CHAPITRE I Les débuts de la Réforme
I. La Réforme dans la Suisse romande. — IL Cornélius Agrippa et son séjour dans notre pays. — III. Robert Olivétan : son influence sur Calvin; sa traduction de la Bible.
La Réforme nous a révélé un nouveau monde niorah Durant les premières années de ce XVI"^ siècle-, si fertile en grands événements et si fécond en grands hommes, un immense besoin de régénération
' Chroniques de Genève, par Bonivard, 4 tomes en 2 vol. in-li', Genève, 1831, ainsi que les autres écrits de Bonivard. Le levain du Cahinùwe de Jeanne de Jussie, 1 vol. in-8, Genève, 1853. Le Journal de Jean Balard, dans Mcm. et doc. de la soc. d^hist. et dhirch. de Genève, X. Actes et gestes merveilleux d'Ant. Froment, 1 vol. in-8, Genève, 1855. Les Mémoires de Pierre de Pierrefleur, 1 vol. in-8, Lausanne, 1856. Histoire littéraire de Genève de J. Senebier, 1. 1 et II, Genève, 1786. Hidoire de Genève de J. Spon, 2 vol. in-8, nouv. éd., Genève, 1730, et les Histoires de Genève de J. Picot, A. Boget, etc. Le Chroniqueur de L. Vulliemin, 1 vol. in-4, Lausanne, 1836. Le canton de Vaud de Juste Olivier, 2 vol. in-8, Lausanne, 1837. Histoire de l'Instruction publique dans le Canton de Vaud, de A. Gindroz, 1 vol. in-8, Lausanne, 1853. Histoire de la réformation de la Suisse
s'empare de l'Iuimanité. La foi manque et le sérieux de la vie. La religion catholique, avec tout ce qu'elle a de formaliste et d'extérieur, parie aux sens davantage qu'à l'âme. Les temples de pierre ou de marbre sont trop beaux pour que l'on s'attarde en ce temple mystérieux que tout chrétien devrait porter dans son cœur. L'intimité du culte n'existe plus. Et voici que, d'Allemagne, montent des cris de douleur, puis de révolte. Le Dieu prêché dans les églises ne" donne pas assez de consolations, n'inspire plus assez d'amour. On le prie, on l'adore; on le connaît à peine. Son cortège de saints dans le ciel, de prêtres sur la terre, empêche les communications directes et par là même ferventes avec Lui.
Dieu est trop loin. On le voudrait plus prés, plus accessible au pauvre comme au riche, plus ressemblant au crucifié de Golgotha. Qui ramènera la simplicité primitive de la foi ? Qui rouvrira les sources vives du christianisme enseigné par les apôtres, reçu par les martyrs ? Moins de vames cérémonies, moins d'intermédiaires entre ici-bas et Là-haut 1 On a, comme dira Calvin, « faim et soif de Jésus- Christ. »
Les circonstances favorisent Luther et ses disciples. L'imprimerie fournit un merveilleux instrument de propagande. Profonde est la corruption du clergé. La féodalité tombe en ruines. Les États sont dévorés par la guerre étrangère ou rongés par les discordes civiles. L'Europe occidentale ofïre le même tableau que la Rome des Césars, avec l'unité politique en moins. Que l'iieure est propice à l'avènement de la Réforme, au retour à l'Évangile ! Assurément, la révolution religieuse ne tiendra pas toutes ses promesses, ni ne réalisera toutes ses espérances. Fondée sur la révélation, elle n'émancipera point la raison, établie sur des dogmes, elle n'apportera point la
d'Abraham Ruchat, nouv. édit. 7 vol. in-8, Paris et Lausanne, 1835 à 1838. Histoire de la Béformation au XVI^^ siècle de Merle d'Aubigné, 5 vol. in-8, Paris, 1835 à 1853, et les Histoires de Puaux, de de Félice et autres écrivains ayant traité le même sujet. Histoire de l'Église de Genève de J. Gaberel, 4 vol. in-8, Genève, 1858 à 1862. Matériaux pour Vhistoire de Genève de J.-A. Galiffe, 2 vol. in-8, Genève, 1829, 1830. Genève^ origine et développement, etc. de A.-P.-J. Pictet de Sergy, 2 vol. in-8, Genève, 1845. Histoire de la principauté de Neuchâtel et Valangin de F.-A. de Chambrier, 1 vol. in-8, Neuchâtel, 1840. Les écrivains français de la Béformation, d'A. Sayous, 2°»^ éd., 2 vol. in-12, Paris, 1854. La France protestante de MM. Haag, V^ et 2™^ éd. La Correspondance des Réformateurs à^A.-J. Herminjard, 7 vol. pui)]iés, Bâle, Genève et Lyon, 1866-1886. Geschichte der evangel. HiXchtlinge in der Schweiz, par J.-C. Môrikofer, in-8, Leipzig, 1876. Bedlencyclopedie fur protest. Théologie de Herzog, 18 vol. gr. in-8, Leipzig, 1877 à 1888. Encyclopédie des sciences religieuses, de Lichtenberg, 13 vol. gr. in-8, Paris (fini de paraître en 1882).
liberté. Elle est d'ailleurs œuvre de théologiens, non de philosophes. Mais, en dépit de ses erreurs, malgré les sanglants conflits qu'elle déchaînera sur rEuro|)e, la Réforme aura plus fait pour le progrés que les plus extraordinaires inventions des savants, les plus hautes spéculations des penseurs. Le secret de sa prodigieuse force d'expansion résidera tout entier en ceci : elle sort du peuple, elle travaille pour le peuple et pour Dieu. N'est-elle pas, en son principe, la démocratie dans le domaine spirituel ?
Son influence sur la littérature sera considérable. Songez que, sans elle, nous n'aurions vraisemblablement, — et je ne parle que du XYP"^ siècle — ni Calvin, ni de Béze, ni Estienne, ni d'Aubigné, ni tant d'autres! N'oubliez point que la langue française n'aurait pas eu, pour accélérer sa formation, V Institution chrétienne, dont la préface est un chef-d'œuvre. Dites-vous bien enfin, qu'au choc des deux systèmes catholique et protestant, tout un monde d'idées a surgi ! Or les littératures qui ne se renouvellent pas de fond en comble, à de certains intervalles, dépérissent ou ne s'élèvent guère. Ah ! la belle saison pour les lettres ! Les superbes combats d'érudition et d'éloquence ! Quelle intensité de vie intellectuelle ! Et l'imprimerie est là pour faire valoir et répandre toute cette richesse de l'esprit.
Notre Suisse française doit énormément à la Réforme. Berne s'empressa, dès qu'elle eut embrassé le protestantisme, d'envoyer Farel le propager en pays romands. On pourra dire de Tiuillaume Farel, comme de Martin Luther : Deum patitur. Dieu le fera parler. En 1525, un pauvre hère, de petite taille et de chétive apparence, un étranger encore, partira pour les conquêtes de la foi. Seul au milieu de populations ignorantes et fanatiques, n'ayant que de la science et du courage, il vaincra. Dix ans après — dix ans de luttes, de persécutions, de misères — la R.éforme sera installée à Neuchâtel, à Lausanne, à Genève.
Et Calvin apparaît.
Désormais, il y aura une Suisse romande, composée d'États divers, presque sans lien politique les uns avec les autres, mais indissolublement associés par la communauté de leurs croyances et la similitude de leur existence morale. Fribourg, le A'alais, une partie de l'Évêché de Bâle demeureront fidèles au catholicisme ; du Rhin au Rhône cependant, la Réforme aura définitivement planté sa tente.
Au point de vue littéraire, ni le comté de Neuchâtel, ni même le
pays (le Vaiul, anni?xé en 1536 par les Bernois, ne tirèrent d'abord un avantage bien appréciable de leur conversion ; ils furent à peu prés, — Sauf l'Académie de Lausanne — réduits à leurs propres forces. C'est à denéve surtout que la Réforme infusa du sang nouveau. Genève devint le refuge du protestantisme français. Entourée d'ennemis, car elle était une inquiétude pour l'Europe catholique, guettée par la Savoie, qui ne cessait de la convoiter, affaiblie un temps par les querelles intestines, elle fut, grâce à la protection des Suisses et à l'indomptable énergie do Calvin, la Rome évangélique du siècle, une Rome moins brillante et moins puissante que l'autre, mais supérieure à sa rivale par la sévérité des mœurs et l'éclat de l'intelligence.
Si nous laissons de côté Farel, le premier pionnier de la Réforme sur terre romande, nous avons deux hommes qui furent plus ou moins les précurseurs littéraires du protestantisme dans notre pays : Agrippa et Olivétan.
Henri-Corneille Agrippa' est né à Cologne, en 1486; il n'est donc pas plus Suisse d'origine que Calvin ou Farel, mais il a fait, à un moment donné, de nos contrées sa patrie d'adoption. Sa vie lut aussi aventureuse que ses livres seront étonnants. Soldat, étudiant en médecine, alchimiste, philologue, nous le trouvons, ^vers 154 0, en possession d'une chaire de théologie dans sa ville natale. Des accusations de magie portées contre lui l'obligent à fuir. En 1518, il est à Metz, investi des fonctions de syndic et d'avocat de la petite cité lorraine. Contraint à s'éloigner de Metz, il se réfugie en Suisse, à Genève et à Fribourg, où il séjourne de 1521 à 1524.
Après avoir mené, dès 1530, une existence errante, il va mourir à Lyon ou à Grenoble, en 1534 ou 1536.
Les ouvrages qui valurent une réputation européenne au nom de Cornélius Agrippa, sont intitulés : De incertitudine et vanitate scientiarum et De occulta philosophià. Si l'auteur démontre essentiellement dans celui-ci que la magie est la science véritable, et danscelui-
* Études biographiques, etc. (Cornélius Agrippa chez les Suisses), par M. A. Daguet, Fribourg, 1856. Senebier, I, 119 et s. Les sciences et les arts occultes au ^yjme siècle, Corneille Agrippa, sa vie et ses œuvres, par A. Prost, 2 vol. iii-8, Paris, 1881, 1682.- JBayle, Dict., et tous les recueils biographiques. Voir aussi La Corresp. des Méformateurs d'Herminjard.
là, la vanité du savoir humain, il n'en formule [)as moins une doctrine mal déterminée peut-être, mais originale présentant bien des analogies avec celle que la Réforme est en train d'enseigner. Agrippa est un mystique d'une érudition très réelle, d'une éloquence et d'une imagination très ardentes. Le résumé de tout son système tient en ces mots : Ne nous perdons point dans l'acquisition de toutes ces connaissances qui ne conduisent à rien, philosophie, théologie, médecine ! Abandonnons-nous du soin de toutes choses à Dieu, qui se manifeste aux hommes par sa parole extérieure, dans la Bible, et par sa parole intérieure, dans le secret de notre cœur !
Il faut ajouter que ce singulier personnage, qui intéressa vivement Genevois et Fribourgeois, ne brille point par la constance de ses opinions. Il avait de hautes protections à se ménager et d'utiles amitiés. Aussi le voyons-nous écrire, au cours de la même année : « Je n'ai jamais eu d'autre sentiment que celui de l'Église catholique » et correspondre avec les réformateurs dont l'un, en particulier, félicite chaleureusement le « nouveau Daniel d'avoir osé confesser le Christ dans la fosse aux lions. » Est-ce de la duplicité? Hélas I oui, si ce n'est le fait d'une nature pusillanime à l'excès. Quoi qu'il en soit, le séjour à Genève et à Fribourg de Cornélius Agrippa n'est pas demeuré sans résultat pour le développement intellectuel de la Suisse française ; ses attaques plus ou moins voilées contre l'Église ne devaient pas non plus rester sans écho.
L'influence de Pierre-Robert Olivétan ' sur Calvin est bien connue. Cousin du grand théologien, il est, comme ce dernier, originaire de Noyon, où il naquit vers 1495. Après avoir étudié à Paris, en compagnie de son parent, il se convertit à la foi nouvelle et réussit à faire partager ses convictions à Calvin, en l'initiant aux controverses de Luther avec la cour de Rome. Théodore de Bèze, dont le témoignage ne peut, sur ce point, être suspecté, raconte dans sa Vie de Calvin que ce fut « un sien parent et ami nommé maître Pierre Robert, autrement Olivetanus, » qui enseigna au futur chef
^ France protestante. Bulletin de la Soc. de Vhist. du protest, français.^ I, 76, X, 211. Le Semeur, IV. Senébier I, 162. La jeunesse de Calvin d'Abel Lefranc, 1 vol. in-8, Paris, 1888. Biographies neuchâteloises. De Montet. Corresp. des Réformateurs d'Herminjard.
du protestantisme français « (juelque chose de la pure religion » et l'éloigna des « superstitions papales. » C'est ce que raip portent également Colladon, Masson et Bayle. Il est incontestable qu'Olivétan vint à Genève, dès le mois de juin 1532. Il tenta de propager en cette ville les doctrines de la Réforme. Le 15 septembre de la même année, il assistait, avec Farel et Saunier, au synode général des Églises vaudoises du Piémont, tenu à Chanforans. De retour à Genève, il eut l'audace d'interpeller un prédicateur qui injuriait les luthériens. Ce coup de tête mit sa vie en danger. Soustrait par des amis à la colère du peuple, il s'établit à Neuchâtel, où, sur les instantes prières de Farel et de Viret, il entreprit non la première, comme on l'a prétendu, mais Tune des premières traductions de la Bible.
Sans être un hébraïsant de la force de Reuchlin, ou un helléniste du mérite de Mélanchton, Olivétan était un philologue aussi ingénieux que savant. Il se plaisait à lire les Écritures dans le texte original, en sorte que le travail auquel on le conviait rentrait dans le cercle de ses études préférées. Cependant, il hésita. Selon lui, il est « autant difficile de pouvoir bien faire parler à l'éloquence hébraïque et grecque le langage français, que si Ton voulait enseigner le doux rossignol à chanter le chant du corbeau enroué. » Mais « prié, sollicité, importuné et quasi adjuré » par les pasteurs vaudois auxquels se joignent Farel et Viret, il se décide enfin et accepte cette « si grande charge. »
Heureusement pour lui, la traduction de Lefèvre d'Étaples, sortie de presse à Anvers, de 1 528 à 1 534, aplanissait bien des obstacles. Il ne suivit pas son modèle avec la docile servilité d'un écolier. Ceux qui lui ont reproché d'avoir fait acte de plagiat ont péché par ignorance ou déloyauté. Calvin, qui n'est point un juge à dédaigner et qui n'a jamais prodigué l'encens, appelle la version d'Olivétan un « labeur digne de louange. » M. Reuss a prouvé que l'Ancien Testament avait été rendu d'une façon neuve et originale. L'auteur des Biographies neuchâteloises nous apprend que M. Emmanuel Pettavel, s'étant livré à un travail comparatif sur les deux Bibles de Lefèvre et d'Olivétan, a « reconnu qu'Olivétan a réformé le texte de la Bible d'Anvers en vingt-trois mille cinq cents endroits et en plus de soixante mille si l'on tient compte de toutes les minuties du style. » Maître Pierre Robert a en elïet confronté la traduction d'Anvers avec le texte primitif et la version des Septante, et l'on constate sans peine que son interprétation diffère, en maints passages, de celle de Lefèvre d'Étaples. Son œuvre est, à la vérité, fort loin d'être par-
faite. Bochat a même commis un calembour à son sujet, en la qualifiant de « V aversion (la version) des savants. »
La Bible d'Olivétan comprend environ deux mille pages in-folio, sans les pièces liminaires (une Épître latine de Calvin aux empereurs, rois, princes et peuples soumis à l'Empire du Christ, une Dédicace de l'auteur à l'Église de Jésus-Christ, une Apologie du « translateur » et une Épître au peuple de l'alliance de Sinaï, — sans mentionner les tables). Il n'est pas superflu de montrer avec quel enthousiasme et quelles pressantes admonestations Olivétan s'adresse aux membres de la confession réformée. Voici en quels termes il offre la Parole de Dieu à l'Église : « Christ t'aurait-il aimée en vain ? Lui veux-tu point donner ta foi ? N'y a-t-il pas assez de bien en la maison de son Père? As-tu doute? As-tu peur? Pauvrette, n'est-ce pas lui qui donne la vie immortelle ? N'aie égard à la petitesse, puisqu'il te considère en sa hautesse et qu'il lui plaît d'élire les choses basses pour faire honte aux choses altiéres... Viens donc hardiment ! Viens avec ta cour, tes injuriés, tes emprisonnés, tes bannis I Viens avec tes tenaillés, tes flétris, tes démembrés ! Il les veut, car lui-même il a été ainsi en ce monde, et il les appelle amiablement, et n'est-ce pas pour les soulager, les enrichir et les faire triompher avec lui en sa cour célestielle ? 0 noble Église, heureuse épouse du fils du Roi, accepte donc cette Parole !... » La Bible fut imprimée à Neuchâtel, en 1535, par Pierre de Wingle ^ ; les frais, qui s'élevèrent à 1 500 écus d'or, en furent payés par les Vaudois du Piémont.
D'autres traductions, plus exactes et plus correctes, d'une science plus consommée et d'une plus belle langue, ont relégué dans l'ombre celle d'Olivétan. Mais la Bible de Neuchâtel, qui fut la Bible de la Réforme romande et française, peut revendiquer une part considérable dans la diffusion du calvinisme. Elle a été, pendant prés de deux siècles, le Livre des protestants, la « Bible des confesseurs et des martyrs. »
Comme tous les apôtres que la Réforme avait suscités en France, Olivétan était un de ces hommes passionnés auxquels pèsent les
' Elle porte le titre suivant : La Bible, qui est toute la saincte Escripture^ en laquelle sont contenus le Vieil Testament et le Nouveau translatés en Françoys. Le Vieil de Lebrieu et le Nouveau du Grec. Aussi deux amples tables, Vunepour Vinterprétation des propies noms, l'aultre en forme dHndice pour trouver plusieurs sentences et matières. On a imprimé à part (Zurich, 1539, petit in-8) le Nouveau Testament c'est-à-dire l'Alliance de Nostre Seigneur et seul Sauveur Jésus- Christ.
tranquilles et monotones labeurs. Il lui fallait les ardeurs et les périls du combat. Sa Bible achevée, il résolut d'attaquer l'ennemi — le catholicisme — au siège môme de la papauté. Il savait un peu d'italien; en 1538, il partit pour Rome. Il ne put arriver au terme de son voyage; il mourut, empoisonné, à Ferrare.
J'ai signalé un passant et un ouvrier de la première heure sur le champ de la Réfonne; je puis maintenant laisser les précurseurs et en venir aux maîtres.