‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 15 sur 76 · CHAPITRE II Historiens, chroniqueurs et conteurs · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Historiens, chroniqueurs et conteurs

I. Les Chroniques et annales des chanoines de Neuchâtel. — II. Le Recueil dit chanoine anonyme. — III. Les entreprises du duc de Bourgogne contre les Suisses, par David Baillod. — IV. La plus ancienne chronique de Genève. — V. Adhémar Fabri et les Libertés et franchises de Genève. — VI. Jean Servion et ses Gestes et chroniques de la maison de Savoie. — VII. Jean Bagnyon, avocat des libertés de G-enève; son Roman de Fierabras. — VIII. La Vie de la bienheureuse Louise de Savoie. — IX. A Fribourg : Cuno d'Estavayer; Jean Gruyère.

La Suisse romande n'ofïre, avant le XVI""^ siècle, aucun document littéraire qui ait la valeur des Chroniques ou Annales ' des CHANOINES DE Neuchatel. Lc précieux manuscrit qui les renfermait demeura fort longtemps ignoré ; il ne fut découvert que par une sorte de hasard. Samuel de Pury, le « Grand Conseiller, » comme on l'appelait, s'occupait, en 171 4, de recherches historiques et diplomatiques, destinées à établir rimmémorialité de l'indigénat helvétique des Neuchâtelois. Il avait fouillé les archives de sa ville

' Extraits des chroniques ou annales écrites autrefois successivement par les chanoines du chapitre de Notre-Dame de Neuchâtel, Neuchâtel, 1839, in-8; 2'"^ édition, Neuchâtel, 1884, in-12. Mémoires du chancelier de Montmollin, II, 301. Schîveiz. Geschichtsforscher, VI. Musée neuchâtelois, 1873, p. 34. Biogr. neuchâteloises, I, 188 et s.

natale, pendant un certain nombre d'années, sans que rien lui eût révélé l'existence des Chroniques. « Un jour, a-t-il raconté, j'aperçus d'énormes in-folio délabrés et abandonnés aux vers. C'étaient de très vieux missels, l'un de notre collégiale, l'autre de l'abbaye de Fontaine-André, qui couvraient un manuscrit grand format de quatre ou six ponces d'épaisseur. Un premier coup d'œil jeté dessus me le fît repousser par la difficulté de déchiffrer de vieux caractères presque effacés; je ne sais par quel mouvement secret je revins à ce manuscrit. » Que ce pauvre in-folio, exposé à toutes les injures du temps, fût tombé entre les mains d'un homme moins habile ou moins patient, et notre pays se voyait frustré à tout jamais du monument le plus remarquable de sa culture intellectuelle avant la Réforme, et la langue française — on peut le dire sans exagération aucune — possédait un chef-d'œuvre de moins.

« L'origine et la première date de ces annales, ajoute de Pury, ne pouvaient plus être connues, à cause du mauvais état de ce manuscrit. Une partie de la couverture manquait, et les 88 premières pages étaient emportées ou si gâtées, qu'il n'était pas possible d'en tirer parti. Je m'emparai de ce vieux rogaton. » Malheureusement, de Pury, qui s'était mis passionnément à recopier « le vieux rogaton, » fut interrompu au milieu de sa besogne par un ordre de la cour de Berlin. On le mandait à Baden, en Suisse, où devait être conclue et signée, entre l'empereur et le roi de France, la paix dont les préliminaires avaient été arrêtés à Radstadt. Une cruelle déception l'attendait à son retour. Un incendie ayant éclaté à Neuchâtel pendant son absence, le manuscrit original fut dévoré par les flammes, grâce à l'inconcevable négligence du ministre Choupard auquel de Pury l'avait confié, et qui se « faisait fête, paraît-il, de le copier, avec une version en langue moderne à côté du texte. » Et il ne nou& est resté de ces merveilleuses chroniques, si intéressantes à tant d'égards, si riches de renseignements et parfois d'un style si rare, que les trop courts extraits que M. de Pury en avait faits avant son départ pour Baden. Tous les curieux de notre histoire, tous les amis de nos lettres nationales regretteront amèrement cette perte ; ils ne s'en consoleront à moitié qu'en songeant à ce qui nous a été conservé de ces pages mémorables.

Les Chroniques remontent, selon toute apparence, au commencement du XIV"'^ siècle. Les chanoines de la Collégiale de Neuchâtel étaient gens instruits et modestes, sur lesquels nous avons fort peu de détails. Ils ne se bornèrent pas à retracer, d'une plume fidèle et

souvent éloquente, les faits et gestes de nos ancêtres. Nous verrons qu'ils s'essayaient à la poésie, qu'ils composèrent des mystères, celui de la Nativité, celui de la Résurrection. Mais, pour l'instant, leurs chroniques seules attireront notre attention.

On n'a pas oublié que le manuscrit retrouvé par Samuel de Pury était incomplet. Les 88 premières pages en avaient disparu. Les suivantes, écrites en un latin fort dégénéré, sont l'œuvre d'un chanoine qui se répand volontiers en complaintes sur les progrès de la forme républicaine en Suisse, aux dépens de la grande et petite noblesse, dont il prévoit la ruine prochaine. Il y avait, selon de Pury, l'étofïe d'un diplomate en ce chroniqueur; les notes très maigres (|ue nous pouvons consulter sur son récit m'ohliiiciii à passer outre. Sa narration embrasse un espace de près de vingt années, à partir de 1377.

Les annales furent continuées en mauvais latin, jusqu'en 140'), par Pierre de Visemeau et Claude Mestral, qui s'étendent sur les alliances des comtes de Neuchâtel avec Soleure et Berne. « Des choses bien vues et plusieurs observations de la plus saine politique, » dit M. de Pury, constituent le mérite de l'un ou l'autre fragment des chroniques dues à Pierre de Visemeau. Aussi piètre latiniste que les précédents, d'ailleurs, Jean de Diesse, partisan déterminé du régime féodal, récrimine jusqu'en 1425 contre les tendances révolutionnaires de la ville de Neuchâtel, qui ne pensait à rien moins qu'à se joindre à la ligue des Confédérés, à se rendre indépendante et à chasser le comte Conrard, auquel « les bourgeois cherchaient querelle à tout moment. » Le chanoine Rollin Maillefert changea de langue — et de langage. 11 substitue le français au latin, il ne se gêne point de blâmer la roideur impérieuse de ce Conrard, que Jean de Diesse avait complaisamment vanté. La faiblesse de sa vue ne lui permit bientôt plus d'écrire lui-même; Guy de Cottens rédigea les chroniques sous sa dictée. De Pury nous a légué, de cet annaliste, le court morceau que voici :

« Le dict Segnour Comte Jehan (de Neuchâtel) estant postoulé par la Segnourie de Berne et ville de SoUoure, leur bailley aide par hommes d'armes, en virtou de la Combourgeoisie, tut et ensi que estoit costoumier faire et se portey son bénin sir Père Conraud (cui Dieu pardoint), remonstrant les dits de Berne et Solloure comme quoy le Doue de Milan comtemnant toutes joustices et rasons, sans voloir se desportey de ses invasions et meprisements à l'endroit de ceux de Suitz, Uri et Lnterval : partout besoingnoit que tuts

léalx Comborgeois amez et partisseurs des Ligues et confraternaiges, prestassent mains et force tant et si long que le dict Doue restaublit et rempollit les dicts de Suitz ; prestement a forni le Segnour Comte Jehan sa bandeyre, aussi les Borgeois à ce semblablement exhortey : si que nos dicts gens de guerre ensemble ceux de Solloure, Berne et autres gambadirent par delà le Valis et monts blancs, et comportait ycelle bande seix voir octe mill, porchassant et dépiesçant de ça de la les Domizels et gens d'armes dou Doue, si que vaulx et chastels mies fourent prins et sangnés : Ce oyant et vedant le cauteleux Sire, et que temps prou ne avait de encheviller nouvelles practiques et delealtés, font contrainct bramey miséricorde, mesmement bailley ugne charrée de florins biancs doubles et testons, et de prime se desportey des terres et doictures que il avait méchamment invadi : En après quoi retornérent les Ligues par deçà ung chacung en son héritaige ; prou trépassirent là des nostres aussi dou val de Reul,et ne a vollou M. de Vallangin les nommerer. » J'ai transcrit ceci littéralement, sans modifier l'orthographe, sur l'extrait laissé par Sanmel de Pury. Ce récit date de 1 422 ; il se place entre les chroniques de Froissardet les ballades de Charles d'Orléans. On aura remarqué l'énergie et le pittoresque de diverses expressions ; j'abandonne aux philologues le soin de faire sur ce texte une étude de grammaire comparée.

Pierre Marquis vint après Guy de Cottens. C'était un homme fort instruit pour le temps et familier avec tous les détails de l'administration. Le comte Jean recourut souvent à ses lumières. Le bon sens du chanoine égalait son savoir. M. de Pury ne craint pas d'employer le mot de « génie » à propos de Pierre Marquis. Au fond, j'imagine que le « Grand Conseiller » manifeste un aussi vif enthousiasme... Écoutez plutôt : « Ce Pierre Marquis, nous dit-il, était véritablement homme d'État. Il est assez singulier que j'aie trouvé dans ce peu de lignes, écrites en 1440, une doctrine que je n'ai cessé de prêcher depuis le mois de décembre 1 707 ; je veux parler du pressant besoin où est ce pays (Neuchàtel) de tenir à la Suisse par tous les côtés possibles. » Quand deux esprits se rencontrent, ils se persuadent vite qu'il y a, dans leur cas, un peu de ce hasard qui fait que les beaux esprits se rencontrent toujours. Il n'est pas contestable que Pierre Marquis fut un politique clairvoyant et un patriote avisé. Ce n'est pas encore le « génie, » cela. De Pierre Marquis, écrivain, je ne puis parler sur la foi d'un extrait de trente lignes, les seules de lui qui nous soient parvenues. Je serais plus porté à louer sa diplomatie que son style, qui a cependant de l'aisance et de la fermeté.

M. de Piirv a moins d'admiration pour son homonyme Henri PuRY DE Rive, qui, toutefois, « pensait judicieusement et s'exprimait avec naïveté. » Les chroniques de. ce chanoine partent de l'année 1444 et s'achèvent en 1455; si j'en juge par les trop courts fragments qui nous en ont été transmis, son mérite littéraire est infiniment supérieur à celui de tous ses devanciers. Connaissez-vous rien de plus simple à la fois et de plus beau que ce passage? Le Dauphin de France arrive aux portes de Bâle avec une nombreuse armée. Henri Pury, qui avait été délégué, avec un autre membre du Chapitre, auprès du pape Félix V, alors siégeant au concile de Bàle, se hâte de terminer ses affaires et de reprendre la route de Neuchàtel. Son compagnon et lui croisent, vers la fin de leur première journée de marche, le contingent des 1600 Suisses qui s'étaient détachés du camp des Confédérés avec ordre de défendre à tout prix la cité menacée. Et le récit d'Henri Pury commence :

« Grandement esbahis et marris fûmes-nous, trouvant ycelle bande tant petete, au demourant joyeuse et advenante; oncques ne se vit jouvenesse plus merveilleusement belle et adcorte ; les nostres (c'est-à-dire des Neuchâtelois) estoient là cinquante sous-ordonnance de Albert de Tissot, vaillant chevalier, nous témoingnant force aise et contentement de notre improvise advenue ; de ce advisey tout d'abord aulcung des principaux des Ligues, yceulx nous requinrent leur bailler dévisement des choses à nous cognues à l'endroit de Basle : sur ce, leur remontrâmes que l'ost du Dauphin comportait vingt et cinq voire trente mille Arinaignacs, champoyants et spoliants monts et vaulx par ^lenlour la ville et circuit d'ycelle, et sembloit ugne entreprise non humaine de voloir avecque si petet reconfort gaigner les portes à rencontre de telle épouvantable moultitoude. Ung des dicts Seigneurs des Ligues (et sembloit ycelui Chevalier par grave et superbe prestance avoir aiictoritey) respondit : Si fault-il que ainsi soit fait demain, et ne povant rompre à la force les dicts empeschements, nous baillerons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armaignacs. » Cette héroïque réponse frappe d'autant plus ((ue les Suisses tinrent leur promesse à la lettre. Une poignée de braves que, dans son Journal, le futur Pie II, simple ecclésiastique en ce temps, compare aux défenseurs des Thermopyles,une poignée de braves s'attaqua gaîment à un ennemi vingt fois plus nombreux. Tous périrent, sauf quelques-uns, et ceux-ci furent punis de mort ou de bannissement par leurs cantons. Nos intrépides ancêtres étaient de vrais Spartiates; ils entendaient, eux aussi, que l'on sortit d'une

bataille « dessus ou dessous. » Vaincre ou uiourir; fuir, jamais. Parmi les Suisses qui échappèrent au massacre, se trouvait un l)ourgeois de Neuchàtel ; « recognu san de corps, non feris ne mortris, a esté le dict Jehan Fevre moult onni et déjeté de touts comme vilain et déléal, debvant bien plustôt aller lui aussi de vie à trepassement que délaisser les bandières des Ligues ensemble ses braives compaignons et frères occis. » Henri Pury a narré, comme on voit, l'un de nos plus glorieux faits d'armes. Et avec quelle émotion et avec quelle fierté ! Ce Neuchàtelois a l'âme suisse. Aussi ne cesse-t-il de recommander l'alliance conclue avec la Confédération. Selon lui, « nulle chose ne povait estre plus proufitable. »

Deux amis très intimes, Philibert Cathelan, « domzel de Romont » et Loys de Terraux se partagèrent la succession d'Henri Pury de Rive, pour la remettre, vers 1464, entre les mains du plus illustre des chanoines de Neuchàtel : Hugues de Pierre. « Je n'ai, dit Michelet dans son Histoire de France, rien lu de plus vif ni de plus français » que les chroniques de cet écrivain d'autant d'esprit que de science. Les chanoines dont je me suis occupé jusqu'à cette heure sont, à part Pury de Rive, des diplomates adroits ou d'honnêtes annalistes, ou tout ensemble. Hugues de Pierre est tout cela; de plus, il est un lettré, et je ne crois pas qu'il existe du XV'"^ siècle une œuvre où notre langue ait fait avec plus de succès ses preuves de concision, de vivacité, d'énergie. Soyons reconnaissants au « Grand Conseiller » de l'heureuse inspiration qu'il a eue de copier une bonne partie de ces admirables chroniques! Déplorons aussi qu'il « n'ait pas eu le temps de tr^anscrire » le reste de « ce gros volume si misérablement perdu ! » Cette double impression de joie et de regret que l'on éprouve à chaque instant en parcourant les extraits de Samuel de Pury, saisit avec une singulière puissance le lecteur qui a savouré une fois la prose alerte et nerveuse d'Hugues de Pierre. Que d'anecdotes gentiment contées, que d'ingénieuses réflexions, puis, tout à coup, dans les récits de batailles, quel style et quelle allure d'épopée 1 Le talent du chanoine étonne par sa variété et par sa force. Il se meut à l'aise au milieu de tous les événements, plaisants ou tragiques, et il atteint sans peine au chef-d'œuvre. Voici l'occasion de parler de «génie; » nous ne reprocherions pas à de Pury l'abus de l'éloge, s'il s'était servi de ce mot à l'adresse d'Hugues de Pierre.

Comme l'on n'admet pas, sans se faire prier, qu'un tout petit pays produise de grands hommes, et des grands hommes inconnus,

par surcroil, je vais donner la parole à l'éloquent chanoine. Il plaidera mieux que moi la cause de son talent. Avant d'aborder son tableau des guerres de Bourgogne, je citerai l'historiette suivante : Charles de Bourgogne, qui n'était pas encore Charles le Téméraire, avait écrit, en 1465, au comte Rodolphe de Neuchâtel, pour l'engager à lui amener son fils Philippe. Le comte n'osa point refuser l'invitation ; dés qu'il fut arrivé à la cour de Bourgogne, le duc Charles le pressa de se joindre à lui pour guerroyer contre Louis XI :

« Telle ayde luy desnia le dict Comte Rodolf, pour ce que sa bonne Comté est gysante en l'esclave des Ligues Suisses, et partant a toujours en paix avecque le roy Loys que grandes alliances a estreint avecque les dictes Ligues, ne povant, ne debvant se despartir d'icelles aulcunement, estant frère et Bourgeois de Soleure et Berne ; au demeurant se reconnaissoit homme liège et obligé serviteur de Monseigneur Duc père pour les terres et Chastels que il tenoit en Bourgongne, Mareschal en icelle, et partant dispos tout sur le champ de chevaucher de sa personne, et bailler chassement de corps et vie comme juste. De tout quoy satisfaict le Duc fils, comme juste aussi, alla nostre Sire Comte Rodolf ensemble son petit Philippe devant Paris; là ne se fit grande tuerie, non plus en la bataille de Monthléry ; bandes si grandes se epevantérent des deux parts. Et après le comte Rodolf fict conduite de quatre mille Bourguignons à cheval devers le Duc de Bourbon : quoy faict est retorné par deçà au grand soûlas des siens de la Comté, laissant tottesfois pour bonnes causes es mains du Bourguignon son cher Philippe festoyé et mignonne tant et tant. » Ce n'est pas la sécheresse de Philippe de Commynes, cette froideur sans cesse en garde. La fantaisie, l'imagination sont de la partie. On sent bien qu'Hugues de Pierre n'est pas qu'un homme d'atïaires écrivant : « A la fin du compte, qui en aura le proufict, en aura l'honneur. » Il préfère être un homme de cœur.

.l'ai hâte d'en venir aux guerres de Bourgogne. Samuel de Pury ne nous a point transmis les appréciation^ d'Hugues de Pierre sur ce duc Charles qui, suivant Commynes, n'était « pas assez puissant de sens et malice » et sur ce roi Louis, « un maistre avec qui il falloit charrier droit; » il nous apprend seulement que « c'était un tableau bien fait. » .le néglige les bagatelles de la porte et je tianscris le morceau capital des chroniques de notre chanoine. Nous sommes à la veille de Grandson et Morat :

« A grandes chevaulchées venoit le duc Charle ayecquî moult gens d'armes de pied et de cheval, espandant la terreur au loin par son

ost innumérable ; là estoient cinquante mill, voir plus, hommes de guerre de toutes langues et contrées, force cannons et aultres engins de novelle facture, pavillons et accoustrements touts reluisants d'or, et grande bande de valets, marchands et filles de joyeux amour. Semblable moultitoude bruyoit de loing, et bailloit épevantement es confins. De tout quoy bien advisés, les Seigneurs des Ligues lost ordonnèrent deux cents hommes d'armes et cent de Soleure, à celle fin reconforter la ville de Neufchastel et tenir dedans. Ceulx de la Bonneville(Neuveville), Biel, Cerlier et Landeron arrivés en haste furent ordonnés à la garde de la Tour Bayard, où faisoit beau voir accourre pareillement touts les hommes forts et gens de bien de la Comté, aussi ceulx de M. de Valengin... Bonne garde ainsi faicte et ordonnée, apparoit l'avant-bataille des Bourguignons, cuidant descendre par la Tour Bayard et criant aux nostres de retrayer la chaîne et * bailler passage, sinon touts pendus seroient. A telle semonce ne fust respondu que à grands coups d'arquebuzaides; tant et si bien furent frottés les plus curieux et hardis Bourguignons, que touts virèrent doz. Le Comte Rodolf, bien qu'il eut prins demeure en la ville de Berne, alloit et venoit, se treuvant cy et la où besoing estoit, et ne faillit d'apparoir incontinent après la novelle que la Tour Bayard estoit assaillie, ayant avec lui les archers du Rheutelin qui tenoient le pont de Thiele et Landeron. Arrivés dedans la ville, la nuict, les dicts archers forains prestèrent serment, tout ainsi que jà avoient faict les aultres de se comporter fidèlement envers Messieurs des Ligues, et furent conduicts et logés à Boudry et Rochefort.

« Sur ce, le grand duc Charle voyant le passaige de la Tour Bayard clos aux siens, chemina sur Jouxgne et posa son ost devant Grandson, la où par vanitude et superbie fit monstre de ses puissances et richesses si grandes que pareilles ne furent oncques par deçà. Les seigneurs des Ligues et Alliances avoient octe cent des leurs dedans la chétive Grandson, enjoint à iceulx de la tenir et défendre à oultrance, à quoy ne faillirent. Assauts l'ung dessus l'aultre, tours et murailles ja dépiécées ne peuvent abastre le courage des assaillis ; ains se ruèrent-ils comme lions, de jour et nuict, dessus les assaillans, espérant après Dieu en 'a prompte assistance des Ligues. De vray trois cent de Berne, aussi des nostres bien cent, bourgeois et aultres du lac, resolvant porter ayde aussi provisionnement aux frè- . res de Grandson, parassemblérent force batteaux à Neufchastel ; et parlement ordonné pour l'heure de vespres, tous se ëbattoient d'entrer, nul ne vouloit estre le dernier. Mais possible ne fut de tendre

main ne nourriture aux pauvres assaillis jà relrayés dedans le Ciiastel; et les nostres ne treuvant que brandons et fumée en la ville et Bourguignons mill et mill deçà delà en bonne garde, si furent contraincts de revenir gémissants. »

La belle et forte langue, la large et vivante manière ! Que de traits heureux, et comme l'historien et le poète savent se rencontrer sans jamais se nuire ! C'est éloquent et sincère, et d'une grandeur vraiment épique. Mais le récit se précipite. Les Bourguignons se sont emparés de Grandson par la ruse ; les braves qui défendaient le château, brisés par la fatigue, n'ayant plus ni vivres, ni munitions, se sont rendus à condition d'avoir la vie sauve. Comment le duc Charles tiendra-t-il parole? Il « faict pendre par horrible méchanceté ces gens de bien. » Après Grandson, Vaumarcus tombe au pouvoir de l'ennemi. Le péril est extrême. Le comte de Neuchâtel est sérieusement menacé. Les secours attendus sont longs à venir. Enfin, l'armée des Suisses approche, l'espoir et la confiance renaissent.

« Sur ces entrefaictes, poursuit Hugues de Pierre, les Alliances Guidants porter ayde et délivrance aux leurs de Grandson, arrivent à Neufchastel à grands sauts avecque chants d'allégresse et fourmidable suitte (seize mill disoit l'ung, vingt mill disoit l'aultre) touts hommes de martials corpsages faisant peur et pourtant plaisir à voir. Incontinent informés par nos gens de la déléalté et cruauté du Duc et misérable condition des braves de Grandson (icelle novelle allant de bouche en bouche, du premier au dernier), les dicts Messieurs des Ligues tesmoingnèrent courroux si furieux, que dire ne se peut, reniant jurant touts (chevaliers et aultres) que vengés seroient leurs frères par sang et vie sans nul repis ; ne volurent pas ainsi perdre temps à se nourrir ne délasser en la ville, ains du mesme pié allèrent se loger en Auvernié, Corcelle... »

Les Confédérés s'avancent ; tous les cantons et toutes les villes ont envoyé leurs contingents. Le chroniqueur nous indique la marche de ces vaillants guerriers, de ceux de Soleure, Berne, Lucerne « et aultres desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom. » Bientôt les deux armées sont en présence. Les « Ligues, » découvrant toute la « fourmilière » des Bourguignons près de Concise, « font planter en terre piques et bandières, et par commun accord, à genoulx, requièrent fabveur du Dieu fort. » L'ennemi s'imagine qu'il vaincra sans combattre. Et le duc de se réjouir : « Par saint Georges, ces canailles crient marci ; gens de canons, feux sur ces vilains ! » Mais ces fanfaronnades n'intimideront personne. Soudain, « les Ligues,

comme gresie, se ruent dessus les siens, taillant et dépiesçant deçà delà tous ces beaux galants. » Les Bourguignons résistent si mal au choc formidable des Confédérés, que leur armée en fuite ressemble à « fumée épandue par le vent de bize. » Les pauvres guerriers que le duc avait « cordés » quelques jours auparavant furent « incontinent décordés et portés en triomphel honneur, » j)uis ensevelis avec armures bourguignonnes sous chacun d'eux.

Le butin fut immense. « Un chacun en eut son soûl » et même plusieurs s'en « sont faicts commodes. f> Cependant les guerriers suisses prenaient encore plus de plaisir « en icelle bonne feste à trouver dagues et fers de piques » et toutes les belles armes abandonnées par les Bourguignons sur le champ de bataille, que les autres dépouilles; le chroniqueur observe, avec son bon sens et sa clairvoyance toujours en éveil , que de « grandes mauvaisetés » pourraient bien être la conséquence de tant « de preciosetés conquestées et non encore connues es ligues », et il prévoit que, dans un prochain avenir, « simplesse » pourrait bien être « déjetée par argent. » Hugues de Pierre ne devait avoir que trop raison.

Suivons rhistorieo 1 Le château de Vaumarcus est resté aux mains des Bourguignons, qui se figurant y être en parfaite sûreté , ne « souloient faire aultre que joyeux banquets. » On conçoit qu'ils furent « grandement ébahis, » lorsqu'ils apprirent la déroute de leuV maître. Ils « auroient tost été prins comme ras, » si un traître ne les avait «meit hors en la nuict. » Lorsque les Confédérés pénétrèrent dans le château, « au petit piquant du jour, » les chevaliers du duc étaient hors d'atteinte, il fallut se consoler de la déconvenue. L'armée suisse se reposa quatre jours et « messieurs des Alliances retornérent en leurs maisons. »

Le lecteur aura été frappé sans doute par ce style pittoresque et coloré, par ces mots qui font tableau, par ces courtes réflexions qui résument à merveille les vives impressions de l'écrivain. Hugues de Pierre parle le langage que parleront Brantôme, Rabelais et Montaigne, ce langage dont l'aisance charmante, l'exquise fantaisie ou les belles hardiesses ont paré les chefs-d'œuvre les plus français de toute notre littérature. 0»e les uns, les pédants, se battent les flancs pour atteindre à l'originalité, que les autres, les sots, mettent en procès-verbaux insipides les plus hauts faits de l'hisotire, notre chroniqueur n'imitera ni les premiers, ni les derniers. Il écrira de verve, avec tout son cœur chaleureux et passionné. Il sera mieux qu'un conteur : un homme, auquel rien d'humain n'est étranger et qui fera passer dans son récit toutes les émotions de son âme.

Je reviens à la chronique inêine de notre chanoine ! Aussi bien nous ne connaissons que le prologue des guerres de Bourgogne. A Grandson succède Morat. Le duc « cuidant racoustrer son affaire, » envoie mille Bourguignons et Savoyards « pour faire sacs et pillages » en terre confédérée, aux environs de la petite cité moratoise. Le comte de Romont, qui est à la tête de cette troupe, subit une honteuse défaite. Cet insuccès n'aurait-il pas dû apparaître à Charles le Téméraire comme « une vraye admonition du ciel? » Assurément, si « chrestienne |)ensée » avait eu prise sur cet aventureux personnage. Le duc rassemble autour de Morat une armée de prés de cinquante mille hommes « machillants comme garibels (espèce de scarabées destructeurs de la vigne) tout le pays. » La ville est défendue par le chevalier Adrien de Bubenberg, qui commande à douze cents « bons compaignons de Berne et de Fribourg. » Morat tient malgré le bombardement et lés assauts meurtriers. Les Suisses arrivent en nombre et le combat s'engage. Laissons à Hugues de Pierre le soin de narrer :

«... Et, le vingt et deuxième jour de .luing, à l'aube (après prosternation et invocation à genoulx réclamant divine assistance), Messieurs des Ligues descendent de Guemin en deux parts : une courre dessus le Seigneur de Romont, et du premier rude coup le déloge, tant et si bien le déchasse, que sembloient-ils, ces pauvres Bourguignons, bestail épevanté par le loup. L'aultre bataille des Ligues (icelle estoit la plus grosse et nos gens dedans) marche droict devers l'ost du duc de Bourgogne, là ou se treuvent tousses plus vaillants chevalliers, féotiers et gens d'armes bien gardés tout à l'entour par les charrois, fortes hayges bardées de gros pals, et cent et cent canons faisant rage de ça de là. Tels fourmidables empeschements ne peuvent rendre froids Messieurs des Ligues, ains les bandiéres de Berne et de Fribourg criant : Grandson, Grandson, saultent les premières par travers canons, hayges, pals et charrois, en telle manière que l'huis est incontinent appert aux àultres : à ce coup cuident certaines grandes et superbes bandes combastre et faire chaudes charges; mais les Ligues se ruent dessus, criant de plus fort : Grandson, Grandson, taillant, despeschant tous ces reluisants Chevaliers, sans bailler marcy ne rémission à nul. Ceux de Morat, en la mesme heure, font entière et rude saillie, conduits par le vaillant Boubenberg; si advint tuerie non pareille et ne voyoit-on que Bourguignons ^espeschés et gysants par tous lieugz à l'entour; non comprins tant et tant, jetés voir estoufés par chassement dedans le lac. Le malfortuné Charle se saulva (|uasi seul, tout d'une boutée, sans virer face jus-

qu'en S'-Clande. Tant et si grande fut la déconfiture des siens en illec jour, que sembloit-il à Messieurs des Ligues n'avoir faict es champs de Grandson que petits jeux d'enfants; trépassèrent pour le fin moins douze cents... »

Les ('onfédérés ne conquirent pas un butin aussi riche qu'à Grandson. Par contre, ils capturèrent « deux mill courtisaines et joyeuses donzelles, et délibérant que telle marchandise ne bailleroit grand profit aux leurs, si laissèrent-ils courre à la garde les dictes cavalles. » Des canons et engins de toute sorte jonchaient le sol ; « un chacun en ramaissa son soûl, tellement que sembloient nos gens revenir du marché. » Comme ces choses sont dites, avec quelle justesse d'épithétes et quel bonheur d'images ! Et puis, n'admirez-vous pas les trouvailles du style, ces mots à l'emporte-pièce, ces tableaux si nets, si animés, peints d'une phrase?

La dernière page sur les guerres de Bourgogne — du moins la dernière du manuscrit de Pury — retrace un exploit de « nos Montaignons. » Un détachement de l'ennemi s'apprêtait à saccager le Locle et les environs. Jehan Droz, un habile et brave « montaignon, » fait sonner la cloche d'alarme, rassemble ses gens dans la forêt, leur conseille de laisser les Bourguignons se disperser pour le pillage avant de les attaquer. « Si dict, si faict; les Bourguignons Guidant regaigner le pontenaige et retorner en leur pays pance pleine et butin dessus l'eschine, nos Montaignons leur saultent rudement au corps que de ça que de là avecque piques, pertuisaines, aussi couleuvrines sans octroyer bagnes ne vie : tant et tant furent despeschés, moult aussi déjettés dedans le Douxe ; touttefois aulcuns nagèrent et gaignèrent la rive de là, aulcuns aussi se saulvant contrement la rivière treuvèrent deux grands batteaux, et pressés qu'ils furent ces pauvres Bourguignons fouioient-ils à force et cuide fouient encore...»

N'est-ce pas bien là notre chroniqueur, primesautier et spirituel? Son récit des guerres de Bourgogne n'est pas le seul qui soit parvenu jusqu'à nous. Il en existe de plus détaillés ; il n'en est aucun de plus personnel, si je puis dire, ni de plus vivant. C'est un témoin oculaire qui parle, et quel témoin! Un lettré, un poète, par endroits un homme pohtique et un philosophe. Il a ce suprême talent de savoir dramatiser l'histoire, sans jamais sacrifier la vérité. Comme l'a écrit M. A. Bachelin, « quand il parle de bataille, ses mots frappent, taillent et tuent. » Il a deux qualités éminentes, parmi beaucoup d'autres : la concision et l'énergie. Ce n'est pas lui qui s'attarderait aux minuties, qui tomberait dans le fatras. Il va droit au but, d'une

plume agile et snre; il a le mouvement, la clarté, la chaleur, et si, parfois, son style trahit l'embarras et n'est pas sans lourdeur, la faute en est à la langue de l'époque, non à l'écrivain. Lorsque l'honnête Samuel de Pury trace, à propos d'Hugues de Pierre, ces lignes, d'une admiration timide : « il écrivit avec agrément, j'allais presque dire avec élégance, s'il était possible de bien apprécier un style de trois siècles, » nous avons peine à réprimer un léger sourire. C'est bien d' « élégance » qu'il s'agit! Nous ne nous arrêtons pas là. Nous rangeons Hugues de Pierre au nombre des meilleurs prosateurs du XV"* siècle ; nous lui assignerions même la première place, si nous pouvions asseoir un jugement définitif sur une vingtaine de pages, les seules qui nous aient été conservées.

L'ennemi vaincu, le péril conjuré, Hugues de Pierre dépouille l'historien pour redevenir le chroniqueur paisible et fidèle de son comté. Il a jeté son cri de délivrance et il est rentré dans le silence du cloître. Facit indignatio versum ; désormais l'historien se taira, comme s'il avait fallu, pour inspirer Hugues de Pierre, les fanfares, le cliquetis des épées, le crépitement des mousquetades et les grondements du canon. Il eut son heure de génie; l'âme héroïque de nos ancêtres passa dans la sienne ; sa voix fut, à un moment donné, la voix même de la patrie. Après, quatre siècles et plus, le récit du chanoine n'a pas vieilli ; il a l'éternelle jeunesse des chefsd'œuvre.

Toujours jeunes de gloire et d'immortalité.

Hugues de Pierre vécut et mourut dans l'obscurité. Nous chercherions en vain une ligne, un mot, qui pût servir à sa biographie. S'il est bien de son temps par la modestie, il est de tous les temps par le mérite.

Ses successeurs ne suivirent point ses traces. Adrien Du Terraux, qui vint après lui, est, selon de Pury, « peut-être plus docte que le précédent, mais ne fut pas comme lui un aimable écrivain, homme du monde. » J'ai prouvé, je crois, que le « Grand Conseiller» est bien froid lorsqu'il se borne à donner de « l'aimable écrivain » et de « l'homme du monde » à l'éminent historien que fut Hugues de Pierre. Je ne puis que m'approprier son jugement sur Adrien Du Terraux. « Sa manière, dit-il, diffuse à l'excès, était chargée de saintes citations latines souvent forcées. Ces choses-là n'annoncent pas le génie. En échange, on remarquait l'honnête homme, scrupuleusement exact. » De Pury ajoute, en forme de louange, que

« rexactitude osl le premier mérite d'un historien. » Soit, mais ce n'est pas le seul. D'ailleurs, est-ce bien un historien que le clianoine Du Terraux? Il est h; type du chroniqueur consciencieux et méticuleux ; il enregistre les événements au jour le jour, n'en néglige aucun, même des plus insignifiants. Son travail porte sur une période de quatorze années (1487-1501); il contenait des renseignements fort intéressants pour les annales de Neuchàtel.

Jehan Pury de Rive a plus de littérature que son devancier. Le mauvais état de sa santé ne lui permit pas de continuer longtemps sa chronique, ni même de la rédiger avec tout le soin désirable. Jean Pury est un esprit judicieux et même un écrivain habile. Ce portrait du comte Philippe de Neuchàtel ne vaut-il pas qu'on le cite?

« En l'enfance, ne sortoit de lui que bonté, modestie et joviales affectuosetés ; par ainsi avoit-on grande espérance que bien bon Seigneur de là proviendroit ; pour son dommage, il fut nourri tout jeune en la Bourgongne, devers le duc Charle, et là ne pouvoit recorder la débonnaire patience, tant nécessaire en la maniance de la Seigneurie ; ains n'avait-il dessoubs les yeux en la compagnie du Bourguignon, que méchants exemples, espécialement furieuse colère, vindication, orgueil et aultres mauvaisetés; semblable nourriture mit en son esprit certains voulpirs non possibles à marier es pays des Ligues, non plus en la Comté, lesquels pensers provignérent force querelles et débats avec les bourgeois, comme sus a été dict et historié par messire Adrian Du Terraux. De vray, le presdict comte Philippe rapporta par deçà pour sa perte un cœur Bourguignon; certes, mieulx valoit garder le prime sien. »

Le passage a sa valeur quand il ne nous apprendrait combien « de débonnaire patience » était indispensable pour la « maniance » de ces pétulants Neuchâtelois, qui ne furent pas toujours gens d'aussi difficile composition. Jehan Pury mourut en 1503, frappé d'apoplexie, en assistant aux vêpres, « le jour de la St-Luc apôtre. »

Le dernier chroniqueur de Neuchàtel a nom Jacques Hory. Son récit va de 1 503 à 1516. Jacques Hory n'est pas un greffier impassible. Vous l'entendrez discuter et juger. Vous rendrez hommage et à la rectitude et à la sagacité de son esprit. Ainsi vous le verrez apostropher rudement le cardinal de Sion qui, au mépris des traités, lance François P*" contre les Suisses et les fait écraser à Marignan : « A la grande vergogne d'un Roi Très Chrestien, d'un Cardinal de la Sainte Église Apostolique, et d'aucuns des Ligues se disant estre les defîenseurs du St-Siége, les champs de Marignan ont été maculés de

tant de sang quo le dire assés ne se peut. » Il s'étend complaisaniment sur les causes et les suites du désastre de Marignan. En particulier, il exalte les vertus de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche , qui « sembloit avoir en singulière estime Messieurs des Ligues, voulant dire : avec semblables gens, ne fault estre en guerre, tout esmerveillé estoit-il de la grande stature et corpulence de ceuxlà trépassés mille et mille. » Jacques Hory achève sa chronique — et, du même coup, les chroniques de Neuchâtel — par ces mots :

Dominus providehit, Amen, amen, amen.

Les chanoines eurent des sujets de mécontentement. L'immixtion directe des Confédérés dans le petit ménage neuchâtelois se fit à l'avantage des bourgeois, au détriment de la noblesse et du chapitre. Ce dernier fut même astreint à Vohmgeld, comme tous autres particuliers. Les chanoines se découragèrent, les chroniques furent interrompues et définitivement abandonnées. Au surplus, la Réforme était proche.

Ainsi que le rapporte Samuel de Pury, les annales étaient presque toutes rédigées en forme de journal historique, dans lequel on inscrirait, mais en échiquier et sans liaison, au fur et à mesure qu'ils se produisaient, les principaux événements survenus dans le comté. Hugues de Pierre est à peu prés le seul qui se soit affranchi de la règle, « pour placer précisément à leur date les faits intermédiaires.» Telles quelles, ces annales constituent un monument historique et littéraire d'une rare valeur pour notre pays.

Je rattache aux chroniques le Recueil d'un chanoine anonyme', qui a vraisemblablement été composé au commencement du XVI™® siècle. L'auteur annonce l'intention de réunir, sans ordre des temps ni liaison, tout ce qui peut intéresser l'Église de Neuchâtel. Son livre, presque entièrement écrit en latin, est loin d'être complet; c'est un amas de notes jetées pêle-mêle sur le papier ; ce n'est ni de l'histoire, ni de la littérature. La partie de ce recueil la plus digne d'attirer l'attention est une copie d'un Offertorium magorum que l'on

^ Publié dans la 2™« éd. de la Chronique des Chanoines, p. 147-212.

avait l'habitude de représenter, le jour de l'Epiphanie, dans l'église de iVeuchàtel : j'en traiterai plus loin.

Un ouvrage qui veut que l'on s'y arrête, porte le titre de : Les entreprises du duc de Bourgogne contre les Suisses'. Nous n'en possédons plus que des fragments, au reste assez importants. L'auteur de cette chronique est .probablement David Baillod, dont les uns font un chanoine converti plus tard au protestantisme et les autres un secrétaire de la ville de Neuchâtel. Quoi qu'il en soit, il écrivait avant la Réformation et son récit se distingue par une scrupuleuse exactitude plutôt que par des mérites d'ordre supérieur. Les Entreprises sont divisées par chapitres. Le premier renferme de très abondantes indications sur les origines des guerres de Bourgogne. Je n'insisterai pas, préférant comparer, sur divers points, les chroniques de Baillod et de Hugues de Pierre, et montrer ainsi la différence qui existe entre la manière et le talent des deux écrivains neuchâtelois.

On se rappelle le magnifique passage de Hugues de Pierre : «A grandes chevaulchées venoit le duc Charles — ». Baillod n'a pas cette éloquence :

« Il (le comte de Neuchâtel) fust adverti que le Duc de Bourgogne et son armée marchoient du Chasteau de Jougne et de la Ste-Croix et des Cleyes pour entrer au. Pays de Savoye. Et après incontinent le dit Seigneur fit venir de son pays de Rothelin et Sûsenbourg environ de cinq cents hommes en la ville de Neufchastel afin qu'elle fust bien gardée et défendue, et en après à toute diligence fust mandé à ceulx du Landeron venir, et des meilleurs pour eulx mettre en garnison à Boudry. Lesquels vindrent toute la nuict... Et ainsi furent les dits deux passages de Boudry et Bayard gardés par ceulx du Landeron. Et ne tarda guères que les Bourguignons n'arrivèrent devant la tour de Bayard, où ils demandèrent ouverture et passage. Ceulx du Landeron leur refusèrent, par quoi firent grandes menaces les faire mettre à mort et pendre par les arbres, et sans nulle grâce ni miséricorde, par quoy ceulx du Landeron se prinrent mieulx à garder sur leur faict que devant, disant qu'ils ne les craignoient rien, ni leur pouvoir. Et ainsi les Bourguignons s'en retournèrent par un aultre chemin sans approcher la dite tour de Bayard. »

' Publié dans la 2"« éd. de la Chronique des Chanoines, p. 215 à 310.

Que la narration de Hugues de Pierre est plus vive et plus pittoresque ! Combien la prose de Baillod nous semble monotone et plate 1 Il convient de ne pas abuser du parallèle ; nous ferions trop de tort à l'auteur des Entreprises, qui ne se pique nullement de génie. Si nous prenons simplement Baillod pour ce qu'il se donne, un naïf et modeste chroniqueur, nous le louerons de ses récits très circonstanciés et très fidèles. Les pages qu'il a écrites sur la bataille de Grandson ne feront pas trop mauvaise figure à côté de celles que nous devons au chanoine de Pierre. Le duc de Bourgogne est « venu mettre son ost devant le Chasteau et ville de Grandson. » Il a ordonné que l'on servît la garnison « à force coup de canons et aultres engins.» Les assiégés se défendent vaillamment :

« Or voyant le Duc qu'il ne pouvait avoir la dite place et ville, assembla toute son artillerie contre la ville, où il donna tout et de si rudes assaults qu'il fut force à nos gens se retirer au Chasteau où ils estoient bien garnis d'artillerie et munitions. Par quoy le Duc entra dans la ville de Grandson, et en entrant fut faict grand meurtre des bonnes gens qui estoient fuis ; mais aussi il fut tué plusieurs Cappitaines et gens de bien du Duc de Bourgogne. Et durèrent les dits assaults par huit jours entiers avant qu'ils gaignassent la ville et estoient ceulx de la garnison toujours attendant secours comme on leur avoit promis... Et voyant nos Seigneurs des Alliances le cas tel qu'il estoit, ordonnèrent à aulcuns Cappitaines aller avec trois cents hommes de traict sur le lac jusque au dit Grandson, et partirent les dits 300 qui estoient à Neufchastel, tellement toute la nuict qu'ils vinrent arriver du costé d'Estavayer sur le lac pour le plus seur, mais le Duc avait donné ordres de toutes parts, qu'on ne pouvoit entrer au Chasteau de Grandson, car son artillerie et armée estoit non pareille à voir, tellement que les 300 hommes furent contraints s'en retourner à Neufchastel sans perdre aulcun d'eulx combien qu'ils furent en grand dangier. »

Le combat de Grandson est narré par Baillod moins sommairement que par de Pierre :

« Et tout à coup commencèrent à tirer grandes serpentines, dont du premier coup fust tué environ 8 ou 10 hommes des Alliances, dont fust grand dommaige. Alors le Duc prit son estendart lui mesme en sa main et courba sa lance en arrest contre ses ennemis, ce qui estoit une horrible chose de son courage à voir ; mais un chascun de ses gens ne l'avoit pas semblable. Et ainsi se fit l'approche de deux €ostés, tellement que c'estoit chose épouvantable à voir ; et ainsi

s'assemblèrent les bandiéres et la puissance de nos dits Seigneurs contre les Bourguignons, tant par la montaigne que aultre part, par hayes et buissons, que c'estoit une horrible chose à voir, tant d'un costé que aultres. Et après plusieurs coups d'artillerie et défenses comme en tel cas appartient, il fut force et contrainte au Duc de Bourgogne et à ses gens de se retirer jusqu'à Grandson, où il perdit de ses gens beaucoup avec plusieurs bandières et toute artillerie qui estoit à son avant-garde. Néanmoins nos Seigneurs avec leurs gens de pied leur donnèrent toujours la chasse jusqu'au moulin nommé Vernea (les Arnon). Et là, le Duc se mit au large des champs pour résister et tenir contre nos Seigneurs... Et là eut une épouvantable bataille d'un costé et d'aultre ; et là fut tué le Seigneur de Chastel Guyon et son grand cheval grison dedans un petit pré de marais... Le Duc voyant ainsi le dommaige se tourner contre luy et la grande perte qu'il faisoit, fît cryer à la retraite, et alors commença le dit Duc et ses gens à faire comme les lièvres devant les chiens... »

Décidément, Baillod est un assez médiocre peintre de bataille. Non pas qu'il ne sache voir, mais il ne sait écrire. Sa phrase se traîne, incorrecte, pesante et banale, sans que rien la relève jamais. Baillod n'est rien moins qu'un artiste. Ses Entreprises, qui s'achèvent sur un bref récit de la victoire de Morat, seront consultées avec fruit par l'historien ; elles ne présenteront qu'un intérêt fort relatif pour le littérateur. On pourrait croire que Hugues de Pierre fut une grande exception parmi les chanoines de Neuchâtel ; lui seul a du style ; les autres emploient le français avec plus ou moins de gaucherie. L'habitude du latin ne s'est pas perdue, surtout dans les cloîtres, et ceci nous explique comment des gens très intruits ou très intelligents, ou l'un et l'antre, furent de pauvres écrivains.

Dans ses Chroniques de Genève, Bonivard cite, à quatre reprises différentes, une source d'où il a tiré plusieurs renseignements relatifs au premier tiers du XIV™^ siècle. « Ceci, dit-il, se trouve en la petite annale de Genève, » ou bien « une annale qui se trouve des affaires de Genève raconte.. . » .Jusqu'en 1841 , les historiens paraissent n'avoir prêté aucune attention à ce document. Uu savant piémontais, M. Cibrario le publia tout d'abord en traduction dans sa Slo7'ia délia monarchia di Savoia. Cette traduction était si défectueuse, qu'en 1 855, M. Edouard Mallet eut la bonne inspiration de nous communi-

quer roriginal même dans les Mémoires et documents de la Société d'histoire et d'archéologie de Genève. M. Mallet rapporte que les archives de Genève possèdent deux copies complètes de cette relation. Toutes deux sont intitulées: Fascieulus temporis *. Cet ouvrage, anonyme, ne renferme que de très courtes mentions de faits exposés dans l'ordre chronologique. C'est une sorte de journal où sont consignés les événements saillants de l'histoire de Genève, de 1303 à 1333 inclusivement. La plus grande partie de la « petite annale de Genève » est exacte. Cette « annale » sera sans doute un fragment de la chronique écrite au XIV"^ siècle par les moines de Saint-Victor. Elle est insignifiante au point de vue littéraire : une douzaine de pages d'assez mauvais latin.

Les liber lés, franchises, immunités, us et coutumes de Genève ne furent codifiés qu'en 1 387. La charte qui les confirme à cette époque nous apprend qu'elles existaient de temps immémorial. Les « citoyens, bourgeois, habitants et jurés » en jouissaient « depuis si longtemps, qu'il n'est mémoire d'homme du contraire. » On les invoque dès 1285. Elles furent sanctionnées et rédigées à la dite date de 1387 par l'évêque Adhémar Fabri '.

Adhémar Fabri de la Roche était né dans le Faucigny. Dominicain, puis prieur de cet ordre en 1 357, il devint curé de Saint-Pierre de Rumilly et ne fut appelé à l'épiscopat de Genève que le 1 7 juillet 1385. Esprit très cultivé, nature bienveillante, d'ailleurs très au courant des affaires genevoises, il résolut de réunir en un code les franchises de la petite cité. L'original de ce code est en latin ; une traduction française de Michel Montyon, notaire et citoyen de Genève, de beaucoup postérieure (1455), fut imprimée en I 507 (27 pages d'impression in-8% titre compris).

Dans le préambule de sa charte, Adhémar Fabri explique le pourquoi de son œuvre. C'est « son office pastoral qui l'engage à rechercher en tous temps ce qui peut faire le bien de ses sujets et les pré-

^ Mém. et doc. de la Soc. d'Mst. et d'arch. de Genève, II, 151, note, IX, 291 et s.

^ Senebier, I, 105. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d''archéol. de Genève, II, 271 et s. Adhémar Fabri évêque de Genève, (1385-1388), par Ch. Le Fort, gr. in-S", Berne, 1887, 8 pages. — Bull, de VInstitut nat. gen. XXIII, XXIV, XXV (articles (le M. J. Vuy sur les < Origines des idées politiques de Rousseau ») ; voir note suivante.

server du mal, » — eis mederi. Les piètres vers, figurant au verso du titre de l'édition de 1 507, disent d'autre part :

Pour bien public et à l'utilité

Des citoyens et aussi des bourgeois

De Genève et leur communauté,

Sont libertés et franchises pour droitz

De leurs ancestres establis comme loys,

A observer et les entretenir,

Que leurs prélatz, empereurs, ducz et roys

Ont de coustume jurer les maintenir....

Le poète ne se contente pas de vivre en hostilité évidente avec la prosodie ; il est au plus mal avec la vérité. Ne se met-il pas en tête de faire remonter les Franchises genevoises à une date antérieure à la promulgation des lois de l'empire romain ? Mais laissons le versificateur el revenons à l'évêque, ou plutôt à son code 1 Les FYanchises, comme la plupart des chartes urbaines du moyen âge, sont un mélange de prescriptions fort hétérogènes. Droit public, droit civil, droit pénal, procédure, tout y est confondu. En même temps que nous y lisons : « les causes ne se doivent nullement commencer ne traiter par escript, ne par clercz en latin, mais pai' cueur et en langage maternel, c'est assavoir en rommant, » nous y découvrons que lesifemmes veuves pourront « marier quand il leur plaira sans aulcune peine, » que les injures se doivent « accorder » etc. Mais ce qui nous intéresse davantage, c'est le souffle de liberté et d'humanité qui traverse l'œuvre tout entière. On a même tenté de démontrer que les Franchises d'Adhémar Fabri auraient inspiré Jean-Jacques Rousseau à ce point, qu'il faudrait y chercher l'origine des idées politiques du grand écrivain. Mais il a été prouvé ' que le philosophe de Genève n'a guère pu connaître les lois fabriennes avant 1762, en sorte que les Franchises n'auraient aucune part dans la formation du système préconisé par le Contrat sociaP . Je reviendrai sur ce point en étudiant Rousseau.

Le XIV"^ et le XY""^ siècle seront, pour la plupart des pays de la Suisse romande, l'époque des codifications. Fribourg a ses coutumiers écrits en roman et qui seront conservés dans cette langue,

' M. E. Ritter, dans le Journal de Genève, du 16 décembre 1881 (contre M. J. Vuy, auteur des ingénieux mémoires que j'ai signalés ci-devant et qui viennent d'être réimprimés : Origine des idées politiques de Bousseau, in-12, 2™«éd., Genève, 1889).

^ La première édition du Contrat social est celle in-12 d'Amsterdam, 1762.

quand l'allemand sera devenu langue officielle. Les Coutumes du Valais sont rédigées aussi en langue romane. Dans le Jura bernois, pour la prévôté de Moutiers-Grandval, nous avons le Rôle de Fleckstein de 1461, très remarquable par le style et l'ordonnance des matières. Tous ces recueils sont empreints d'un esprit vraiment libéral pour le temps.

Simphorien Champier et Guillaume Paradin sont les auteurs de deux chroniques imprimées que l'on appelle communément Chroniques de Savoie. Mais ces écrivains, l'un du commencement, l'autre de la seconde moitié du XVI"^ siècle, ont eu des prédécesseurs. On sait aujourd'hui, d'une manière positive, que le premier ouvrage historique sur la maison de Savoie fut celui d'un Jean Dorieville ou d'Oron ville, qui se qualifie « de maître Cabaret, pauvre pèlerin » dans la Vie de Louis II, duc de Bourgogne, qu'il composa plus tard. La Chronique de Cabaret date des années 1417 à 1420.

Celui qui prit la succession de Jean d'Oronville ou Cabaret n'est autre que Jean Servion \ que l'on trouve, dès 1443, parmi les familiers du duc Louis, « et dont on ne sait rien de plus, » coufesse M. Bollati, dans la seconde édition qu'il a donnée, en 1879, des Gestez et Cro7iiques de la May son de Savoie\ Nous avons appris dés lors que Jean Servion est citoyen et qu'il fut syndic de Genève. Nous n'ignorons plus qu'il a copié, après l'avoir remaniée assez profondément, la traduction usuelle de la Bible (1462).

Les Gestez et Croniques de la May son de Savoie furent écrits en 1 464 et 1 463 ; ils ne vont pas au delà de la Chronique de Cabaret, c'est-à-dire au delà des premières années du XV"'^ siècle marquées par l'érection de la Savoie en duché (14 février 1416). L'œuvre de Servion a été exhumée en 1840, par le Comité d'histoire de la Savoie, sur le seul manuscrit qui en existe et qui appartient à la Bibliothèque de Turin. M. Bollati en a fait paraître une nouvelle édition, — celle que j'ai consultée pour la rédaction de la présente notice.

' Préface des Gestez et Croniques. Martin le Franc, par A. Piaget, Lausanne, 1889, p. 18 et s. Revue de théoL et de pML, Lausanne, 1878, p. 414 et s. (article de M. E. de Murait, intitulé : Une bible du XV"^^ siècle, traduite en français ou romand) .

* Gestez et Croniques de la Mayson de Savoye, par Jehan Servion, publiés d'après le manuscrit unique de la Bibliothèque nationale de Turin et enrichis d'un glossaire, par P\-E. Bollati, 2 vol. in-8, Turin, 1879.

La source principale de Servion fut la Chronique de Cabaret, c'est-à-dii'e de « celluy qui a escriples les aultres crogniques; » il recourut également à la Martignane, la chronique alors très renommée de Martinus Polonus, aux Crogniques du Dauphin qui sont à Vienne, aux Croniques de France et aux Gestes espagnolles ; il doit aussi avoir eu sous la main des chartes et diplômes.

La chronique s'ouvre sur un « prologue, » qui est une façon de roman de chevalerie. Ce prologue nous fait assister d'abord à la merveilleuse naissance de Thezeus, fds d'Ezeus, roi de Cologne : « Hanciennement, en l'an de la nativité de nostre Signieur Jhésus Crist 242, il eust ung roy à Colongne lequel fust battizé soubs le pape Fabien XIX% et sa feme aussy, et ly fust mis a nom Ezeus, et ala royne Helayne, lequelx par avant avoyent estes mescréans. Et dominoit toute la partie de sur le Rin... Dont après quant il fust cristienne et quil entendist lordre de la cristienne foy, il multiplia moult en vertus et fust moult catholique, prodpns (prudent), vray justicier, crueux à punir les maulvaix, doux et miséricors en cas de pitié, aymans vertus et remplis de toutes bonnes meurz. Ce tel estoit, la royne sa feme ne l'empiroit de riens, ains estoit reamplie de toute charité et quazi comme toute dédie à Dieu, tellement quelle visatoit les malades et mesme les confortoit de ses ognements et buyvrages... » Prince et princesse vécurent longtemps ensemble. Comme il ne leur venait point d'enfant, ils firent le vœu « afin que nostre signieur Dieu leur donnast lignée, » de fonder une église à Cologne. La reine avait une « si grande confidence à Dieu et à Nostre Dame » qu'elle ordonna de « commencer le fondement de la ditte église » même « avant quelle (la reine) fust enceinte. » Bien plus, elle-même « aloit et se aydoit avecques les aultres femelettes et les aydoit à chargier le mortier, les pierres et aultres choses nécessayres. » Tant de générosité et un si beau zélé devaient être récompensés. Commenta « Au chief de IX moys, la royne Helayne sy accoucha dung filz; maiz tant y eust quil naiquit tout bossu, et lestoit si très fort que quazi la bosse passoit la teste. » Les parents du pauvre petit infirme ne se seraient pas consolés, si sa bosse n'avait été celle de la vertu : « Combien qu'il fust contraint, s'y estoit il très vertueux en son enfïance, et quant il comensça kj^LUgnlher (bégayer), toutes ses parollez estoient honnestez, et son mainttient nestoit pas denfïant, ains se contenoit en homme. » Le jeune prince reçut le nom de Thésée, ou Thezeus. Dés l'âge de sept ans « il aprint tellement qu'il savoit respondre à toutez questions. » Le roi Ezeus donna ce phénomène « en governe-

ment à la Noblesse de son pays. » C'est alors (jne se produisit un événement heureux qu'il faut laisser à Servion le soin de nous conter : « Quant les signieurs et barons chivalliers ef escuyers heurent prins Thezeus le fils du roi en governément, un chescung se penoit de le mieulx servir. Si avint ung jour qu'ils deslibérarent de le mener a la chasce, comment ilz firent. Et ainsy en chevauchant il avint que les ditz noblez parloyent de la fille à l'empereur Vallerien qui lors regnoit... Or avoit ce dit empereur Vallerien, qui fustle XXVIP empereur, une sy très belle fillie que la voix de sa beaulté en coroit par tout le monde; et de celle fillie et de sa beaulté parloyent a la chasce les ditz noblez qui aloient et chevauchoient aveques Thezeus. Et ainsy que Thezeus les oyst parler, il leur print à desmander : — Mes signieurs, de quoy parlez-vous ? Et ung chivallier, arrogant, fier et orguillieux, ly dist : — Sire bossu, que vous empeut il chaloir (soucier).^ Et lors Thezeus de grant despit si sesvertua et estandit sur son chival et riclama Dieu et Nostre Dame tellement que leur grâce sespandist de sur ly; et incontenant il devint beaux et droys et tel quil neust en sa compagnie nul plus bel joyne de ly. » Dés que Thezeus se sentit joli garçon, il revint à la charge et demanda « en quelle cité celle tant belle dame se tenoit. » A Constantinople ! lui fut-il répondu. C'était bien loin de Cologne. Le pauvre prince fut très marri ; il « encomensça à penser moult durement, tellement que la face ly pallist et ableuist. » Son « mestre gouverneur, » un brave et loyal sujet, comprit que la fille de l'empereur Valérien n'était pas étrangère à la douleur de Thezeus. A la vérité, il était assez singulier que le cœur du jeune homme s'enflammât si vite. Le coup de foudre classique n'est rien auprès de cet amour qui éclate aux seuls mots de « belle fille. » Mais tout est possible dans les romans de chevalerie. Thezeus est éperdûment épris de la ravissante Ysobie, qu'il n'a jamais vue et qui n'est point facile à voir. Que faire ? Comme il n'y avait pas apparence que la « belle Ysobie » se déplaçât, il fallut songer au départ pour Constantinople. Thezeus prit congé de ses père et mère, se munit « d'or, argent et joyaulx, » et se mit en route.

Je ne m'étendrai pas sur les entreprises galantes du prince amoureux. La « belle Ysobie » fut moins cruelle que l'empereur. Ce dernier n'eût point consenti à se séparer de sa fille. La « pucelle » s'enfuit avec le fils d'Ezeus. On se maria et — nous arrivons au but — le troisième des enfants issus de cette union fut le duc de Saxogne, la tige des seigneurs de Savoie.

Le « prologue » de Servion, écrit dans un français mélangé de

dialecte savoyard, est adorable de simplicité et de candeur. 11 traîne un peu, comme il convient à un bon roman de chevalerie. Mais que d'exquises naïvetés et de charmants enfantillages I C'est tout un gracieux et primitif poème d'amour, gâté seulement par des longueurs et quelques trop ingénieuses inventions du conteur.

La chronique elle-même suit, à l'origine, très fidèlement celle de Cabaret. Elle fourmille, comme il s'entend, de récits fabuleux et d'inexactitudes. Des dates sont fausses; des noms sont altérés; dans la généalogie des comtes de Savoie, l'auteur omet Othon, Pierre et Amé I"; maints événements sont controuvés ou erronés, entre autres, l'enlèvement par Thomas P' de Béatrix de Genève fiancée au roi de France, — une aventure qui n'est rien moins que véridique.

Servion remonte à Béraud, soit à la fin du X™^ siècle, pour s'arrêter, comme je l'ai dit, au commencement du XV"% vers 1416.

Est-il nécessaire de refaire ici l'histoire de la Savoie pendant cette période ? Je n'en vois pas l'utilité, d'autant que je devrais me borner à en écrire un très sec et très ennuyeux résumé. Je préfère transcrire le chapitre où Servion narre la conquête du pays de Vaud par le petit Charlemagne :

« Il manda en ses pays pour avoir gens fresches, et fist à mettre sus toute son artillierye, tant de pouldre comme de trait et dengins de pierre et dautres manyères, de colliars de chatz (une machine de guerre propre à lancer des pierres) et de rebaudequins (grands arcs de guerre); et quant tout fust appresté, il se meust en noble arroy et sen ala ala conqueste du pays de Vuaudz. Et de fait sa première chevauchée fust à Moudon, et là y vint de front, et de belle entrée il print de la ville le plain et entra ens à force, et puis vint devant la grosse tour et lasiégia et y fist âssire ses engins et son artellierye ; maiz quant ceulx de dedans virent quils nattendoyent nul secours et désia savoyent estre leur noblesse prinse, ils saparlamentérent, et se rendirent et firent le sayrement, et heurent leurs bagnes (armes et bagages) et vie sauves. Et puis entra le conte Pierre ens la tour, et là il fist ung banquet qui dura jusquà la nuyt et fist à venir toutes les dames, et firent grande chière et honorable, et puis au matin le conte Pierre fit sonner ses trompettes et clayrons, et fist à mettre pyé a letryef, et mist garnison en la tour et en la ville, et puis fist chargier son artillierye et sen tira tout droit devant la ville de Roumont. Et ceulx qui dedans estoyent, eulx sachans estre leur ville forte, ils se myrent à defîance et tinrent aucungs jours; mais, ce véant le conte Pierre, il ordonna à drescier son artelierve et ses eni^ins, et le battist

et le foiilla tant de bonbardez comme de pieries de faix quilz ne le peurent souffrir, sy leur fust force à eulx randre, sy parlamentérent et se rendirent, leurs vies et bagnes sauves. Et estre ce fait, le conte Pierre entra ens la ville etreceust les bornages, et y séjourna aucungs jours et fist à reffrechier ses gens... » Pierre de Savoie s'empare ensuite, sans coup férir, de Morat dont les bourgeois « luy portarent les clefs et le prindrent à signieur. » Il fît construire un donjon à l'entrée de la ville et une tour entre les lacs de Morat et Neuchàtel. Puis, il « tira tout droit devant Yverdon » et l'assiégea. Mais les gens d'Yverdon avaient forte garnison, une artillerie nombreuse; le comte eut beau donner l'assaut tous les jours, bombarder les murs de la ville; « ce quil labattoit le jour, ils refaysoyent la nuyt, et ainsy il ne les povait avoir, car moult vallians gens estoient. » La famine pouvait décimer les assiégés; ils ne perdaient point courage, tentaient des sorties contre l'ennemi, se défendaient enfîn comme lions. Le comte qui « estoit fort yres, » jura qu'il ne partirait pas avant que la ville fût « à sa mercy. » Son opiniâtreté triompha de la résistance d'Yverdon. La noble petite cité tint jusqu'à la dernière heure et ne se rendit qu'à la condition d'avoir « corps et biens sauves. y>

Servion ajoute : « Ceulx du pays et des aultres villettes veinrent vers ly (il s'agit du comte Pierre) et pluseurs se donnarent à ly, car moult preux, et gracieux, et sage chevallier estoit, et nul ne se partoit de sa présance quil ne fust consollés, confortés et contans. Et par son sens moultz hobeyrent à ly et fust quazi signieur du pays. »

On connaît h genre de Servion ; c'est de la pure chronique, une suite de faits exposés succinctement, presque sans commentaires, mais avec un certain art. Le conteur a un modèle dont il ne s'éloigne guère, qu'il complète et qu'il arrange à sa façon. De là un ordre, une logique assez remarquable dans la distribution des matières. Comme oeuvre littéraire, les Gestez et Croniques comptent à peiné. Il ne faut point chercher de style en cette brève énumération de petits princes qui naissent, régnent, se marient, guerroient et meurent en dix ou vingt pages. Cependant le Prologue n'est pas à dédaigner; c'est un récit agréablement tourné, d'une prose facile et simple, et c'est, en somme, un roman de chevalerie qui en vaut bien d'autres.

Voici le premier des littérateurs vaudois : Jean Bagnyon', jurisconsulte et conteur du XV"^ siècle. Son nom a fait moins de bruit que son œuvre, ce qui serait déjà fort méritoire. L'œuvre elle-même de Bagnyon est assez intéressante pour que je lui donne quelque attention.

De l'auteur, nous savons assez peu de chose. Dans sa Chro7iologie historique des comtes de Genevois (1787), le président Lévrier rapporte que Jean de fiagnio, « bachelier és-lois, citoyen et professeur en droit à Lausanne » dédia, en 1487, à l'évêque de Genève François de Savoie « un petit traité dans lequel il établit que la ville de Genève est libre, qu'elle n'est soumise à aucune puissance, non seulement au duc de Savoie, mais pas même à l'empereur, qui n'en est que le protecteur comme chef de l'Empire. » On a longtemps ignoré et le texte de ce traité et la personnalité même de l'écrivain. Au mois de mars 1868, à la vente de la riche bibliothèque du marquis de Costa de Beauregard, fut adjugé, pour la somme de 125 francs, un très mince volume in-8% goth. de 48 feuillets non paginés, portant comme titre : Tractatus polestatum dominorum et libertatum subditorum. Cet ouvrage était précisément le « petit traité » dont parle Lévrier. M. Bordier l'a traduit en partie, mais ni le latin, ni les considérations juridiques de Bagnyon ne valent qu'on s'arrête à cet opuscule que les historiens de Genève ne consulteront toutefois pas sans profit. Le Tractatus nous apprend du moins qu'il a été « publié par Jean Bagnyon, bachelier és-lois, citoyen de Lausanne, demeurant en ce moment à Genève, où il est le moindre parmi ceux qui font profession de droit. » Le même Tractatus fut si bien accueilli des Genevois, qu'ils décernèrent à Bagnyon la qualité de bourgeois de la République. En résumé, M. Bordier, dans son étude qui est de 1872, constatait que Jean Bagnyon était de Lausanne, qu'il y exerçait les fonctions de notaire et non de « professeur en droit, » comme le veut Lévrier, qu'il avait été syndic de la ville et qu'il avait écrit une sorte de brochure politique en 1487.

En 1878, M. G. Pawlow ski découvrit que Bagnyon était l'auteur

' Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, (article de M. H. Bordier), XVII, 1 et s. et 115. Histoire poétique de Gharlemagne, par G. Paris, 97 et s. 157. Galette de Lausanne des 19 et 20 mai 1881 (article de M. E. Ritter). Catalogue de la Bibl. A. Firmin-Didot, 1878, p. 29 et 176. Brunet, II, 227, 1249.

de la voi'siori dériméed'un livre, fameux surtout aux XV"^ et XYl"'^ siècles : du Roman de Ficrabras, ou la conquête des Espagnes par Charlemagne. La vogue de ce roman de chevalerie s'explique assez difficilement. Au fond, le Fierabras n'est qu'une vaste compilation. Bagnyon a tout uniment mis en lourde prose française le vieux poème épique de Fierabras et le récit latin de Vincent de Beauvais. Son livre, édité pour la première fois à Genève en 1478, eut, dès l'origine, un succès prodigieux, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours. M. Gaston Paris nous dit « qu'on le réimprime encore à Épinal et à Montbéliard, » mais « de plus en plus défiguré dans chaque édition successive, et, de temps à autre, un peu rajeuni. »

L'honnête Bagnyon ne se doutait guère du retentissement qu'aurait son volume. « Si aucunement, en cestui livre, dit-il, j'ai parlé autrement que bon français, sans langage substantiel plein de bon entendement, à tous bons facteurs et clers, humblement j'en demande amendement, correction, et des fautes pardon. Car si la plume a mal écrit, le cœur ne pensait qu'à bien dire. » Il s'excuse aussi, en alléguant qu'il « est natif de Savoye, en Vaux, » où il n'a pas appris « la langue française originale, » mais « un langage gros et rude. » Et puis, son « entendement est petit » et s'il n'est point un littérateur bien habile, c'est qu'il est « détenu par plusieurs autres occupations. » On ne se présente pas avec plus de modestie.

Quels furent le plan et le but de Bagnyon? Il a été souvent « excité, » de la part d'un vénérable chanoine de Lausanne, Messire Henri Bolomier, à « réduire à son plaisir aucunes histoires, tant en latin comme en roman et en autres façons écrites : c'est à savoir de celui si très puissant, vertueux et noble Charles le Grand, roi de France et empereur de Rome, fds du grand roi Pépin, et de ses princes et barons, comme Roland et Olivier et autre, tant qu'il touche aucunes œuvres humaines, par leur grande force et très ardent courage, à l'exaltation de la foi chrétienne faites, à la confusion des Sarrazins et mécréants; qu'est œuvre bien contemplative à bien vivre. » A la requête d'Henri Bolomier, qui « a vu de cette matière disjointe, sans grande ordonnance, » il a « ordonné » son livre, selon la « capacité de son |)etit entendement » — une humble formule qui lui est chère — et il commence bravement par « l'histoire des rois de France payens, jusqu'à Clovis, » en remontant jusqu'au roi « moult noble qui se disait Francus, lequel était compagnon d'Enéas,» — ce Francus que Ronsard a si malheureusement chanté en son illisible épopée.

Dans la seconde partie de son ouvrage, Bagnyon aborde enfin le roman de Fierabras; il a soin de faire observer qu'il s'est borné à traduire en prose française la chanson de geste dont il a consente le titre. Pour que le lecteur puisse se familiariser avec le style du notaire de Lausanne, j'emprunte la citation suivante ' à l'article de M. Ritter, qui m'a été d'un grand secours pom^ la rédaction de cette notice, car je n'ai pu prendre communication de l'original :

« J'ai parlé devant, es premiers chapitres de cestui livre, du premier roi de France baptisé, en descendant selon mon propos jusqu'au roi Charles, duquel on ne saurait pas bonnement raconter la vaillance de lui et de ses barons, qui se disent pairs de France, desquels à leur endroit je ferai mention, selon que j'en pourrai concevoir en vérité.

« Mais ce que j'ai dessus écrit, je l'ai pris en un authentique livre, nommé Miroir hislorial et es chroniques anciennes et l'ai tant seulement transporté de latin en français. Et la matière suivante est d'un roman fait à l'ancienne façon, sans grande ordonnance, dont j'ai été incité à le réduire en prose par chapitres ordonnés ; et se dit celui livre, selon les aucuns et le plus communément Firehras. A cause que cestui Firebras était si merveilleux comme j'en ferai mention, qui fut vaincu par Olivier et à la fm se baptisa et fut puis après saint en paradis. Et parle en effet de celle bataille et des reliques qui furent conquêtées, qui avaient été prises à Rome, et étaient en la puissance de l'amiral Balant, qui était père du dit Firebras.

« Pour quoi, je n'entends fors réduire la rime en prose, et diviser la matière par chapitres, en la meilleure ordonnance que je saurai, sans y adjoindre chose que je n'aie trouvé au livre compétent ; et ainsi que je le trouverai, pareillement le réduirai. »

Cette prose incorrecte, maladroite et pesante n'engagera personne à lire les exploits de Fierabras dans la compilation de Bagnyon, plutôt que dans les antiques récits où il a puisé sans beaucoup de discernement et sans grande habileté. Notre conteur a la chance d'être le premier écrivain français du pays de Vaud. A ce titre, son nom ne sera pas oublié. Mais il est impossible de le comparer à un Hugues de Pierre ou un Martin Le Franc. Ceux-ci seront des littérateurs de race; celui-là n'est qu'un paisible notaire'qui s'est égaré dans un sujet d'épopée. Il fait de son mieux, il est exact, consciencieux comme un tabellion modèle. Il est plus capable de rédiger des actes que des poèmes, hélas !

^ J'ai modifié l'orthographe, comme M. Ritter.

Des princesses et des dames de qualité furent religieuses au couvent de Sainte-Claire, bâti à Orbe vers 1427. L'une d'entre elles, Louise de Savoie, fille du duc Amédée IX, fit vœu, après la mort de son mari, Hugues de Châlons, survenue en 1490, d'entrer à Sainte-Claire et de s'y consacrer à Dieu. Sa vie fut si digne et si pieuse, que Louise de Savoie a été solennellement béatifiée par le pape le 31 août 1839. Mais un témoignage plus précieux de ses vertus nous a été conservé. Le comte Solar de la Marguerite publia, en 1840, la Vie de très haute, très puissante et très illustre dame Madame Loyse de Savoye\ écrite en 1507 par une des religieuses d'Orbe, la sœur Catherine de Saulx. Ce livre fut réimprimé, en 1860, par les soins de M. l'abbé Jeanneret\

Catherine de Saulx, une ancienne dame d'honneur de la princesse Louise, était fille d'un gentilhomme de la Franche-Comté ; elle entra au couvent avec sa maîtresse ; elle décéda en 1 531 , après avoir été investie, durant quelques années, des fonctions d'abbesse. Cœur humble, naïf et reconnaissant, Catherine de Saulx narre avec ingénuité la belle et sainte existence de la princesse Louise, « voire très brièvement et quasi comme rien au regard de tout le faict d'icelle, » car elle n'a pas « la mémoire suffisante ne la faculté d'en sceauvoir raconter seulament » ce qu'elle-même « en a veu. » C'est très simple, très édifiant, d'une parfaite candeur, d'une composition d'ailleurs et d'un style qui n'ont rien de banal. Une admiration profonde, une vénération sans bornes, une tendresse filiale dictent à la bonne sœur les dix-sept chapitres de sa Vie. Nous suivons doucement, sans ennui, sans y mettre de passion non plus, les pages de ce petit livre.

Décidément, c'était une bien merveilleuse personne que cette Louise de Savoie. Dès l'enfance, elle ne songe qu'à Dieu. Plus tard, mariée à messire Hugues de Châlons, elle demeure étrangère aux choses mondaines. Le couple est fort bien assorti. Quand on dansait en leur présence, « comme coustume est es cours des grands seigneurs, eulx n'y estoient souvent poinct attentifs, » mais « eulx ensemble parloyent de Nostre Seigneur, des liesses du benoist Paradis et de moult aultres et dévotes matières. » La « bénigne dame »

^ Fick, Genève, 1860, in-8 (avec une notice sur le monastère de Ste-Claire et des documents et notes historiques). De Montet.

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