarqué qu'avec «beaucoup d'esprit, cette disposition à l'engouement nuisait à son discernement et gâtait son goût. » Comment ne pas retrouver un peu chez sa fille ce trait de caractère ? Jusque dans la passion filiale de Germaine Necker, on sent quelque chose d'exagéré et, j'ose dire, de déplaisant; on ne peut citer sans sourire le passage oii elle parle de la vie solitaire de M, Necker, à Paris, avant son mariage : « ...Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul ! Ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort nous avait créés contemporains. » — Sachons convenir que dans ces lignes M™® de Staël a méconnu l'art bien français de s'arrêter à temps, en deçà de certaines limites. Et pourtant elle était, elle voulait être française. A plus d'une reprise elle a eu soin de se séparer de nous, de renier notre pays, « qui n'est pas ma patrie, d disait-elle. <i Ce pays-ci ne me plaît pas du tout, écrit-elle à M. de Staël; quoique je réussisse assez parmi les Genevois, j'ai besoin de me commander de chercher à plaire... J'ai toute la Suisse dans une magnifique horreur ^ »
1) On sait que M"" de Staël ne se montra point sympathique au mouvement d'émancipation du pays de Vaud. Aussi le patriote Laharpe, qui n'était pas calme, l'appelait-il une infernale gueuse . . .
Après le mariage de Germaine Necker, le salon de la mère était devenu le salon de la fille; mais c'est surtout à Coppet qu'il nous importera de la retrouver.
Le mérite de Necker comme ministre a été judicieusement apprécié par un de ses compatriotes, qui se rattachait au parti royaliste :
« Je ne connais point personnellement M. Necker. . . , je suis trop ignorant en finances pour apprécier ses opérations. Il me paraît jusqu'ici que c'est un excellent intendant de maison, qui tâche d'en réformer les abus, qui fait des retranchements avantageux et des emprunts forcés à meilleur marché que ses prédécesseurs ; mais je n'ai point encore vu de lui de ces spéculations ingénieuses, telles qu'on en a vu faire à M. Colbert.. . J'ai peur que ses résultats ne sentent plus le banquier que l'homme d'Etal. »
Celui qui écrivait ces lignes en 1780 fut arrêté en 1789, et ce fut M. Necker qui lui sauva la vie. Le baron de Besenval — c'est de lui qu'il s'agit — est, à en croire Sainte- Beuve, « avec Benjamin Constant, le Suisse le plus français qui ait jamais été. » Il était né à Soleure en 1721, d'une famille patricienne. La ville de Soleure avait d'anciennes et particulières attaches avec la France : elle fut pendant des siècles le Heu de résidence de l'ambassadeur de France auprès des Cantons, et cette circonstance y attira fréquemment les Français de passage en Suisse. Nous y avons rencontré, dans un précédent chapitre, Jean-Baptiste Rousseau exilé ; c'est encore à Soleure que Destouches débuta dans la carrière d'auteur dramatique. Il voyageait alors, comme Molière, avec une troupe qu'il dirigeait; étant appelé à jouer devant M. de Puysieux, ambassadeur de
France, il composa et fit représenter le Curieux impertinent. Le ministre, charmé de l'esprit du jeune comédien, ie jugea mûr pour la diplomatie et le fit entrer dans cette carrière nouvelle, qu'il suivit avec succès, sans renoncer à celle d'écrivain.
Cette petite digression tend à montrer que Soleure était alors plus près de la France qu'aujourd'hui et qu'il n'est pas étonnant de rencontrer le plus pur esprit français chez un enfant de cette cité germanique. La famille du baron de Besenval servait déjà son pays d'adoption ; il était entré tout jeune aux Gardes suisses, puis avait fait la guerre de Sept Ans, où il conquit le grade de maréchal de camp. M. de Ghoiseul le nomma inspecteur des Suisses, fonction où il fit preuve d'un intelligent esprit de réforme. On lui en voulut en Suisse, et la ville de Soleure usa envers lui de procédés désagréables, dont il ne garda pas rancune.
Besenval mélangeait assez artistement le sans-façon helvétique et le ton de Versailles ; déjà vieux, il visait encore aux aventures galantes, nous dit M™« Campan, qui ajoute : « Il parlait de ses montagnes avec enthousiasme ; il eût volontiers chanté le ranz des vaches avec les larmes aux yeux, et était en même temps le conteur le plus agréable du cercle de la comtesse Jules. » Epicurien délicat, ami de Crébillon fils, lancé dans une société dont les vices l'amusaient sans l'indigner, il est « un des témoins les plus satisfaits comme les mieux informés du XVIII'^« siècle. » Il regretta toujours le bon temps d'avant la Révolution, « où Tonne s'occupait que d'amours et de plaisirs. » Il conserva, en dépit des sinistres événements, le ton railleur qu'il avait pris dans son monde, et on l'accusa d'avoir donné le goût du persiflage à Marie- Antoinette : « Il acquit sur elle, dit M. de Levis, un ascendant funeste et que je regarde même, ainsi que plusieurs personnes à portée d'en juger, comme une des principales causes de sa perte. »
Besenval n'était pas seulement un brave soldat ; sa bra-
voure avait ce petit panache de gaîté, de spirituelle fanfaronnade que les Français adorent. Il montait un jour à l'assaut d'une redoute sous un feu terrible, et tout à coup, se retournant, cria à ses grenadiers : « Morbleu ! camarades, cette situation n'est pas commode. S'il n'y avait pas des coups de fusil à gagner, on n'y tiendrait pas ! » Le mot fit fortune. En juillet 1789, il reçut la périlleuse mission de maintenir l'ordre dans Paris, pendant les jours qui précédèrent la prise de la Bastille. Traité de massacreur par la populace, il risquait sa tête : le roi lui enjoignit de retourner en Suisse. 11 fut arrêté à deux lieues de Provins, ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoires, et dirigé sur Paris ; la Providence voulut qu'il rencontrât M. Necker, qui rentrait d'exil en triomphe et s'empressa d'user de sa popularité pour sauver la vie à son compatriote. Traduit devant le Châtelet, défendu par de Sèze, Besenval fut acquitté (c'était en janvier 1790) et mourut quelques mois après, en même temps que cette société légère et charmante qu'il avait aimée. Ses Mémoires, formés de morceaux écrits à diverses époques, nous la dépeignent avec une crudité parfois effrayante. Dans le premier volume surtout, l'anecdote scabreuse tient la plus large place. Nous en avons dit assez sur le caractère de l'auteur, pour indiquer à l'avance le ton et la portée morale de son ouvrage : ne cherchez dans ses récits aucun sérieux réel, bien qu'il affecte par instant de moraliser à l'exemple de Salluste; ne lui demandez rien de ce qui s'appelle principe; mais c'est un observateur perspicace, plein de sens et de finesse, et il a le mérite de conter ce qu'il a vu en un style d'un naturel parfait, avec une pointe de négligence qui sent son grand seigneur. Il n'oublie jamais sa propre personne, le rôle qu'il a joué, et s'il parle bien de ses amis, «celui qu'il traite le mieux, c'est lui-même. »
« Genève, a dit Sainte-Beuve, est le pays qui a envoyé et comme prêté au monde le plus d'esprits distins:ués, sérieux et influents : de Lolmeà l'Angleterre, Le Fort à la RussiejNeckeràla France, Jean- Jacques a tout un siècle, etTronchin, Etienne Dumont, et tant d'autres, en même temps qu'elle en a recueilli et fixé chez elle un grand nombre d'éminents de toutes les contrées aux divers temps. »
Nous n'ajouterons qu'une observation à celle du critique : Genève ne fut pas seule en Suisse à « prêter » des hommes à la France ; il y en alla du pays de Vaud, de Neuchâtel, et même de la Suisse allemande, comme Besenval, ou le Zuricois Meister, le très intelligent collaborateur de Grimm, le fin et délicat moraliste des Etudes sur l'homme. Laissons de côté, si vous voulez bien, Jean-Paul Marat, qui, originaire de Sardaigne, né près de Neuchâtel, fit dans cette ville ses premières études, mais ne fut jamais neuchâtelois. Un Neuchâtelois authentique, en revanche, que ce Fauche-Borel, « imprimeur du roi, » éditeur des œuvres de Saussure et de Bonnet, qui prit si ardemment parti pour la contre-révolution, imprima pour le compte des émigrés et répandit en France des almanachs, des pamphlets royalistes, entra en relations avec Pichegru et le gagna à la cause des princes. Les Mémoires de Fauche-Borel nous le montrent dans sa pleine carrière de conspirations et d'intrigues, pour laquelle il avait des aptitudes incontestables.
Un autre Suisse, Ghristin, d'Yverdon, fut secrétaire de Galonné, émigra à Goblenz et devint un agent diplomatique de Gatherine IL Son compatriote vaudois Gassat, de Lutry, homme de goût, littérateur spirituel et fin, qui devait plus tard jouer un rôle dans la révolution vaudoise, rédigea à Paris le Journal de la ville et de la cour, feuille anti-révolutionnaire ; il faillit payer cher son audace lors
des massacres de septembre, auxquels il échappa grâce à l'amitié de Danton ^
Le rôle du groupe genevois fut plus important. L'exemple de Rousseau, les orageux débats auxquels donnèrent lieu ses ouvrages, avaient suscité à Genève toute une pléiade de publicistes, forte école, ayant l'expérience de la vie républicaine, le goût des discussions politiques, rompue à cette dialectique un peu âpre et passionnée dont Jean- Jacques avait fourni le modèle. Sainte-Beuve nous rappelait tout à l'heure le nom du sagace de Lolme, avocat genevois qui a fait un si bel exposé de la constitution de l'Angleterre (1771) et dont un contemporain disait : « Son ouvrage, bien supérieur au chapitre de V Esprit des lois sur ce sujet, ouvrage précieux, déjà cité comme autorité dans le Parlement britannique, a plus contribué qu'on ne l'imagine à la révolution des esprits en France. » Celui qui en juge ainsi est un pubhciste de talent, d'Ivernois, l'historien un peu déclamatoire, ému pourtant, et chaleureux, des Révolutions de Genève. Parmi tant d'ouvrages de ce temps, nous avons un faible pour le livre de d'Ivernois, qui nous séduit par une certaine fierté d'accent et par une évidente sincérité. Il s'efforce au moins d'être impartial dans le récit de la lutte sans cesse renaissante qui constitue l'histoire de Genève au XYIII^i^ siècle. Il caractérise en termes souvent heureux les hommes qui ont combattu avec lui parmi les Représentants et qui partagèrent son exil. D'Ivernois était un jeune avocat de vingt-cinq ans, lorsque, en 1782, les Négatifs, vaincus d'abord par l'insurrection, reprirent possession de Genève avec l'appui des puissances garantes ; ils octroyèrent une nouvelle constitution, appelée VEdit de pacification, et à laquelle chaque citoyen dut prêter serment sous peine de la privation de ses droits de bourgeois.
1) On cite de Cassât un mot assez plaisant sur Pache — « le Suisse Pache, » — encore un Vaudois, originaire de Morges, qui, né dans la maison du maréchal de Castries, devint ministre de la guerre, puis maire de Paris : « Cet argument, disait Cassât en sortant de discuter avec lui, cet argument ne frappa pas papa Pache. »
Gela équivalait à l'exil pour les chefs du mouvement populaire. Il en résulta une émigration considérable de Représentants : les uns allèrent à Paris, où nous les suivrons ; d'autres, comme les Vieusseux, à Florence ; d'autres encore se retirèrent à Constance (c'est ainsi que naquit dans cette ville, en 1787, celui qui devait être le général Dufour). D'Ivernois, publiciste fécond, passa plusieurs années en Angleterre : nous l'en verrons revenir en 1814.
Il est deux autres Genevois qui ont joué un rôle très actif, sinon très apparent, dans la première période de la Révolution française : Salomon Reybaz et Etienne Dumont. Reybaz, vaudois d'origine, genevois par l'éducation, né en 1737, fut consacré au ministère à Genève en 1765. Il se rangea dans le parti des Représentants, rédigea des « représentations, )) chansonna les Négatifs et l'immobilisme du Petit Conseil :
Petit enfant n'est pas toujours le même : Son corps vermeil Croît pendant le sommeil ; Mais le Petit Conseil, Dans son sommeil suprême.
Reste toujours petit ; Rien ne lui fait profit, Il est toujours, il est toujours le même.
M. A. Guillot a publié en 1887 une étude intéressante sur les poésies de Reybaz : sa verve caustique trouvait à s'exercer même contre la Vénérable Classe! En 1782, il se rendit à Paris. Après avoir collaboré quelque temps au Mercure de France avec Mallet du Pan, il s'attacha à Mirabeau, qui avait discerné en lui un fonds très riche de connaissances, un esprit net, précis, de rares facultés d'assimilation et de méditation, une plume exercée et l'éloquence du style. Il fit du pasteur genevois le préparateur de ses discours, auxquels travaillaient également Dumont et Duroveray. Les harangues sur les assignats et sur les successions en ligne directe, sur le droit de tester et sur le célibat des prêtres (cette der-
nière demeurée inédite jusqu'en 1 835), ont été entièrement préparées, rédigées par Salomon Reybaz, Ce fait n'est plus contesté par personne depuis la publication ^ des lettres de Mirabeau à son collaborateur. Nous n'en citerons qu'une seule, qui donnera le ton de cette correspondance. Voici comment Mirabeau s'adresse à Reybaz, après avoir prononcé son discours sur les assignats (août 1790) :
« Je vous envoie tous les compliments que m'a valus l'excellent discours dont vous m'avez doté. Ne soyez pas fâché de deux ou trois mots que j'y ai dissimulés ; ils resteront dans l'impression ; mais j'ai craint que l'assemblée fût quelquefois ou plutôt ne se cmt un peu trop gourmandée. Ainsi j'ai ôté (seulement pour la prononciation) le mot bien, etc . . . Maintenant je vous assure : premièrement que le succès a été énorme ; secondement que cela passera. Je vous demande la permission d'aller corriger les épreuves avec vous. Je vous demande aussi d'exercer sur le champ la dictature la plus absolue sur le discours, où vous voulez bien donner droit de cité au petit nombre de pages que j'y ai ajoutées. — Vale et me ama. — Au reste, je me suis aperçu que l'écriture, toute charmante qu'elle soit, est un peu petite à la tribune. Mes respects aux pieds du secrétaire 2. — N. B. Suivez avec un grand soin les Moniteurs, afin de nous tenir prêts à une réplique. »
Dans tel autre billet, on voit Mirabeau réclamer de Reybaz « une bonne copie, » afin de pouvoir « apprendre bien la chose, » invoquer « son âme et son génie, » faire appel aux « mouvements spontanés » de son « cher frère d'armes. » Gela diminue-t-il l'originalité et le génie du grand orateur ? Gœthe va nous répondre :
« Au fond, c'est folie que de chercher à savoir si quelqu'un est original ou s'il est redevable à autrui ; le point essentiel, c'est d'avoir une volonté énergique, de posséder du talent et de la persévérance pour exécuter par soi-même. Le reste est indifférent. Aussi Mirabeau avait-il parfaitement raison d'exploiter les forces qu'il trouvait présentes autour de lui. Il avait le don de discer-
1) Par M. Philippe Plan. 1874.
2) Très probablement M"« Reybaz,
lier le talent, et le talent, fasciné par le démon de cette nature puissante, s'abandonnait volontairement à lui et à sa conduite. C'est ainsi qu'il était entouré par une multitude d'intelligences d'élite, qu'il embrasait du feu dont il était animé et qu'il mettait en mouvement pour accomplir ses grands desseins. C'est précisément parce qu'il s'entendait à agir par les autres et avec les autres, qu'il avait du génie, de l'originalité et unegrandeurà lui. »
Le discours sur le célibat des prêtres, écrit par Reybaz, mais qui ne fut pas prononcé, est un exposé historique solide et brillant; il offre pour nous cet intérêt spécial, qu'on retrouve dans ce morceau les arguments que suggérait à Reybaz son expérience de la vie genevoise et protestante : tels sont les passages sur le rôle de la compagne du pasteur et sur l'utilité que celui-ci retire de la vie de famille pour l'exercice de ses fonctions publiques.
Après la mort de Mirabeau, Reybaz devint ministre de la République de Genève à Paris ; durant la Terreur, son talent et son dévouement furent à la hauteur des circonstances, — ce qui n'est pas peu dire. Son discours à la Convention, lors de la remise de ses lettres de créance, excita un vif enthousiasme ; l'assemblée décida qu'il serait traduit « dans toutes les langues » (?) et que le drapeau de Genève serait suspendu dans la salle de ses séances. Il n'eût tenu qu'à Reybaz de figurer en tête du cortège dans la cérémonie de la translation des cendres de Rousseau au Panthéon : il préféra marcher à côté de sa fille, dans le petit groupe de ses compatriotes ^ Reybaz mourut en 1804, et mourut pauvre.
S'il fut auprès de Mirabeau un actif élaborateur d'idées, Etienne Dumont fut un journaliste d'un talent souple et facile. Né en 1759, il s'était voué, comme Reybaz, au ministère évangélique, avait, comme lui, quitté Genève après les événements de 1782, s'était rendu d'abord à Pétersbourg, puis à Londres, oîi il se lia avec Fox, Sheridan,
1) La fille de Rtybaz épousa le poète danois Baggesen.
Samuel Romilly, Bentham surtout, dont il devait faire connaître les travaux au public de langue française ^ Dumont éprouvait pour la Révolution commençante la sympathie qui animait tous les esprits généreux, et, désireux de suivre de près les événements, il se fixa à Paris. C'est alors qu'il noua avec Mirabeau les relations étroites et suivies sur lesquelles ses Souvenirs nous renseignent d'une manière si attachante, en même temps qu'ils nous montrent « la profondeur et la justesse de son jugement, la finesse de son esprit, la loyauté de son caractère et les qualités propres à son style ^. »
Rentré en 1814 dans sa patrie, il y rendit d'importants services dans les domaines de la législation et de l'instruction publique, et mourut en 1829. La génération nouvelle recherchait sa conversation piquante et vive, dont nous trouvons un écho dans les Souvenirs. C'est là un des livres les plus agréablement écrits que Genève ait donnés à la littérature française ; il nous montre Mirabeau dans l'intimité, avec toute sa fougue, toute sa puissance de séduction, avec ses mouvements brusques et passionnés, ses irrésistibles câlineries d'enfant et sa clairvoyance d'homme de génie; en un mot, il évoque un Mirabeau vivant, et c'est le cas encore de citer l'opinion de Macaulay : « Toutes ses qualités opposées sont, dans ce tableau, fondues ensemble de manière à constituer un tout harmonieux et naturel . . . Jusqu'à présent, Mirabeau était pour nous, et sans doute
1) Macaulay a fait un éloge très enthousiaste de Dumont, de son caractère, de la portée de son esprit : « Par ses talents et ses connaissances il pouvait être grand ; il ne souhaita que d'être utile . . . Les services que Dumont a rendus à la société peuvent être pleinement appréciés par ceux-là seulement qui ont étudié les œuvres de Bentham à la fois à leur état brut et à leur état fini. La différence est aussi grande qu'entre un morceau de minerai d'or et un rouleau de souverains sortant de la Monnaie. Jamais il n'y eut collaboration littéraire plus heureuse que celle de Bentham et de Dumont . . . Bentham avait besoin qu'un frère ayant le don de l'interprétation exposât son inestimable jargon ... Il est remarquable que dans les pays où les œuvres de Bentham sont connues seulement par son interprète français, son mérite soit presque universellement proclamé. »
2) J.-L. Duval, Avertissement en tète des Souvenirs. — Et puisque nous avons enregistré le Jugement de Macaulay, recueillons aussi l'avis de Gœthe, à qui un Genevois, Frédéric Sordet, avait communiqué le journal — inédit — où Dumont raconte son séjour à Paris en 1801 et 1802 : « Tout ce qui sort d'une telle plume, tout ce qu'éprouve un pareil homme acquiert de l'importance dans l'avenir. »
pour la plupart des lecteurs, non pas un homme, mais un faisceau d'antithèses. Désormais ce sera un véritable être humain. . .» La page que voici fera comprendre le jugement porté sur Dumont par le grand historien anglais :
« Mirabeau avait conservé jusque dans ses désordres je ne sais quelle élévation et quelle dignité, avec une certaine vigueur de caractère, qui le distinguaient de tous ces hommes effacés, de toutes ces ombres qu'on trouvait à Paris ... Je n'ai pas trouvé un homme qui fût plus jaloux de l'estime de ceux qu'il estimait lui-même, et qu'on pût mener plus loin par un sentiment d'honneur; mais il n'y avait rien d'uniforme et de soutenu chez lui ; son âme allait par sauts et par bonds, elle obéissait à plusieurs maîtres ; il avait des passions terribles : ardent d'orgueil et dévoré de jalousie, il faisait des écarts impétueux et ne se connaissait plus.. . »
(c ... Il avait le grand art de déterrer des talents ignorés et de flatter ceux qui pouvaient lui être utiles ; il les excitait par toutes les insinuations de l'amitié... Quand il croyait avoir besoin de moi, il me disait du bien de mes amis, il me parlait de Genève ; c'était une espèce de ranz des vaches ; il m'amollissait et me subjuguait ...» « Il me parla de Genève, dit ailleurs Dumont, et sachant bien qu'un Genevois ne s'' ennuie jamais à parler de sa patrie, il me dit tout ce qu'on pouvait imaginer de plus flatteur sur cette ville qui avait fourni tant d'hommes distingués, qui avait payé un aussi grand contingent de génies et de lumières, et il ajouta qu'il ne serait jamais heureux s'il ne pouvait contribuer à rompre les fers que la révolution de 1782 lui avait donnés. »
«... Mirabeau était ce qu'on appelle bon compagnon dans toute la signification du terme, complaisant, facile, plein de gaité, de ressource et de variété dans l'esprit ; il n'y avait pas moyen de se tenir avec lui sur la réserve; il fallait en venir à la familiarité, abandonner l'étiquette, les formes d'usage, s'appeler simplement par son nom. »
Le lecteur connaît maintenant le ton des Souvenirs : on y sent un homme qui, sans être dupe, est pourtant sous le charme et s'y hvre.
Dumont décrit ce qu'il appelle la « fabrique » — de nos jours on dirait la « cuisine d — de l'orateur et du journahste : Clavière, l'ami de Brissot, banquier genevois adver-
saire de Necker et qui devait être à son tour ministre des finances, fournissait à Mirabeau la matière pour ses écrits de finances, Duroveray, qui apportait de Genève son expérience des affaires politiques, qui avait la routine des assemblées populaires, lui servait de conseiller, de « mentor, » dans toutes les occasions importantes. Nous savons ce que fournissait Reybaz. Dumont lui-même composa le fameux discours sur le renvoi des troupes, « sorte de résumé de tout ce qui s'était dit dans nos conversations particulières, » et rédigea l'adresse au roi sur le même sujet :
« Le lendemain, ajoute-t-il, dînant chez M. de la Rochefoucauld, un membre du comité, dont j'ai ouMié le nom, s'extasia sur le mérite de cette adresse et sur la modestie de Mirabeau, qui avait consenti à tous les changements demandés, comme si son amour-propre n'avait été pour rien dans cet ouvrage . . , J'aurais pu, dans la suite, trouver des défauts dans cette adresse, mais il ne m'aurait pas été permis de les dire à Mirabeau. Son amour-propre embrassait si bien ses enfants adoptifs, qiCït prenait d'abord pour eux des entrailles de père. »
Un des côtés les plus piquants des Souvenirs, c'est de voir l'importance que conférait aux citoyens de la petite Genève leur expérience de la vie publique : dans une page vive et gaie, Dumont raconte comment ses amis et lui, passant à Montreuil-sur-Mer, prirent en main la direction d'une élection à laquelle les habitants ne savaient comment procéder. Les Genevois, trouvant la plaisanterie bonne, s'instituèrent les « législateurs de Montreuil, d et en arrivant à Paris, ils lurent dans les papiers publics « que l'assemblée de Montreuil avait fini son élection la première et qu'on donnait de grands éloges à l'ordre qu'elle avait su établir. »
Dumont avait été bien vite électrisé — c'est son propre terme — par son séjour à Paris : « Il y avait, dit-il, de la cordialité, de la chaleur et de l'énergie dans les âmes,...
une sorte d'ivresse dans les espérances. » Aussi le voyonsnous se charger avec Duroveray, à la demande de Mirabeau, de la rédaction du Courrier de Provence^ où les deux Genevois, tenant tour à tour la plume, rendirent compte des séances de l'Assemblée. Loin de la flatter, ils traçaient a: un tableau fidèle de l'incohérence, du désordre, de la fougue qui avaient présidé à ses travaux. » Si l'on veut juger de la pénétration de notre écrivain, de la justesse de son sens politique, il faut lire le chapitre VII des Souvenirs, où il décrit la mémorable nuit du 4 août — cette « contagion sentimentale qui entraînait les cœurs, » — mais où il montre aussi les mobiles secrets qui s'alliaient aux élans généreux, dans cette émulation de sacrifices, dans ce fameux crescendo de motions magnanimes: «Tel, dit-il, qui se sentait ruiné par une proposition qui venait d'être adoptée unanimement, en faisait une autre par vengeance pour ne pas souffrir seul ». ^
L'assurance imperturbable de ces législateurs improvisés est un perpétuel sujet de surprise pour le Genevois qui les observe :
c( L^n Français, dit-il, affirme légèrement ; ce qui lui coûte le moins, c'est une assertion . . . C'est un gentilhomme français à qui l'on demandait s'il savait jouer du clavecin, et qui répondit : « Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais essayé, mais je vais voir. » Ce trait est du comique ; mais ennoblissez les idées ; au heu du clavecin, mettez le gouvernement; au lieu de la musique, mettez la législation, et au lieu d'un gentilhomme français, vous en aurez douze cents. »
Dumont finit par s'éloigner et de l'Assemblée nationale et de Mirabeau : « Le charme s'était évanoui, l'illusion n'y était plus, » dit-il de la première ; quant au second, il avoue que son ce train fastueux, entretenu par des moyens peu déhcats, » alarmait sa conscience scrupuleuse. La séparation des deux amis fut émouvante :
1) M"« de Staël exprime une idée analogue dans son ouvrage : De l'influence des passions, chapitre ni.
« Mirabeau m'embrassa avec une émotion que je ne lui avais jamais vue : « Je mourrai à la peine, mon bon ami, me dit-il ; « nous ne nous reverrons peut-être pas. Quand je ne serai plus, « on saura ce que je valais. Les malheurs que j'ai arrêtés fonce dront de toutes parts sur la France ... Je n'ai devant les yeux « que des prophéties de malheur ...» Trois mois après, Mirabeau n'était plus. »
11 est un noble côté du caractère genevois qui apparaît dans les Souvenirs d'Etienne Dumont, sans qu'il cherche d'ailleurs à le mettre fastueusement en rehef, car le ton de son récit est, quoi qu'on en ait dit, simplement modeste : je veux parler du parfait désintéressement qui caractérise ces citoyens de la petite république, transportés sur un théâtre où leur expérience et leurs lumières eussent pu, s'ils l'avaient voulu, servir mieux leur fortune ; les Dumont, les Reybaz surent garder une irréprochable tenue morale, la dignité de la vie, la pureté des mœurs domestiques, dont Glavière même, plus ambitieux que ses compagnons d'exil, ne cessa de donner l'exemple. Il faut voir avec quelle indignation Etienne Dumont refuse, comme « un gage de vénalité, » la somme par laquelle un banquier de Paris prétendait récompenser ses services pohtiques et ceux de son collaborateur Duroveray. Nous avons déjà rendu hommage au désintéressement de Necker ; on peut parler hautement de celui de Rousseau ; nous aimons à signaler le même trait chez les collaborateurs de Mirabeau, et nous le retrouvons sans surprise chez un autre Genevois, Mallet du Pan.
Jacques Mallet (le nom de du Pan, adjoint au sien, est celui de sa mère), né en 1749 à Céligny, où son père était pasteur, avait étudié à Genève. A vingt ans, il embrassa la cause des Natifs et écrivit en leur faveur une brochure qui, condamnée et brûlée à Genève, lui valut l'amitié de Voltaire. Fixé à Paris dès 1783, il fut chargé par le libraire Panckoucke de rédiger la partie politique du Mercure et
continua à tenir la plume pendant la Révolution. Sainte- Beuve l'appelle « le seul écrivain qui sut, sans insulte ni flatterie, donner une analyse raisonnée de ces grands débats. » Il ne quitta son poste qu'à la dernière extrémité, à la veille du 10 août. Réfugié en Suisse, puis à Bruxelles, il publia en 1793 le plus connu de ses ouvrages, les Considérations sur la Révolution, où il dit à tous les partis la vérité avec une mâle franchise. Cet écrit éloquent attira sur lui l'attention des cours européennes, qui toutes voulurent l'avoir comme avocat consultant et pour lesquelles il rédigea de nombreux mémoires et une volumineuse correspondance, qu'on a pu à bon droit appeler « l'histoire de la Révolution écrite au jour le jour. » Retiré en Angleterre, il rédigea le Mercure hritannique, et mourut, toujours pauvre, toujours honnête, en 1800.
Esprit ferme et clairvoyant, doué de la vivacité pénétrante qui saisit rapidement la portée des faits, en même temps que du calme qui prévient les entraînements, il apparaît aujourd'hui comme un des juges les plus sûrs et les plus mesurés des événements dont il fut le témoin. Les historiens sérieux de la Révolution, M. Taine entre autres, tiennent en estime particulière le témoignage et les jugements de cet écrivain. Il avait gardé de Genève le goût et le sens de l'observation attentive; il en avait aussi le sens moral un peu austère. Il ne sacrifie pas aux Grâces, mais il puise dans sa probité même et dans sa passion pour la vérité, une éloquence qui est bien à lui, chaleureuse et vigoureuse, énergiquement expressive. Il avait apporté enfin de sa patrie une connaissance précieuse du train des révolutions et ce sens pratique qui, en France, fit de lui, républicain, un partisan déclaré de la monarchie constitutionnelle. En 1789, il vit la nation française « en proie aux théories illimitées et à toutes les espérances, » prenant les mots pour des panacées et attribuant aux formules un pouvoir magique :
c( Pas un commis-marchand formé par la lecture de Vfféloïse, point de maître d'école ayant traduit dix pages de Tite-Live, point d'artiste ayant feuilleté Rollin, pas un bel esprit devenu publiciste eu apprenant par cœur les logogriphes du Contrai social, qui ne fasse aujourd'hui une constitution . . . Cependant la société s'écroule durant la recherche de cette pierre philosophale de la politique spéculative ; elle reste en cendres au fond du creuset ... »
Pendant les trois premières années de la Révolution, il ne ménagea aucune des illusions de ce peuple généreux et mobile, qu'il connaissait mieux que personne : ce fut sa manière de l'aimer. Ennemi déclaré de l'émigration aussi bien que du jacobinisme, il se fatigua à prêcher, en face des factions déchaînées, le respect de la liberté et la modération. On vit ce calviniste genevois prendre avec ardeur la défense du clergé catholique opprimé. Enfin ce vaillant plus d'une fois fut prophète, le jour entre autres où il écrivit cette phrase remarquable : « Par sa nature destructive, la Révolution amène nécessairement la république militaire. »
M. A. Sayous, que nous avons si souvent cité et à qui l'histoire littéraire de notre pays doit tant de reconnaissance, a publié en 1851 les Mémoires et correspondance de Mollet du Pan. Sa Correspondance avec la cour de Vienne a été publiée en 1884, par M. André Michel, avec une préface de M. Taine : l'éminent historien n'hésite pas à donner à notre écrivain la première place parmi les observateurs qui, dès le début, ont compris le caractère et la portée de la Révolution française. Ces divers ouvrages suffisent à montrer comment Mallet du Pan a honoré sa patrie par son courage, sa probité et son talent. Il est nécessaire de le rappeler, car son œuvre de journaliste n'est guère lue que de quelques curieux ; mais sa figure est de celles qu'on doit saluer avec le respect qui s'attache aux antiques vertus ^
1) Voir rexcellente étude de M. Gaspard Vallette : MaUet du Pan et la Révolulion françaiiie, mémoire couronné par la Faculté des lelti'es de l'Université de Genève (Genève, Georg, 1893).
Le XVIII™® siècle avait été pour toute la Suisse un temps de guerres civiles et d'insurrections locales ; partout le régime patricien était menacé. Ce fut le pays de Vaud qui le premier s'émancipa. Dans les dix dernières années du siècle, un vent d'indépendance souffle sur les bords du Léman; dans ces campagnes longtemps endormies sous la main lourdement paternelle de Berne, on commence à se souvenir des libertés anciennes, des anciens Etats de Vaud. On profite des Abbayes — ou réunions de tir — pour fêter dans les villes vaudoises la prise de la Bastille. Berne, dont les émigrés français flattaient les vieilles habitudes d'autorité, crut avoir raison du mouvement par les moyens rudes et en punit les promoteurs par l'exil ou la prison.
Exiler des Vaudois à l'esprit libéral et ouvert, c'était rendre service à leur cause. Plusieurs d'entre eux vont nouer à l'étranger des relations qui leur seront précieuses dans la suite ; car cette cause de la « patrie vaudoise » restera la leur : les exilés ne perdront jamais de vue le coin natal. Juste Olivier a insisté sur le rare mérite de ces hommes, qui résolurent le problème de voir le monde tout en restant de leur pays.
« Le Suisse, — a dit quelque part Sainte-Beuve, qui a tout dit, — le Suisse a cela de propre et de particulier, de rester le même et de son pays à travers toutes les pérégi'inations et les nationalités passagères. Qu'il aille en France, en Russie, qu'il entre au service des czars ou des rois, il reste Suisse au fond du cœur : la petite patrie, il ne l'abdique jamais au sein des empires, et au moment critique, à l'heure du péril, il se retrouve patriote suisse comme au premier jour, comme au jour du départ du pays natal, prêt à répondre à son appel et à le servir. Tout vrai Suisse a un ranz éternel au fond du cœur. »
Tels furent en effet les Philippe Secretan, les J.-J. Gart,
les Cassât; tel fut surtout le chef de ce groupe de patriotes, Frédéric-César Laharpe, le véritable créateur de la République helvétique et l'incarnation de la pensée unitaire ^ Laharpe, bien qu'il ait beaucoup écrit, n'est pas précisément un écrivain : il est moins artiste qu'homme d'action et de gouvernement. Mais le pays de Vaud lui doit en partie son réveil, et par suite la littérature est son obligée.
La famille Laharpe n'est point sans avoir rayonné au dehors : le critique Jean-François de Laharpe, ce le dernier arbitre classique du goût, » était d'origine vaudoise ; un autre Laharpe, Amédée, cousin du patriote, fut général de division à l'armée d'Italie et son nom est inscrit sur l'arc de l'Etoile. Né à Rolle en 1 754, reçu avocat à vingt ans, Frédéric-César fut bientôt froissé dans son patriotisme, blessé dans sa dignité par la morgue des magistrats bernois ; il accepta l'appel de Catherine de Russie qui lui confia l'éducation du grand-duc Alexandre. Le caractère élevé et loyal du jeune précepteur, son tact, la distinction de son enseignement lui conquirent l'estime de la cour, et son élève s'attacha à lui d'une amitié dont la patrie de Laharpe devait recueillir les bénéfices. On devine avec quelle attention le jeune Vaudois suivait les événements de France et le mouvement qui se dessinait dans son propre pays. Il lança de Pétersbourg des pamphlets violents contre Berne et des mémoires où il réclamait la convocation des Etats. Ses ennemis réussirent à le faire éloigner de la cour de Russie ; à Paris, où il s'était rendu, il se mit en relations avec le Directoire, qu'il chercha à intéresser à la cause de l'émancipation vaudoise. Il invoqua le traité conclu en 1564 entre Berne et le duc de Savoie, traité qui, suivant lui, réservait les droits du pays de Vaud, et se fit fort de la prétendue « garantie » de ce traité promise par la France en 1565. Tout cela n'était pas juridiquement très solide,
1) Voir, sur Laharpe, la correspondance de Ph.-A. Stapfer, publiée par M. le D' R. LuginbiJhl. deux volumes d'un vif intérêt, parus sous les auspices de la Société suisse d'histoire. Bàle, Geering, 1891.
mais le Directoire avait tout intérêt à n'y pas regarder de plus près ^. Il entra dans les vues de Laharpe, et le 27 janvier 1798, les patriotes vaudois, forts de l'appui de la France, proclamaient à Lausanne la République lémanique. Il ne restait aux baillis bernois qu'à quitter le pays rendu sans secousse à l'indépendance. Ils furent poliment escortés dans leur retraite, on arbora le drapeau vert et blanc, on dansa autour des arbres de liberté et le comité directeur du mouvement devint l'Assemblée représentative provisoire du pays de Vaud.
Quelques jours après, un coup de fusil tiré mal à propos sur un soldat français, servit de prétexte au général Ménard pour envahir le pays avec douze mille hommes. C'est alors que Berne montra cette hésitation fatale, propre aux régimes qui n'ont plus foi en eux-mêmes et qui se sentent mourir, « Il ne lui restait que de la roideur de son antique énergie, et, de son habileté, que de l'indécision, » a dit Olivier. On sait comment elle succomba après une héroïque, mais tardive résistance, et comment le trésor de la vieille République prit le chemin de la France, tout ainsi que les trésors des églises vaudoises avaient, deux siècles et demi auparavant, pris le chemin de Berne. La vieille Suisse des treize cantons avait vécu. Les partisans de la révolution lui donnèrent une constitution modelée sur la constitution française de l'an III et qui transforma l'Helvétie en république une et indivisible. Nous ne referons pas, même en abrégé, l'histoire de cette triste époque, où notre pays fut en proie à tant de maux divers : rapacité des envahisseurs, répression sanglante des petits cantons et du Valais, invasion des armées russe et autrichienne, guerre étrangère et guerre civile, lutte acharnée entre le parti unitaire et le parti fédéraliste . . . Ici nous retrouvons Laharpe : dans le sein du Directoire helvétique, il se montra le défenseur plus ardent qu'avisé de cet unitarisme si peu conforme à
i) Voir Mélanges d'histoire nationale, par M. Pierre Vaucher.
notre histoire et à nos traditions. Tout en faisant preuve des qualités et des vertus d'un vrai patriote, il déploya une énergie âpre — à la romaine — qui lui valut plus d'ennemis qu'elle ne servit sa cause. Il amassa sur sa tête tous les ressentiments. Peu après avoir quitté le Directoire helvétique, il fut accusé de trahison, arrêté et dirigé sur Berne. Pendant un relai, à Payerne, il réussit à s'évader, gagna les rives du lac de Neuchâtel et de là la route de France. Il a raconté avec une simplicité qui a son charme cette odyssée d'un magistrat fuyant la patrie qu'il avait loyalement servie ; nous ne retenons de son récit que quelques traits :
« J'arrivai devant les portes d'Estavayer ; elles étaient ouvertes. Si j'avais eu la certitude de n'être pas immédiatement poursuivi, j'aurais loué un bateau pour traverser le lac. La surface argentée des eaux et les montagnes de Neuchâtel que je découvrais au clair de la lune, éveillèrent en moi des sentiments tristes. Je résolus de suivre, par des sentiers inconnus, les bords du lac. . . Je continuai ma route . . . L'aube annonçait une superbe journée, l'air était calme ; de temps en temps se faisait entendre le chant de l'alouette ou de la grive. Accablé de fatigue, je m'arrêtai pour les écouter... A peme me fus-je enfoncé dans la forêl, que trois bûcherons se présentèrent devant moi. Je demandai le chemin d'Yvonand ; l'un d'eux voulut savoir qui j'étais. « Un pasteur, » fut ma réponse. Mon habit noir vint à l'appui de ce mensonge obligé . . . Cependant mes forces étaient épuisées . . . Tandis que je m'étais arrêté dans un chemin creux, j'entendis du bruit dans les broussailles; un pauvre hérisson en sortit et vint tout près de moi sans crainte et sans défiance : « Voilà, pensaije, de quoi me nourrir tout le jour. » Peu s'en fallut que je ne succombasse à la tentation de faire ma proie de ce pauvre animal. .. »
L'anarchie qui suivit la chute du Directoire provoqua l'intervention du Premier Consul. Il donna en 1803 à cette pauvre Helvétie désemparée la constitution appelée VActe de Médiation, qui rétablissait la souveraineté cantonale si malheureusement méconnue par les Jacobins suisses. Et
LA KÉVOLUTION 407
pourtant, le gouvernement helvétique avait eu des desseins généreux ; il en avait réalisé quelques-uns. C'est en particulier l'honneur de ce régime d'avoir fait de l'école un des premiers objets de sa sollicitude et d'avoir préposé à la direction de l'instruction publique un des hommes les plus capables du pays.
P. -A. Stapfer, né à Brugg ea 1766, était un pasteur nourri de fortes études; d'abord professeur de théologie à Berne, il fut nommé en 1798 ministre des arts, des sciences et des cultes de l'éphémère République helvétique. Il entreprit d'apphquer à la Suisse un système d'instruction qui tînt compte des besoins nouveaux sans froisser les habitudes locales, qui respectât tout ensemble le besoin d'unité né de la révolution et la diversité des lieux et des caractères nationaux. Il sut intéresser tous les bons citoyens à son œuvre, y faire concourir toutes les bonnes volontés. Il voua ses premiers soins à l'école primaire, institua des écoles normales, et fit, suivant l'expression de Vinet, « l'éducation des éducateurs eux-mêmes. » On sait aussi comme il seconda le zèle et discerna le génie du Vincent de Paul de l'éducation, de Pestalozzi. On sait encore, et surtout depuis le beau travail de M. Luginbûhl S quels services Stapfer rendit à la Suisse comme représentant de son pays auprès du gouvernement français. Envoyé en 1 800 à Paris comme ministre résident, il remplit pendant trois années ces délicates fonctions, et dut lutter sans cesse contre l'esprit d'empiétement de Bonaparte. A la "médiation, ce poste diplomatique, qui gênait le Premier Consul, fut supprimé, et Stapfer rentra dans la vie privée, mais non dans sa patrie. C'est en France que s'est achevée, en 1840, sa noble carrière de travail et de dévouement ^. Il passa la seconae moitié de sa vie dans une studieuse retraite, consacrant son temps aux lettres et à la philosophie. Ce des-
1) Philippe-Albert Stapfer, par Rodolphe Luginbiihl. Paris, Fischbacher, 1888.
2) Trois hommes ont, à des degrés divers, subi l'influence de ce « semeur d'idées, » Guizot en France, Vinet et le père Girard en Suisse.
cendant d'une vieille famille argovienne a fait souche dans son pays d'adoption, et nos lecteurs savent combien son nom est encore honorablement porté en France.
Les principaux écrits de Stapfer ont été réunis après sa mort en deux volumes de Mélanges ; on y retrouve les articles importants, fournis par Stapfer à la Biographie universelle, sur Socrate et sur Kant, ainsi que divers morceaux de philosophie religieuse. Vinet caractérise ainsi, dans la préface des Mélanges, la valeur littéraire de l'ancien ministre des sciences :
« Nous ne craindrons pas d'indiquer parmi les plus belles pages que le sentiment religieux ait inspirées aux écrivains de notre langue, quelques-unes de celles que traça aux portes de la vieillesse cet écrivain né dans une vallée de la Suisse allemande, et qui, avant l'âge mûr, n'avait pas même abordé le sol de la France. Des habitudes germaniques se trahissent dans ces vastes périodes, entraînant péniblement avec elles les accessoires nombreux des idées dont elles se composent, comme une armée qui, pour ne vouloir se séparer d'aucun de ses moyens de subsistance, appesantit et retarde sa marche ; mais pourtant cet esprit qui arrivait au fond de tout, était aussi annvé au fond de sa langue adoptive, et ni l'expressive justesse des termes, ni l'intelligence heureuse des mouvements propres à notre idiome ne se laissent désirer dans ces beaux passages ...»
Nous avons laissé Laharpe fuyant vers la France. Il vécut dans la retraite pendant le Consulat et l'Empire, et rentra en scène en 1814, lorsque les Bernois, aidés des Alliés, essayèrent de restaurer l'ancien régime et de ressaisir le pays de Vaud. Mais ce projet fut déjoué grâce au crédit dont jouissait Laharpe auprès d'Alexandre I«'', grâce aussi au général Jomini, dont le czar appréciait le francparler et la haute intelligence politique. Ce n'est pas le seul cas où Laharpe ait fait tourner au profit de son pays la faveur qu'il avait su conquérir et conserver. On connaît sa belle et antique réponse : « Vous avez tout fait pour moi, lui disait le czar ; que puis-je faire pour vous? — Sire,
tout ce que je désire, c'est de pouvoir parler de mon pays à Votre Majesté toutes les fois que je le voudrai. »
Revenu à Lausanne en 1815, Laharpe se mêla encore avec ardeur à la politique vaudoise et acheva sa vie entouré de la vénération de tous. Il mourut en 1838. L'histoire a rendu justice à son patriotisme ardent et à la noblesse de son caractère. Il était parfois emporté jusqu'à la violence, mais généreux toujours et désintéressé.
Le style de ses brochures est un peu démodé, mais quelque chaleur anime encore cette rhétorique d'autrefois, une sincérité courageuse réchauffe ces prosopopées vieillies. Accusé, en 1797, de livrer son pays à la France parce qu'il faisait appel à la garantie de 1565, il disait aux Vaudois :
« Qui sont les émissaires chargés de répandre parmi vous ces insinuations calomnieuses ? Ce sont des gentilshommes tremblant pour leurs créneaux, leurs parchemins, leurs girouettes et leurs livrées, et ne connaissant rien au-dessus de la chasse et du blason ... Ce sont tous ces bourgeois vaniteux qui ont acquis des fiefs pour cacher leurs noms paternels et qu'effraie le titre de citoyen... Ce sont ces châtelains, ces juges, ces receveurs, qui redoutent toute réforme tendant à diminuer leurs émoluments... Ce sont les petits patriciens des villes et des campagnes, qui dédaignent le laboureur et le vigneron ; aristocrates sans puissance et sans ressources, et dont la vanité est le seul patrimoine. Ce sont les curés catholiques, qu'un faux zèle entraîne, et les pasteurs réformés, qui craignent la réduction de leurs salaires !.. . »
On comprend l'action que ce langage véhément devait exercer sur un peuple qui se sentait mûr pour l'indépendance. Mais si Laharpe fut le libérateur du canton de Vaud, il ne fut pas l'organisateur de la liberté. Cet honneur appartient à ceux qu'on a appelés les trois landammans, Monod, Pidou et Muret, girondins pacifiques, bien dignes d'être à la tête du gouvernement vaudois. Napoléon avait discerné en Muret un esprit supérieur, net, juste et prompt, et Talleyrand avait dit : « Je voudrais être aussi
laid que Muret et avoir son esprit. » Pidou joignait aux vertus civiques le goût et le culte des lettres. Monod, intelligence vive et pénétrante, nature aimable et chevaleresque, s'est peint dans ses Mémoires, publiés en 1805, Avec quel accent il célèbre le jour de l'émancipation définitive de son pays, ce 14 avril 1803, dont l'allégresse a inspiré une si jolie chanson patoise ^ : « Ma patrie, dit-il, avait enfin repris son rang ! . . . Ce rêve qui si souvent flatta l'imagination des patriotes vaudois, ce rêve qui conduisit jadis l'infortuné Davel à l'échafaud, était donc accompli : le pays de Vaud était un canton suisse !» Il se demande au début de son récit : Ai-je fait tout ce qui a dépendu de moi pour le bien de mon pays ? Et il répond :
« J'ai cru qu'il fallait faire sentir à chacun que son bien et celui de sa famille ne pouvait se séparer du bien public, s'attacher à discuter, non les droits particuliers de telle commune, qui excitaient la jalousie des autres, mais les droits communs à tous. J'ai cru que par là s'étendraient les vues, que par là pourrait se former à la longue un esprit public et que l'on sortirait enfin de ce cercle étroit de politique communale exclusive, qui terminait l'horizon du très grand nombre... Je travaillai à ranimer en tous ce sentiment que tout homme bien né éprouve pour le pays qui l'a vu naître... En un mot, j'invitai tous mes compatriotes à n'être ni Bernois, ni Français, mais Vaudois. »
C'est là parler en homme d'Etat et en homme de bien. Monod avait droit au bon témoignage que lui rendait sa conscience : il avait sacrifié sa propre situation au bien de sa patrie, et en faisant la révolution, il se privait de trois emplois lucratifs : « La révolution, dit-il, a nui à ma fortune; elle m'a jeté bien loin des idées de bonheur auxquelles se rattachaient mes goûts ; mais pourquoi parler de moi, quand il s'agit de mon pays ? »
1) Por la flta dau quatorze: attribuée à M. Marindin, professeur de littérature, et composée pour un des anniversaires du 14 avril.