‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 12 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De Charlemagne aux Zsehringpen.

I. Charlemagne. — II. Transformation du langage. — III. Les lettres et les sciences sous les rois de Bourgogne.

Une résurrection politique et littéraire de l'Europe occidentale, voilà ce que signifie le nom de Charlemagne. L'image de l'ancienne Rome hante le cerveau du grand empereur. Il ne se contente pas d'étendre ses frontières et de christianiser rudement les peuples conquis. Des hommes d'éminent savoir sont appelés à sa cour : le Germain Leidrade, l'Anglo- Saxon Alcuin, le Goth Théodulphe, le grammairien Smaragde, le poète Angilbert, le chroniqueur, mieux, l'historien Eginhard'. On rassemble les poèmes héroïques de Germanie, on entreprend de composer une grammaire franque, Charlemagne cultive le vers latin et, s'il commet des solécismes, ses fautes de style sont rachetées par une incontestable noblesse de pensée. L'empereur donne ses capitulaires, ramène la vie morale dans l'Église, sinon dans sa famille, crée des écoles... Mais ce réveil de l'esprit humain n'eut que la durée d'un règne. Et puis, c'était le génie de l'antiquité que l'on tirait de son sommeil; ce n'était pas un génie nouveau, prime^autier et national, capable d'exister par lui-même et de survivre à un homme. Charlemagne et la renaissance au IX"® siècle mourront le même jour.

^ Voir, entre autres, Histoire poétique de Charlemagne, par G. Paris (Paris, 1865).

Nous assistons cependant à une manifestation importante : la langue se transforme décidément. Avant même que l'empire de Charlemagne soit légalement détruit par le capitulaire de Charles le Chauve, qui consacre, en 877, l'hérédité des bénéfices et des offices royaux, le latin est définitivement condamné à n'être plus qu'une langue écrite. C'est le roman qui triomphe. Il ne s'agit plus du roman de la période précédente, d'un latin irrégulier et corrompu, mais du roman qui est déjà le français.

Lorsqu'au mois de mars de l'an 842, les Serments de Strasbourg sont prononcés, le latin est détrôné : « Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament\.. » jure Louis le Germanique. Les soldats de Charles le Chauve lui répondront : « Si Lodhuwigs sagrament que son fradre Karlo jurât, conservât, et Karlus meos sendra de sue part lo franit, sijo returnarnon l'int pois, no jo, ne jo neiils cui eo returnar int pois, in nulla aiudha contro Lodhuwig nun li iv er '. » Ces textes, conservés par l'historien Nithard, petit-fils de Charlemagne, sont les premiers monuments de la langue française du nord ; les invasions des Normands viendront la modifier au X""^ siècle. Dans le Midi, qui est bientôt séparé de l'empire, la même défaite a été infligée au latin, mais le dialecte qui le remplace, le provençal, différera notablement de la langue parlée au delà de la Loire. Nous aurons deux idiomes, qu'on appellera, l'un, la langue d'oc, l'autre, la langue d'oïl, suivant le mot qui, dans chacun d'eux, correspond à l'affirmation : oui.

Quelles furent les phases de la transformation du langage dans l'Helvétie occidentale? La question est impossible à résoudre. Tout est conjecture. Les dialectes ou les jargons se multiplient; nous avons le savoyard, le fribourgeois, le neuchàtelois, le patois du pays de Vaud, et l'énumération n'est que partielle. Mais la langue écrite nous intéresse par-dessus tout, et il me suffira, pour expliquer son développement, de reprendre, au neuvième siècle, l'histoire de la langue française, puisque, dès lors, le roman de l'Helvétie comme de la Gaule tend à devenir le français.

' « Pour l'amour de Dieu, et pour le peuple chrétien et notre commun salut... » ' « Si Louis tient le serment fait à son frère Charles, et que Charles, mon seigneur, de son côté, ne le tienne pas, si je ne l'en puis détourner, ni moi ni aucun de ceux que j'en pourrai détourner, ne lui donnerons aucune aide contre Louis. »

Les langues varient, se renouvellent ou se métamorphosent par l'effet du travail inconscient et prolongé de nombreuses générations. Tout le monde concourt un peu k cette œuvre, à l'ire collectif ou individuel. Le latin vulgaire de Rome, qui avait servi de modèle au bas-latin gaulois, subit de profonds changements à partir de l'invasion des barbares. Emprunts faits au celtique, au grec et, dans une mesure beaucoup plus forte, aux divers idiomes tudesques, ont déformé ou converti le dialecte des Gaules en un langage qui n'a plus rien de commun avec celui des auteurs classiques. Bientôt, les mots dépouillent les formes bas-latines, suivant certaines lois à peu prés fixées par les travaux de Dielz, d'Egger, de Darmestetter, de Brachet et d'autres savants. La principale de ces lois est celle de la persistance de V accent tonique; toute la phonétique en dépend. L'accent tonique est caractérisé par l'élévation de la voix dans la prononciation de tout mot composé de plusieurs syllabes et sépare ces dernières en syllabes accentuées et inaccentuées. Il ne faut point le confondre avec la quantité, qui distingue seulement les syllabes en longues ou brèves. En d'autres termes, l'accent tonique porte sur la tonalité de la prononciation; dans vita, par exemple, il est sur vi, dans umbra sur umb. Or, on a découvert que l'accent tonique latin persistait dans le français, en ce sens qu'il est resté sur la même syllabe en passant d'une langue dans l'autre. Cette loi est générale pour tous les mots de formation populaire; elle ne s'applique pas toujours à la formation savante, c'est-à-dire aux mots que les auteurs ont ajoutés au fond primitif du vocabulaire en les tirant de langues étrangères.

L'accent tonique du latin persiste donc dans les mots de formation populaire. Les voyelles inaccentuées ou atones qui viennent après la tonique sont éliminées, si elles ne dégénèrent en e muets ; celles qui la précédent n'éprouvent pas de changement, lorsque le mot n'en renferme qu'une, et, lorsqu'il en contient plusieurs, la syllabe initiale reçoit un nouvel accent tonique, moins sensible que l'autre assurément, mais dont l'effet est le même sur les syllabes atones qui se trouvent entre lui et la tonique proprement dite. Positus devient poste dans la première espèce ; bonitatem devient bonté dans la seconde. En résumé, la syllabe tonique ou semi-tonique se maintient, tandis que les syllabes inaccentuées disparaissent ou s'assourdissent en e muets. D'autre part, les voyelles et les consonnes permutent entre elles, celles-ci toutefois avec moins de facilité que celles-là. Souvent aussi, la ou les consonnes médiales placées entre deux voyelles sont supprimées comme dans jocare (jouer), regina

(reine), devoiare (dévouer), cathedra (chaire). Mais il ne m'est pas possible d'entrer ici dans le détail de la permutation des lettres; c'est l'affaire d'ouvrages spéciaux '.

Aux mots de formation populaire, se sont joints petit à petit ceux de formation savante, car le vocabulaire, fait par et pour le peuple, ne sutfisait évidemment qu'à exprimer les idées de la masse. Le champ de la pensée s'élargit, de nouveaux horizons s'ouvrent, des textes latins sont traduits. On est obligé de créer les mots qui n'existent pas et dont on n'avait pas eu besoin tout d'abord. Ces mots seront tout simplement calqués sur la forme latine et terminés par une désinence française. N'oublions pas que la grammaire et la syntaxe s'altèrent également! N'oublions pas davantage la part encore mal déterminée, mais considérable sans aucun doute, que les dialectes ont eue dans la genèse du français ! Et nous aurons la langue d'oU, qui sera — le provençal ne tardant pas à être mis au rang des patois — la langue de toute la France et pareillement celle de la Suisse occidentale.

Les monuments littéraires sont rares dans notre pays jusqu'au XIIL"^ siècle, — voire jusqu'au XYI™% car notre vie intellectuelle ne date guère que de la Réforme. Comment écrire et même comment penser dans un temps de troubles sans fin, de guerres continuelles, d'appels incessants et exclusifs à la force brutale, où il n'y a place, semble-t-il, que pour l'ignorance et la barbarie ? L'Église exceptée, qui demeure le refuge des lettres et des sciences, les choses de l'esprit n'intéressent personne. Les princes ont d'autres soucis que de protéger des savants, des historiens ou des poètes. Ce n'est ni Charles le Gros, qu'on dépose' et relègue dans un monastère en 887, ni la dynastie fondée par Rodolphe, gouverneur de la Bourgogne transjurane, puis proclamé roi de tout le territoire allant des Alpes au Rhin et à la Saône, qui seront de grands artisans de la civilisation. M. Daguet a pu dire que « l'Helvétie bourguignonne au IX""* siècle est une véritable Béotie. »

Néanmoins l'abbaye de Moutiers-Grandval ' est, pendant (juelques

^ Grammaire comparée des langues romanes^ par F. Dietz (traduction française), 3 vol. in-8, Paris, 1872-75.

* Émulation (de Fribourg), V, 161 et s. (étude de M. A. Daguet). Haller, III, 442. Revue suisse, 1. c.

années, l'émule du monastère deSaint-Gall. Depuis Bobolène, qui est du VII'"® siècle, jusqu'au règne de Gharlemagne, nous y chercherions sans succès un homme marquant. Vers la fin du IX""® siècle, quelques écrivains et quelques savants apparaissent.

IsoN DE Saint-CtALL fut l'uu des collaborateurs d'une Encyclopédie dont les historiens ont déploré la perte. Médecin illustre, il ne connaissait pas de sa science que les aphorismes d'Hippocrate, à moins qu'on ne rapporte à ces aphorismes les cures extraordinaires du moine de Saint-Gall. En 868, le comte Rodolphe I" de Bourgogne (qui devint roi plus tard) réussit à placer Ison à la tête du monastère de Moutiers-Grandval. Ison professa avec beaucoup d'éclat. Malheureusement, il mourut quelques années après, en 871, non sans avoir laissé, outre le renom d'un nouvel Esculape, deux livres sur les miracles de saint Othmar. Ces deux livres ne sont autre chose d'ailleurs qu'une suite de l'ouvrage de Strabus sur la vie d'Othmar, la description des prodiges et le récit des translations diverses de ce saint. Ison dut entreprendre ce travail en 868, durant son séjour à Moutiers. Quoiqu'il n'écrive que sur des faits contemporains, il s'est, comme dit Haller, « beaucoup trop fié aux contes d'autrui. »

Le successeur à Moutiers du moine de Saint-Gall ne fut autre que le fameux Hilpéric, le plus habile calculateur, avec Gerbert de Rheims, de la période qui nous occupe. S'il est vrai qu'un mathématicien célèbre au X""® siècle ne serait, de nos jours, qu'un collégien mal préparé, il sied de s'en rapporter au degré de civilisation générale de l'époque pour rendre un hommage mérité à ceux qui illustrèrent leur temps. Nous possédons d'Hilpéric un traité du Comput pascal, manuel d'enseignement qui renferme les rudimenta calculaloris. Un critique a prouvé que le Comput était « infiniment peu de chose » et que « l'écolâtre de Grandfel (pour Grandval) se bornait à réfuter les absurdités de ses devanciers, » — ce qui est déjà quelque chose. Je ne me serais pas même arrêté à Hilpéric, s'il n'avait été qu'un artiste de chiffres. Outre divers ouvrages qu'on lui attribue, sur les offices divins, sur la musique, on conserve sous son. nom, dans le monastère du Mont-Cassin, une grammaire manuscrite.

Dans le Valais, l'abbaye de Saint-Maurice végète paisiblement. Nous en avons une Chronique, composée vers l'an 800 ; elle est dépourvue de toute valeur littéraire; elle n'a d'importance que par son ancienneté et les renseignements sommaires qu'elle fournit sur la communauté de Saint-Maurice d'Agaune. Les bénédictins l'ont

publiée dans leur Gallia christiana\ A Sion, l'évêque Conrad \ un prélat lettré ou tout au moins ami des lettres, correspond avec Walafried Strabon, qui lui dédie son livre : De Àgaunensibus martyribus, écrit en 834.

Au X""® siècle, sons l'influence bienfaisante de la reine Berthe, la civilisation recouvre quelques-uns de ses droits. Payerne, l'une des fondations de Berthe, est le séjour préféré du noble abbé May eut que M. Daguet peut appeler « l'Alcuin des empereurs de la maison de Saxe, » et qui travaille à la réforme des couvents de l'empire. Son successeur, le savant abbé Odillon, réside tantôt à Payerne, tantôt à Romainmôtier. Il compose la vie d'Adélaïde, digne fille de la reine Berthe et digne épouse d'Othon le Grand. Il raconte aussi la longue, laborieuse et féconde carrière de Mayeul '.

Et c'est tout I Quelques noms oubliés à moitié, quelques œuvres oubliées tout à fait, tel est le bilan littéraire et scientifique de près de trois siècles dans THelvétie romande. Jusqu'aux chanoines de Neuchâtel, notre pays ne donnera ni un écrivain de talent ni un ouvrage de prix. Nous aurons des légendes et dès héros à foison ; pas de poètes. Et tandis que la France aura son admirable littérature épique, sa Chanson de Roland, son roman des Loherains, tandis que la féodalité en voie de joyeuse décadence y engendrera ses troubadours et ses trouvères, tandis qu'on y chantera partout la gloire et l'amour, tandis que le vieux sang gaulois coulera de nouveau dans les veines de Jean de Meun et de Rutebeuf, tandis que le Roman du renard commencera son tour d'Europe, la Suisse occidentale n'aura guère du moyen âge que les violences et les ténèbres.

' XII, 790. Voir aussi Mémorial de Fribourg, IV, 344 et s.

^ Revue suisse, XI, 104.

^ Je me contente de mentionner en note Fridericus^ évêque de Genève en 1019, qui donne au chapitre de la cathédrale de Bâle une Bible manuscrite du VIII™« ou du IX™» siècle.

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