TOME I
était si fervente qu'elle disait parfois que « n'eussent été les vertus et bontés de Monseigneur, » elle n'aurait eu « aucune patience d'être mariée. » Elle avait cependant ses accès de mondanité, — dont elle se repentait, je l'accorde.
Ces concessions faites au péché — elles étaient légères, — Louise de Savoie prenait soin des pauvres, s'elïorçait d'être en exemple de piété à la cour, lisait la vie des saints « et aultres livres de dévotion, » ■ accomplissait scrupuleusement toutes les pratiques religieuses. Catherine de Saulx nous cite des traits curieux de la miséricorde et de la longanimité de celte « bienheureuse. »
Dès le deuxième chapitre, nous pouvons accompagner Louise de Savoie dans sa « benoiste retraicte. » Elle a la vocation du cloître. Toutes les objections qu'on lui présente, tous les obstacles qu'on lui suscite sont impuissants à vaincre une résolution bien arrêtée. Seul son cousin, le roi Charles, « que moult l'aimoit, » pourrait intervenir avec quelque chance de la détourner de son dessein ; il a d'autres soucis en tête. La voilà donc installée dans le couvent des Clarisses, à Orbe. Vous raconterai-je sa « belle préparation, pour sa très saincte entrée, » ses innombrables bienfaits, sa « piété, » ses « grans haustérités, » ses «très excellentes vertus et mortifications?» J'aurais trop à faire; comme je ne puis tout dire, je me décide à brusquer et à ne donner que le récit de son^ trépas. La maladie à laquelle Louise de Savoie succomba fut très douloureuse. Un jour, on crut que la fin était arrivée, — les sœurs « cuidérent (ju'elle feust oultre. » Laissons la parole à Catherine de Saulx :
« Pourtant que cette tant benoiste et doulce brebis n'avoit point le sainct oële,... les sœurs luy dirent : — Ma sœur Loyse, fault que attendiez le Maistre Révérend pour vous bailler le sainct oëlé et recommandation de l'asme.
« Mais son désir d'aller vers Nostre Seigneur estoit si grand, qu'il ne luy pouvoit plaire de plus attendre. Mais on luy fist dire par la Mère Abbesse, laquieule estoit encoste elle, sans guère parler par force de douleur; toutes fois, elle print cuer, et luy dict : — Ma fille, attendez le Maistre Révérend. Lors incontinent, en la vertu de saincte obédience, débonnairement attendit. Et il vint incontinent et à grand haste avec son compaigneron et lui bailla le sainct oële et la recommandation de l'asme... Ce feust une journée la plus pleine de amère tristesse, que oncques advenit en ce dict couvent, et de laquieule ne se doubtoit poinct les poures désolées sœurs, car combien que cette benoiste Dame avoit souffert de grandes douleurs, de
maladies, comme a été dict, toutes fois, cet esté avant qu'elle trépassât, elle soy mieuix portoit que n'avoit faict de grande pièce de tems, de quoy les dictes sœurs estoient tant moult consolées. Mais icelle consolation leurfeusttornée en grande amertume, pour le décez de celle qu'estoit leur prétieux trésor etlajoye deleurspouresesprits. » Cette Vie d'une sainte ressemble à mille autres par le ton de panégyrique. Elle nous offre quantité de détails qui pourraient se rapporter à quelque autre « bienheureuse. » Il me semble qu'elle se distingue de beaucoup d'œuvres similaires par la simplicité, le naturel et une note de sincère attendrissement. Que Catherine de Saulx n'est pas un écrivain, les gaucheries, les incorrections, la monotonie de son langage le prouveraient déjà. Elle approche parfois de l'éloquence, grâce à je ne sais quel charme de candeur et d'affection. On est pris pour elle d'une irrésistible sympathie, tant elle montre d'humilité , de dévouement et d'amour. Les gens et, en particulier, les auteurs qui aiment se font aimer.
Je reviens en arrière pour faire une petite place à Fribourg, qui eut aussi ses chroniqueurs. Je ne citerai que deux noms.
CuNO d'Estavayer' qui remplit les fonctions de prévôt de Lausanne pendant un demi-siècle et sous six évêques consécutifs, n'a point illustré le sacerdoce que par ses vertus. Il nous a conservé l'histoire des premiers temps de l'évêché de Lausanne. La cathédrale et la moitié de cette ville ayant été détruites en 1235 par un incendie, la maison des chanoines et les archives n'ayant pas été épargnées dans ce sinistre , Cuno entreprit de reconstituer le passé de la cité lausannoise. Nous lui devons le Cartulaire de Lausanne, «image assez incolore, dit M. Daguet, mais fidèle de son époque. » Cette chronique latine a été éditée par M. Matile en 1840'.
Deux cents ans après, Jean Gruyère*, fils d'un bourgeois de Fribourg et notaire en cette ville jusqu'à sa mort (1465), a écrit en latin un bout de chronique où il conte jour par jour les péripéties de la guerre que la Savoie et Berne soutinrent contre Fribourg, du 20 décembre 1 447 au 1 6 juillet 1 448. Ce récit n'est pas sans importance, et il est d'un témoin, peut-être d'un acteur. On l'a traduit en allemand vers la fin du XVP^ siècle.
' Emulation (de P'ribourg), I, n° 11. Conservateur suisse, II, XII. De Montet.
^ Mém. et doc. de la Soc. d'hist. de la Suisse romande, VI.
' Quellenzur Schweizer-Gesch. I, 299 et s. Arch. Soc. d'hist. Fribourg^U, 299 et s.