CHAPITRE I
Écrivains religieux et moraux.
I. Amédée, évêque de Lausanne; l'abbé Henri de Hautcrêt; Jean de Cors: Jean de Courtecuisse ; Jean de Brogny. — II. Le Mireour du monde.
Je n'aurai que fort peu de noms à mentionner au cours de ce chapitre. Ceux même que je rappellerai ne méritent que d'être signalés en passant. Le premier en date est Amédée ' , évêque de Lausanne (mort en 1 1 59), auteur d'un opuscule publié à Baie en 1517 et traduit* il y a quelques années : De Maria virginea maire homiliœ octo. Ces huit homélies ne brillent ni par la sobriété de la forme, ni par l'originalité de la pensée. Les cinquante et une homélies que nous avons de l'abbé Henri de Hautcrêt ' (Vaud) sont plus concises et plus claires, mais sans couleur ni relief.
Dans son Histoire littéraire de Genève \ Senebier cite « un prédicateur genevois distingué ; » mais il ne subsiste de Jean de Cors et de ses sermons qu'un bien vague souvenir. Le nom d'un évêque de Genève : Jean de Courtecuisse ' , est plus connu. Né au Mans, vers 1360, le futur prélat fit ses études à Paris et conquit en 1388 le grade de docteur en Sorbonne. Il joua un certain rôle à la cour du roi de France et soutint ce dernier dans ses conflits avec le pape
* Mémorial de Fribourg, I, 126, 168. De Montet.
^ Homélies sur la vierge Marie^ mère de Dieu (trad. par M. l'abbé Gremaud), Romont, 1866, in-8«.
* Archives de la Soc. d'hist. du canton de Fribourg, I, 237 et s.
5 Senebier, I, 107. De Montet.
Bonilace XIII. Aumônier de Charles YI, puis évêque de Paris en 1420, il remplit, durant l'absence de Gerson, les fonctions de chancelier de l'Université. Ayant encouru la disgrâce d'Henri V, roi d'Angleterre, alors tout-puissant en France, il dut échanger son siège contre celui de Genève, en 1422. Son épiscopat dans cette ville fut de courte durée. Jean de Courtecuisse décéda le 4 mars 1423. Il a composé, ou plutôt on lui attribue divers ouvrages. Il est certainement l'auteur d'un traité de politique ecclésiastique : De fide, ecdesià, pontifice, concilio generaW. La Bibliothèque de Genève garde de lui, en manuscrit, une traduction française du Traité des quatre vertus cardinales de Sénèque, La Biographie universelle veut en outre que Jean de Courtecuisse ait laissé deux écrits, qui n'ont pas été imprimés, sur « diverses questions de théologie » et sur « plusieurs passages de l'Évangile. »
On me reprocherait d'oublier un brave et généreux évêque de Genève, Jean de Brogny' (1343-1426) qui, s'il ne fut pas un littérateur, tenta du moins d'encourager les lettres en voulant doter la dite ville d'une université. « Le peuple, nous apprend Senebier, refusa l'offre par la crainte des désordres que les étudiants occasionnent aux citoyens. » Nous sommes devenus moins exigeants ou moins craintifs. Peut-être aussi, les étudiants d'aujourd'hui valent-ils mieux que ceux d'autrefois.
Signalerai-je encore le passage à Genève (1 403) et à Fribourg (1404) du fameux prédicateur Vincent Febrier \ qui, selon M. de Gingins, a « laissé une profonde impression dans nos contrées ? »
On verra jusqu'à quel point la Suisse romande peut réclamer une œuvre, dont quelques parties semblent originales et qui doit avoir été écrite dans notre pays. J'entends parler du Mireour du monde *.
Le tome quatrième des Mémoires de la Société d'histoire de la Suisse romande est consacré tout entier à la reproduction textuelle d'un manuscrit découvert, en 1835, dans le caveau des archives de
^ Réimprimé à la Haye, in-fol., 1728.
2 Senebier, I, 108. De Montet. Mém. et doc. Soc. d'Mst. et d'arch. de Genève, II (articles de M. E. Mallet).
" Arch. Soc. d'hist. du canton de Fribourg, II, 195 et s.
* Mém. et doc. de la Soc. d'hist. de la Suisse romande, lY (1845). Bibl. universelle, 4™« série, V, 481 et s. Histoire littéraire de la France, XIX.
La Sarra. M. Félix Chavannes, l'inventeur, fut très étonné, après avoir reconstitué cet ouvrage, qui était dans un état de complet délabrement, de constater qu'il s'agissait d'une excellente trouvaille. Ce manuscrit, formant un volume gr. in-8° de 1 1 2 pages, devait dater du XIV"^ siècle; il ne mentionnait ni la date de sa rédaction, ni le nom de son auteur. De nombreuses recherches, des conjectures aussi plus ingénieuses que solides, amenèrent M. Chavannes à supposer que le livre en question, intitulé : Le Mireour du monde, avait été composé par l'un des deux chapelains établis à La Sarra, dés 1 363, pour y célébrer des messes sur la tombe des sires du château. Il tenait que le Mireour ne pouvait être qu'un ouvrage original. A la vérité, aucun des livres portant le même titre et consultés par M. Chavannes, ni Vlmage du monde de Messire Gossuin, ni VÉtat du monde de Rutebeuf, ni le Miroir des histoires du monde de Jehan de Vignai, ni d'autres, ne paraissaient avoir inspiré directement le philosophe du Mireour. Il n'en était pas moins étrange qu'un traité, aussi remarquable par le style et la pensée, fût resté enfoui dans les archives de La Sarra, car le manuscrit renfermait un véritable trésor de nobles et profondes méditations sur la vie morale et religieuse. Qu'était-ce, en réalité, que le Mireour? Un grand poème en prose sur les vertus et les vices de l'humanité, poème d'une belle simplicité, d'une singulière élévation, d'une sagacité merveilleuse par endroits, d'une mesure parfaite. Rien de cette confusion, de ces subtilités, de ce mysticisme que l'on rencontre dans la plupart des ouvrages similaires de l'époque. L'écrivain est à la fois enthousiaste et naïf, lyrique et pondéré ; il offre un curieux mélange de qualités précieuses et qui s'excluent d'ordinaire. D'autre part, sous la plume du moraliste, deux rivales, la langue d'oïl et la langue d'oc, se combattent encore, celle-ci absorbée en fin de compte par celle-là.
On conçoit aisément les perplexités et, malgré la solution qu'il accepta, les doutes persistants de M. Chavannes. Mais quel honneur pour la Suisse romande si le Mireour était sien 1 Quelle riche aubaine pour la littérature française !,.. Je me suis mis jusqu'ici au diapason de M. Chavannes, qui est orfèvre, je veux dire inventeur. Somme toute, ses hypothèses et son admiration ne devaient pas se maintenir intactes. En 1847 déjà, M. Louis Vaucher démontrait, avec preuves très convaincantes à l'appui, que le Mireour du monde était un parent très rapproché de la Somme le Roy, qu'on appelle aussi : Les livres royaux des vices et vertus, le Miroir du monde, etc. La Somme le Roy fut écrite par Laurentius Gallus, confesseur de Philippe III, le
Hardi, sur l'iiivitalion de ce deriiiei". Elit; est de la fin du XIII"'^ siècle. Elle traite « des vices et des vertus, » comme l'un de ses titres l'indique. A l'exemple du Mireour, elle débute par un commentaire des « dix commandements de la Loy. » Le plan des deux ouvrages est identique. Bien plus, la simple confrontation des deux textes accentue le caractère de conformité entre l'un et l'autre. A part quelques différences de langage, erreurs de copistes, omissions, adjonctions ou suppressions légères, des pages entières de la Somme et du Mireour présentent l'analogie la plus évidente. M. Vaucher pouvait conclure en ces termes : « 11 n'est guère possible de conserver des doutes sur l'identité de la Somme le Roy et du Mireour du monde, »
J'ai pu et dû me persuader que l'opinion du philologue genevois était absolument fondée. Mais, comme lui, je me suis confirmé avec le plus vif plaisir dans l'idée que le Mireour n'était pas qu'une copie plus ou moins exacte, plus ou moins réduite surtout, de la Somme le Roy. Sans rien sacrifier à ce patriotisme de mauvais aloi qui consiste à s'approprier le bien d'autrui, pour peu que les circonstances s'y prêtent, j'arrive au résultat suivant : le Mireour est un remaniement original, parfois très supérieur au texte primitif, du livre de Laurenlius Gallus, ou Lorens. L'auteur du manuscrit de La Sarra est une intelligence indépendante, qui s'est assimilé une bonne part des méditations de son devancier, mais qui, en place de s'assujettir servilement à son modèle, sut émonder avec un rare bonheur les floraisons touffues de la Somme. Sa langue, plus ferme et plus expressive, sa pensée plus claire et plus vivante, sa philosophie plus pénétrante et plus large, font de lui l'un des éloquents moralistes du moyen âge.
Tout le chapitre des « sept péchés mortels » l'emporte de beaucoup sur le chapitre correspondant de Lorens. Il y a là une abondance de réflexions, une autorité de parole, une richesse d'expérience qui décèlent un homme éminent par les talents de l'esprit et les vertus du cœur. Les vices du siècle ont leur censeur, qui n'est pas loin d'être un maître, — un maître dont la rigueur est tempérée de charité chrétienne. La charité, c'est là ce qui sépare essentiellement le Mireour de la Somme, bien indulgente elle-même en regard d'autres livres poursuivant un but semblable, — la charité 1 une sorte de sympathie universelle et d'incommensurable amour.
Je n'abandonnerai pas le Mireour avant d'en avoir transcrit quelque passage lui appartenant en propre. Je choisis le début du cha-
pitre sur « les sept péchés mortels ^ » : Qui ne donne que aime ne prent que désire. Joie, lééche (liesse) et bonne vie voudroit chascun avoir, et le désire. Et nul ne veut la mauvaise vie laissier. Nul n'est si fol qui ne donast volentiers le mauvais pour le bon, et un mauvais cuer pour un bon, et une mauvaise asme pour une bonne. Et pour coi ne donnez-vous une mauvaise amour pour une bonne?... La bonne amour fait bon le cuer ; la bonne vie fait bonne Tasme. Pour che, te di, et te loe et te pri que si tu veus à bien venir, et avoir paix et joie, et lééche en ce siècle et en l'autre, si pren au commenchement bien garde à cui tu done l'ajnour de ton cuer. Quer chest le plus bel trésor que tu aies. Qui ton amour a, il a ton cuer, et qui ton cuer a, il a queuques tu as. Si comme on seut (est accoutumé de) dire : qui le vilain a, il a la proie. Pour elle, demande Dieu ton amour. L'amour si est comme la rachine de l'arbre ; et si, comme Dieu dist en l'Évangile : de bon arbre, bon fruit, aussi de mal arbre mal fruit. Ainsi de bonne amour, bonne vie, et de mauvaise amour, mauvaise vie. Pour che dist bien saint Augustin : que vertu est amour bien ordenée. L'une amour est charité, qui est rachine de touz biens. L'autre, convoitise, qui est rachine de tous maux. L'une aemplit le ciel où sont les éleus, l'autre aemplit l'enfer où n'a amour ne ordenanche... »
Ceci ne sent point le chef-d'œuvre. La simplicité de la langue et du procédé est presque enfantine. Admirerons-nous moins cet accent de sincérité naïve et de tendre exhortation ? Commettrons-nous péché d'enthousiasme en admirant ?
Je crains d'abuser des citations. On lira volontiers, j'en suis sûr, l'extrait suivant : <' Si tu es une grant dame vestue de soie ou d'autres dras rieches, tu ne dois mie despire (mépriser) ta pauvre voisine. Quer quant nous vendrons à la grant feste où nous alons plus que le trot, on ne fera mie feste de la sarpiliére, mais de ce qui est dedans. Pour ce dont, ne dois-je nuli despire. Quer chascun est mon frère germain, nenne sans plus d'Eve et d'Adam, ains est fils (de) Dieu, le mien Père; et dit aussi bien sa Patenotre, comme je fais. Et est aussi bien fils de la sainte Église, comme je suy. Et au mesme héritage nous attendons. Pour ce, ne doi-je nuli despire, mais amer et honourer comme mon frère germain par deux fois, et croire de chascun qu'il vaille mieux de moi. »
Voilà le ton du livre. Le style est encore bien embarrassé, la lan-
• J'observe l'orthographe de l'édition Chavannes; j'ajoute les accents.
gue bien informe. Il y a de la monotonie dans l'expression comme dans la pensée, des longueurs et des redites. Mais quelle douceur et, par instants, quelle force 1 Avez-vous été frappé de « celte feste où nous alons plus que le trot? » Plus loin, le moraliste s'écriera : « Il ne faut (manque) que une chose, si comme Sénéque dist : c'est qu'on die vérité. »
Et maintenant quel est l'auteur du manuscrit de La Sarra, ou plutôt de ce remaniement de la Somme le Roy ? Je ne serais pas éloigné d'admettre, sur ce point, les conjectures de M. Félix Chavannes. Nous serions alors en droit de prétendre que le Mireour nous appartient un peu. Mais je n'affirme rien, laissant à d'autres le soin de se livrer à de plus sérieuses investigations. Un scrupule m'arrête encore : les additions qui font le mérite et l'originalité du Mireour ne sontelles pas empruntées à droite et à gauche, peut-être à l'une ou à quelques-unes de vingt ou trente éditions manuscrites de la Somme Lorens ? Sans doute, pour une partie que je n'ai pas réussi à déterminer. En tout cas, le manuscrit exhumé par M. Chavannes n'est pas qu'une copie ; il renferme nombre de choses inédites et de prix.
Parlerai-je encore de la composition de ce traité ? Après le défilé des péchés, avarice, orgueil, luxure et les autres, nous parvenons au point « où fine le roman des vices et commence le livre des vertus : »
Si tu veus vivre franchement Appren à vivre liéement.
Si tu me dis com' on l'aprent, Je te le dirai maintenant.
Et il le dit, mais le lecteur devra se persuader d'entrée <^ que ceste vie n'est fors que mors. »
La Bibliothèque de Genève possède un manuscrit : Le Mirouer du monde ^ , bien inférieur au Mreoitr et qui n'est, selon le savant bibliographe von Praet, que « l'ouvrage de Gauthier de Metz déguisé par quelques légers changements, h Le traité de Gauthier de Metz : La
' Bibliothèque universelle, 4™° série, V, 489. Catalogue de La Vallière, n"» 2721, 2722. Bulletin de VInst. nat. gen., II, 104 et s. Brunet (article Mirouer). Mélanges de G. Favre, 1. c.
Mappemonde ou l'Image du monde, date da miliea du XIÏÏ™^ siècle. L'auteur du Mirouer affirme, à la vérité, qu'il a consulté « plusieurs beaux et exquis livres » pour « composer en langue galique ou Françoise et rédiger en rimes ce présent livre intitulé le Mirouer du inonde, » Cet adaptateur a nom François BufTeteau, secrétaire ducal, natif de Vendôme. Je n'insisterai pas, le Mirouer ne se rattachant nullement à l'histoire littéraire de notre pays.
Si nos écrivains, qui ont fait des traités de morale ou de religion sont fort clairsemés et n'attirent en général ni ne retiennent l'attention, il n'en est'pas de même de nos chroniqueurs et annalistes, dont quelques-uns sont esprits fort distingués.