I. Le Théâtre au moyen âge. — II. Un mystère de la Nativité
Quoi qu'en ait dit Boileau :
Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré
Fut longtemps dans la î'rance un plaisir ignoré,
on sait que le théâtre exista officiellement en France dés I402,etqu'il faudrait remonter bien plus haut pour retrouver les origines de l'art dramatique français. Les Mystères sont nés au XP^ siècle. Purs spectacles religieux au début , ils se développent au point qu'ils deviennent la représentation même de la vie. Comédie et tragédie mêlées, le sacré et le profane bientôt confondus, les mystères, pleins d'anachronismes et d'étrangetés, sortiront de l'Église pour aller affronter les tréteaux populaires. Mais arrivera le jour où ils ne suffiront plus, car la foule voudra des amusements plus variés. Nous aurons les moralités, sorte d'insipides poèmes allégoriques mis en dialogues, et encore et surtout les soties et les farces dont le moyen âge raffolera.
La Suisse romande' ne resta pas indifférente au théâtre. Bien que nous ayons fort peu de renseignements sur ce point, nous n'ignorons pas que mystères , moralités et soties furent joués un peu partout. Dans la plupart des villes du pays de Vaud, les plaisirs scéniques
^ Biographies neuchâteloises, I, 203. Conservateur suisse, X, 61, 64, XIII, 358.
étaient en grand honneur. En 1 488 , on paie, à Genève, trois bourgeois pour avoir représenté des histoires devant le duc; nous verrons qu'au commencement du XVI'"® siècle, la passion du théâtre a conservé toute sa force dans la future cité de Calvin. Que donne-t-on sur les planches? Des pièces originales ou des œuvres importées de France? Les unes et les autres. A Neuchàtel, en ] 446, un chanoine compose un mystère sur la parabole du Mauvais riche; quelques années plus tard, il y a une représentation, lors de la solennité de la Fête-Dieu. En 1522, la même ville assiste à une sotie intitulée : Peuple qui cherche bon temps. Je parlerai tout à l'heure d'un curieux mystère de la nativité, qui a sans doute pour auteur un chanoine neuchâtelois. Ces quelques faits ne nous permettent pas de reconstituer l'histoire du drame dans la Suisse romande ; ils ont leur éloquence et prouvent à tout le moins que nos ancêtres se plurent à voir
Jouer les saints, la vierge et Dieu par piété,
et autre chose encore.
Le Recueil du chanoine anonyme de Neuchàtel (voy. p. 51) nous a conservé le texte d'une pièce que l'on avait coutume de représenter le jour de l'Epiphanie. Ce n'est autre chose que le récit des mages, qui a si souvent inspiré les poètes dramatiques de l'ancienne France. Gaspard apporte la myrrhe, Melchior l'encens, Balthasar l'or. Comme morceau de littérature, V Offertorium Magorum, est très maigre. On en pourra juger. Voici les paroles de Gaspard, l'un des mages :
Depuis que Adam, le premier homme, Fut créé et mangea la pomme, N'avint oncques si grand merveille :
Il m'a apparu une Estoille Par laquelle il m'est advis Que le vrai Dieu de Paradis Est descendu du ciel en terre Pour mestre paix et oster guerre, Lequel est né d'une pucelle, Sur toutes autres la plus belle.
Qui sera par tous rois clamé, Par tout le monde renommé ; Chacun lui doiht bien faire hommage.
.Vlelcliior et Ballliasar sont émerveillés, eux aussi. Tous les trois se mettent « en la voye » pour « savoir si c'est vérité, » car tous les trois ont aperçu l'étoile qui désormais guidera leurs pas. Ils arrivent auprès diiprinceps sacerdotum, puis se rendent chez le roi Hérode (]ue la naissance miraculeuse paraît ennuyer, au début, mais qui s'y résigne assez vite. Suit un dialogue de l'ange avec les bergers :
Fastouraux, ne dormez mie, Mais vous mettez droit en la voye D'aller veoir le tils de Marie Qui est nez à la très grand joie En Bethléem....
Les « pastoureaux » s'interrogent. Ils sont perplexes. L'ange, dont je n'ai transcrit que les premières paroles,- vient de faire une si admirable promesse aux hommes et dans des eu-constances si extraordinaires, que nos bergers ne sont pas tous convaincus :
Primus pastor. Il est né d'une pucelle,
Qui est chose forte à croire.
Secimdus pastor. Ne sont.
Tertius pastor. Pour quoi ?
Seciindus pastor. Le Roy de gloire
Ne peut-il tout faire à sa guise ?
En fin de compte, ils se décident à faire le voyage de Bethléem. Ils se rencontrent avec les mages, aux pieds de l'enfant Jésus. Les rois offrent leurs présents. Les bergers entonnent un chant. La vierge xMarie répond par ce compliment entortillé:
Mes amis, je vous remercie
L'honneur que faites à mon enfant,
Que par déité infinie
Est mon père, mais maintenant
Sa mère suis certainement,
Car de moi a pris chair humaine.
Louer l'en devons bonnement
De cueur parfait entièrement.
La vierge, qui réussit à être la « mère » de son « père, » grâce à la gaucherie du poète, s'extasie sur les mérites de ce « père, » qui est son « fils. » Les bergers, qui de leurs « brebis ont doublance, » prient qu'on leur donne congé. Saint Joseph, brave homme aux préoccupations très matérielles, intervient et parle en bonne d'enfant:
Dame, gardez que vostre enfant N'ait froid, veci la couverture Que j'ai eschauffée par mesure, Et le papet, s'il veut manger.,.
La représentation est terminée. Naïf, si naïf qn'il frise la platitude, tel est ce mystère de la nativité. J'y ai cherché patiemment, mais sans succès, quelque passage ou simplement quelque vers supportable. Nous verrons plus loin que les poètes genevois, qui composent soties et moralités au commencement du XVP'*" siècle, sont des versificateurs plus habiles. Tel quel, VOffertorium Magorum est un curieux spécimen de notre théâtre avant la Réforme. Je m'y suis attaché d'autant plus volontiers que M. Petit de Julleville ne le mentionne point dans son histoire du théâtre au moyen âge et que je n'ai découvert aucun texte d'une autre production de l'art dramatique dans la Suisse romande avant le XVI'"^ siècle.
Nous ne possédons plus le mystère de la Hésurrection, joué aussi à Neuchàtel avant l'avénenient du protestantisme.