‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 10 sur 76 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Les Bupgundes et les Francs.

1. Renaissance littéraire : Avitiis, Sidoine Apollinaire. — II. Chroniques de Marins et de Frédégaire; Bobolène. — III. Le «roman.»

La période biirgunde est bien autrement riche pour les lettres de l'Helvétie. Le roi Gondebaiid est un petit Cliarleniagne. Pendant son règne, les arts et les sciences fleurissent comme aux premiers temps de la conquête romaine. LaBurgundie produit des hommes, de grands hommes. Le plus remarquable d'entre eux est Avitus \ « insigne théologien et excellent poète, » comme l'appelle l'historien Guillaume Paradin.

Avitus ou saint Avit naquit vers 469 et mourut vers 525. 11 fut évêque métropolitain de Vienne. Je ne m'occuperai point de sa participation, quoique très intéressante, aux controverses religieuses et aux intrigues politiques de son époque. Notons seulement qu'il combattit en vain l'arianisme de Gondebaud, s'il convertit Sigismond, le lils et successeur de ce dernier. Il a composé une quantité d'ouvrages, en partie perdus, contre diverses sectes et doctrines. Ce qui nous

* Grégoire de Tours (dans Collection Guizot), I, 98 et s. Conjectures historiques sur les homélies prêchées par Avitus, etc., par A. Rilliet, Genève, 1866. Berue

reste (le lui a été publié d'abord par le P. Sirmond \ pui^ tout réceunnent, eu uouvelle éditiou auguientée, dans les Monumenta (jermankœ historiœ (auctores antiqui), Nous possédons encore un poème en cinq chants, comprenant 26 1 1 hexamètres (De originie mundij Depeccato originali, De Senlentià Del, De dilnipio, De traîuilu mari rubris) ; un autre poème de 666 hexamètres (De consolatoria laude Castitatis) ; des homélies et des lettres.

Il y a eu quelque complaisance ou quelque témérité, de la part d'Ampère et de Guizot, à mettre les poèmes d'Avitus en parallèle avec ceux de Milton. Certes, il existe une ressemblance, d'ailleurs fortuite, entre le Paradis perdu et l'œuvre poétique de saint Avit ; mais l'évêque de Vienne a surtout, en fait de génie, celui de l'imitation des grands modèles classiques. Tout au contraire, si l'on passe sur l'indigence de leur style, les homélies offrent des pages d'une originalité très accentuée. Il y a là souvent, dans un mélange de trivialité et d'excessive recherche, une force d'éloquence, une vivacité d'imagination, une vigueur de dialectique vraiment rares pour le temps. Je cite ces lignes, extraites de quelque homélie prononcée lors de la dédicace d'une église : « Le lieu consacré aux martyrs porte ses fruits là où se célébrait le culte des idoles ; d'une semence de mort est sortie une moisson de vie. C'eût été déjà beaucoup si le poison avait péri ; combien c'est une plus grande chose de voir les remèdes prendre sa place ! Jusqu'à présent régnait, comme dans un champ inculte et maudit, un épais fouillis d'épines; mais, voici, de ce fouillis épineux s'épanouissent des fleurs qui, par leur éclat, leur parfum, leur beauté, enchantent et ravissent également le ciel et la terre. Qu'importe que jusqu'ici cet afîreux buisson ait déchiré de ses ronces tous ceux qui l'approchaient, maintenant qu'on en voit enfin sortir une rose gracieusement entr'ouverte et colorée par la rougeur d'une honte tardive ! » Ce fragment donne une idée très exacte du genre de saint Avit. C'est de la littérature de décadence, mais non insignifiante. Les Lettres d'Avitus renferment des renseignements très utiles pour l'histoire de l'époque.

L'évêque de Vienne n'est pas un Helvète. Son influence à la cour des rois Gondebaud et Sigismond, le rôle important qu'il a joué dans notre pays, ne me permettaient pas de passer sous silence le nom de saint Avit. Je devrais encore faire une place dans cet ouvrage à plusieurs hommes distingués, la plupart étrangers à l'Helvétie par leur

^ Aviti opéra, publ. par le P. Sirmond, in-8°, Paris, 1643.

origine, mais qui nous appartiennent au même titre que l'auteur des Homélies. L'un des plus brillants, sinon des plus sérieux, est Sidoine Apollinaire (Caius Sollius Apollinaris Sidonms)\ Descendant d'une des plus nobles familles de Gaule, il est né à Lyon en 430; il mourut évêque en 487 ou 488. Nous avons en lui un bel esprit, qui sait à fond l'antiquité et s'accommode fort mal de l'austérité de la morale chrétienne.

Il débuta très jeune et fut célèbre de bonne heure. Sa vie est pleine de contradictions et de faiblesses. Ses œuvres ne sont pas de haut vol. Néanmoins, il ne serait pas équitable de ne point reconnaître les talents variés de Sidoine Apollinaire, homme politique et littérateur. Le littérateur seul doit attirer notre attention. Il a laissé vingtquatre poèmes qui sont presque tous des panégyriques, des épithalames, des allégories, où l'érudition mythologique supplée tant bien que mal l'inspiration. Au reste, il est, comme Avitus, un imitateur, parfois même un simple plagiaire de Stace, d'Ausone, de Claudien et des classiques. Ses Lettres nous révèlent un Sidoine Apollinaire vaniteux, plus enclin au plaisir qu'au travail, courtisan en public, railleur dans le particulier, de plus prosateur médiocre, boursoufflé et prétentieux. En somme, tout lui est indifférent, même la littérature : « Que veux-tu que j'écrive? mande-t-il à un ami. Placé parmi ces bandes chevelues, obligé d'afïronter des mots germaniques, de louer, d'un visage souriant, ce que chante le Burgunde vorace qui répand sur sa chevelure un beurre aigri... Heureux tes yeux, ton nez et tes oreilles, loin de ces géants auxquels suffirait à peine la cuisine d'Antinous! Ma muse s'arrête et se tait de peur qu'on n'y voie une satire. » Le païen ou le Romain mal converti perce sous l'évêque. La société des Burgundes lui pèse; ces barbares l'ennuient; il les flatte par devant, quitte à les tourner en ridicule par derrière. Il jouit de la vie autant qu'il peut, mais il soulîre d'être en contact forcé, lui, le délicat et le raffiné, avec « les bandes chevelues » des géants « voraces. »

La postérité a été sévère pour lui. Nous ne lui rendons plus le même témoignage que Grégoire de Tours. Nous apprécions peu « sa grande éloquence. » Son « admirable sainteté » nous trouve incrédules. S'il fut canonisé, c'est que l'Église y a mis de la bonne volonté.

Les écrits de Sidoine Apollinaire mentionnent le grammairien

^ Grégoire de Tours (collection Guizot), I, 79 et s. St Sidoine Apollinaire et son siècle^ par l'abbé Chaix, 2 vol. in-8°, Clermont, 1867. Revue suisse, 1. c.

SiAURius, (jue Gondebaud chargea de composer luie grammaire destinée sans doute à [)réparer la fusion de l'idiome burgunde et du gallo-romain. Ce traité ne nous est point parvenu. Grégoire de Tours nous l'ournit de son côté quelques notes sur Aredius, le confident et l'ami de Gondebaud. Il l'appelle « homme célèbre, courageux et sage, enjoué dans ses récits, avisé dans ses conseils, juste dans ses jugements et fidèle dans ce qu'on lui confiait. »

Je ne veux pas entrer dans la période franque avant d'avoir signalé Maxime, évêque de Genève, qu'on a vanté comme « grand prédicateur » et qui prit une part prépondérante au concile d'Agaune, convoqué en 517 par Sigismond, en vue de faire ratifier les donations adressées par ce dernier à l'abbaye de Saint-Maurice. Une relation de ce concile, consignée en d'anciennes copies dont l'une remonte au Xll"^ siècle, nous apprend que, dans la dite assemblée, Sigismond a ordonné « tout à fait qu'aucun de nos fidèles ou de nos juges ose inquiéter cette maison de Dieu et des bienheureux martyrs '. »

Le régne des rois burgundes est arrivé à son terme. Les Francs sont les maîtres du pays. Race plus guerrière et plus sauvage, elle ne produira pas de Gondebaud; les essais de civilisation de ce prince ne tenteront aucun des successeurs de Clovis, rois sans initiative ou sans culture.

Jusqu'aux Carlovingiens, notre pays ne se distingue ni par l'éclat, ni par le nombre de ses gloires littéraires. Deux figures attachantes apparaissent toutefois, celles des chroniqueurs Marins et Frédégaire.

Marius% né vers 532, est élu évêque d'Avenches en 573; il meurt en 596. C'est le premier historien du peuple helvéto-burgunde. Historien? Le mot est bien ambitieux pour l'honnête et modeste Marins, qui fut l'un de ces vénérables prêtres de la primitive Église, hommes humbles, naïfs et laborieux, ayant beaucoup de vertus et quelque savoir. Nous l'appellerons un annaliste et nous

' Senebier, I, 101. Mémorial de Fribourg, IV, 337 et s. et 344 et s. (où figurent une copie et une traduction de ce récit).

2 Mém. et doc. de la Soc. d'hist. de la Suisse romande, VI, 31. Mémorial de Fribourg, I, 49 et s. Bévue suisse, 1. c. Emulation (de Fribourg), I, N« 16. Grégoire de Tours et Marius d'Avenches, par Gabriel Monod, in-8«, Paris, 1872.

aurons été juste envers lui. On ne retrouva sa chronique', trop brève mais très importante, qu'au XVIÏP^ siècle, Pierre-François Chifflet en découvrit une très ancienne copie, qui a été publiée à diverses reprises'. 11 ressort déjà du titre de la chronique de Marins qu'elle est la continuation d'une œuvre commencée par Pierre d'Aqnitaine; elle débute en 455 pour finir en 581. L'évêque d'Avenches retrace, en quelques pages d'une extrême sobriété, les dernières convulsions de l'empire romain et l'avènement des peuplades germaniques en Occident. Il ne faudrait pas s'imaginer qu'il y eût en lui l'étoffe d'un Tite-Live, d'un Salluste ou d'un Tacite. Hélas! ce n'est qu'un brave prêtre qui sait écrire. Entre les soins consacrés à son champ et les heures vouées à son ministère, il note, d'une plume lourde et peu experte, les faits dont il a gardé le souvenir ou dont il a été le témoin. Son tableau chronologique, souvent inexact, porte à la fois sur des événements importants et sur des futilités. Le style ne rachète pas ce défaut de mesure ; il est d'une dureté, d'une sécheresse, d'une monotonie et d'une incorrection qui le rendent d'une lecture très pénible. Voici les premières phrases de la chronique : Usque hic, Prosper ; quœ sequntur, Marins Episcopus. Consule suprascripto , Icvatus est Avitus Imperator in Gallias ; et ingressus est Theodoricus Rex Gothorum Arelato cum fratrihus suis inpace... Marins dresse, avec un imperturbable sang-froid, le procès-verbal des aventures tragiques et des bagatelles. Il narre les unes et les autres en greffier pressé de terminer sa tâche et indifférent au grand procès qui s'instruit devant lui. Quelles réffexions va lui suggérer la terrible fin du roi Sigismond ? Il dira ceci : « Sous ce consul (Maxime), Sigismond, roi des Burgundes, est livré par ses sujets aux Francs; il est jeté dans un puits avec sa femme et ses enfants. » C'est tout. En deux lignes de mauvais latin est prononcée l'oraison funèbre du fils de Gondebaud.

Il serait excessif d'exiger davantage d'un chroniqueur au YI""' siècle. Soyons plutôt reconnaissants envers Marins de ce qu'il nous a laissé ! Si nous n'avions que les récits de Grégoire de Tours et de Frédégaire, nous serions fort embarrassés de reconstituer l'histoire de l'Helvétie burgunde. L'évêque d'Avenches fut un annaliste incom-

' Titre : Marii Aventicensis seu Lausannensis Ghronicon^ a tempore quo Prosper Aquitanus desinit, usque ad annum vulgaris aère 581. Cum Appendice incerti auctoris. L'auteur de V Appendice écrivait en G24.

^ Publiée d'abord dans le Tome P*" du Becueil de Dom Bouquet (1783-1840, 20 vol.). Rééd. par M. J. Rickly dans 3Iém. et doc. de îa Soc. dliist. de la Suisse romande, XIII, 2] à 57.

piet. Serait-ce an motif de critiquer Dom Bouquet de ce qu'il a (jualifié de « menunient très précieux, » la chronique de Marlus?

Entre Marius et Frédégaire, se place la venue en Helvétie des grands missionnaires d' Friande, Colomban et Gall, chassés de France |)ar la reine Brunehilde. Cent et quelques années plus tard, Othmar construira le monastère de Saint-Gall, aux lieux même où Gall et Mang, les deux plus illustres disciples de Colomban; avaient établi leur cellule. Les moines irlandais donnèrent le signal d'un mouvement très actif d'évangélisation. Dans l'espace d'un siècle, saint Germain fonda le couvent de Moutier-Grandval, Ursinus bâtit une église, origine de l'abbaye de Saint-Ursanne, Imier colonisa le val qui a gardé son nom, Clovis II éleva le monasterium romanum (Romainmôtier), tout prés de l'endroit où deux ermites avaient érigé la chapelle de Saint-Loup \

L'Helvétie romande se peuple et se civilise. Mais, tandis que le couvent de Saint-Gall sera pendant des siècles un centre de culture dans la partie orientale de notre pays, l'Helvétie occidentale éparpillera ses forces et ne sortira pas de l'obscurité. Je ne vois, outre le moine anonyme auquel nous devons une Vie de saint Maurice, qu'un écrivain à citer jusqu'à la fin de la période mérovingienne. C'est Frédégaire \ déjà nommé. Il est désigné comme l'auteur d'une chronique, publiée à la suite des œuvres de Grégoire de Tours sous le titre suivant : Fredegarii scholastici Chronicon quod ille, jubente Childebrando comte, Pepini régis patrono scripsit\ Son ouvrage est divisé en cinq livres ; les trois premiers sont un assez pauvre résumé d'Eusébe, de Jules l'Africain, de Saint-Jérôme; le quatrième n'est qu'un abrégé de l'histoire de Grégoire de Tours ; le cinquième enfin, travail original, commence à la mort de Chilpéric (584) et va jusqu'au régne de Clotaire II, dont il expose une partie (641). Qua-

^ C'est bien Clovis II, et non St Komain, comme on l'enseigne couramment, qui a construit ce couvent. Il ne faut pas l'appeler Bomani monasterium, ainsi que l'a fait par erreur Abraham Ruchat. Le pape Etienne lui donna le nom de : romanum monasterium pour montrer qu'il le plaçait immédiatement sous la protection du Saint-Siège de Rome (753). Voir Mém. et doc. de la Soc. d'hist. de la Suisse romande, III, 1 et 2, et 812 et s.

* JRecueil de Dom Bouquet, II. Collection des Mémoires, etc., de Guizot, II. Bévue suisse, X, 355 et s. De Montet. Bévue critique d'hist. et de Jitt. YW, 255 et s., et Jahrburh fur schweiz. Geschichte, III, 139 et s. Dans ces deux dernières publications, M. G. Monod prouve, ce semble, que Frédégaire n'a pas vécu à Genève, qu'il doit plutôt avoir passé sa vie à Chalon. Selon M. Monod, la Suisse n'aurait aucun droit sur Frédégaire; j'ai cependant tenu à parler de sa chronique, qui offre un intérêt inappréciable pour l'histoire de notre pays.

3 In-8», Baie, 1588 et 1610.

tre annalistes anonymes ont poursuivi sa chronique et l'ont amenée à l'an 768.

Frédégaire est un personnage fort énigniatique ; son nom même est un problème. En effet, Joseph Scaliger' et Claude Fauchet ' l'ont baptisé sans nous apprendre qui leur avait indiqué son état civil; mais ses parrains lui donnèrent un nom qui lui resta. Ce qui importe, c'est qu'un écrivain du YII'"^ siècle ait laissé le Chronicon attribué à Frédégaire ; ce qui a surtout mis en joie nos biographes et historiens suisses, c'est que cet écrivain parle très complaisamment d'Avenches et qu'il paraît avoir vécu à Genève. M. Monod nous a contesté avec de bonnes raisons nos droits sur Frédégaire ; nous le revendiquerons aussi longtemps que la preuve complète de l'inanité de nos prétentions ne sera pas apportée.

M'àrrêterai-je aux premiers livres de la chronique? Non, il n'y a là que compilations ou réductions de quelques écrits antérieurs. Le cinquième livre, par contre, offre un sérieux intérêt, moins parce que Frédégaire serait un annaliste remarquable que parce qu'il est le seul contemporain dont nous tenions des renseignements assez complets sur le septième siècle. Sans lui, taute une longue période (584 à 641) serait à peu prés inconnue. On comprend l'enthousiasme de l'abbé Vertot qui, dans son Apologie de Frédégaire, s'écrie bravement : « On demanderait volontiers à ceux qui méprisent Frédégaire, dans quelle autre source ils ont puisé l'histoire de Théodobert II, roi d'Austrasie, et de Thierri (Théodoric II), roi de Bourgogne? qui les a instruits de la plupart des événements arrivés sous les règnes de Clotaire II, de Dagobert I" et du jeune Clovis (Clovis II)? A qui en sommes-nous redevables et que serait devenue cette partie de l'histoire de la première race, si nous avions perdu Frédégaire? » Cependant le « Scholastique » n'a pas la valeur de Grégoire de Tours. Si l'ignorance du pieux conteur de VHistoire des Francs est profonde, si sa naïveté n'a pas de bornes, s'il est crédule, diffus, confus, incorrect au delà de l'imaginable, il lui reste quelques souvenirs de l'antiquité classique, comme un vague parfum des temps de belle latinité. Chez Frédégaire, du moins d'après le jugement de Guizot, « la crédulité, la confusion, l'ignorance, sont encore plus grandes ; l'imagination de l'écrivain est froide et morne. » Voilà bien de la sévérité. Il est exact que l'on chercherait en vain dans le Chro-

• Dans son édition de 1598 de : De emendatione temporum.

* Claude Fauchet l'appelle « Idace ou Frédégaire Scholastique » dans l'édition de 1599 de ses Antiquités gauloises et françaises.

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