TOME I
nicon le sentiment, l'éniotion, la vie, qui éclatent parfois dans les récils de Grégoire de Tours. Son style inème est plus grossier, l'altération du langage est parvenue à son dernier terme '. Mais, abstraction faite des circonstances atténuantes : la misère intellectuelle, la barbarie du siècle, Frédégaire est-il aussi détestable que le veut Guizot? Je ne puis l'admettre. Il est d'ailleurs si humble, si conscient de sa « rusticité » et de la « faiblesse de son savoir. » Il dit, dans un passage que j'ai tout à l'heure cité en note et que je traduis ici : « Le monde vieillit maintenant et l'acuité de l'esprit s'émousse en nous ; nul homme de ce temps n'est égal aux orateurs du-temps passé ni n'ose y prétendre. » Et puis, n'y a-t-il pas quelque exagération à ne voir que sécheresse et platitude dans la manière du chroniqueur? Écoutez-le I Le roi Pépin est en guerre avec Astolphe, roi des Lombards; il s'est arrêté dans la Maurienne avec son armée :
« Les rochers et les montagnes ne lui permettaient pas d'avancer; cependant un petit nombre de guerriers pénétrèrent à travers ces défilés de rude accès, arrivèrent jusque dans la ville de Suze. Le roi Astolphe fit aussitôt prendre les armes à tous les Lombards et marcha avec toutes ses troupes contre les guerriers. A cette vue, les Francs comprirent bien qu'ils ne devaient attendre leur salut ni de leurs propres forces, ni du secours des leurs ; ils invoquèrent Dieu et le bienheureux apôtre Paul, et commencèrent vaillamment le combat. Le roi Astolphe, voyant son armée fort éprouvée, prit la fuite. La plupart des guerriers qu'il avait amenés, les ducs, les comtes et presque tous les grands de la nation des Lombards périrent en cette affaire ; et lui-même, se glissant à grand'peine du haut d'un rocher, arriva avec une très petite suite dans la ville de Pavie. Le grand roi Pépin, ayant ainsi remporté la victoire avec l'aide de Dieu, s'avança jusqu'à Pavie avec tous les bataillons des Francs, y dressa son camp, dévasta les environs, incendia une partie de l'Italie, ravagea tout le pays, emporta tous les forts des Lombards et prit beaucoup de trésors d'or et d'argent, ainsi que beaucoup d'ornements précieux, de meubles et de tentes. Le roi Astolj)he, sentant qu'il ne pouvait échapper, demanda la paix par l'entremise des évêques et des seigneurs francs, promit d'accomplir tout ce que lui avait demandé le roi Pépin, de réformer toutes les injustices qu'il avait commises envers l'Église et le saint-siège de Rome, s'engagea par serment à
^ Voici un échantillon de son style : Mundus jam senescit, ideoque prudentiœ aciimen in nohis tepescit (pour hebescit), nec quiquani potest hujus temporis nec prœsumit oratoi'ihus prœcedentibus esse consimïlis..
ne jamais se soustraire à la domination des Francs, à ne jamais entrer en ennemi sur le territoire de la République romaine, et donna des otages. Le roi Pépin, touché de pitié, lui accorda, avec sa clémence ordinaire, la vie et son royaume. »
Beaucoup de pages de V Histoire des Francs ont-elles cette clarté d'exposition? Je ne sais. Frédégaire me semble, à part la langue qui est encore de plus pure décadence, mériter une place tout prés de Grégoire de Tours.
Frédégaire mort (vers 650), l'Helvétie burgunde sera, pendant plus d'un siècle, plongée dans les plus épaisses ténèbres. Je n'ai à exhumer que Boholène\ moine de l'abbaye de Moutiers-Grandval, qui a écrit la vie de saint Germain. Ce saint mourut vers 666. Boboléne lui-même doit avoir composé son récit entre les années 680 et 690. Il y a de la mesure dans son style et une élégance relative. La judicieuse simplicité du fond est digne de remarque.
Le roman, le latin rustique des chartes, des diplômes, des formules, des lois barbares, n'est plus, à partir des invasions, qu'un galloromain fort dégénéré. Et encore n'avons-nous aucune idée du baslatin parlé, bien autrement corrompu. Dans nombre de textes se montrent des vocables que ni Horace, ni Cicéron n'employèrent jamais, et qui sont presque tous devenus des mots français. Ainsi : aciarium (acier), branca (branche), drappus (drap), et cent autres. Non seulement le vocabulaire est bouleversé ; la grammaire, les déclinaisons spécialement, et la syntaxe sont traitées en ennemies. Ici, le complément direct est au nominatif, là, le sujet se trouve être à l'accusatif. On écrira bientôt te pour tibi; on substituera les prépositions aux cas, par exemple la préposition ad avec l'accusatif au datif (ad Paulum au lieu de Paulo). On inventera l'article, on emploiera plus fréquemment les adjectifs pronominaux.
Pour suppléer aux formes simples, que distinguent flexions et désinences et qui s'affaiblissent, le langage populaire va se faire analytique. Le bas-latin était trop irrégulier, trop abandonné à tous les hasards pour demeurer stationnaire. Une métamorphose totale lui était réservée. Après plusieurs siècles d'un progrès dont il est impos-
' Haller, II, 576. Mabiïlon, II, 511 à 515. Helvetia sancta, de Muser (Lucerne, 1648), 90 à 92. Bévue suisse, 1. c.
sible de suivre les mystérieuses évolutions, finira par se constituer cette langue d'oïl qui sera le français. Le latin littéraire, l'idiome des gens instruits, subira lui-même la fortune adverse. 11 s'obscurcit et s'alourdit. L'Église, qui affecte de mépriser la langue courante, du moins dans ses livres, est une gardienne peu vigilante des traditions classiques. Paul Albert a pu dire, sans que l'ironie parût déplacée : « le clergé ne s'abaissait pas à écrire l'idiome vulgaire ; il croyait écrire en latin. »