DEUXIÈME PÉRIODE
Jusqu'aux Zaehringen (1097), la Suisse romande n'est pas même une province des royaumes ou des empires qui l'englobent tour à tour. La population y est, au surplus, fort clairsemée, les villes y sont rares. Quelques abbayes, Saint-Maurice, Moutiers-Grandval, Romainmôtier y répandent un peu de lumière en y faisant beaucoup de bien. Sous les successeurs de Charlemagne, sous les rois de Bourgogne, les dissensions entre princes, puis les invasions des Hongrois et des Sarrasins étouffèrent tout germe de vie intellectuelle. La guerre est mortelle à la culture. Les œuvres de la science ou des arts ne naissent, nombreuses et puissantes, que dans les temps où règne la paix.
Et voici l'an 1000! Le clergé annonce la fin du monde. Cette « fin du monde » fut le commencement de la grandeur de l'Église. On crut que la catastrophe était certaine, puisque les prêtres s'en
' Outre la plupart des œuvres citées dans la bibliographie générale, en tête de la prédente période : J. Senebier, Histoire littéraire de Genève (Genève, 1786, 3 vol. in-8), vol. l. Mélanges d'hist. litt. par Guillaume Favre (2 vol. Genève, 1856), vol. II. Archives de la Soc. d'hist. du canton de Fribourg, entre autres le vol. II. Mémoires de F Académie impériale de Savoie., VII (article de M. Ed. Secrétan sur « l'établissement et premières acquisitions de la maison de Savoie dans l'Helvétie romane »). Bégeste genevois ou répertoire, etc., 1 vol. in-é", Genève, 1864. Histoire du comté de Gruyère, par J.-J. Hisely (Mém. et doc. Suisse rom. IX, X et XI). Histoire du canton de Fribourg par le D"" Berchtold, 3 vol. in-8, Fribourg, 1841 à 1852. Histoire du ci-devant évêché de Bâle, par CF. Morel,in-8, Strasbourg, 1813. Monuments de l'histoire de Neuchâtel, de Matile, 2 vol. in-foL, 1844, 1848. Monuments de l'hist. de Vanc. évêché de Bâle, par J. Trouillat, 5 vol. in-8, Porrentruy 1852 à 1867. Essai sur la féodalité, par Ed. Secrétan (vol. XVI des Méyn. et doc. de la Soc. d'hist de la Suisse romande). Histoire du Valais, par H. Gay, I, 184 et s.
portaient garants ; la question de salut prima toutes les autres. Nobles et vilains rivaliseront de générosité et, comme le roi Sigismond, en 517, donneront en 999 « pour l'augmentation de leur récompense éternelle. » L'Église prendra tout ce qu'on lui offre, bien que des présents dussent paraître choses vaines à cette heure tragique. Elle ne restituera rien, le premier jour de l'an 1000. Les prophètes se sont trompés : qui s'en plaindrait ? Mais si elle s'est enrichie, les trésors qu'elle amassa ont appauvri les nations et, pas plus que la guerre, la misère ne convient au travail de l'esprit. Arriveront les empereurs d'Allemagne, surgira la querelle des investitures, renaîtront les compétitions et les luttes. L'évêque de Lausanne a beau proclamer, en 1036, la « trêve de Dieu, » du haut de la colline de Mont-Riond ; tout le peuple, des rameaux verts à la main, pourra s'écrier avec allégresse : « Paix ! la paix du pays ! » L'Helvétie occidentale est condamnée à n'être qu'un champ de bataille. On ne respirera que sous les Zœhringen.
Désormais les villes, après avoir tenté sans succès de s'émanciper au X*"^ siècle, constituent des bourgeoisies, obtiennent des franchises. Nos petites nationalités se forment peu à peu. Les types se marquent assez profondément. Il y aura des Vaudois, des Genevois, des Neuchâtelois. Suivant le grand courant de décentralisation qui signale le moyen âge, chacune des parties de la future Suisse romande se développera de son côté, jusqu'au siècle où la Réforme et les conquêtes bernoises créeront une sorte d'unité plutôt morale encore que politique.
Les Zsehringen ne font pas que protéger et affranchir les villes de leur duché ; ils en fondent. La construction de Fribourg date de 1177, celle de Berne de 1191. Mais le dernier de la race, Berchtold V, s'éteint sans postérité, en l'an 1218. Les Kybourg et les Savoie se disputent l'Helvétie romane. Pierre de Savoie, le petit Charlemagne, réussit à établir presque partout sa domination. Il meurt à l'instant où se lève l'étoile des Habsbourg... Je m'arrête, n'ayant pas à m'occuper d'histoire politique.
En même temps qu'une .langue nouvelle, une société nouvelle s'est formée. Celle-là en est à ses premiers balbutiements, celle-ci est constituée de toutes pièces. La société féodale n'est pas un édifice élevé rapidement sur les ruines du monde romain ; elle est le fruit
de ce long et mystérieux travail dont j'ai parlé en rappelant les métamorphoses du langage. Instinct de la liberté individuelle importé de Germanie avec le sentiment outré et presque la superstition de l'honneur, enthousiasme religieux et même mystique provoqué par le christianisme, nécessité d'une organisation essentiellement miUtaire de l'État, ces divers éléments combinés ont produit la société du moyen âge, la féodalité. C'est l'époque héroïque et brutale par excellence, le temps des croisades contre l'infidèle, des luttes contre le voisin. On passe sa vie sous les armes. Les serfs valides suivent le seigneur dans ses campagnes aventureuses. Le sol est cultivé par ceux auxquels la guerre laisse des loisirs : les moines, les enfants, les vieillards et les femmes.
On serait enclin à penser que la chevalerie dût> dans notre Helvétie romane, comme en Allemagne et en France, susciter des conteurs et des poètes. J'ai dit qu'il n'en fut rien. Le seul troubadour que je puisse citer est Rodolphe de Neuchâtel \ comte de Fénis (mort vers 1262), un contemporain de Walther von der Vogelweide. Encore a-t-il chanté en vieux allemand ses lieds amoureux :
Minne gebiutet mir daz ich singe, und wil niht daz mich iemer verdrieze.
Le développement de la langue française dans la Suisse occidentale a vraisemblablement été arrêté par les Zsehringen ; il est naturel que la longue domination de cette maison sur une grande partie de notre pays ait eu pour effet de germaniser les dialectes de nos ancêtres. Les voies de communication sont, au reste, si imparfaites, il y a si peu de contact entre la plupart de ces petits coins de terre fermés de tous les côtés par leurs montagnes, que chaque contrée a ses usages et son idiome, — son patois plus ou moins teinté de vieux allemand. Jl faudra que les ducs de Savoie arrivent pour donner quelque essor à notre langue, qui deviendra nationale. Dés le XII"® et le Xlir* siècle cependant, le français est employé dans les actes officiels et privés, sauf en pays valaisan où actes et chartes sont écrits en bas latin jusqu'au XV"* siècle et au delà. En 1247, Jean, comte de Bourgogne, fait en ces termes une donation de sel au couvent de Romainmôtier : « Faisons savoir a touz ces qui verront ces présentes lettres que nous, pour le remède de l'arme de nostre père, et de la nostre, et de celle de la comtesse et de nos antessours, avons donne
^ Musée neuchâteîois, I, 15, 38, 112.
et occtroye a la maison de Romaimnoustier dix cliarges de granl sel a touz jours mais a paier en la semaine de penthecoste chascun an en nostre pois de salins et ils sont tenu de faire nostre anniversaire chascun an a toz jours... » Voilà un échantillon du style romand vers le milieu du Xni'"^ siècle. La langue française qui se forme si lentement, même en France, aura des difficultés particulières à vaincre dans un pays où, jusqu'à Jean Calvin, elle est sans cesse en retard de quelques dizaines d'années sur celle que parleront et écriront les voisins d'outre-Jura. Et puis le latin est demeuré la langue des gens cultivés, et puis une langue sans littérature est vouée à une très longue enfance. Effectivement, c'est à peine une littérature que ce qui nous en tient lieu durant le moyen âge.
Mais plutôt que de gémir sur cette misère, je vais essayer d'en dpnner un inventaire aussi complet que possible. Je dois même faire observer que la période du moyen âge a été jusqu'ici explorée trop peu pour qu'il soit permis de crier à l'indigence. Qui sait si des chercheurs — nous les attendons depuis longtemps — ne découvriront pas un jour quelque manuscrit, peut-être quelque chef-d'œuvre oublié? D'ailleurs, à partir du XV"® siècle, il souffle dans notre pays un vent de renaissance, et la réforme fera de la Suisse romande une terre bénie pour les lettres.